Lecture à l’infini

Le Livre des livres © 2017 Marc-Antoine Mathieu (Delcourt)

Le Grand entrepôt des albums imaginaires renfermait toutes les couvertures des livres en attente de leur récit. Un jour l’entrepôt brûla et les couvertures disparurent, seules quelques-unes échappèrent miraculeusement aux flammes et furent réunies dans Le Livre des livres.

De nouveau, Marc-Antoine Mathieu parvient à surprendre là où on ne l’attendait pas. Avec cet objet, peut-être encore moins identifiable que d’habitude car ce n’est pas une BD, mais plutôt une suite de couvertures – et de quatrièmes de couverture – de livres imaginaires, dont la narration reste à inventer. Une démarche audacieuse qui va obliger le lecteur à participer activement au projet, si tant est qu’il prenne plaisir à faire fonctionner ses neurones mais aussi son imagination. Une fois l’accord tacite conclu avec ce dernier, car il faut dire que certains risquent d’être rebutés. Toutefois, ceux qui connaissent et apprécient Marc-Antoine Mathieu seront plus enclins à tenter l’expérience. Car ce dernier est joueur, souvent facétieux, et aime à perdre le lecteur dans des dédales métaphysiques vertigineux. Parfois, cela tient du chef d’œuvre (Julius Corentin Acquefacques), parfois de l’exercice de style alambiqué (3 secondes), mais dans tous les cas, c’est toujours expérimental, Mathieu étant un adepte déclaré de la philosophie oubapéenne. Et comme l’auteur sait qu’il est exigeant dans le fond, il n’oublie jamais d’être ludique sur la forme, tout en faisant également preuve d’un talent narratif et graphique mêlant fantastique, absurde et humour. On peut le dire, Marc-Antoine Mathieu respecte son lectorat et avec lui, c’est donnant-donnant : il exige beaucoup dudit lectorat, quitte à paraître parfois élitiste, mais en contrepartie cherche à l’entraîner dans ses mondes parallèles sans l’importuner avec un pensum intello indigeste pour le commun des mortels. Et après tout, c’est bien à cela que devrait servir la BD, outil pédagogique par excellence.

Alors que nous disent ces couvertures et quelles histoires non encore écrites pourraient-elles renfermer ? « A toi de voir, cher lecteur ! » nous enjoint MAM, non sans une certaine malice. Avec cet « ouvroir de BD potentiel » pour le moins radical, l’auteur confirme son côté poète facétieux, avec comme terrain de jeu une imagination sans bornes, ou alors la borne du 1000ème degré… Il est possible que certaines références assez pointues – beaucoup plus que tout ce qu’il a pu faire auparavant – échappent au lecteur lambda. L’ouvrage en est truffé et il faut parfois les chercher comme on chercherait des œufs de Pâques dans un jardin. En toute logique, on découvrira alors qui sont ses « frères d’âme », parmi lesquels Borges, Philippe K. Dick, Ionesco, Escher, Peeters et Schuiten, des écrivains et artistes dont l’univers est proche de l’auteur… Cela reste parfois plus accessible mais conduit toujours à une sorte de vertige, comme souvent avec Mathieu. Jeu avec les mots ou les images, ce dernier utilise tous les registres à sa disposition, et certains lui reprocheront peut-être d’avoir voulu uniquement se faire plaisir. D’un autre côté, on peut envisager l’objet, certes ultra-hybride, comme une invitation à la curiosité, à la connaissance et à l’imagination. Car comme le résume assez bien une des couvertures (Le moteur du doute), MAM n’impose aucune vérité, aucune certitude, et à l’aide d’un humour subtilement caustique, se moque aussi – du moins croit-on le percevoir – du verbiage présomptueux de certaines prétendues têtes pensantes ou de ceux qui veulent faire du neuvième art un domaine d’études académiques.

Restant fidèle au noir et blanc, Marc-Antoine Mathieu confirme également son talent de dessinateur, avec une démarche plus artistique ici, faisant ressembler Le Livre des livres à un Beau livre formidablement poétique… qu’on pourra idéalement compulser dans les toilettes (honni soit qui mal y pense), permettant qui plus est de transcender avec élégance la fonction initiale appropriée pour ce lieu. Bande dessinée ou pas, peu importe, ce livre s’inscrit bien dans la lignée des expérimentations de son auteur qui semble ainsi vouloir échapper à tout classement. En tout cas, une œuvre atypique dont chaque page est en toute logique cartonnée, à conseiller pour quiconque serait en panne d’idée cadeau.

Le Livre des livres
Conception et dessin : Marc-Antoine Mathieu
Editeur : Delcourt
50 pages cartonnées – 27,95 €
Parution : 8 novembre 2017

Extrait 1 (dos de couverture « Le moteur du doute ») :

« Le doute, pour celui qui se borne à faire, est un frein. Mais pour celui qui veut faire sans bornes, en toute disponibilité, en un mot explorer : le doute est précieux. Car douter, c’est être sûr de l’inconnu, c’est avoir le mystère comme allié. (…) Existentiellement « parlant », la non-réponse n’est-elle pas la meilleure des réponses ? »

Extrait 2 (dos de couverture « Le certificat du rapport du dossier de l’élément du document de l’extrait de la fiche de la note… » :

« Malek Roar travaille au bureau F du bloc A du niveau 25 du bâtiment R du service missions au secrétariat du département du district O du secteur 12 du pôle 5 du quartier S, en tant que sous-agent administratif mandaté aux études des recherches sur les analyses des affaires des dossiers en attente d’enregistrement des classements d’enquête avant examen, pour lequel il a été chargé de redéclasser le banal certificat d’un dossier de l’élément d’un document de l’extrait d’une fiche de compte-rendu d’un bulletin d’un feuillet d’une liasse du classeur d’un grand livre du registre des actes de l’index d’un fichier des archives des annales d’un des corpus du codex. (…) Sa mission s’avérera beaucoup moins simple qu’elle n’y paraissait de prime abord et entraînera le héros dans les méandres des couloirs et des escaliers d’accès aux halls d’entrée des passages aux itinéraires pour les étages via les corridors menant aux galeries des niveaux des paliers pour les vestibules guidant aux plates-formes d’orientation vers les salles d’attente… »

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