Bienvenue dans le futur de vos cauchemars

Le Sommeil du monstre © 1998-2007 Enki Bilal (Les Humanoïdes associés)

La planète Terre, dans un futur proche. Nike Hatzfeld, grâce à sa mémoire phénoménale, cherche à remonter jusqu’au jour de sa naissance, qui eut lieu quelque trente ans auparavant, en août 1993, en pleine guerre de Yougoslavie. C’est dans un hôpital bombardé qu’il naquit, tout à fait par hasard, aux côté d’Amir et Leyla. Un événement qui fera office de pacte fraternel entre les trois personnages pour leur vie future dans un monde déshumanisé et plein de menaces…

e dois avoir un léger problème avec Enki Bilal. Je reconnais son talent, qui n’est plus à démontrer, sa capacité à se remettre en cause et l’évolution de son trait au fil de ses albums, qui de plus en plus s’apparente à de la peinture. Dans ce Sommeil du monstre, qui suit la trilogie Nikopol dont l’univers SF cyberpunk est très similaire, le changement, déjà perceptible dans Froid Equateur, est notable. Au-delà de la comparaison, j’ai été généralement beaucoup moins captivé, même si indéniablement Enki Bilal fait preuve dans cette quadrilogie d’une créativité hors normes.

Cyberpunk oblige, l’univers futuriste dépeint par l’auteur se veut sombre. Graphiquement parlant, le style reflète cet état d’esprit, avec un trait sale et des couleurs globalement froides et sépulcrales, à l’exception peut-être du rouge indiquant que mort et violence ne sont jamais bien loin. Les cases sont traversées de traînées filandreuses et maladives. Déshumanisé, moribond et menaçant, ce monde est saturé par l’hyper-urbanisation (je n’ai vu aucun arbre) et une haute technologie où prolifèrent clones, mini-clones, insectes-robots, micro-récepteurs et autres nano-implants, autant de « little brothers » d’un pouvoir invisible et omniprésent où ne subsistent que les reliques des anciennes démocraties, difficiles à maintenir face à des groupuscules terroristes fondamentalistes et barbares. Et dans un tel monde, personne n’est vraiment à l’abri d’une manipulation génétique à son insu…

Le scénario, lui, est assez alambiqué, avec moult circonvolutions qui ne fluidifient pas la lecture, même si Bilal réussit à ne jamais nous faire perdre le fil totalement, jouant beaucoup sur la fascination que peut exercer son dessin à la fois unique et tourmenté. Car c’est une vision assez pessimiste qu’il nous propose, lucide sans doute mais plombante, malgré quelques velléités humoristico-loufoques qui tombent un peu à plat. On y retrouve ses obsessions habituelles (terrorisme, fanatisme religieux, écologie, déshumanisation de la société, mutations génétiques, incursion croissante des robots dans tous les domaines, etc.) et beaucoup de références au passé tragique de sa Yougoslavie natale. Le problème, c’est qu’à vouloir faire passer tant de messages, la surcharge est vite atteinte, tant dans les textes (en particulier dans le tome 2) que dans le dessin, parfois saturé d’informations difficilement déchiffrables. Quant aux personnages, ils apparaissent assez froids (était-ce voulu ?), leurs souffrances et leurs états d’âme ayant peiné à me toucher. Au final, tout cela finit par instiller le malaise, et cette série marque davantage par son atmosphère malsaine que par l’histoire, dont j’ai déjà oublié la conclusion, diluée dans un trop-plein narratif.

La série plaira sans doute aux inconditionnels de Bilal, mais risque de rebuter les autres. Pour ma part, je reste très mitigé, en particulier en ce qui concerne le plaisir de lecture qui s’est effiloché au fil des tomes. (août 2014)

Le Sommeil du monstre (série en quatre tomes)
Scénario & dessin : Enki Bilal
Editeur : Les Humanoïdes associés
144 pages – 13,95 € par tome environ
Parution : septembre 1998 à mars 2007

Le Sommeil du monstre © 1998-2007 Enki Bilal (Les Humanoïdes associés)

 

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Un pachyderme, ça trompe énormément…

Pachyderme © 2009 Frederik Peeters (Gallimard)

Suisse romande, 1951. Carice Sorrel tente de gagner l’hôpital où son mari vient d’être hospitalisé à la suite d’un très grave accident. Mais un étrange incident vient de se produire sur sa route : un éléphant est tombé du camion qui le transportait et bloque la circulation. Carice va devoir traverser à pied la forêt qui la sépare de l’hôpital pour gagner du temps. Mais elle est loin de se douter qu’en pénétrant dans cette forêt, elle va accéder à une autre dimension et faire les rencontres les plus extraordinaires…

e ne me risquerai pas à faire l’exégèse complète de cet album, une telle tâche s’avérerait certes passionnante mais assez fastidieuse, tant il y a matière à interprétation. Une fois encore, Frederik Peeters nous entraîne dans un univers fantastique bien à lui, avec ses propres codes, où il est parfois difficile de différencier la réalité du rêve. Déjà ce titre singulier. Le pachyderme en question ne fait qu’une brève apparition au début dans la scène de l’accident. Image terrible : on y voit le regard paniqué de l’animal révélant une âme prise au piège d’un corps trop lourd pour se relever de lui-même. Et on le retrouve à plusieurs reprises sous forme de pendentif indien, lequel semble si pesant au cou de la belle Carice, figée en pleine chute sur la couverture. La jeune femme, en plein questionnement existentiel, prend conscience qu’elle a renoncé à ses rêves de pianiste concertiste pour vivre une existence bourgeoise et ennuyeuse dans l’ombre de son mari fortuné. Le monde lui devient étranger, et à la façon d’une Alice grandie trop vite, Carice (synthèse d’Alice et Caprice ?) va entrer contre son gré dans un univers où les merveilles apparaissent plus inquiétantes que merveilleuses, mais salutaires sans doute.

Côté dessin, rien à redire, on retrouve la maîtrise à laquelle nous a habitué l’auteur suisse, avec un trait unique capable de faire le va-et-vient entre réalisme et onirisme débridé. Les couleurs sont recherchées, avec une dominante cosy saupoudrée de teintes acides, induisant cette notion de confort menacé quelque peu perturbante.

Bien sûr, il y a des tas de choses qui m’ont échappé, et j’ai dû le relire au moins une deuxième fois pour mieux cerner cet objet très zarbi, bien mieux construit qu’il n’y paraît, mais je l’ai fait sans me sentir contraint. L’histoire est tellement fascinante qu’on la lit un peu à la manière d’un jeu de pistes lynchien. De toute évidence, cette BD n’a pas pour objet de distraire mais elle le fait quand même grâce à cet aspect envoûtant qui permet aussi d’exiger la participation active du lecteur.

Tel un récit-miroir qui parle à l’âme, ce Pachyderme tente de nous égarer dans sa jungle luxuriante pour mieux provoquer la panique en nous, comme pour son héroïne sur le fil du rasoir, mais au final récompense notre persévérance d’être allé jusqu’au bout en nous conférant un supplément de légèreté… Une production qui pour moi conforte Frederik Peeters comme un des auteurs les plus originaux et les plus passionnants de sa génération. (août 2014)

Pachyderme
Scénario & dessin : Frederik Peeters
Editeur : Gallimard
90 pages – 16,50 €
Parution : 3 septembre 2009

Pachyderme © 2009 Frederik Peeters (Gallimard)

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La Chesnaie en folie

La Troisième Population © 2018 Aurélien Ducoudray et Jeff Pourquié (Futuropolis)

Pendant quelques semaines, le scénariste Aurélien Ducoudray et le dessinateur Jeff Pourquié ont partagé le quotidien des soignants et des malades de la Chesnaie, une clinique psychiatrique révolutionnaire. Dans ce lieu très ouvert, les patients sont davantage considérés comme des personnes à part entière que comme des malades. Cette BD-docu est le récit d’une expérience atypique.

adis, la folie faisait peur et on préférait la contenir dans des lieux cachés du monde et cernés de hauts murs. Plutôt que de tenter de les comprendre et de les insérer dans la société, on appliquait à nos « fous » des traitements radicaux qui plutôt que de les soigner, les maintenaient dans leur mal voire l’aggravaient. Les asiles étaient pour eux la destination finale, une sorte de cauchemar terrifiant pour les gens dits normaux. La Chesnaie est une clinique très particulière, qui depuis soixante ans recourt à des méthodes thérapeutiques dont les tenants souhaitaient inverser la vapeur. Ainsi, il s’agit d’un lieu ouvert, où patients et « moniteurs » partagent le même quotidien, où les blouses blanches et tous signes distinctifs sont proscrits. Les auteurs ont donc cohabité avec ces personnes pendant quelques semaines, et leur expérience, si l’on en croit la BD, fut pour le moins enrichissante.

De façon étonnante, la première réaction d’Aurélien Ducoudray en arrivant sur le site fut de constater que tout le monde avait l’air normal ! Bien sûr, certains pathologies sont plus aiguës que d’autres, et les cas d’agressivité ou de crise ne sont pas rares, mais dans l’ensemble, la cohabitation semble se dérouler sans trop d’accros. En tout cas, des accros pas suffisamment graves pour empêcher l’établissement de continuer l’expérience. Car à la Chesnaie, il y a aussi beaucoup de vie, avec quantité d’activités sociales est culturelles à disposition des malades. Bien sûr, tout n’est pas rose, la clinique connaît des moments de tension, mais ni plus ni moins que dans la société « normale »,. C’est ainsi qu’au fil des pages, on découvre cette institution hors-normes à travers le regard bienveillant et parfois amusé des auteurs. On réalise que les fous ne sont pas si fous, qu’il y a 36.000 sortes de pathologies, que l’écoute et le respect sont indispensables pour les maintenir dans le monde réel et les amener pourquoi pas sur la voie de la guérison. Des structures d’hébergement hors-clinique ont été mises en place pour redonner leur autonomie aux patients qui le souhaitent. D’ailleurs, une des monitrices témoigne qu’elle a d’abord été patiente à la Chesnaie, l’administration étant beaucoup plus souple à une certaine époque.

La Troisième Population © 2018 Aurélien Ducoudray et Jeff Pourquié (Futuropolis)

On apprécie beaucoup le regard plein d’humanité porté par Aurélien Ducoudray sur cet univers méconnu, et nous, lecteurs peut-être bien trop normaux, lui sommes reconnaissants de nous faire profiter de son expérience. Le dessin au bord de l’esquisse de son compère Jeff Pourquié traduit bien l’ambiance qui règne dans cette institution. Dans un ouvrage dominé par des alternances de monochromes, la folie, elle, est incarnée par des explosions de couleurs, comme si le dessinateur lui-même se laissait gagner par cette folie, dans une démarche, inconsciente ou pas, qui contribue à la faire sienne pour mieux la dédramatiser.

Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, La Troisième population n’est pas celle des fous. Il s’agit des « extérieurs » qui viennent à la Chesnaie « pour donner quelque chose aux première [les patients, ndr] et deuxième [les moniteurs et médecins, ndr] populations ». Ce qu’ont donné Ducoudray et Pourquié durant leur séjour en tant qu’extérieurs, ce sont les ateliers BD qu’ils ont proposé aux patients, entraînant des échanges riches, parfois amusants, que cette bande dessinée relate avec bonheur et un certain humour. Non, la maladie mentale n’est pas si glauque, et si l’image qu’on peut en avoir est telle, c’est probablement lié à la façon dont les institutions et les médias la considèrent. Ce livre montre tout le contraire, nous invitant à modifier radicalement notre point de vue.

La Troisième Population
Scénario : Aurélien Ducoudray
Dessin : Jeff Pourquié
Editeur : Futuropolis
112 pages – 19 €
Parution : 3 mai 2018

Extrait p.104 – Extrait d’un entretien avec Claude Jeangirard, le créateur de la Chesnaie :

« En fait, dans la psychose, il y a un problème qui n’est que rarement pris en compte, mais qui est celui qui me touche le plus, c’est le problème de l’esthétique. Toutes les philosophies actuelles, et les religions aussi, exaltent la dimension de la beauté, la beauté de la nature, la beauté de l’art… La vie ne vaut que tant que c’est beau… un rayon de lune sur un champ de pivoines, c’est… Aaahh !

Or la psychose ne profite pas de ça, chez le psychotique, la beauté n’existe pas… Depuis 1950 on a développé des ateliers d’art, en disant que ça se soigne… Je sais pas qui ça soigne, ça soigne sans doute les soignants qui s’en chargent…

Les malades ne signent pas leurs œuvres, c’est la preuve qu’il n’y a pas cette notion de propriété ni de rapport avec la beauté, c’est en ça que l’on pourrait dire qu’ils sont malheureux… »

La Troisième Population © 2018 Aurélien Ducoudray et Jeff Pourquié (Futuropolis)

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Histoire d’un fiasco français

Florida © 2018 Jean Dytar (Delcourt)

Ce livre aborde une page méconnue de l’histoire de la colonisation française au XVIe siècle, dans ce nouveau monde qui deviendra plus tard « l’Amérique ». Avec un personnage central encore plus méconnu, Jacques Le Moyne, le cartographe et illustrateur qui accompagna la seconde expédition désastreuse de Jean Ribault en Floride, en 1562. Un récit historique épique et très bien documenté, par un auteur prometteur.

vec ses trois galions abordant un rivage boisé, la couverture, dans des tons bleus et verts, constitue une véritable invitation au voyage, à la fois géographique et historique, à une époque où le Nouveau continent, encore peu exploré, recelait une infinité de promesses, où les océans inspiraient une fascination mêlée de terreur. L’histoire débute dans l’Angleterre des Tudor, où Jacques Le Moyne s’est réfugié avec son épouse et ses filles. Le cartographe de l’expédition française en Floride, qui eut lieu dix ans plus tôt, s’était depuis longtemps converti au protestantisme. A son retour, il avait alors décidé de fuir le climat délétère qui s’était emparé de la France, où la rivalité entre Catholiques et Huguenots n’avait de cesse de s’exacerber. Nous sommes en 1572, le massacre de la Saint-Barthélémy vient tout juste d’ensanglanter Paris et menace de s’étendre à tout le royaume. L’événement aura tôt fait de réveiller les fantômes de Le Moyne, qui depuis son aventure dans le Nouveau monde, l’accablaient d’une mélancolie sombre et incurable.

Au fur et à mesure de la narration, on va comprendre l’origine des tourments que dissimule cet homme derrière son masque de mutisme, laissant son épouse désemparée. On apprendra que l’expédition en Floride s’est achevée dans un bain de sang barbare, imprimant en son âme une cicatrice au fer rouge. D’un point de vue plus global, on réalise que les enjeux dans cette Amérique « vierge » étaient autant liés à la conquête de territoires qu’à la conquête des esprits. En cela, les guerres européennes de religion s’étaient déplacées sur le sol américain, et l’Espagne catholique, qui avait pris une certaine avance dans son projet colonisateur, s’en donnait à cœur joie pour extirper, par le fer et le feu, le poison protestant de sa zone d’influence en constante expansion. Et tant pis si ces terres étaient déjà peuplées par les Indiens, qui étaient ramenés sans états d’âme au statut de créatures sauvages ou de sous-hommes, selon les circonstances… Les Huguenots français, menés par Jean Ribault pour y implanter une colonie loin des tensions qui nuisaient à leur pays, en tireront une bien amère expérience, tout au moins les rares survivants tels que Jacques Le Moyne.

Si Jean Dytar a choisi ce personnage secondaire pour évoquer un fait historique aussi tragique, ce n’est guère par hasard. Cartographe avant d’être explorateur, Le Moyne était d’abord un artiste, d’une sensibilité à fleur de peau et tout comme Dytar, illustrateur (il aimait également dessiner la faune et la flore). Enrôlé presque contre son gré, il fut entraîné dans un projet qui le dépassa et où il faillit laisser sa peau, traumatisé à jamais. Témoin narrateur de cette épopée, il fait ressortir la bêtise et la cruauté du genre humain dans ce qu’elles peuvent avoir de plus révoltant. Dytar n’a pas son pareil pour explorer les tourments de l’âme humaine, en jouant avec émotion sur l’expressivité des visages et des postures. De plus, l’affinité d’activité permet à l’auteur d’imprimer à son œuvre une tonalité graphique pertinente. Pour chaque changement de contexte, c’est un code couleur différent qui est utilisé, assorti de trouvailles visuelles sobres et délicates. Sa technique se rapproche beaucoup de la peinture, lui qui publia il y a quatre ans La Vision de Bacchus, un hommage à à la Renaissance vénitienne. Contours estompés par l’aquarelle, clair-obscur, naturalisme, cubisme… il sait adapter son style en fonction du sujet.

Florida est donc une bande dessinée fortement recommandée. On prend beaucoup de plaisir à s’y plonger, tant pour la qualité du dessin que pour l’intérêt historique. Une autre bonne idée fut d’insérer vers la fin du récit les gravures de Jacques Le Moyne, dont on pense qu’elles ont été reproduites de mémoire par l’éditeur liégeois Théodore de Bry, la plupart des dessins du Français ayant été détruits par les Espagnols. Auteur complet, Jean Dytar maîtrise également sa narration et à travers son sujet, exprime son humanisme et son goût pour les choses de l’esprit, notamment dans le champ philosophico-religieux. Voilà donc une bien belle BD pour l’été !

Florida
Scénario & dessin : Jean Dytar
Editeur : Delcourt
264 pages – 29,95 €
Parution : 2 mai 2018

Extrait – Jacques Le Moyne révèle à son épouse les souvenirs de son expédition en Floride :

« Moi je passais l’essentiel de mon temps à tenter de produire une image précise de ces territoires, en compilant les informations que l’on me donnait.
— Alors une fois le fort construit, tu n’en es plus vraiment sorti ?
— Pas beaucoup, non. Mais il fallait bien faire soi-même quelques relevés. La première fois… je me suis aventuré avec Nicolas Barré, le pilote de Charlesfort, et un certain Pierre Gambie, un protégé de l’amiral de Coligny… Ils connaissaient déjà bien le territoire et parlaient un peu la langue des Timucuas.
— Les quoi ?
— Timucuas. C’est le nom de ces Indiens. Nous devions échanger de la nourriture contre des babioles. Parce que là où nous avions bâti le fort, les arbres ne donnaient pas de fruits, et le gibier était peu abondant. Même le poisson s’avérait rare dans ces marécages…Quant à cultiver la terre, nous avions fait quelques tentatives, mais fallait attendre des mois… Nous avions donc besoin des Indiens pour nourrir la troupe. A ma première sortie, j’ai surtout vu des femmes. Elles récoltaient du mil. Mais certains hommes ressemblaient à des femmes et portaient de lourdes charges.[On voit Pierre Gambie et Jacques Le Moyne en train d’observer les Indiens] [Pierre Gambie :] « Ils n’ont pas honte d’être nus. Comme je les envie ! Ils n’ont peut-être jamais connu le péché originel… » [Jacques Le Moyne :] « C’est impossible ! Cela voudrait dire que ces êtres ne seraient pas issus d’Adam et Eve ?!… »

Florida © 2018 Jean Dytar (Delcourt)

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Incarné pour le dessin

Carnet de voyage – Un Américain en balade © 2005-2018 Craig Thompson (Casterman)

En 2004, ce conteur né qu’est Craig Thompson racontait en croquis son voyage en Europe, avec une échappée vers le Maroc. Une œuvre lucide, loin des clichés et souvent pleine d’humour.

l y a quatorze ans, Craig Thompson était venu en Europe pour une tournée promotionnelle, suite à l’enthousiasme qui avait accueilli la sortie de Blankets. Pour raconter son expérience européenne ainsi que son périple au Maroc hors du circuit promo, il en avait tiré un journal de bord intitulé Un Américain en balade. Treize ans après, Casterman publie une édition enrichie, l’occasion de revenir sur ce très bel ouvrage.

Quand Craig Thompson a publié Blankets, il était encore un génie qui s’ignorait, du moins c’est ce qui ressort de ce Carnet de voyage, publié dans une version augmentée de quelques pages par rapport à la version originale de 2005. C’est donc l’occasion de revenir sur cet ouvrage au charme immense.

L’auteur y relate sa tournée européenne, qui lui a permis, entre une interview et une séance de dédicaces, de revoir de vieux amis croisés ici et là dans les festivals de bande dessinée, notamment Blutch, Benoit Peeters et Lewis Trondheim. Il raconte aussi comment il traversé le Maroc, un pays qu’il ne connaissait qu’à travers la littérature ou le cinéma, un pays à mille lieues de sa personnalité introvertie d’Américain élevé dans la religion baptiste la plus stricte. Sans aucun doute, ce voyage a inspiré Habibi, son autre œuvre majeure, quelques années plus tard.

Et cet Américain-là, il serait difficile de ne pas le trouver singulièrement attachant. D’une humilité rare pour un citoyen issu de la « Great America », Craig Thompson se met véritablement à nu dans ce récit, se livrant avec sincérité, sans faux semblants. Il ne joue pas, ne triche pas, ne se fait pas de cadeau à lui-même, énonce ce qu’il aime et ce qu’il n’aime pas, de façon factuelle, sans aucune trace de mépris même quand il est au Maroc. Car le petit « péquenaud » de Traverse City reste un homme curieux du monde qui l’entoure, même si parfois certaines expériences s’avéraient pénibles à vivre en Afrique du nord. Se confronter à d’autres cultures, seul qui plus est, relevait pour lui du défi, celui de sortir de sa coquille de préjugés familiaux et castrateurs pour s’ouvrir au monde extérieur, ailleurs qu’aux seuls USA.

La rupture douloureuse avec sa petite amie, juste avant son voyage en Europe, n’arrangeait rien à l’affaire, mais Thompson, a pris son courage et ses pinceaux à deux mains, en allant jusqu’au bout de son « exil ». Cet artiste hypersensible, qui ne semble jamais se sentir vraiment à sa place, n’est d’ailleurs même pas né là où il aurait dû. En contemplant ses dessins si délicats, pourrait-on imaginer qu’il a grandi dans un trou perdu du Michigan, conduisant des tracteurs et nourrissant du bétail ? Craig Thompson est un dessinateur extrêmement doué, doublé d’un conteur hors-pair, mais sa timidité et son background ont longtemps obturé la prise de conscience de son talent.

La particularité de ce récit est qu’il révèle davantage l’homme avec ses faiblesses qu’avec ses forces, empreint d’une autodérision freinant toute velléité d’auto-apitoiement. Le dessin l’accompagne à merveille, rendant hommage avec finesse à la beauté du monde, ainsi qu’à la gente féminine avec de jolis portraits. Son pinceau fluide et gracieux est un plaisir des yeux, exprimant toujours le mouvement même dans des représentations figées, avec un sens du détail révélant chez son auteur une curiosité innée.

Ce Carnet de voyage reste un must du genre, Thompson réussissant à nous embarquer dans son périple sans forcer, sans promesses de découvertes extraordinaires ou de paysages splendides. A ce titre, le choix du noir et blanc est on ne peut plus adapté. Au final, aucun événement exceptionnel n’y est relaté, seulement le quotidien d’un homme peu enclin au voyage, lunaire et timoré, donc un peu à côté de ses pompes, davantage spectateur qu’acteur (il se plie à contrecœur à la tournée européenne d’interviews et de dédicaces), mais cet auteur attachant reste aussi ouvert aux rencontres et semble avoir le don de s’attirer des amis, ce qui nous le rend d’autant plus proches en tant que lecteur.

Carnet de voyage (Un Américain en balade)
Récit et dessin : Craig Thompson
Editeur : Casterman
264 pages – 15 €
Parution : 16 Mai 2018 (Janvier 2005 pour l’édition originale)

Carnet de voyage – Un Américain en balade © 2005-2018 Craig Thompson (Casterman)

Extrait p.59 – Craig évoque le premier jour de sa promenade à dos de dromadaire dans le désert :

Nous sommes épuisés, dans le silence absolu du Sahara… Damon a plaisanté : « Si vous n’arrivez pas à dormir cette nuit, c’est que quelque chose ne va pas bien chez vous. » Je n’ai pas fermé l’œil. Je tremblais de froid malgré mon bonnet, mon pardessus de laine et les couvertures ; et j’avais chopé une méchante camélite intestinale, l’estomac retourné par le roulis des pas du dromadaire. Je me suis tortillé, hors de la tente, pour faire mes besoins en pleine nuit. Ça avait quelque chose de primitif et de mystique – avec une étoile filante au-dessus de moi et un seul kleenex pour mon derrière.

Nous nous sommes remis en marche à l’aube, grelottant toujours dans nos vêtements d’hiver. Elijah [le dromadaire, ndr] a trouvé son casse-croûte dans le dîner d’hier soir via le miracle de la régurgitation. Je pouvais sentir le gargouillis de ses sucs gastriques. Les dunes étaient des serpents et des baleines couvertes de rides labyrinthiques.

Je suis un touriste stupide vivant un fantasme orientaliste dans un pays frappé par la pauvreté… mais même avec nos appareils photo et nos bouteilles d’eau, ça fait authentique !

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L’art en sous-sol

 

Les Sous-sols du Révolu © 2006 Marc-Antoine Mathieu (Futuropolis)

Eudes, « volumeur » de son métier, est chargé de faire l’inventaire des caves d’un certain Musée du Révolu, avec un commis nommé Léonard… C’est ainsi que sur une durée de 18.134 jours très exactement, il va explorer de fond en comble les interminables dédales souterrains du musée, dont l’anagramme évoque un autre haut-lieu culturel parisien.

l semble décidément impossible de mal noter Marc-Antoine Mathieu (« MAM » pour les intimes), tant celui-ci place la barre haute à chaque fois. Toutefois, ce n’est pas ce que j’ai préféré parmi ses productions. Est-ce parce qu’il s’agit d’un travail de commande ? Bien sûr, on retrouve son univers et sans nul doute, MAM a honorablement rempli son contrat, qui consistait à présenter une œuvre artistique revisitant le musée du Louvre. Dans cette désormais fameuse ambiance noir et blanc un peu inquiétante à laquelle notre doux-dingue nous a habitué, les pérégrinations de Eudes le volumeur donnent lieu à des réflexions pertinentes sur l’art en général et la conservation des œuvres, avec toute la fantaisie et l’humour absurde propres à son auteur. Comme dans Julius Corentin Acquefacques et la plupart de ses autres productions, on retrouve ces mêmes sensations de vertige face à des mises en abyme et cheminements cérébraux très imaginatifs, parfois on même on s’esclaffe.

Alors qu’est-ce qui fait que cet opus m’a semblé un peu en dessous ? Peut-être ce côté moins ludique, avec plus de textes et moins de délires visuels empiétant parfois sur le livre physique comme à l’accoutumé – MAM s’est seulement autorisé un pliage en page 35. Peut-être ce côté plus statique et claustrophobique aussi. Cette promenade un peu monotone dans les sous-sols du musée – même si ceux-ci ne semblent pas avoir de limites – finit par susciter une sorte de malaise lié sans doute à une vague sensation de confinement.

Et comme sieur Mathieu nous a généreusement habitués au meilleur, ses enfants gâtés de lecteurs sont évidemment là pour le lui reprocher dès qu’il y a une petite baisse de régime ! Le point positif, c’est que cet album représente véritablement un pont dressé entre l’art institutionnel et le neuvième art (le petit dernier toujours un peu turbulent), non sans une certaine ironie de la part de l’auteur. A lire tout de même malgré ces légers griefs. (août 2014)

Les Sous-sols du Révolu
Scénario et dessin : Marc-Antoine Mathieu
Editeur : Futuropolis
Collection : Musée du Louvre
62 pages – 16 €
Parution : 12 octobre 2006

Les Sous-sols du Révolu © 2006 Marc-Antoine Mathieu (Futuropolis)

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Un pavé à la face des mollahs

Zahra’s Paradise © 2011 Amir & Khalil (Casterman)

 

Téhéran, printemps 2009. La quête d’une mère à la recherche de son fils disparu lors des manifestations qui suivirent les élections « volées ». Zahra’s Paradise a d’abord été publié sur Internet en une douzaine de langues, dont l’anglais, l’arabe et le farsi. Cette histoire a ainsi été lue par des milliers de lecteurs partout dans le monde.

ahra’s Paradise, c’est le nom d’un gigantesque cimetière en périphérie de Téhéran et qui doit son nom à la fille du prophète, assurant à ceux qui y sont enterrés de renaître au paradis. Mais de façon moins glorieuse, ce cimetière dissimule également les crimes d’une République islamique iranienne qui maintient bon nombre d’Iraniens en enfer, en pratiquant les coups les plus tordus pour contenir la dissidence, notamment celle de la jeunesse qui était descendue en masse dans les rues en 2009. C’est ce que raconte ce roman graphique dont on sent bien qu’il a été réalisé sous l’emprise d’une rage sourde et irrépressible, motivé aussi par le désir de témoigner envers et contre tout de la cruauté barbare des ayatollahs. Cruauté parfaitement illustrée dans le prologue par cette métaphore insoutenable où l’on voit un homme se débarrasser lâchement d’une nichée de chiots en les arrachant d’abord à leur mère, puis en les mettant dans un sac avant de les estourbir à coup de pelle au petit matin, pour enfin jeter à la rivière le sac encore faiblement gigotant des derniers survivants.

Impossible de ne pas penser à Persepolis, autre pavé d’un Iranienne, Marjane Satrapi, dans lequel l’auteure raconte son exil d’Iran et égratigne au passage le régime arbitraire de son pays. Ici, on assiste à la quête éperdue d’une mère pour retrouver son fils mystérieusement disparu lors des manifestations de 2009, avec un final extrêmement poignant mais également porteur d’un immense espoir à l’intention des générations à venir. Emaillée de scènes parfois difficilement supportables, l’histoire est fictive mais basée sur de nombreux témoignages qui la rendent tout à fait plausible.

Le dessin noir et blanc est sobre et plaisant, évoquant pour moi un certain Will Eisner. La mise en page comporte quelques trouvailles où intervient une poésie parfois malicieuse, car l’humour n’est pas absent et permet d’adoucir la dureté du propos. Un aspect documentaire aussi, on apprend pas mal de choses sur la vie quotidienne dans ce pays (la circulation, le jus de pastèque…). Mon seul bémol porte sur les textes, qui apparaissent à certains moments un peu confus (heureusement c’est rare et ça ne gêne en rien la compréhension de l’histoire, peut-être un petit problème de traduction ?).

L’ouvrage reste évidemment d’une actualité brûlante au vu des soubresauts qui n’en finissent pas de secouer le Moyen-Orient. Il est toutefois regrettable que cette excellente BD ait fait l’objet de si peu de publicité en France alors qu’il s’agit désormais d’un best-seller international acclamé par la presse de nombreux pays. Une lecture en tout cas chaudement recommandée par votre serviteur. (août 2014)

Zahra’s Paradise
Scénario : Amir
Dessin : Khalil
Editeur : Casterman
Collection : Ecritures
272 pages – 16 €
Parution : 13 septembre 2011

Zahra’s Paradise © 2011 Amir & Khalil (Casterman)

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