Invasions barbares

Paul à la maison © 2020 Michel Rabagliati (La Pastèque)

Cinq ans qu’on l’attendait, le nouveau Paul ! Et on n’est pas déçu du voyage, même si comme son titre l’indique, le récit est très localisé. Car Michel Rabagliati sait nous entraîner avec bonheur dans son univers unique.

Si vous ne connaissez pas encore cet auteur québécois, je vous invite vivement à vous y intéresser de plus près. Véritable star dans son pays, il a en France son petit cercle de fans depuis un bon moment. Depuis sa première BD publiée par l’éditeur montréalais La Pastèque en 1998, Michel Rabagliati a engrangé les récompenses, notamment au Festival d’Angoulême en 2010 avec le prix du public pour Paul à Québec. Il faut préciser que les dix albums sont consacrés à Paul (Rifiorati de son nom), à la fois son personnage fétiche et double de lui-même.

A travers son œuvre, l’auteur a développé un univers très personnel et extrêmement attachant, dans lequel il évoque régulièrement ses souvenirs de jeunesse, principalement son enfance et son adolescence. On se régale de ces anecdotes narrées avec un humour à la fois grinçant, subtil et souvent jubilatoire. Puis, les années passant, Paul Rifiorati est devenu, presque sans que l’on s’en aperçoive, un quinqua moins insouciant avec des problèmes de quinqua. Et c’est ce qui fait le sujet de son dernier opus, Paul à la maison, qui se déroule en 2012 et où il aborde la question de cette fameuse crise de la cinquantaine avec son lot de petits bobos, de tracas existentiels et du quotidien, mais également la vieillesse et le cancer incurable de sa mère. Dit comme ça, ça ne vend pas du rêve, mais ceux qui connaissent le travail de Michel Rabagliati savent qu’il a plus d’un tour dans son carton à dessin. Et c’est bien là que réside une partie de son talent : cette capacité à traiter avec sensibilité de sujets plus ou moins graves sans plomber l’ambiance, bien au contraire. On notera le passage extrêmement hilarant où Paul, vivant mal un célibat forcé après la séparation d’avec sa femme, s’inscrit sur un site de rencontres, ou encore celui où il teste un appareil pour traiter son apnée du sommeil…

En traitant parallèlement de tous les petits faits du quotidien vécus par son double, dans son quartier de Montréal, l’auteur sait se faire le témoin acerbe de notre société contemporaine, déplorant sa transformation en une sorte de « meilleur des mondes ». Il pointe du doigt l’atomisation et l’isolement croissants de chacun, les plus jeunes repliés sur leurs écrans et les anciens remisés dans les CHSLD (l’équivalent de nos fameux EHPAD français), une vision peu réjouissante et pourtant lucide, masqué par le discours dominant et une bonne couche de vernis publicitaire.

Et comme toujours, on adore cette ligne claire et ce sens du détail, tous ces objets anodins qui en disent autant sur notre époque qu’une longue étude sociologique, tout ce qui fait le charme et l’intérêt du travail de Rabagliati. Observateur fin et désabusé par le manque d’humanité du monde moderne, celui-ci parvient à insuffler à son récit une certaine poésie pour en réduire la pesanteur, de façon très touchante. On se souviendra de l’hommage pudique rendu à sa mère, un des moments les plus bouleversants du livre.

Paul à la maison, c’est tout cela. Des rires et des sourires, de la mélancolie et de l’émotion, pour décrire un quotidien assez ordinaire, pas vraiment rose mais pas déprimant non plus. En ce sens, Rabagliati vise très juste et parle un langage universel qui fait que chacun se reconnaîtra. Le monde est véritablement devenu un village global, avec les mêmes problématiques partout, et ce Québec si lointain nous apparaît d’un seul coup extrêmement proche.

Paul à la maison
Scénario & dessin : Michel Rabagliati
Editeur : La Pastèque
208 pages – 25 €
Parution : 10 janvier 2020

Extrait p.62 :

« J’adore ces publicités qui nous vantent les bienfaits de l’épargne. Celle du hipster nu-pieds, vêtu d’un t-shirt et d’un jeans, « travaillant » dans son condo1 de luxe du Vieux-Montréal, est un classique. Il est riche, totalement seul et ça le fait tordre de rire.

Celle-là aussi est un succès de toujours : le couple de « vieux en forme », profitant pleinement de ses REER2 durement amassés, sur son nouveau voilier. En fait, ce sont deux mannequins Getty Images de 47 ans qui ont les cheveux blancs, le voilier est à quai et le gars n’y connaît foutre rien.

Quand cesseront-ils de nous faire avaler ces salades ? La vérité, c’est que nous allons tous finir fauchés, abandonnés dans des CHLSD3, mal nourris et mal lavés. »

1. Au Québec, un condominium (ou condo) est le nom donné à un appartement détenu en copropriété
2. REER : Sigle québécois signifiant « régime enregistré d’épargne retraite », il s’agit d’un plan d’investissement en prévision de la retraite qui permet de bénéficier de certains avantages fiscaux.
3. Au Québec, centre d’hébergement et de soins de longue durée pour les personnes âgées dont la condition requiert une surveillance constante, des soins spécialisés et dont le maintien à domicile est devenu impossible.

Paul à la maison © 2020 Michel Rabagliati (La Pastèque)

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Enquête dans les labyrinthes de l’âme

Nick Carter et André Breton, une enquête surréaliste © 2019 David B. (Soleil)

Quand André Breton pense qu’on lui a dérobé quelque chose, c’est toute la planète surréaliste qui entre en ébullition ! Un récit entre fiction et réalité, illustré par les dessins intrigants de David B.

Depuis le temps que David B. faisait la part belle à l’onirisme à travers son œuvre, il paraissait logique qu’il finisse par produire un ouvrage sur le surréalisme. Et pour parler du surréalisme, quoi de plus normal que de convoquer André Breton, l’un des illustres théoriciens de ce mouvement artistique né au début du XXe siècle.

Pour évoquer l’homme, David B. s’est centré sur la seconde partie de sa vie, à partir de 1930. Il a eu en outre cette idée originale de la raconter sous l’angle de la fiction, en faisant référence à une personnage de roman-feuilleton américain de l’époque, le détective Nick Carter, qui vivait toutes sortes d’aventures échevelées, ce qui plaisait beaucoup aux surréalistes.

C’est donc dans une aventure pareillement échevelée, entre réalité et fiction, que l’on va suivre le détective, engagé par Breton pour retrouver quelque chose qu’on lui a dérobé, sans qu’il puisse le nommer… L’action débute à la période où le groupe surréaliste vient d’exploser, entraînant son lot de querelles et de haines entre les acteurs du mouvement. Carter va ainsi rencontrer entre autres Robert Desnos, Nadja, l’ancienne maîtresse de l’écrivain, Salvador Dali, Gala, Louis Aragon, ainsi qu’un autre personnage fictif issu de la littérature feuilletonnesque comme le diabolique docteur Quartz.

Bien évidemment, on pourra difficilement trouver une quelconque rationalité dans cette histoire à l’imagination débridée, avec la présence récurrente de symboles plus ou moins ésotériques. On tentera au mieux de démêler le vrai du faux, la plupart des faits concernant les artistes étant avérés, telle la rencontre entre Trotsky et Breton au Mexique ou la rupture avec Paul Eluard.

Si le parti pris narratif est original, le point fort de l’ouvrage, qui est une succession de planches pleine page et donc pas vraiment une bande dessinée, demeure sans conteste le dessin de David B., qui rend ainsi un magnifique hommage à ce mouvement artistique, en y injectant sa propre noirceur. Dans un tourbillon incessant, fantômes, squelettes, créatures fantasmagoriques et masques inquiétants viendront peupler cette parabole surréalistico-paranoïaque. Comme d’habitude, le noir et blanc va comme un gant au trait si particulier de l’auteur de L’Ascension du Haut Mal, à la fois rigide, minutieux et foisonnant, venant nous rappeler que le merveilleux peut être aussi fait d’angoisses insondables. L’ouvrage bénéficie en outre d’un tirage splendide au format italien, avec une couverture entièrement toilée, ce qui en fait littéralement un objet d’art, un plaisir de collectionneur.

Nick Carter et André Breton – Une enquête surréaliste
Scénario & dessin : David B.
Editeur : Soleil Productions
Collection : Noctambule
56 pages – 20,90 €
Parution : 13 novembre 2019

Extrait – Nick Carter mène son enquête :

« Je voulais continuer mon enquête en interrogeant Nadja, l’ancienne maîtresse de Breton. C’était une femme entretenue et elle avait trempé dans une affaire de trafic de drogue. Le hic, c’était qu’après sa séparation d’avec André Breton, elle avait sombré dans la folie et avait été internée dans une maison de fous à Bailleul, dans le nord de la France.

J’ai retrouvé Nadja. Elle m’a avoué que sa relation avec André Breton avait attiré l’attention de ses complices du trafic de drogue. C’était une bande aux multiples ramifications dont je connaissais déjà certains membres. À cette époque, Breton se passionnait pour l’alchimie et ces criminels pensaient qu’il avait trouvé le secret de fabrication de l’or. »

Nick Carter et André Breton, une enquête surréaliste © 2019 David B. (Soleil)

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Hommage poétique aux gueux de l’océan

À bord de l’Etoile Matutine © Riff Reb’s (Soleil)

Inspiré des nouvelles de Pierre Mac Orlan, ce recueil nous plonge dans le quotidien des pirates, ces orphelins de la société, enfants perdus de la mer… De courts récits qui laissent émerger une poésie sourde et violente.

À bord de l’Etoile Matutine © Riff Reb’s (Soleil)

À bord de l’Étoile Matutine était la première brique de la trilogie marine de l’auteur havrais. Certes, pas la plus marquante mais déjà d’une très bonne tenue par rapport à ses deux chefs d’œuvre qui allaient nous transporter par la suite, Le Loup des mers, l’adaptation de Jack London qui refermerait ladite trilogie, et plus récemment « Le Vagabond des étoiles », également inspiré de l’auteur précité.

Cette fois, il s’agit de courts récits d’un autre écrivain, Pierre Mac Orlan. Français et d’une notoriété moindre que London, Mac Orlan a publié de nombreuses nouvelles et était réputé pour ses descriptions des bas-fonds parisiens. Avec ce recueil, il évoque le quotidien de pirates hauts en couleur, assez éloignés de l’image d’Épinal de l’abominable pillard sans foi ni loi, même si bien sûr on n’est pas chez les enfants de chœur.

Bien évidemment, on est toujours saisi par le dessin très précis et hyper expressif de Riff Reb’s dans ces ombrés faisant ressortir de façon inquiétante les visages taillés au crochet de nos flibustiers des mers. Si ces tranches de vie peuvent parfois susciter l’effroi, elles nous obligent parallèlement à ressentir de l’empathie pour ces mauvais garçons, qui en embarquant sur ces galions volés, ne faisaient que fuir un système qui ne voulait pas d’eux. La réinsertion sociale ne faisait pas partie du vocabulaire des institutions de l’époque…

Bien sûr, pour apprécier pleinement cette œuvre, il vaudrait mieux être fan du format littéraire que sont les nouvelles. Si ce n’est pas le cas (et ça ne l’est pas pour moi qui aime m’immerger dans des récits un peu consistants), on pourra tout de même goûter la qualité de l’écriture, la description d’un folklore lié à une « confrérie » méconnue et souvent diabolisée, comme pouvaient l’être les Indiens durant la conquête de l’Amérique.

À bord de l’Étoile Matutine
Scénario & dessin : Riff Reb’s
Éditeur : Soleil
Collection : Noctambule
102 pages – 19,99 €
Parution : 27 mai 2009

Δ Adaptation du roman éponyme de 1920 de Pierre Mac Orlan

Extrait p.69-70 :

« À la belle saison, nous avions accoutumé de nous rendre à la hauteur de Terre-Neuve afin de donner la chasse aux barques de pêcheurs. Nous récoltions des vivres variées telles que du poisson salé, du rhum, des liqueurs fortes, du sucre, parfois du tabac. La misère et la famine contraignaient souvent de pauvres mariniers à s’enrôler sous les plis du pavillon noir.

Les dernières prises avaient été satisfaisantes et George Merry nous commandait toujours. L’enfer l’avait pris sous sa protection. Nous dansions comme des forcenés à la clarté des étoiles, des gavottes furieuses que nos ombres, démesurément allongées, rendaient plus indécentes encore. »

À bord de l’Etoile Matutine © Riff Reb’s (Soleil)

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Hommage à Hubert (1971-2020)

Un grand scénariste nous a quitté il y a deux jours, juste après Claire Brétécher. Semaine noire pour le neuvième art. J’avais eu le plaisir de rencontrer Hubert il y a un an au Festival d’Angoulême. Un mec sensible et adorable. La nouvelle de sa mort est un choc, et c’est le cœur serré que je reposte l’interview, avec son compère Bertrand Gatignol, alors que tous deux parlaient du « Grand Homme » et évoquaient la suite de cette grandiose saga des Ogres-Dieux

https://lacasedelonclewill.com/interviews/hubert-bertrand-gatignol/

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Gare au gay gore !

Héroïque Fantaisie © 2018 Olivier Texier (Les Requins Marteaux)

À des années-lumière des paillettes de feu Michou, Olivier Texier a inventé le punk-barbare homo-érotique. Attention, ça tranche dans le lard sévère, ça gicle beaucoup et pas que du sang ! Âmes sensibles, aux abris !

Voilà bien un objet des plus inattendus et des plus audacieux qu’il m’ait été donné de lire depuis longtemps, échappant à toute tentative de catégorisation… Un objet hors-normes, extrêmement libre, qui ne gagnera certainement pas ses galons dans une actu BD souvent dominée par une forme de politiquement correct, même parmi la production LGBT qui cherche le plus souvent à se faire accepter par les tenants d’une optique « inclusive », le nouveau terme à la mode dans un monde de marketing lisse jusqu’à l’insipide. Dans des termes moins consensuels, cette nouvelle doxa pourrait se refléter dans le conseil suivant : vous avez toute notre bienveillance, mais jouez le jeu en rentrant dans le rang avec des choses « présentables », afin de ne pas choquer le « bourgeois ».

Si l’histoire donne l’impression de n’être qu’un prétexte aux délires sexuels de l’auteur, ce dernier fait pourtant preuve d’une imagination débridée, même si cela tend à partir en peu dans tous les sens… De fait, l’existence d’un fil narratif ne permet pas vraiment de classer Héroïque Fantaisie comme du porno de base, dont la seule fonction est de vendre des contenus à fantasme, le dessin étant de toute façon bien trop crasseux pour attirer le business du sexe.

Du reste, Olivier Texier ne revendique rien (d’ailleurs on ne sait même pas s’il est vraiment gay), se fiche d’être présentable autant que classé X, se plaît à représenter la baise homo crade, et là on est plus proche de l’érotisme trash d’un The Hun que de celui à tendance cuir clean d’un Tom of Finland. Dans une Vendée post-apocalyptique où la barbarie règne en maître, les héros suivent leur quête et n’échappent pas aux mauvaises rencontres qui leur font perdre à chaque fois, qui un bras, qui une main, qui un œil… Cela n’amoindrit en rien leur désir sexuel, qui bien au contraire semble décuplé dans ce contexte menaçant et mortifère. De plus, les passions amoureuses entre nos mâles ne sont pas absentes, comme un clin d’œil ironique aux navets « porno chic » à l’eau de rose. Sujet incontournable en Vendée (l’auteur est nantais et donc voisin de cette région très imprégnée de catholicisme), la religion est également évoquée, avec la vision récurrente de la Vierge dont les statues sont régulièrement défigurées par l’ennemi et ses armées de démons. Telle une provocation ultime de Texier, ces héros amoraux, grands « pécheurs » devant l’éternel, la vénèrent et déplorent évidemment la mutilation de leurs icônes, ne faisant que motiver leur détermination à combattre leurs ennemis.

Le dessin, typiquement underground, est paradoxalement pas très sexy et mal fichu au premier abord, dans une présentation basique en gaufrier à huit cases, avec quelques incohérences (pourquoi d’une case à l’autre, un des personnages apparaît nu puis habillé ?) mais qui révèle néanmoins un style, dont le pouvoir de séduction tient beaucoup par son urgence et sa liberté absolue. Un dessin punk à chien qui pue la sueur, le sang et le sperme, un dessin à la machette qui taille dans le vif et qui défriche.

Héroïque Fantaisie déroute car il échappe à toute classification, et c’est bien ce que semble avoir recherché ici Olivier Texier, un sale gosse qui revendique l’auto-édition comme le seul antidote à l’auto-censure et à l’étiquetage, se moquant bien d’être qualifié de pervers dégénéré. Imaginer qu’une telle BD puisse passer sous les fourches caudines de la bien-pensance ne pourra que réjouir les esprits libres. D’ailleurs, qui d’autre que les Requins Marteaux, pouponnière la plus notoire de la BD dissidente dans l’Hexagone, aurait accepté de publier un tel ouvrage ? Comme le Marquis de Sade en son temps, Olivier Texier fait ce qu’il veut, envers et contre tout, prônant par son seul dessin la liberté sexuelle comme moyen d’émancipation.

Héroïque Fantaisie
Scénario & dessin : Olivier Texier
Editeur : Les Requins Marteaux
136 pages – 20 €
Parution : 19 septembre 2018
AVERTISSEMENT : CONTENUS À CARACTÈRE VIOLENT ET SEXUELLEMENT EXPLICITES

Extrait p.135-136 – Le repos des guerriers… :

Darrius — A quoi tu penses ?
Moreau — Je me demande si ce qui nous attend après notre mort, ce n’est pas, tout simplement, la même chose qu’avant notre naissance : le néant.
Guillaume — C’est parce que le temps est reparti à l’envers que tu penses ça !
Darrius — Moi je crois surtout qu’il faut qu’on arrête ce pacte stupide !! C’est ça qui nous pourrit la vie ! On doit pouvoir baiser avec qui on veut !! Et ça commence maintenant !!
Moreau — C’est d’accord.
Guillaume — YOUPI !!
Darrius — Non mais quelle cochonne…
[scènes explicites…]

Héroïque Fantaisie © 2018 Olivier Texier (Les Requins Marteaux)

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Hommage convenu à l’un des « pères » de la fantasy moderne

Tolkien, éclairer les ténèbres © 2019 Willy Duraffourg et Giancarlo Caracuzzo (Soleil)

J. R. R. Tolkien. La seule évocation de son nom suffit à activer la machine à rêve. Créateur d’un monde de légende, avec Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, l’écrivain britannique a contribué à sa façon à « réenchanter » le monde ».

On connaissait de lui davantage les œuvres que l’homme. Cette bande dessinée retrace le parcours d’un écrivain fascinant, professeur émérite à Oxford, mais aussi durablement traumatisé par sa participation au premier conflit mondial. Et l’on devine que la guerre de 14-18 et ses horreurs sanglantes constituent sans aucun doute le moteur de sa saga mythique à la tonalité si sombre, Le Seigneur des anneaux.

Tous ceux qui ont apprécié cette œuvre monumentale auront forcément envie de se procurer ce biopic en BD. On apprend pas mal de choses sur l’homme, et les auteurs semblent avoir repris scrupuleusement les éléments et les temps forts de sa vie. Les afficionados de l’écrivain lui en seront certainement reconnaissants, mais une question subsiste à la lecture du récit : quelle est la part « artistique » au sens créatif du terme ?

Il faut bien l’avouer, l’objet comporte les qualités et les défauts de l’ouvrage de commande. Ce n’est pas désagréable, loin de là. Les auteurs n’ont pas oublié les petits clins d’œil discrets à son œuvre emblématique, à commencer par la campagne anglaise de son enfance qui en aura inspiré le cadre et agréablement reproduite par Giancarlo Caracuzzo. Rien ne manque, pas même les extraits de poèmes de l’auteur disséminés ça et là au fil des pages. Et on comprend les traumatismes endurés par Tolkien, ceux de la Première guerre mondiale, au cours de laquelle il aura perdu ses amis les plus chers, qui avaient enflammé les soirées de son club littéraire et poétique. Le scénariste Willy Duraffourg a fourni sans conteste un travail rigoureux, avec une pointe de romance plus que dispensable mais qui parvient à compenser la linéarité de la narration.

Tolkien – Eclairer les ténèbres ne parvient donc pas à s’extraire de la masse du genre biographique en vogue dans le neuvième art. En optant pour un académisme bon teint, ce sage hommage échoue à marquer les esprits, tant par la narration que par le dessin, au demeurant de qualité mais qui ne révèle pas chez son auteur un style véritablement propre.

Tolkien – Éclairer les ténèbres
Scénario : Willy Duraffourg
Dessin : Giancarlo Caracuzzo
Coloristes : Flavia Caracuzzo & Joël Odone
Editeur : Soleil
84 pages – 17,95 €
Parution : 30 octobre 2019

Extrait p.76 – Tolkien raconte :

« Je me mis à l’ouvrage pour accomplir mon grand projet. Mais la tâche semblait sans fin, je reprenais constamment les bases de mon univers mythique, le modifiant, l’affinant sans jamais parvenir à êter tout à fait satisfait.

Je ne réussis pas à susciter l’intérêt des éditeurs. Je commençais à perdre espoir de jamais voir mes écrits publiés.

Le destin vint frapper à ma porte [quatre ans plus tard, ndr] par un chaud après-midi d’été alors que, devenu professeur à Oxford, je corrigeais des copies. Un étudiant avait laissé une page vierge.

Sans trop savoir pourquoi, je griffonnai dans l’espace laissé sur la page : « Dans un trou creusé dans le sol vivait un hobbit. »

Et ces quelques mots furent les premièires phrases d’un livre que je me mis à écrire pour les enfants. Je en savais pas alors que ce livre serait publié, et que son succès dépasserait toutes les attentes possibles, encore moins qu’il me permettrait de publier l’ensemble de mes écrits. »

Tolkien, éclairer les ténèbres © 2019 Willy Duraffourg et Giancarlo Caracuzzo (Soleil)

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[Reportage] Festival d’Angoulême : de l’air, du révolution’air !

Fresque murale de Marc-Antoine Mathieu (Angoulême)

Le Festival international de bande dessinée d’Angoulême vient de s’achever. Cette 47e édition aura été peut-être l’une des plus médiatisées, marquée par la venue du Président de la République, qui venait inaugurer l’année de la BD, et la mobilisation des auteurs pour défendre leur statut menacé.

Macron dans sa bulle

Macron est donc venu jeudi, mais n’aura pas pour autant fait d’apparition publique, protégé par ses vitres fumées et sa cohorte de CRS. Et pour cause… à l’annonce de son déplacement, les auteurs s’étaient particulièrement mobilisés pour faire entendre leur voix à propos de leur statut précaire. Ils sont venus chercher Macron, mais Macron est resté sourd à leurs appels, évitant scrupuleusement les bains de foules à risque, préférant s’assurer qu’on ne verrait que de belles images bien lisses à la télévision. Heureusement, les réseaux sociaux étaient là pour prendre le relais des grands médias lorsque ces derniers « omettaient » de montrer la réalité…

Les beaux indépendants

En ce qui me concerne, la moisson a été bonne, avec plusieurs nouveautés glanées au Nouveau monde, la bulle des défricheurs de talents. Il y eut aussi de belles rencontres et de chouettes dédicaces. Bonne nouvelle, Serge Ewenczyk m’a confié que Ça et Là allait mieux après une année difficile mais qu’il comptait beaucoup sur la sortie du prochain Backderf pour se refaire une santé. L’auteur de Mon Ami Dahmer étant très apprécié chez nous, on a donc toutes les raisons de rester optimiste. On serait vraiment triste de voir disparaître cet éditeur qui s’est donné pour mission de faire connaître des auteurs non-francophones.

Sarbacane, qui a décidément le vent en poupe, a présenté ses dernières sorties, qui semblent avoir le don de mettre les sens en émoi à tout bédéphile un peu tactile en raison de leur belle qualité éditoriale. Mais si l’emballage est magnifique, le contenu lui aussi est souvent passionnant… Une nouvelle fois récompensé avec le Prix Polar pour No Direction, après une année faste avec son prédécesseur Villevermine et Le Dieu vagabond primé à Quai des Bulles et acclamé par la critique. Félicitations, c’est amplement mérité ! Leur voisin Ici Même fait également de belles choses, et je suis ravi de les voir récompensés cette année avec Acte de Dieu, un ouvrage effectivement très audacieux… Parmi mes chouchous, il y a aussi Presque Lune, qui a déjà été remarqué par le jury angoumoisin en 2018 et 2019. De même, j’aime toujours autant visiter les stands de La Boîte à Bulles et d’Actes Sud. Ils ont de belles propositions qui m’ont fait succomber facilement, à commencer par la nouvelle star de l’éditeur arlésien, Révolution, sacré Fauve d’or 2020.

Belles rencontres et rendez-vous manqués

Sur le coin de table de mon interview manquée

Encore de très belles rencontres cette année, avec notamment Aj Dungo, auteur très attachant de In Waves (Casterman), ainsi qu’Inès Léraud et Pierre Van Hove, les auteurs d’Algues vertes, une enquête édifiante publiée chez Delcourt. Je suis par ailleurs assez dépité d’avoir manqué Michel Rabagliati, l’auteur québécois des aventures de Paul, son double cartoonesque (La Pastèque). Très bêtement, car apparemment, nous étions tous les deux dans la salle de presse de l’Hôtel de ville au même moment. Pour l’attendre, je m’étais même installé sur une table en carton où avait été dessiné un petit crobard très fun par… Rabagliati lui-même, me disant que c’était de bon augure. Eh bien non, ce n’était pas du tout de bon augure, la preuve !! Du coup, j’aurais presque bien embarqué la table en souvenir de ce rendez-vous manqué, mais je ne dois pas être assez fétichiste… Une autre interview fut annulée avec Ludovic Debeurme, qui n’était pas très en forme. Quant à la dernière, avec David B., auteur d’un ouvrage sur André Breton, elle s’est fort logiquement soldée de façon surréaliste, avec la moitié de l’entretien coupée à l’enregistrement… David, recroisé plus tard lors d’une session de dédicace, m’a suggéré d’inventer la partie manquante. Je suis tellement flatté d’inspirer autant la confiance !

Invité de marque du festival, récompensé par un Fauve d’honneur, Robert Kirkman faisait l’objet d’une masterclass et d’une expo, la plus importante jamais organisée sur son œuvre, a-t-il confié, visiblement très flatté. Alors que vient de paraître l’épilogue de The Walking Dead, le scénariste américain a évoqué pendant une heure sa célèbre saga décrivant un monde post-apocalyptique où l’Homme doit apprendre à survivre au milieu des zombies. Il faut dire que les questions tournaient principalement autour de la série culte, même si Kirkman est également l’auteur d’autres productions (Oblivion, Outcast…), certes moins emblématiques.

Un concept nouveau : l’expo-zapping

Etant donné mon timing un peu serré, la plupart des expositions ont été menées au pas de charge, surtout dans les derniers moments où j’ai pu en voir quatre en à peine plus d’une heure ! Toutes étaient dignes d’intérêt, la plus vaste étant celle consacrée à Lewis Trondheim, ce modeste qui affirme en avoir accepté le principe uniquement parce que Thierry Groensteen le lui avait demandé. L’originalité de cette expo est que les murs ont été recouverts de nombreux graffitis de Trondheim, bon nombre étant des réflexions amusantes en forme de coups de gueule bien sentis, une façon pour cet auteur prolixe de prendre part à la révolte en cours dans le métier. De même, les expos sur Pierre Christin et Catherine Meurisse étaient plutôt consistantes, bénéficiant d’une belle scénographie. Quant à la rétrospective sur Calvo, je l’avais trouvée un peu maigre, mais après vérification, j’ai peut-être dû louper deux salles, la raison étant probablement le rythme d’enfer de mes pérégrinations artistiques de fin de séjour, ce qui peut paraître stupide j’en conviens…

Deux jours avant, j’avais pu découvrir le travail (de façon un peu moins sportive tout de même) du précité Kirkman, en m’attachant principalement à la partie Walking Dead. Une expo très pop-art avec mise en scène assez réaliste ! Flippant et sympathique. J’ai également tenté (et j’ai bien fait) la rétrospective consacrée à Yoshiharu Tsuge, un maître japonais du manga très peu connu en France, à l’occasion de la réédition d’une anthologie de sept volumes par l’éditeur Cornélius, qui a pu obtenir les droits. A travers les planches exposées, on découvre un bel univers, souvent onirique, un trait délicat et sensible, sans la violence des mangas plus récents. L’artiste, qui a toujours été un indécrottable pessimiste, sujet à la dépression, a décidé d’arrêter le métier vers la fin des années 80 et de vivre en reclus. Il n’en fallait pas plus pour que son histoire se fasse légende.

Puis, vint le moment où il fallait crever la bulle et tailler la route, direction plein nord vers la capitale, en pensant à ces quatre jours de suspension dans le temps, aux amis retrouvés dans un rituel annuel, à tous ces gens croisés dans les rues d’Angoulême ou dans les allées des tentes d’exposants : visiteurs, amateurs ou professionnels, parfois avec le sourire aux lèvres, juste heureux d’être là, parfois avec la rage au ventre mais des rêves plein la tête, tous unis, avec une certaine bienveillance, par cette même passion qu’est le neuvième art, sous toutes ses formes les plus diverses. Quatre jours qui font du bien, quatre jours passés dans ce hub vers les mondes imaginaires et les autres mondes, ceux à réinventer ou à transformer, bref, ceux qui riment (peut-être) avec « révolution »…

Laurent Proudhon

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