De la sororité dans la guerre des hommes

Seules à Berlin © 2020 Nicolas Juncker (Casterman)

Retour sur une œuvre marquante de 2020 relatant le parcours de deux femmes de camps opposés mais que leur lutte individuelle pour exister dans un monde d’hommes va rapprocher, doublé d’un constat sur l’absurdité de la guerre.

Ce roman graphique raconte la débâcle des Nazis dans un Berlin dévasté vers la fin de la Seconde guerre mondiale, avec l’arrivée concomitante des troupes soviétiques dans la capitale allemande. En toile de fond, une histoire d’amitié naissante entre une employée russe du NKVD et une Allemande dont le mari nazi n’a pas reparu depuis l’attaque des alliés. Les habitants de l’immeuble où celle-ci habite, ont été sommés par les Russes d’héberger des soldats. Une histoire inspirée de faits réels.

Evgeniya est une jeune Russe de 19 ans qui a pour mission de retrouver les restes d’Adolf Hitler. Elle va faire la connaissance d’Ingrid, une femme allemande de dix ans son aînée qui tente de survivre dans un Berlin en ruines. L’appartement de cette dernière ayant été éventré, elle est hébergée par ses voisins, contraints par les Russes de loger également leur soldatesque, ainsi qu’Evgeniya, qui vient d’arriver dans la capitale allemande. Celle-ci va remplacer un compatriote en partageant le lit d’Ingrid. De par son jeune âge, Evgeniya n’a pas en mémoire les exactions des Nazis en Russie. Son innocence fait qu’elle cherche à être amicale vis-à-vis de l’Allemande, qui de son côté souffre cruellement de l’absence de son mari, officier de la Waffen SS. Ingrid préfère considérer comme une intruse celle qui accumule des documents et photos sur l’ennemi, sa seule consolation étant de ne plus avoir à subir les assauts sexuels du soldat russe de manière quotidienne… Les deux femmes apprendront à se connaître et Ingrid en viendra à apprécier cette jeune Russe bienveillante dont la fonction d’enquêtrice lui permettra de satisfaire sa curiosité dénuée de préjugés pour un peuple supposé être l’ennemi.

Seules à Berlin a reçu un très bon accueil critique lors de sa sortie l’an dernier, ayant même concouru pour le Grand prix de la critique, entre autres. S’il n’a pas obtenu le prix convoité, il n’en demeure pas moins que ce roman graphique historique est tout à fait digne d’intérêt. D’abord parce que l’angle narratif est inhabituel, nous faisant voir la Seconde guerre mondiale par les yeux d’une Berlinoise et d’une employée russe du NKVD — le grand frère du KGB, équivalent soviétique de la Gestapo à l’époque —, ce qui diffère du coutumier point de vue de l’occidental anti-nazi… Par ailleurs, ce récit donne une vision relativement neutre des événements, en mettant en avant deux personnages féminins que rien ne prédestinait à se rencontrer, l’une et l’autre appartenant au camp opposé, permettant ainsi au lecteur d’adopter une approche empathique dans un contexte de guerre où chacun devait choisir son camp. Parallèlement, on assiste au combat personnel de ces deux femmes, peu importe qu’elles soient du côté des vainqueurs ou des vaincus, pour exister dans un monde très masculin aux limites de la barbarie, ce qui contribuera à les rapprocher.

Au-delà du récit intime, Seules à Berlin est une réflexion sur la guerre, son inhumanité et la terreur qu’elle engendre chez les civils, notamment à travers les bombardements et les conditions de vie insoutenables. Une guerre comporte beaucoup plus de laideurs que d’actes héroïques et aucun camp ne peut réellement se targuer d’être meilleur que celui d’en face. Si le livre sous-entend que le pouvoir nazi était abject, il nous rappelle aussi que la plupart des prisonniers russes ne seront pas libérés par les autorités soviétiques, Staline ayant décidé de les considérer comme des traitres !

Le style reste globalement assez dépouillé, Juncker privilégiant les plans serrés sur des visages anguleux, inquiets ou hystériques, certes l’heure n’est pas à la fête… La couleur est extrêmement rare et se limite pour ainsi dire au rouge, l’auteur recourant le plus souvent à un lavis gris, un peu sale, accentuant l’ambiance de désolation. On peut ne pas apprécier ce dessin assez singulier, malgré tout plus qu’adapté au contexte délétère des événements.

Pour produire ce récit touchant, Nicolas Juncker s’est inspiré des témoignages de ces deux femmes, qui ont réellement existé. Une œuvre pleine d’intelligence par son ambition réconciliatrice malgré l’atrocité des événements, et l’on n’est guère surpris qu’elle trouve son origine dans des écrits féminins. Car la guerre, finalement, c’est toujours plus ou moins une affaire de mecs…

Seules à Berlin
Scénario & dessin : Nicolas Juncker
Editeur : Casterman
200 pages – 25 €
Parution : 11 mars 2020

Extrait p.31-35 – Anxieuse, Ingrid attend l’arrivée des Russe :

Les Russes peuvent tout emporter, je m’en moque. Ah ! Si en revanche je pouvais remettre la main sur ce fichu paquet de semoule que je n’ai jamais retrouvé, alors là…

[le grondement assourdissant des chars russes se fait entendre]

On dit qu’ils ne connaissent aucune pitié. Qu’ils abattent les prisonniers et les vieillards. Qu’ils mangent les enfants.

Quant aux femmes des peuples vaincus… nous savons toutes ce qui nous attend.

Je vais leur parler. Je dois leur parler. Je suis bilingue. Interprète à la Croix rouge allemande. J’ai été une fois en Russie. Je connais leur langue. Je leur parlerai. Au nom de tous les rats.

Je me rappelle ce que Werner m’avait dit une fois, en rentrant de Pologne : « A Varsovie, les rats pullulent dans les caves. Là-bas les rats sont tellement énormes que nous sommes obligés de les abattre, le jour comme la nuit. Il faut dire aussi que là-bas les rats ont des pouvoirs magiques. La nuit, ils se transforment en enfants juifs. »

Seules à Berlin © 2020 Nicolas Juncker (Casterman)

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Vie et mort d’une étoile filante du 7e art

Patrick Dewaere, à part ça la vie est belle © LF Bollée & Maran Hrachyan (Glénat)

Difficile à croire, mais l’immense acteur qu’était Patrick Dewaere n’a jamais obtenu de César, la récompense qui aurait pu l’aider à ressouder les fêlures de son passé. LF Bollée livre un hommage tendre et sincère à cet écorché vif disparu trop tôt.

Si l’on peut légitimement se montrer suspicieux vis-à-vis des ouvrages de commande, il arrive parfois que ceux-ci se révèlent de bonnes surprises, et c’est le cas avec cet hommage à Patrick Dewaere. Glénat a eu l’idée de lancer en 2019 une collection sur les grands noms du cinéma. Après Truffaut, Hitchcock, Sergio Leone, passés largement inaperçus, et un Lino Ventura pas vraiment réussi, c’est l’acteur français qui fait l’objet d’un biopic, un acteur demeuré culte pour bon nombre d’entre nous.

Disparu beaucoup trop tôt à l’âge de 35 ans, l’acteur avait choisi de mettre fin à ses jours, plongeant ses admirateurs dans la sidération. Et pourtant, Dewaere, cet enfant terrible du cinéma, était au bout du rouleau, souffrant de la direction que prenait sa carrière et du manque de reconnaissance de ses pairs. Abonné aux rôles de dépressifs ou de losers, ce beau gosse au cœur tendre et un brin allumé, n’avait peut-être pas su, malgré son immense talent, prendre suffisamment de recul avec ses personnages qu’il savait incarner avec toutes ses tripes et chaque fibre de son corps, à un niveau sidérant…

C’est LF Bollée, scénariste de Terra Australis et de La Bombe, une œuvre monumentale sortie récemment et acclamée par la critique et le public, qui s’est investi dans le projet. Fan de la première heure, Bollée a choisi comme narrateur du récit Dewaere lui-même. Celui-ci évoque ainsi son propre parcours depuis la tombe, ce qui nous rend encore plus proche ce comédien unique et hyper attachant. Le scénariste a évité le piège de la biographie scolaire propre à ce genre d’ouvrage, en évitant toute linéarité et en insérant des flashbacks-anecdotes sur le jeune Patrick, lorsqu’il s’appelait encore Bourdeaux. En effet, ce patronyme n’était pas celui de son père biologique, qui avait abandonné sa mère à peine enceinte, mais celui de l’ex-mari de cette dernière… Bref, une histoire compliquée qui n’a pas dû aider le jeune homme à se construire, d’où, fort logiquement, le choix d’un pseudo, ou plutôt de deux pseudos successifs, car avant d’être Dewaere, il fut Patrick Maurin. Au fil des pages, on voit défiler ses proches et ceux qu’il a cotoyé lors de tournages, Depardieu bien sûr, mais aussi Miou-Miou, Gainsbourg, Coluche, Lino Ventura, Bouchitey et d’autres, ainsi que plusieurs réalisateurs dont Bertrand Blier, Claude Sautet, Yves Boisset et Claude Miller. On se remémorera par ailleurs cette fameuse et troublante diatribe sur Mozart dans Préparez vos mouchoirs qui fait dire à Dewaere : « Tu parles ! Le pauvre mec, il est mort à 35 ans ! 35 ans ! Non mais tu te rends compte de la perte ?! Quelle époque de con ! On claquait pour un rien ! ». Quatre ans après le tournage, la faucheuse emportait l’acteur à l’âge de… 35 ans…

On appréciera le dessin de Maran Hrachyan, jeune autrice d’origine arménienne, qui tout en se pliant à l’académisme requis pour ce genre d’ouvrage, réussit à imposer un peu de sa touche personnelle, en particulier dans la mise en couleurs. Bien sûr, les visages, bien que ressemblants, restent quelque peu figés. Mais la technique du pastel démontre son talent et confère une belle douceur au récit, pour un personnage qui n’en manquait pas mais, tel l’écorché vif qu’il était, apparaissait souvent fébrile dans ses films, telle une grenade dégoupillée.

Il y a donc pas mal de choses que l’on apprécie à la lecture de cet ouvrage, d’autres moins. L’épilogue onirique entre Dewaere et Depardieu, éternels frères ennemis, duo mythique des Valseuses, est plutôt touchante. On y trouve un certain nombre d’anecdotes intéressantes, mais on regrettera toutefois l’absence de sources, avec au début un seul avertissement selon lequel l’œuvre est à la fois « une œuvre de fiction (…) et inspirée de faits réels et de personnages ayant existé ». Même s’il est honnête de le préciser, cela reste tout de même un peu léger pour une biographie. Il n’empêche que les inconditionnels de l’acteur, dont je fais partie, devraient apprécier cette lecture, même s’il n’est pas question de la porter aux nues.

Patrick Dewaere – À part ça, la vie est belle
Scénario : LF Bollée
Dessin : Maran Hrachyan
Editeur : Glénat
136 pages – 22 €
Parution : 6 janvier 2021

Extrait p.49 – Dewaere évoque son ami Coluche :

« Je reviens brièvement sur Michel… C’est vrai, c’était un vrai fouteur de merde, mais il pouvait pas me la faire à moi – j’avais deux têtes et vingt kilos de muscles de plus que lui ! Toujours à vouloir faire son petit chef, à vouloir nous diriger ! Alors que justement, ce qu’on aimait au Café de la Gare, c’était le joyeux foutoir de l’improvisation, sans hiérarchie !

Il y a un souvenir fameux, celui d’une bagarre générale qu’il avait déclenchée, cet enfoiré… Mais que voulez-vous ? Il m’a toujours eu par les sentiments, et quand il me parlait d’amitié indéfectible entre nous, eh bien j’y croyais… Mais il nous a quand même bien plantés, le salaud, et ils nous a lâchés sans ménagement début 72, quittant également Miou-Miou… »

Patrick Dewaere, à part ça la vie est belle © LF Bollée & Maran Hrachyan (Glénat)

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Gipi, sans faux rires, sans fausses larmes

Moments extraordinaires sous faux applaudissements © 2020 Gipi (Futuropolis)

Même sans applaudissements, ce moment de lecture a quelque chose d’extraordinaire. Si l’on n’est pas forcément convaincu d’emblée, c’est après coup que la substantifique moelle de ce livre infuse en nous… Du grand Gipi, assurément !

Il n’est jamais facile d’avoir à analyser un ouvrage à ce point hors des sentiers battus, ne serait-ce que par son titre qui finalement résume assez bien l’objet… Mais si vous connaissez Gipi, vous ne serez pas surpris car ce mode narratif en apparence décousu semble être un peu sa marque de fabrique, même si ses deux précédentes productions, Aldobrando et La Terre des fils faisaient l’objet d’une certaine rigueur en la matière.

Ce récit dense et fragmenté comporte trois voire quatre axes narratifs entremêlés, sans rapport en apparence, et dont on ne distinguera guère le lien avant la seconde moitié. En d’autres termes, si vous aimez les histoires fluides et intelligibles, il vaudra mieux passer votre chemin, car celle-ci demande la participation active du lecteur, qui devra deviner ce qui est suggéré, rassembler les différents morceaux, un peu à la façon d’un puzzle. Première pièce de ce puzzle : dans une nuit brumeuse, une voiture s’éloigne, conduite par un fils qui doit rejoindre sa mère mourante. Seconde pièce : quatre cosmonautes errent sur une planète inhospitalière, aux prises avec un mystérieux nuage noir faisant disparaître les souvenirs. Troisième pièce : sur une plage de Normandie, un vétéran du Vietnam prodigue ses conseils aux acteurs dans le cadre du tournage d’un film de guerre. Quatrième pièce : deux enfants à bord d’un canot pneumatique, dont l’un semble dialoguer avec un des cosmonautes… Avec en filigrane, le thème de l’eau, représentant la vie primitive ou le bain amniotique, et sur lequel se refermera l’histoire…

On comprend aisément que Gipi se raconte lui-même à travers le protagoniste principal, Landi, un humoriste adepte du stand-up qui doit trouver le temps entre deux dates de tournée pour se rendre au chevet de sa mère mourante qui vient d’être hospitalisée (l’album étant d’ailleurs dédié à celle de l’auteur). Ce « moment extraordinaire » de sa vie va le conduire à une remise en question en faisant remonter un passé enfoui, lui l’homme pressé qui a choisi la fuite avec sa carrière d’artiste et s’avère incapable de communiquer avec cette mère ramenée à une entité abstraite dont on ne verra jamais le visage (par pudeur sans doute), de prendre soin d’elle et d’être à son écoute. Notre comique, qui fait dans le cynisme, décidera d’intégrer les derniers jours de sa mère dans son spectacle, fier d’avoir fait rire son public mais en même temps fatigué et paumé tel un clown blanc en proie au doute… Et si le sujet prête à la gravité, l’auteur italien choisit de se mettre à nu tout en évitant l’auto-apitoiement, dans une quête rédemptrice avouée à demi-mot.

S’ensuit pour Landi l’heure des tourments et de la culpabilité avec l’intrusion de cet « enfant lumineux » son double ressurgi du passé, qui n’aura de cesser de tancer l’adulte qu’il est devenu, le poussant dans ses retranchements, avec un mélange d’ironie et de bienveillance. C’est bien l’arroseur qui est arrosé… En nous faisant partager ses questionnements existentiels via les dialogues entre ses deux personnages, Gipi nous invite parallèlement à faire un retour sur nous-mêmes, ce qui constituera d’ailleurs les meilleurs moments du récit. Cet enfant pose un regard pur sur l’orgueil et les lâchetés de l’adulte, des renoncements qui sont aussi les nôtres et font le monde tel qu’il est, devenu presque invivable à force d’être compliqué… L’Homme ne serait-il pas finalement le créateur de son propre enfer, cet « OCAS » (Office de complication des affaires simples) évoqué par ce « sale gosse » espiègle et dont nous sommes un peu tous les employés résignés et masochistes ?

Graphiquement, on retrouve le style toujours au bord de l’esquisse de Gipi, avec ce trait frêle et néanmoins expressif dans les visages et les postures. L’auteur alterne les styles pour marquer la rupture entre chaque axe narratif, passant du noir et blanc à la couleur, effaçant parfois le trait derrière ses délicates aquarelles.

En refermant ces Moments extraordinaires sous faux applaudissements, on pourra s’agacer de n’avoir pas tout compris, et paradoxalement c’est bien là que l’ouvrage va révéler toute sa puissance, semant après coup les germes de la réflexion. En nous obligeant à analyser les passages les plus obscurs, Gipi va forcer le lecteur à l’introspection, quitte à faire une seconde lecture, tant il y a de la matière… Car malgré son apparente complexité, ce livre, qui au fond est seulement exigeant, est loin d’être pessimiste. Il ne fait que traiter, avec lucidité et subtilité, de nos solitudes et de l’absurdité de l’existence, de sa fragilité, parle de transmission et de mémoire, et fournit à qui voudra bien les prendre les clés pour entrevoir des portes de sortie aux prisons que l’on se fabrique… De fait, il nous invite à revenir à la simplicité, celle du grand bain primal qui a vu naître l’humanité, notre véritable mémoire collective.

Moments extraordinaires sous faux applaudissements
Titre original : Momenti straordinari con applausi finti
Scénario & dessin : Gipi
Traduction : Hélène Dauniol-Remaud
Editeur : Futuropolis
168 pages – 23 €
Parution : 7 octobre 2020

Extrait p.22 :

« En gros, il y a ce type qui a loué une voiture noire pour aller trouver sa vieille mère mourante. Il passe des jours avec elle, mais elle, elle ne le reconnaît plus. Parfois, elle semble déjà morte. D’autres fois, elle semble dormir. Elle a la bouche ouverte, parfois, et une blessure à la lèvre inférieure causée par l’unique dent qui lui reste. L’homme passe son temps avec elle sans pouvoir lui parler. De temps en temps, il regarde Twitter et il peut même lui arriver de rire de la réaction d’un de ses followers à l’une de ses réparties, sagace ou provocatrice. Puis il part, retourne au bed and breakfast où il a pris une chambre, mais en cours de route il s’arrête, rejoint le lit d’une rivière et dans ce lit il s’enfonce. »

Moments extraordinaires sous faux applaudissements © 2020 Gipi (Futuropolis)

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BEST OF 2020

En cette année 2020 marquée par un satané virus, le monde de la culture aura été durement secoué. Même si rien n’est gagné, le neuvième art et l’édition en général semblent avoir mieux résisté à la tempête. La Case de l’Oncle Will vous propose sa sélection.

Cette année hors-normes avait bien mal commencé, avec un premier confinement qui avait reporté la quasi-totalité des parutions prévues au premier semestre. Le second confinement, auquel personne ne croyait vraiment, aura été heureusement moins sévère pour les éditeurs et les libraires, qui ont pu contrer tant bien que mal l’ogre Amazon.

Les sorties 2020, amputées d’un bon trimestre, nous ont toutefois réservé de bonnes surprises. Derf Backderf a fait très fort avec son Kent State, miroir d’un passé peu glorieux éclairant cette Amérique dont le « rêve » se fait toujours plus inquiétant, une Amérique que Brüno et Nury analysent également avec subtilité dans L’Homme qui tua Chris Kyle, évocation d’un sniper adulé par cette frange armée et nazifiante abhorrant les « losers ».

Cette sélection de 15 titres permettra au lecteur de traverser à peu près toutes les strates des émotions… Car en 2020, il n’y a pas eu que la peur qu’on a essayé de nous vendre avec application… Cette année, oui, intrigués nous avons été avec Lucas Harari et son polar lunaire hitchcockien, mais aussi émerveillés par ce grand voyage que nous a offert Phicil dans la célèbre ville monstre britannique. Nous avons ressenti la colère face à l’injustice avec la superbe adaptation de Jack London par Riff Reb’s, mais l’éblouissement lui a succédé grâce à cette splendide évocation d’un Paris perdu par Joris Mertens. Puis nous avons été sidérés et horrifiés par un cauchemardesque fait divers du XIXe siècle avec Gelli, d’autant que, comme on est obligés de le constater, l’instinct de meute décrit dans Mangez-le si vous voulez n’a pas disparu aujourd’hui, il a simplement pris d’autres formes : c’est le lynchage 2.0 des années 2000. Pat Grant nous a fait rire bien jaune avec sa « Fange » nauséeuse mais saisissante, et Léonie Bischoff nous a enveloppés d’une irrésistible douceur érotique dans la Belle époque de l’écrivaine Anaïs Nin. Les « Connexions » de Pierre Jeanneau nous ont totalement fascinés et cet auteur de BD qu’est Daniel Blancou, loin d’être en trop (la preuve !), nous a bien fait marrer en décrivant avec causticité cet « univers impitoya-ha-ha-bleuh » du neuvième art, à l’instar de Geoffroy Monde qui a réveillé notre libido tout en provoquant en nous moult secousses (de rire principalement !). Quant à Pierre-Henri Gomont, il nous a décoiffés avec sa comédie scientifique déjantée sur un Einstein ressuscité marchant à côté de son cerveau, alors que Gipi nous a retourné le nôtre, avec les multiples questionnements existentiels contenus dans sa belle quête de délivrance …

Enfin, Peau d’homme, le conte délicieux que nous auront offert Zanzim et Hubert Boulard, avant que celui-ci ne tire sa révérence en début d’année, a été salué unanimement par la critique, comme un antidote à la sinistrose ambiante, une ode à la liberté, à la tolérance et peut-être davantage encore à la résistance face à tous les intégrismes, dans un contexte où le terrorisme bête et aveugle, peut-être par jalousie pour la pandémie actuelle, semble n’avoir pas renoncé à se faire oublier.

  • Peau d’homme, de Hubert & Zanzim (Glénat)
    Sélection officielle Angoulême 2021

Plusieurs fois primé, ce conte médiéval au propos extrêmement moderne sur la théorie du genre, restera comme le plus bel héritage du regretté Hubert, en collaboration avec Zanzim, qui sublime le récit par son dessin candide et enchanteur.

Ce récit très attendu de l’auteur de L’Aimant nous emmène sur les rives de la Méditerranée, où le soleil fait naître des ombres inquiétantes, où l’apparente insouciance masque une terrible tragédie à venir…

Excellente surprise de cette fin d’année, ce conte victorien allie avec brio réflexion philosophique et merveilleux tout en réactivant notre âme d’enfant, ce joyau que bien souvent nous avons égaré en devenant adulte…

Et si les maux du monde venaient de l’incapacité des hommes à se projeter dans leurs prochains ? C’est en substance ce que nous dit Jack London, dans cette adaptation BD de Riff Reb’s, dont paraît aujourd’hui la conclusion d’un superbe diptyque.

  • Béatrice, de Joris Mertens (Rue de Sèvres)

Telle une Alice esseulée perdue dans la cité, Béatrice rêve d’échapper à son quotidien banal. Un beau jour, la jeune femme traverse un séduisant miroir à la semblance d’une photo, faisant basculer sa vie vers une magie funeste…

En narrant le martyr d’Alain de Monéys, battu à mort par une foule en furie, Gelli revient sur un monument des annales judiciaires françaises. L’adaptation en BD réussie d’un roman de Jean Teulé qui nous laisse horrifiés et sidérés !

  • La Fange, de Pat Grant (Ici Même)
    Sélection officielle Angoulême 2021

Signée d’un digne (et rare) représentant de la BD australienne, cette fable dystopique aussi réjouissante que grinçante dépeint une société hideuse livrée aux rapaces, pas si différente de la nôtre…

Entre ciel et mer, ce joli roman graphique de Léonie Bischoff dresse le portrait d’une femme sincère, dont les écrits érotiques font écho à la version la plus moderne d’un féminisme libre, hors de tout diktat et à la sexualité assumée.

  • Kent State, de Derf Backderf (Çà et là)
    Sélection officielle Angoulême 2021

En remettant en lumière le massacre de l’université de Kent State en 1970, Derf Backderf nous livre sa bande dessinée la plus engagée, et en profite pour fustiger un oncle Sam grimaçant aux mains pleines de sang…

Très singulier dans la forme, ce roman graphique naturaliste au parti pris géométrique, d’une richesse inouïe, raconte le quotidien de jeunes urbains connectés ne connectant pas comme ils le voudraient…

Ayant franchi le cap de la quarantaine, Daniel Blancou transforme son spleen d’auteur de BD en mal de reconnaissance en un petit bijou d’autodérision, doublé d’une exploration facétieuse des coulisses du neuvième art.

Cet excellent docu-BD retrace l’ascension irrésistible d’un « héros » vers les sommets de la notoriété, une histoire comme seule l’Amérique sait en produire. Avec toujours le terrible coup du sort en bout de course…

Un manga porno sur deux divinités prométhéennes faisant don de leurs attributs virils à la Terre entière, il fallait y penser. Seul Geoffroy Monde et son esprit baroque pouvaient accoucher d’un tel OVNI, qui nous donne le feu sacré…

  • Moments extraordinaires sous faux applaudissements, de Gipi (Futuropolis)

Même sans applaudissements, ce moment de lecture a quelque chose d’extraordinaire. Si l’on n’est pas forcément convaincu d’emblée, c’est après coup que la substantifique moelle de ce livre infuse en nous… Du grand Gipi, assurément !

Qui se souvient que le cerveau d’Einstein fut volé à sa mort ? S’inspirant de ce fait historique « relativement » méconnu, Pierre-Henry Gomont nous propose une fiction pleine de fantaisie, où burlesque rime avec finesse.

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La ruée vers l’horreur

La Fange © 2020 Pat Grant (Ici Même)

Signée d’un digne (et rare) représentant de la BD australienne, cette fable dystopique aussi réjouissante que grinçante dépeint une société hideuse livrée aux rapaces, pas si différente de la nôtre…

Tout le monde se rue vers le nord, à Falter City, la ville des marais où une algue spéciale s’échange à prix d’or. Lippy, Penn et leur mère ont décidé de s’y rendre, croisant sur leur passage les vieux tacots des « losers » qui en reviennent, malades ou estropiés, couverts de boue séchée, cette boue qui « colle à la peau comme du porridge ». Comme ils n’ont pas l’intention de se salir, leur projet n’est pas de ramasser cette algue mais d’ouvrir une boutique de yaourts dans la ville surpeuplée des nouveaux arrivants et des autres, ceux qui sont coincés là-bas et n’y ont trouvé que la ruine.

Il n’est pas si courant d’avoir dans les mains une bande dessinée signée d’un auteur australien, et celle-ci constitue assurément une des belles surprises de cette fin d’année. Pat Grant signe là sa seconde bande dessinée (après Blue, parue en 2012), et c’est une vraie réussite de la part de ce jeune auteur adoubé par Craig Thomson. Avec ce « western dystopique totalement hors-normes », tel que le qualifie très justement l’éditeur Ici Même, Grant nous emmène dans un pays qui pourrait bien être le sien, une Australie entre présent et futur qui nous fait revisiter le mythe de la ruée vers l’or à la sauce Mad Max light, avec de faux airs de Triplettes de Belleville et une pincée de Covid-19.

Cette fable haute en couleurs, en apparence bien barrée si l’on ne se fie qu’au style graphique, sorte de croisement entre South Park et Les Simpsons, se révèle beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît. Contre toute attente, le scénario reste fluide et bien construit, et malgré des dialogues parfois nonsensiques, la mayonnaise prend assez vite et parvient à captiver le lecteur jusqu’à la dernière page. Malgré la rondeur du trait, les personnages dégagent une hargne et une bêtise primaire, certains apparaissant même inquiétants. Dans cette jungle qu’est Falter City, cette ville surpeuplée, sale et puante où les escrocs sont légion, impossible de ne pas devenir parano… Les scènes de foule évoquent par moment les tableaux de James Ensor et ses visages difformes au rictus effrayant. Dès que les deux jeunes hommes, couvés par leur maman, poseront le pied dans la ville en décrépitude — où une « nouvelle peste » sévit dans les quartiers les plus pauvres, allusion à peine voilée à notre coronavirus —, on se doute que tout finira mal, surtout pour Lippy, d’une honnêteté qui tranche avec l’immoralité de sa mère, représentée telle une mère maquerelle obèse… De ces deux frères, que tout sépare sauf peut-être une certaine bêtise innée — Penn est un beau gosse enjôleur et Lippy apparaît gras et bouffi, constamment inquiet — on comprend vite que le second, le chouchou de maman qui l’a chargé de gérer la petite fortune familiale, se fera bouffer tout cru…

La Fange, récit tragi-comique sur la déchéance de ceux qui croient pouvoir s’offrir un lit de rose sans les épines, s’avère, sous ses airs de ne pas y toucher, une allégorie sordide et saisissante du capitalisme dans toute sa splendeur. Ce capitalisme qui, tout en prétendant défendre la liberté, précipite les âmes dans la fange de l’avidité et de l’individualisme et transforme l’environnement en cloaque nauséabond, capable de recycler à l’infini la pourriture en comprimant notre temps de cerveau disponible. Loin d’être mainstream, cette œuvre aussi grinçante qu’originale est chaudement recommandée pour prendre un peu de recul par rapport à cette ambiance de fin des temps que nous connaissons depuis bientôt un an…

La Fange
Scénario & dessin: Pat Grant
Editeur : Ici Même
200 pages – 28 €
Parution : 9 octobre 2020

Extrait p.15 :

« Quelques jours après avoir croisé le type, une rumeur commence à circuler. Une histoire à propos d’un vieux. Un prospecteur qui est allé à Falter pour faire fortune.

Ce type est dans les marais et il se blesse au doigt en vidant une anguille. La coupure s’infecte. L’anguille tient sa vengeance. Le chirurgien lui dit de ne pas retourner dans les marais pendant quelques mois. Mais, à la première occasion, il y retourne. Dans la fange. Et il se trouve qu’il fait bien. [On voit l’homme découvrant la précieuse algue !]

Et bientôt il retraverse les marais. Direction le sud. Il pédale sur le même vieux tacot qu’il a depuis des années. Un vrai tas de merde. Il ressemble à tous les autres losers qui quittent Falter, sauf que le vieux manchot, il pédale un peu plus lentement que les autres ; Mais c’est pas à cause de l’arthrite. Ni parce qu’il se dit qu’il a échoué. Il pédale plus lentement parce que son tacot est trois fois plus lourd que d’habitude. Et quand il sera chez lui, il n’aura plus jamais à pédaler. [zoom sur le tas d’or à l’arrière de son tacot].

C’est pour ça qu’on va au nord. »

La Fange © 2020 Pat Grant (Ici Même)

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Être ou ne pas être… connecté

Connexions, tome 1 : Faux accords © 2020 Pierre Jeanneau (Tanibis)

Très singulier dans la forme, ce roman graphique naturaliste au parti pris géométrique, d’une richesse inouïe, raconte le quotidien de jeunes urbains connectés ne connectant pas comme ils le voudraient…

Dans un décor urbain contemporain, des vies se croisent et s’entrecroisent, des couples se forment ou se déchirent, des amis se confient sur leur déboires sentimentaux, leurs projets, leurs envies, leurs doutes et leur peur d’échouer, avec en filigrane la quête de reconnaissance et d’amour. Dans l’intimité d’un appartement ou la chaleur d’un lieu festif, l’auteur dévoile avec audace le quotidien d’une jeunesse d’aujourd’hui qui nous ressemble (ou nous a ressemblé). Une peinture socio-intimiste aussi foisonnante que surprenante, conçue dans un format proche des expérimentations oubapiennes.

Dès les premières pages, il est difficile de ne pas penser à Marc-Antoine Mathieu et à ses univers métaphysiques, où la réalité la plus prosaïque se confronte au néant menaçant, dans un cadre déstabilisant les codes du neuvième art. L’histoire débute sur une pleine page où l’on voit une chambre avec un personnage dormant seul dans un lit double. Atmosphère de solitude renforcée par le choix graphique : la chambre est en vue aérienne de trois-quarts, délimitée dans une case de forme hexagonale (ne faisant en fait que suivre le contour des murs), cernée par un aplat-noir presque angoissant. Puis c’est l’appartement qui va se révéler progressivement aux yeux du lecteur en fonction des mouvements du personnage, prénommé Javier. Pour la suite du récit, gros plans et dialogues feront aussi l’objet de cases plus petites insérées dans le décor, lequel constitue d’une certaine manière un personnage à part entière. Leur forme est hexagonale, histoire d’être en phase avec le gimmick géométrique.

Rien d’extraordinaire dans cette scène du quotidien, et pourtant, on est immédiatement subjugué par l’originalité formelle, qui pourrait rappeler ce clip un peu magique où Michael Jackson allumait les carreaux du sol dès qu’il posait le pied dessus. Le récit va ainsi évoluer vers quelque chose de très particulier où la perspective choisie, toujours la même, qui peut parfois donner l’impression de consulter un prospectus immobilier montrant des appartements en coupe, va servir de cadre à des chassés croisés de personnages, visiblement trentenaires, des anonymes qui nous ressemblent par leurs états d’âmes et leurs questionnements, mais des questionnements de jeunes adultes, à un âge où l’on est supposé avoir commencé à faire quelque chose de sa vie, à avoir construit une relation de couple durable… Hélas, les choses ne coulent pas de source, et ces « Sims » que sont Javier, Faustine, Judith, Marc, Matthew, Assia et d’autres, sont confrontés aux tracas de l’amour et du quotidien, prenant conscience que la vie n’est pas un jeu… Les appartements et lieux divers (bureau, bar, magasin de disques, hôpital…) dans lesquels ils évoluent ressemblent plus à des labyrinthes à souris (du moins du point de vue du lecteur, placé en position d’observateur-voyeur) qu’aux logements-témoins clinquants et sans-âme du célèbre jeu vidéo.

Sur le plan du dessin, Pierre Jeanneau recourt à un style réaliste pour les décors, un peu plus stylisé pour les personnages. En bon observateur des sentiments humains et du monde qui l’entoure, l’auteur nous fait voir mille détails, chaque objet du décor recélant une signification jamais tout à fait anodine, tel ce cadre, ce poster ou cette vieille peluche, faisant jaillir un souvenir heureux ou une blessure…

Et les fameuses « connexions » dans tout cela, me direz-vous ? La réponse semble être en partie dans le titre de ce premier tome, Faux accords. Dans cet univers très urbanisé, les protagonistes cherchent leur place, ne parviennent jamais vraiment à se comprendre les uns les autres, aux prises avec diverses contrariétés que la technologie moderne et les moyens de communication instantanés, paradoxalement, ne suffisent à estomper…

L’univers statique et géométrique de cet environnement urbain contraste avec les sentiments humains, et c’est bien là que réside l’originalité de ce roman graphique très subtil. Démarrant à la façon d’un simple exercice de style, le livre parvient à faire rapidement le lien (la connexion ?) avec l’intime, en mettant en scène des personnages empreints d’humanité, pour lesquels la distanciation résultant du choix graphique permet au lecteur de ressentir une certaine empathie… On attend la suite avec beaucoup de curiosité…

Connexions, tome 1 : Faux accords
(prévu en deux tomes)
Scénario & dessin : Pierre Jeanneau
Editeur : Tanibis
144 pages – 21 €
Parution : 22 octobre 2020

Extrait p.144 – Judith et Matthew, soignants de leur métier, prennent une pause, après une intervention mouvementée due à une panne d’ambulance :

Matthew — Je t’ai fait un café.
Judith — T’es un vrai sauveur, Matthew.
Matthew — Tu tiens le coup ?
Judith — Ça va… Au moins, ça s’est bien terminé. C’est juste que… Je suis fatiguée de tout ça. De devoir toujours faire plus avec moins… Plus de patients, moins de budget. Plus d’heures, moins de matos… Aujourd’hui c’est une ambulance qui lâche. Demain, ça sera quoi ? C’est quoi notre rôle dans ce merdier ? Tu m’étonnes que notre « durée de vie » ne soit que de cinq ans.

Connexions, tome 1 : Faux accords © 2020 Pierre Jeanneau (Tanibis)

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L’Homme, ce géant au cœur malade…

Le Grand Voyage de Rameau © 2020 Phicil (Soleil/Métamorphose)

Excellente surprise de cette fin d’année, ce conte victorien allie avec brio réflexion philosophique et merveilleux tout en réactivant notre âme d’enfant, ce joyau que bien souvent nous avons égaré en grandissant…

Rameau, qui appartient au petit peuple des bois, n’a qu’un rêve : rejoindre la cité des géants qu’on appelle Londres. Mais d’après la légende, les inventions de ces géants ont provoqué du malheur, et il est désormais formellement interdit d’y aller. Pour avoir franchi les limites du bois, Rameau sera bannie vers la ville maudite. Elle va entreprendre son périple avec Vieille Branche, un vieil ermite aveugle qui se propose de l’accompagner, et la grenouille qui lui sert de guide.

Même si on commence à être habitué par le bon goût éditorial de la collection Métamorphose, on ne peut s’empêcher de s’extasier comme presque à chaque fois qu’une de ses nouveautés nous arrive dans les mains… Alors désolé si ça n’est pas très original, mais c’est encore une fois le cas ici… Et comme souvent, l’objet, de très belle facture, tient parfaitement ses promesses quant au contenu. Le Grand Voyage de Rameau est consistant (un peu plus de 200 pages) et cela tombe très bien car dès le départ, on est immédiatement en immersion et on ne voudrait déjà pas que cela finisse…

Nous avons affaire ici à un conte, et comme dans tout conte, on y trouve une portée initiatique, laquelle concernera en premier lieu la jeune héroïne au nom étrange de Rameau. Envieuse des géantes de la cité, Rameau voudrait elle aussi porter une jolie robe, et non pas cette frusque insignifiante ! Pour elle, Londres est un paradis luxueux plein de promesses radieuses, une idée fixe qui poussera la fillette à braver l’interdit en franchissant l’orée du bois, et par voie de conséquence, la « condamnera » à l’exil vers la ville qu’elle admire tant…

Phicil excelle littéralement avec ce conte aux charmes multiples, comme s’il était parvenu à trouver la combinaison idéale entre écriture et dessin. Tous deux s’allient pour produire une petite merveille bédéphilique, à tel point qu’on imagine mal pouvoir les dissocier l’un de l’autre. La fluidité de la narration propre au genre répond à l’authenticité d’un trait délicieux et unique dont on aperçoit les coutures, idéal pour représenter ces petits êtres aussi difformes qu’attachants, à commencer par Rameau et son physique impossible mais désopilant (une tête énorme, un nez surdimensionné surmonté de petits yeux et une bouche très large), assorti d’une forte personnalité. S’inscrivant dans une tradition littéraire victorienne oscillant entre Gaslamp et low fantasy, Le Grand Voyage de Rameau établit une sorte de pont entre un univers enfantin champêtre et enchanteur et un monde littéraire témoignant d’une période assez noire typique de l’Angleterre industrielle de la fin du XIXe siècle. Jouant sur ces contrastes, le récit va débuter dans une atmosphère idyllique de candeur verdoyante, évoluant progressivement vers l’immensité urbaine et tentaculaire de la « Ville Monstre », d’abord avec l’architecture imposante de Londres et ses salons « cosy », où l’on croisera notamment Oscar Wilde jeune (avec déjà une pointe d’inquiétude quant au contexte social dur et puritain), puis vers les bas-fonds sordides où l’ombre de Jack l’Eventreur est omniprésente. Mais au beau milieu de cette obscurité va scintiller la discrète lumière de nos farfadets par le biais de pierres magiques (les cornalines), qui guideront nos voyageurs vers plusieurs personnages-clés, notamment la Reine Victoria, telles des balises jalonnant le parcours initiatique de la jeune Rameau…

Le Grand Voyage de Rameau © 2020 Phicil (Soleil/Métamorphose)

En résumé, les nombreuses qualités de cet ouvrage, qui n’est pas sans rappeler Peter Pan ou Pinocchio, nous plongent dans un émerveillement rare où notre part d’enfance est réactivée de façon prodigieuse. En nous faisant voir le monde des humains à travers les yeux de ces petites créatures, soucieuses de se tenir à distance de ces « géants au cœur malade », Phicil nous montre les aspects les moins reluisants de notre nature, tout en conservant une grande fraîcheur d’esprit conjuguée à un humour dépourvu de cynisme qui fera rire de bon cœur. Il ne faut pas passer à côté du Grand Voyage de Rameau, une des pépites de l’année, et puisque c’est la période, un très très joli cadeau à déposer dans les souliers, petits ou grands…

Le Voyage de Rameau
Scénario & dessin : Phicil
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
216 pages – 26 €
Parution : 30 septembre 2020

Extrait p.27 — Rameau est jugée par le conseil des anciens pour avoir franchi les limites du bois :

Ancien à gauche — Si nous sommes réunis ce soir, c’est avant tout pour savoir ce qu’il en coûte d’enfreindre nos interdits encore et encore.
Ancien à droite — Oui, nous devons reconnaître que nous n’avons plus d’influence sur cette jeune, et cette nouvelle récidive met le conseil dans une position très délicate.
Ancien au milieu — Ainsi, devant tous, ce soir, nous vous soumettons le jugement suivant : toi, Rameau des Mille Feuilles, tu es exclue du bois ! Tu vivras désormais en exil. Mais si tu regrettes tes actes et que tu souhaites revenir au sein de la communauté, alors tu devras prouver ta bonne foi. Pour cela, il te faudra découvrir par toi-même pourquoi ces géants que tu aimes tant ont le cœur malade. Et pourquoi ils font le mal autour d’eux. Si tu ne retrouves pas la réponse à cette question, alors tu devras rester en exil, hors des limites du bois, pour toujours…

Le Grand Voyage de Rameau © 2020 Phicil (Soleil/Métamorphose)

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Un conte africain alliant tradition et modernité

Le Repas des hyènes © Aurélien Ducoudray & Mélanie Allag (Delcourt/Mirages)

Avec ce conte tout public, Ducoudray et Allag nous emmènent au cœur de l’Afrique noire, en revisitant un mythe ancestral à l’aune de son histoire récente marquée par la colonisation, entre douceur et violence…

Dans un village africain, Kubé s’apprête à être initié par son père à un rite ancestral : nourrir les hyènes, dont le rire empêche les morts de se reposer. Kana, son frère jumeau, n’a pas été convié car il est venu au monde après Kubé. Mais Kana ne l’entend pas de cette oreille et entend bien faire mentir le destin, en affrontant lui-même le Yéban qui a pris l’apparence d’un hyène… L’esprit maléfique prétend s’être perdu et va ainsi exiger du jeune garçon qu’il l’accompagne vers une destination bien mystérieuse…

Cet album, qui voit collaborer pour la deuxième fois Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag (dont c’est la deuxième bande dessinée), nous emmène cette fois dans l’Afrique des contes et des esprits. Les auteurs nous avaient subjugués il y a quatre ans avec L’Anniversaire de Kim Jong-il, une plongée dans ce pays effrayant et coupé du monde qu’est la Corée du nord, à travers le témoignage d’un enfant de huit ans. Dans Le Repas des hyènes, c’est une fois encore un enfant qui est mis en scène à travers un parcours initiatique empreint d’onirisme.

Si l’album est déjà en lice pour le prix jeunesse (12-16 ans) d’Angoulême, on ne peut s’empêcher d’être un brin perplexe. Est-ce juste parce que l’histoire met en scène un jeune enfant ? Pourtant, ce conte, par sa complexité et sa portée philosophique, peut parfaitement viser le public adulte et n’est en outre pas si facile d’accès. Le prolifique Aurélien Ducoudray a ainsi puisé dans un mythe dogon pour raconter l’histoire du jeune Kana, dont le frère jumeau Kubé, né juste avant lui, aura l’honneur d’accompagner son père pour nourrir les hyènes, dont le rire strident empêche les morts de se reposer. C’est ainsi que par un pacte commun, Kana va devoir guider un yéban, être surnaturel métamorphosé en hyène géante, vers un objectif inconnu qui ressemble étrangement aux enfers…

Une fois encore, on admirera le dessin naïf de Mélanie Allag pour qui la couleur n’est clairement pas envisagée comme une simple option. Ce n’est pas par hasard si l’on pense beaucoup au Douanier Rousseau, avec des ambiances à la fois sombres et chatoyantes qui savent évoquer tout le mystère et l’onirisme des nuits africaines. Vers la fin du récit, Allag va radicalement changer d’approche graphique pour décrire la séance initiatique du jeune Kana, laissant le lecteur à la fois totalement fasciné et désorienté au milieu d’un rêve cerné de cauchemars. On entre dans une dimension totalement surréaliste qui pourrait faire penser à une sorte de Dali psychédélique, c’est une expérience de lecture hors-normes.

Ce conte, qui honore avec sincérité le culte des ancêtres encore très prégnant dans l’Afrique d’aujourd’hui, est une alliance de merveilleux et de cauchemar. Il nous parle d’un continent qui a souffert, encore marqué par la colonisation mais qui n’a jamais renoncé à ses traditions, partie intégrante de l’âme africaine. On pourra toutefois déplorer le côté désordonné de la narration, qui aurait peut-être nécessité quelques clés à l’attention du béotien ne possédant pas une connaissance suffisante des us et coutumes propres à ce continent. Ducoudray a peut-être failli devant la puissance d’un projet trop ambitieux, et à l’image de Kana, qui confie à son amie la hyène qu’il n’a aucune idée de l’endroit où aller, s’est peut-être un brin égaré dans cette rêverie pourtant non dénuée de charme.

Le Repas des hyènes
Scénario : Aurélien Ducoudray
Dessin : Mélanie Allag
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
112 pages – 17,50 €
Parution : 2 septembre 2020

Extrait p.24-27 — Kubé est questionné par son père :

Le père — Pourquoi faut-il nourrir les hyènes ?
Kubé — Parce qu’avec leurs rires, elles empêchent les morts de se reposer assez longtemps pour que leur esprit fasse le long voyage…
Le père — Pourquoi le rire des hyènes fait-il sortir les morts de leur tombe ?
Kubé — Euh… Parce qu’il… Il est euh…
Kana, depuis l’extérieur, lui souffle discrètement — Parce qu’il ressemble au rire des vivants.
Kubé — Euh… oui ! Parce qu’il ressemble au rire des vivants… Et croyant que c’est celui d’un ami, eh bien le mort sort de sa tombe pour le rencontrer !
Le père — Pourquoi nourrit-on les hyènes ?
Kubé — Car quand elle ont le ventre occupé, elles ne rient plus.
Le père — C’est bien, prends ton masque.
Kubé — Celui-là ?
Le père — Non, aujourd’hui tu porteras le masque de l’initiation.
Kubé, contemplant le masque — Les yeux sont ouverts !
Le père — Oui, à ce stade de ton initiation, tu as le droit de poser les yeux sur elle…
Kubé — Il est lourd.
Le père — Dorénavant c’est le tien. Prends-en soin, et surtout ne l’enlève jamais en présence des hyènes.
Kubé — Je sais, c’est le masque qui fait que nous pouvons les nourrir. Nous leur ressemblons, ainsi elles ne nous dévorent pas… Et si nous ne les nourrissions pas, elles s’inviteraient aux funérailles, elles viendraient rire sur la dépouille du défunt et les morts du village reviendraient habiter avec les vivants.
Kana — Et je t’explique pas la pagaille !

Le Repas des hyènes © Aurélien Ducoudray & Mélanie Allag (Delcourt/Mirages)

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Une affaire qui sent le pâté !

Dans mon village, on mangeait des chats © 2020 Pelaez & Porcel (Bamboo/Grand Angle)

Ce thriller captivant servi par un texte très noir relate le parcours extraordinaire de Jacques, un gamin rebelle nourri par la violence et le mensonge. Un peu caricatural mais  plutôt bien mené dans l’ensemble.

On ne nait pas tous avec les mêmes cartes en mains. Jacques n’avait pas les bonnes, mais refusait que la partie soit jouée d’avance. Jacques n’aimait pas les tricheurs ni les menteurs, qui ne l’aimaient pas non plus, car Jacques voyait dans leur jeu. Jacques n’aimait pas son père qui le cognait, une vraie ordure. Jacques n’aimait pas le boucher de son village qui vendait du pâté de chat, un pur salaud. Mais un jour c’est sûr, Jacques prendrait sa revanche et tirerait le joker… un joker au sourire sanglant puant la mort…

La première chose qui attire dans cette bande dessinée, c’est le titre très intrigant. Et une couverture qui ne l’est pas moins, avec ce côté Massacre à la tronçonneuse, où l’on voit l’ombre d’un boucher dans une posture menaçante, un hachoir dans les mains, sans que l’on sache exactement s’il vise le jeune garçon qui nous fait face, l’air désapprobateur…

Ce titre si bien trouvé, constitue également la première phrase de ce récit en flashback, qui a pour mérite de captiver immédiatement le lecteur. Tout commence à la façon d’un drame social s’appuyant sur un personnage peu amène : le boucher d’un village très français, également maire de sa commune, un type ventru, véreux et fort en gueule, qui tue des chats en secret pour en faire des pâtés maison vendus dans de jolies boîtes au prix du foie gras… A l’opposé il y a Jacques, un jeune garçon un peu maussade, victime des mauvais traitements infligés par son père et délaissé par sa mère, qui profite des absences de son routier de mari pour recevoir des hommes, « parfois même des gens très importants », et visiblement ce n’est pas pour leur proposer de prendre le thé… Plus glauque tu meurs.

Le narrateur, qui n’est autre que le jeune Jacques, prend le lecteur à témoin. Il a la parole froide et cynique. Le texte de Pelaez est ciselé et nous percute à la manière d’un coup de poing dans le ventre. Les personnages, eux, sont très bien campés. Dès le début, on est prévenu, Jacques a « zigouillé » le boucher. Et même si l’on n’a pas envie de s’apitoyer sur le sort de ce personnage détestable, aucun des protagonistes ne suscite véritablement l’empathie. Quand bien même on comprend que Jacques s’est construit sur un contexte familial rude, son absence d’état d’âme empêche toute identification et dès lors toute affection de la part du lecteur.

Le dessin de Porcel, très bien exécuté, ne se distingue pas de la production courante. Le dessinateur a accentué l’âpreté du propos avec un trait plus gras et plus acéré que ce qu’il fait habituellement. Quelques scènes nocturnes témoignent d’une certaine maîtrise de la couleur.

Si ce one-shot honorable reste fluide et bien construit, on peut regretter le fait que dès la deuxième partie, après le meurtre du boucher par Jacques, le récit retombe dans quelque chose de beaucoup plus conventionnel que ce que le début pouvait laisser présager. De plus, l’évolution spectaculaire et quelque peu elliptique du personnage principal, imposée sans doute par le format court, paraît assez peu crédible — impossible d’en dire plus au risque de raconter l’histoire —, un bémol compensé par la qualité de l’écriture.

Dans mon village, on mangeait des chats
Scénario : Philippe Pelaez
Dessin : Francis Porcel
Editeur : Bamboo
Collection : Grand Angle
56 pages – 16,90 €
Parution : 10 juin 2020

Extrait p.4-5 – Jacques évoque le boucher du village, Charon :

« Sacré Charon… Il était non seulement le seul boucher de Saïx, mon village, mais il en était aussi le maire. Ceux qui ne l’aimaient pas l’appelaient « Charon la charogne ». Et ceux qui l’aimaient bien l’appelaient aussi « Charon la charogne ». C’est vous dire s’il était aimé. Il était plus que maire d’ailleurs. C’était le chef du village. Ancien rugbyman, ancien d’Algérie, ancien résistant, ancien de tout, quoi ! Enfin, c’est ce qu’il disait… et puis gare à ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui, hein ! Il tenait tout le monde par les … enfin tout le monde mangeait dans sa main, quoi.

Il habitait une superbe maison de maître près de Cuq-Toulza, sur la nationale 126 en direction de Toulouse. Son « laboratoire », comme il l’appelait, se trouvait sur une petite île au milieu du lac. Ça a fait un grand vide quand il a disparu dans la nature, mais bon, il était mort, et je suis bien placé pour le savoir ! Puisque c’est moi qui l’ai zigouillé. »

Dans mon village, on mangeait des chats © 2020 Pelaez & Porcel (Bamboo/Grand Angle)

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Trans(e) de carnaval

Peau d’homme © 2020 Hubert & Zanzim (Glénat)

Fraîchement couronné de quatre prix cette semaine, Peau d’homme, conte médiéval au propos extrêmement moderne sur la théorie du genre, restera comme le plus bel héritage du regretté Hubert, en collaboration avec Zanzim, qui sublime le récit par son dessin candide et enchanteur.

Dans une cité ducale aux faux airs vénitiens, la jeune Bianca, fille d’une famille bourgeoise, s’apprête à convoler en justes — et adroitement négociées — noces, avec le mari qu’on a choisi pour elle, Giovanni. Devant l’amertume de la jeune fille, dépitée à l’idée de faire sa vie avec un parfait inconnu, tout bellâtre soit-il, sa marraine décide de l’héberger quelque temps. Elle va ainsi lui exposer un objet magique secrètement gardé de génération en génération, une peau d’homme ! Bianca, en revêtant ce « vêtement » magique, va vivre une expérience extraordinaire qui va totalement changer sa vie…

Ce conte fantastique est l’une des dernières œuvres qu’Hubert, disparu en début d’année, nous aura léguée — avec Les Ogres-Dieux (tome 4) et peut-être Le Boiseleur (tome 2). Et qui nous fait d’autant plus regretter sa mort. Car Peau d’homme est une merveille d’intelligence, un vrai chef-d’œuvre qui, en situant le récit dans une Italie médiévale, s’avère d’une extrême modernité.

En utilisant les ressorts du conte populaire, notamment la fluidité narrative et toute la magie inhérente au genre, Hubert va y intégrer les problématiques les plus contemporaines, et c’est bien là que réside son génie. In fine, cette société médiévale ressemble étrangement à la nôtre, avec deux visions s’opposant radicalement. D’un côté la tradition et les mœurs religieuses rétrogrades, prôné par le frère obscurantiste de Bianca, de l’autre des idées progressistes alliées à un certain hédonisme et au respect de l’identité sexuelle. On ne « divulgâchera » pas le récit, mais Bianca va réussir, grâce à cette incroyable peau d’homme, à s’affranchir des conventions dont son futur mari Giovanni, qui n’est pas celui qu’elle croyait au départ, est resté la victime consentante. C’est en se métamorphosant en « passionaria gay » que Bianca va apprendre à lutter pour la liberté ! Face à son frère fanatisé Angelo dont la morale bigote a soumis les esprits jusqu’aux instances de pouvoir, ses objections, fondées sur une logique imparable que permet son innocence, sont très bien mises en relief et ne font que ridiculiser ce dernier, participant à la jubilation du lecteur. Le point d’orgue du récit sera ce joyeux carnaval où les corps et les âmes vont se déchaîner pendant toute une nuit et contribuer à l’éviction de Fra Angelo…

Peau d’homme © 2020 Hubert & Zanzim (Glénat)

Sur le plan graphique, on apprécie la ligne claire élégante et stylisée de Zanzim, parfaitement en symbiose avec la narration, et le lecteur est immédiatement aspiré dans cet univers médiéval de conte de fées. La mise en page, simple en apparence, est très subtile, avec des cadrages et une composition qui par moment savent s’allier aux textes pour provoquer l’amusement, notamment avec cette scène où Bianca déstabilise Giovanni de son regard amoureux, tandis qu’un zoom se fait sur le postérieur de la statue géante d’un adonis nu, équipé d’un énorme gourdin reposant sur son épaule. La narration est également rendue dynamique par un agencement visuel très varié. Zanzim nous offre des pleines pages de toute beauté, dont certaines montrent les personnages évoluer à travers un décor unique, ce qui donne un côté très ludique au récit. Tout cela ajouté à la délicatesse du trait et au choix pertinent des couleurs, on se sent totalement comblé ! Et pour magnifier l’ensemble, la couverture est superbe, avec une très belle illustration en vernis sélectif, cernée d’arabesques en impression bleu doré.

Peau d’homme s’impose incontestablement comme le must venu illuminer cette année grise, tant par la forme que par le fond. Car en ces temps incertains où l’on assiste à une montée en puissance de l’intolérance, le propos à la fois malicieux et empathique de ce récit sème le trouble dans nos certitudes et nos préjugés quant à l’appartenance sexuelle, tout en taillant de profondes croupières au paternalisme si enraciné de nos sociétés, et ça, ça fait un bien fou. On ne peut qu’exprimer notre reconnaissance aux deux auteurs. Hubert, avec ce merveilleux album, testament conscient ou non, mérite bien de reposer en paix !

Peau d’homme
Scénario : Hubert
Dessin : Zanzim
Editeur : Glénat
160 pages – 27 euros
Parution : 3 juin 2020

Grand Prix de la Critique ACBD 2021
Grand prix RTL 2020
Prix Wolinski 2020
Prix Landerneau 2020

Extrait p.122-125 — Bianca, vêtue d’une robe recouvrant sa « peau d’homme », se lance dans un discours à l’adresse de son frère, le faux dévot Fra Angelo :

Bianca — Eh ! Moinillon !! Qui crois-tu tromper avec tes airs dévots ? Tu n’es qu’un hypocrite !
Les adeptes de Fra Angelo, choqués Ohhh !
Bianca — Avant, nous étions fiers de notre ville ! Maintenant, nous détruisons ses statues, ses peintures, tout ce qui en faisait la beauté ! Tout ça à cause d’un moinillon obsédé par la chair, rendu moitié fou par la frustration ! Va baiser et laisse-nous vivre !
Fra Angelo — Tu… Tu devrais avoir honte ! Dégénéré ! Parader dans cette tenue…
Bianca — C’est ma robe qui te gêne ? Il fallait le dire (Bianca retire sa robe et apparaît dans toute sa virilité, portant une simple culotte).
Fra Angelo, qui n’a toujours pas reconnu sa sœur — C’est indécent ! Exposer sa chair ! Et devant des femmes honnêtes…
Bianca — Et alors ? J’ai un corps et je n’en ai pas honte. En soi, il n’est ni bon ni mauvais. Ce n’est pas lui le problème : c’est ton regard qui est sale ! Pourquoi crois-tu que la vue d’un corps nu puisse faire perdre aux femmes leur tempérance ? Parce que tu les crois semblables à toi ! Si tu étais aussi saint que tu le prétends, tu ne craindrais pas la vue d’un corps, même celui d’une femme nue ! C’est ta concupiscence qui te fait voir les femmes comme des tentatrices lubriques. C’est parce que tu es obnubilé par ton propre désir que tu les veux couvertes de la tête aux pieds. A t’entendre, elles sont le mal incarné ! Pourtant, c’est à elles que le Christ se montra d’abord à sa résurrection, preuve que lui ne les tenait pas en si piètre estime. Serais-tu plus au fait des volontés divines que le Christ lui-même ? Quel orgueil ! Orgueil qui fit chuter Lucifer au fond de l’abîme ! Tu peux feindre l’humanité, te couvrir de bure et de cendres, ton cœur déborde d’orgueil, moinillon !
Fra Angelo, hors de lui — Hérétique !

Peau d’homme © 2020 Hubert & Zanzim (Glénat)

 

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