Chat noir, chat blanc

Le Chat du kimono © 2007 Nancy Peňa (La Boîte à Bulles)

La Boîte à Bulles réédite Le Chat du kimono et c’est une excellente initiative. Un univers somptueux peuplé de chats, dans une ambiance à la fois japonisante et victorienne…

Il s’agit là d’un conte fort étrange où les motifs animaliers des kimonos prennent vie, répondant aux humeurs de ceux portent l’habit de soie. Les chats noirs du kimono d’une jeune et jolie japonaise, confectionné par le tisseur secrètement épris de celle-ci, en deviennent inquiétants et semblent même attirer la malédiction sur cette dernière. Jusqu’à ce jour où l’un des chats s’échappe du vêtement pour disparaître mystérieusement…

De façon originale, Le Chat du kimono commence comme un conte à la japonaise (avec toute la délicatesse et la cruauté que cela implique), illustrations et textes cote à cote, pour adopter ensuite les codes de la bande dessinée, puis revenir à deux reprises et dans les dernières pages vers la voie narrative du début. Le récit est véritablement envoûtant, on se laisse allègrement entraîner dans cette histoire quasi diabolique de kimonos dont les motifs se mettent à vivre leur propre vie, parfois au détriment de leurs propriétaires ou des connaissances de ces derniers. Mais le fait est que le récit en question manque de structure, s’offrant une tournure très poétique qui ne manque pas de charme et d’humour (avec des digressions et autres clins d’œil sur le Yin et le Yang, Sherlock Holmes, Alice au Pays des merveilles, Toulouse-Lautrec et Pierre Bonnard…), mais au risque de provoquer le désintérêt au fil des pages. Aucune image forte ne se détache réellement de ce conte étrange qui tend quelque peu à s’éparpiller. Même les personnages restent superficiels, mais cela est moins gênant dans le cadre du genre.

Heureusement il y a le dessin qui est admirable, tout en élégance, en particulier dans les illustrations pleine page des passages « contés ». Nancy Peña y déploie toute la finesse de son trait mouvant et sensuel, parfaitement adapté au style des estampes japonaises. La dessinatrice joue beaucoup avec le contraste du noir et blanc, si bien qu’une mise en couleurs paraît impensable pour un tel ouvrage. (août 2015)

Le Chat du kimono
Scénario et dessin : Nancy Peňa
Editeur : La Boîte à bulles
101 pages – 13,95 €
Première parution : 2 février 2007
Réédition : 24 juin 2020

Le Chat du kimono © 2007 Nancy Peňa (La Boîte à Bulles)

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Le ciel est la limite !

Géante © 2020 JC Deveney & Nuria Tamarit (Delcourt)

Ce conte atypique nous entraîne dans un univers imaginaire où la femme se fait déesse et bâtisseuse d’un monde idéal, débarrassé du pesant paternalisme. Quand féminisme rime avec merveilleux…

Elle était une fois… Céleste abandonnée au cœur de la montagne. D’une taille gigantesque, l’enfant fut recueillie dans une famille de six frères. Tous acceptèrent avec enthousiasme cette jeune géante. Mais alors que les années passaient, Céleste quittait doucement l’enfance alors que ses frères partaient vivre leur vie. A l’étroit dans la ferme familiale, elle commençait à son tour à nourrir des rêves de voyage et de découvertes. Un jour c’est sûr, elle quitterait le foyer protecteur, bien décidée à voir ce que le vaste monde lui réservait…

C’est une BD tout à fait unique que nous proposent ici ses auteurs. Un véritable conte avec quelques ingrédients classiques (notamment la géante qui évoque Gargantua ou le Petit Poucet à travers son enfance) qui nous replongent dans les délices de l’enfance, doublé d’une quête initiatique, avec pour personnage principal une géante (gentille, très gentille) dénommée Céleste, qui fera son apprentissage de la liberté en parcourant mille contrées imaginaires. L’histoire se rapproche ainsi du récit picaresque, incluant moult rebondissements et une pincée de romance, car la jeune femme, par son intelligence et sa féminité, si imposante soit-elle, saura toucher le cœur des hommes qu’elle croisera sur sa route. Le propos est bien dans l’air du temps, axé sur un nouveau féminisme qui rejette tout extrémisme. Avec pour preuve le chapitre de l’île aux sirènes, où un groupe de femmes maintient quelques hommes captifs pour être certaines de conserver sa liberté, tout en les utilisant comme simples reproducteurs. Au grand dam de Céleste qui les aidera à fuir.

Car Céleste représente à peu près tout ce qui fait la femme : déesse bienveillante irradiant de beauté physique et morale, reine mère, mère courage, sainte, confidente, mais aussi libertine. En effet, la jeune femme enchaînera les amants au gré de ses voyages… Céleste est également une idéaliste qui prend conscience de sa puissance et s’efforcera, en triant le bon grain de l’ivraie à travers sa propre expérience, de bâtir une société nouvelle, égalitaire, débarrassée du paternalisme dominant et axée sur le savoir et l’ouverture d’esprit.

Pour demeurer dans le format du conte, ce sont plus des idées qui s’affrontent que des personnages, mais de très belles idées. La violence de la vraie vie semble ici sous-estimée. Les méchants ne sont jamais vraiment méchants, au risque de verser parfois dans l’excès de bons sentiments et une certaine naïveté. Pourtant, on ne saura reprocher à Jean-Christophe Deveney d’avoir manqué d’ambition, tant cette œuvre est riche, non seulement d’un point de vue scénaristique, mais par les pistes qu’elle nous offre pour nos vies présentes et notre futur. En revisitant le Candide de Voltaire selon l’esprit du temps, l’auteur nous propose en filigrane un modèle de société idéale où la bienveillance fait loi, et cela est plutôt rafraîchissant.

Le dessin de Nuria Tamarit est agréable dans sa simplicité enfantine, généreux par sa colorisation variée invitant au voyage, avec certaines planches assez magnifiques. On pourra juste regretter l’expression sommaire des visages, avec de grands yeux ronds comme des boutons posés au hasard et des griffures assez désagréables pour signifier le tourment ou la colère.

Si l’on ne s’arrête pas à ces détails, on pourra considérer que Géante demeurera une des œuvres marquantes de 2020, une œuvre très dépaysante qui nous aura fait le plus grand bien dans une année où nos horizons ont plus que jamais été réduits. L’ouvrage bénéficie d’une très belle édition, avec une couverture magnifique. La géante Céleste, les yeux rivés vers les étoiles, ne nous promet pas de décrocher la lune, se contentant de la toucher du bout des doigts… ce qui n’est pas si mal !

Géante – Histoire de celle qui parcourut le monde à la recherche de la liberté
Scénario : Jean-Christophe Deveney
Dessin : Nuria Tamarit
Editeur : Delcourt
200 pages – 27,95 €
Parution : 3 juin 2020

Extrait p.53 :

« Il était temps de rentrer. Céleste en avait vu suffisamment de la vallée et de ses hommes. Afin d’éviter toute nouvelle rencontre avec les gens de l’archevêché, elle avait opté pour la discrétion. Elle progressait ainsi, dans le silence de la nuit, se cachant le jour au creux de gorges escarpées ou dans les profondeurs des forêts. Bientôt, les contreforts de la montagne commencèrent à se dessiner. Rien, toutefois, ne laissait envisager les entraves nouvelles qui allaient se dresser sur sa route. »

Géante © 2020 JC Deveney & Nuria Tamarit (Delcourt)

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Et si la sève on laissait faire

Jeannot © 2020 Loïc Clément & Carole Maurel (Delcourt Jeunesse)

Loïc Clément, auteur qui ne prend pas les enfants pour des idiots, ajoute à ses contes des cœurs perdus un récit intimiste, à la croisée du fantastique et de la comédie sociale, prouvant qu’il n’y a pas d’âge pour aimer.

Jeannot, retraité, possède un don unique : il peut communiquer avec les arbres et les plantes. Pourtant, pour ce jardinier dans l’âme, ce don est devenu un calvaire, et ça ne s’arrange pas avec le temps. Les échanges amoureux entre les arbres de son jardin le mettent en pétard ! De plus, Jeannot est obsédé par l’ordre et n’hésite pas à couper tout ce qui dépasse, y compris les branches ou les feuillages envahissants… Et puis il y a Josette, cette veuve qu’il a rencontrée au parc et qui lui a tapé dans l’œil… Mais comment pourrait-t-elle le supporter plus qu’une autre, lui, ce vieux ronchon qui sous sa colère constante semble masquer une douleur silencieuse ?…

Il n’y a pas toujours besoin de longs discours pour exprimer un propos fort. Et cette petite BD jeunesse très courte, qui se lit en deux temps trois mouvements, en est la preuve. Avec comme point de départ une idée originale consistant à prêter aux végétaux la faculté de communiquer entre eux (hypothèse on ne peut plus dans l’air du temps) mais surtout avec un être humain, en l’occurrence Jeannot, Loïc Clément dresse le portrait d’un être blessé par la vie, notamment par la séparation d’avec son épouse lorsqu’il avait quarante ans. En s’abritant derrière ses obsessions d’un environnement ordonné, le retraité bougon et solitaire, armé de son sécateur, fait régner sa loi d’airain dans son propre jardin, rejetant tout sentimentalisme, qu’il s’agisse des plantes dont il ne supporte plus les constants bavardages ou des humains qu’il croise dans le parc. L’amour, ce n’est pas pour lui, d’ailleurs il a passé l’âge pour ces bêtises ! Son aigreur colérique, il l’exprime en coupant les branches de ses deux arbres amoureux lorsqu’ils tentent de s’enlacer… Et pourtant, la rencontre avec cette petite vieille insignifiante, Josette, risque bien de remettre en cause ses certitudes. Et peut-être de le libérer enfin de ce secret qui le rend si malheureux…

Le dessin semi-réaliste de Carole Maurel s’accorde parfaitement au récit simple et bien narré de Clément. Le choix de couleurs en demi-teintes, entre le vert, le jaune et le rouge, confère à l’histoire une douceur automnale tout à fait adaptée. Sous des dehors humoristiques dans sa première partie, c’est un récit sensible et plein de sagesse que nous proposent les auteurs. Un récit qui serait comme un cadeau des anciens en direction des plus jeunes, une exhortation à vivre leur vie intensément, un « carpe diem » bienvenu pour soulager les blessures du passé.

Jeannot
Scénario : Loïc Clément
Dessin : Carole Maurel
Editeur : Delcourt
Collection : Jeunesse
40 pages – 10,95 €
Parution : 10 juin 2020

Extrait p.11 – Jeannot se raconte :

« Tout ce qui m’intéresse, c’est l’ordre. J’aime que tout soit à sa place. Ranger est le seul truc qui apaise un peu cette colère terrible que je ressens en permanence. Alors, après une vie à tailler, couper, tronçonner dans les espaces verts, je garde le pli, je prends soin de mon jardin…

Je reste très occupé car, même à la retraite, je vais tous les jours conseiller les jeunots qui ont pris ma place au parc. Ils n’y connaissent rien, alors moi je leur explique… Des fois, j’ai l’impression qu’ils m’écoutent pas.

Mais c’est encore à la maison que j’ai le plus de travail (…). J’ai toujours mes deux obstinés qui susurrent en entremêlant leurs branches. Ils m’empêchent de dormir. Ils brisent l’harmonie parfaite de mon univers. Chaque feuille à sa place et les écorces seront bien gardées ! Je les calme un peu… »

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L’aval est la vie

Le Serment des lampions © 2020 Ryan Andrews (Delcourt)

Un récit initiatique plein de douceur où un simple jeu d’enfant prend des allures de voyage merveilleux, dans un pays où les lampions voguent au fil de l’eau avant de s’envoler vers les étoiles…

Chaque année, la coutume veut que des lampions soient déposés sur la rivière pour fêter l’équinoxe d’Automne. Ben et ses amis enfourchent alors leurs vélos pour les suivre quelques kilomètres en aval puis retournent chez eux, sans savoir où ils terminent leur course. Mais cette année, ils veulent en avoir le cœur net et iront jusqu’au bout ! Pour ceux qui auront le courage de ne pas « faire demi-tour », c’est une aventure extraordinaire qui les attend

Quasi inconnu en France, l’Américain Ryan Andrews n’est pourtant pas tout à fait un nouveau venu dans la bande dessinée, ayant été deux fois nommés pour les Eisner Awards. Aujourd’hui, il vit au Japon, ce qui permet d’éclairer en partie ce charmant récit jeunesse débutant un peu comme les Goonies ou Stand By Me et bifurquant très vite vers le conte poétique, ce qui n’est pas sans rappeler les œuvres du génial Miyazaki. Et lorsqu’on sait l’importance que revêt la symbolique des lampions dans la culture asiatique, on est amené à penser que l’auteur a su parfaitement s’acclimater dans l’Empire du soleil levant.

Le récit, même s’il semble plus s’adresser à un jeune public, pourra aussi toucher l’enfant qui sommeille (plus ou moins) en tout adulte. Il est intéressant de voir comment la relation entre les deux enfants, Ben et Nathaniel, va évoluer. Nathaniel faisait un peu office de tête de turc, repoussé et méprisé par la bande de Ben pour son côté un peu simplet, du moins en apparence. Au final, seul Ben et Nathaniel suivront l’aventure jusqu’au bout, au corps parfois défendant de Ben qui assume difficilement de devoir faire équipe avec cet idiot de Nathaniel. Il est vrai que ce dernier dérange avec son enthousiasme candide et sa générosité dépourvue d’arrières pensées, parfois aux limites de l’inconscience. Le parfait profil de victime ! Et pourtant, Nathaniel ne perdra pas sa pureté morale au cours de ce voyage improbable. C’est au contraire Ben qui apprendra à apprécier son nouvel ami, le seul à ne pas avoir rompu le serment, à l’inverse du reste de la bande…

Si à certains moments l’histoire en elle-même peut paraître quelque peu nébuleuse dans sa fantaisie onirique, le dessin, très plaisant, reste le point fort de l’album. Dans un style « cartoon » à la fois nonchalant, dynamique et délicat, Ryan Andrews a su créer un univers varié et inattendu, plein de douceur, où le merveilleux est renforcé par une jolie mise en couleur. La palette est limitée, avec une tonalité différente selon les passages, les planches les plus réussies étant celles où domine un bleu aux cent nuances, avec des ciels étoilés splendides.

Le Serment des lampions se lit donc comme une quête initiatique, où ce qui compte n’est pas tant l’émerveillement ressenti face au « Graal » découvert que la façon dont elle nous transforme. Et comme toutes les quêtes morales se ressemblent peu ou prou, l’auteur nous livre pour la réussir ce précepte en forme de leitmotiv à travers le fameux serment : « On ne regarde pas en arrière ». Un précepte que ce Japonais d’adoption s’est vraisemblablement appliqué à lui-même.

Le Serment des lampions
Titre original : This Was Our Pact
Scénario & dessin : Ryan Andrews
Editeur : Delcourt
336 pages – 24,95 €
Parution : 27 mai 2020

Extrait p.49 à 55 – La légende des lampions, racontée par Ben :

« C’est l’histoire d’un vieux fabricant de lampions, qui alla pêcher un soir, tard. À peine sa ligne avait-elle touché l’eau qu’un poisson géant mordit ! Il était tellement gros qu’il le précipita dans la rivière. Sac à dos, lampion, et tout. (…)

Sa fille, qui s’était cachée derrière un arbre non loin de là l’avait vu tomber. Mais c’était une pétocharde. Et elle se contenta de l’observer s’éloigner, traîné par le poisson. Horrible, hein ? (…)

Bref, plus tard ce soir-là, elle leva les yeux vers le ciel et vit un point étincelant qui volait au niveau de l’embouchure de la rivière. (…)

Le fabricant de lampions était aimé de tous. Les villageois furent anéantis en apprenant la nouvelle. Ils organisèrent une cérémonie en son honneur, et fabriquèrent des quantités de lampions. Au premier jour de l’automne, ils vinrent au pont avec leurs lampions, et les attachèrent à des lignes de pêche. Un à un, les lampions furent emportés par les poissons qui mordaient à l’hameçon. Il paraît que plus d’un million de lampions ont parcouru la rivière ce jour-là. (…)

Les villageois firent leurs adieux et rentrèrent chez eux. Et la fille du fabricant de lampions demeura sur le pont, pleurant et pleurant tout son saoul, pendant au moins des heures. J’imagine qu’elle ne supportait pas la disparition de son père. En tout cas, elle sauta dans la rivière gelée. Elle fut emportée par le courant, et on ne la revit jamais plus. »

Le Serment des lampions © 2020 Ryan Andrews (Delcourt)

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Le destin-boomerang d’un tueur de masse devenu héros

L’Homme qui tua Chris Kyle © 2020 Fabien Nury & Brüno (Dargaud)

Cet excellent docu-BD retrace l’ascension irrésistible d’un « héros » vers les sommets de la notoriété, une histoire comme seule l’Amérique sait en produire. Avec toujours le terrible coup du sort en bout de course…

Chris Kyle, ex-soldat américain ayant combattu en Irak, érigé au rang de héros national à son retour au pays. Ses faits d’armes ? Avoir abattu depuis les toits quelque deux-cent personnes du camp ennemi, Kyle étant un redoutable sniper. Rien ne laissait prévoir que cet homme adulé de tous serait un jour assassiné, qui plus est par un compatriote, soldat tout comme lui… Cette BD-docu remonte le fil des événements pour tenter de comprendre un fait divers qui a choqué l’Amérique des patriotes et inspiré le cinéma. Et nous laisse avec un sentiment allant du dégoût à la fascination.

Une fois n’est pas coutume, le duo de choc NuryBrüno, qui depuis Tyler Cross, fait figure de référence dans le milieu du neuvième art, tente une incursion dans le documentaire. Fascinés par le western et le roman noir « hard boiled », ces deux-là ne pouvaient que s’intéresser à Chris Kyle, celui qui de son vivant était surnommé « La Légende ». Le fait de tuer de sang froid 255 personnes, dont 160 « confirmés », fit de lui le « recordman du nombre de tués homologués de toute l’histoire de l’armée américaine ». Un palmarès impressionnant qui d’un point de vue européen pose beaucoup de questions sur cette Amérique toujours encline à se fabriquer des héros, a fortiori quand cela réactive le mythe du cow-boy à la gâchette facile, prêt à sauver la veuve et l’orphelin.

L’approche de Fabien Nury pourra déconcerter ceux qui s’attendent à trouver dans l’ouvrage une charge cinglante contre cette Amérique que nous adorons détester de ce côté-ci de l’Atlantique. La narration retranscrit de façon extrêmement objective le cours des événements, depuis le retour d’Irak du vétéran Chris Kyle jusqu’à son assassinat en février 2013 par l’ex-Marine Eddie Ray Rouch.

Ce dernier, qui avait été également en Irak ainsi qu’en Haïti pour une mission humanitaire, était victime tout comme Kyle de PTSD (trouble de stress post-traumatique). Rouch n’avait pourtant jamais tué personne mais il avait vu l’horreur. Vouant une admiration sans bornes à l’ancien sniper, il rêvait de le rencontrer. Mais Rouch avait pris la voie inverse. Gavé d’antipsychotiques, en proie à la démence et passant ses journées à se défoncer, il était devenu l’antithèse de Kyle, le pur loser, un envers de rêve américain.

Si Nury ne se livre pas une attaque violente du système US dans ce docu-BD, sa façon d’égrener les faits est beaucoup plus subtile et constitue en elle-même une accusation si l’on reste un tant soit peu attentif. L’auteur semble faire confiance à l’intelligence de ses lecteurs, et rien que pour cela, on peut lui en être reconnaissant. Il est possible d’aimer les westerns ou les polars sans pour autant défendre le port d’armes, et le co-auteur de « Tyler Cross » semble vouloir le prouver ici. Quant au dessin de Brüno, il reste toujours impeccable, malgré le format « copier-coller » pour la retranscription des quelques interviews qui pourra éventuellement frustrer les plus accros aux vues panoramiques hollywoodiennes auxquelles il nous a habitués.

L’Homme qui tua Chris Kyle, une fois de plus, confirme la parfaite alchimie entre ces deux auteurs. Sachant maintenir le lecteur en haleine, la narration est passionnante, puissante, décuplée par le minimalisme parfaitement calibré du dessin. Sous la lumière tapageuse d’une certaine Amérique, Nury et Brüno ont su en débusquer la proportionnelle noirceur, sans ostentation inutile. Et du coup réussissent avec brio leur entrée dans le documentaire.

L’Homme qui tua Chris Kyle
Scénario : Fabien Nury
Dessin : Brüno
Editeur : Dargaud
164 pages – 22,50 €
Parution : 29 mai 2020

Extrait p.44 :

En janvier 2010, Eddie Ray Routh [le meurtrier de Chris Kyle, ndr] est envoyé en Haïti pour une mission humanitaire, suite au tremblement de terre qui a dévasté l’île. Eddie racontera plus tard à ses parents que la mission de son équipe était de récupérer les cadavres.

Ils en ont pêché des centaines dans l’océan, et les ont empilés. Eddie a vu creuser les fosses communes. Il a vu les pelleteuses pousser ces montagnes de chair humaine au fond de ces grands trous à ciel ouverts*

Le 18 juin 2010, Eddie Ray Routh est libéré avec les honneurs de ses obligations militaires.

Corey Smalley : « La dernières fois que j’ai entendu parler de lui, un de nos amis venait de rentrer d’Haïti, et il m’a dit qu’Eddie était totalement différent.

Eddie disait qu’il avait vu des choses qui le perturbaient et qu’il n’y pouvait rien. Ce n’était pas comme s’il avait été au combat. Franchement, il buvait beaucoup et il faisait de l’automédication, ce que font la plupart des Marines. Ils sortent et ils ne veulent pas admettre qu’ils ont un problème… Alors ils cherchent quelque chose pour calmer la douleur et les aider à oublier.

Ce sont les familles qui doivent gérer ça… qui doivent se charger d’eux et essayer de les aider. »

*En revanche, l’association de vétérans Warfighters Foundation soutient qu’Eddie n’a pas pu être traumatisé par son séjour en Haïti car il n’a jamais quitté le bateau.

 

L’Homme qui tua Chris Kyle© 2020 Fabien Nury & Brüno (Dargaud)

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Ces blessures qui restent

Dans les vestiaires © 2020 Timothé Le Boucher (La Boîte à Bulles)

Les vestiaires, univers impitoyable où l’ado dans sa fragile puberté devra rouler des mécaniques pour ne pas trébucher. Un récit réaliste, à la fois sensible et cruel, qui touche au plus profond de nous, les hommes.

Les vestiaires d’un lycée, lieu clos débarrassé de la présence des adultes, où les blessures ne sont pas seulement liées au sport, et peuvent souvent se révéler morales… Ce récit nous montre un groupe d’adolescents aux prises avec la loi du plus fort, amenés à livrer leur intimité, de bon ou mauvais gré, à un âge où le corps change, entre voyeurisme, humiliations et guerre des clans… Six ans après leur première parution, Les Vestiaires sont réédités sous un nouveau titre plus explicite et une nouvelle couverture.

Révélé en 2017 avec Ces jours qui disparaissent, Timothé Le Boucher avait produit, trois ans avant, ce huis-clos mettant en scène de jeunes mâles ados dans un vestiaire. La Boîte à Bulles nous propose aujourd’hui de redécouvrir l’ouvrage sous une nouvelle présentation. Et c’est une bonne idée car celui-ci est tout à fait digne d’intérêt.

Cette histoire, qui ne montre les filles qu’à travers la grille de ventilation permettant aux garçons de se rincer l’œil depuis leurs vestiaires, fera remonter des souvenirs plus ou moins agréables à quiconque appartenant à la gent masculine. Ce lieu particulier, théâtre cruel du passage par la puberté, concentre toutes les rivalités entre ces adultes en devenir, autorisant l’« âge bête » à trouver sa pleine expression. Sans la tutelle des adultes, c’est une microsociété livrée à elle-même qui s’épanouit (on pense un peu à Sa Majesté des mouches), avec ses propres codes et ses propres classes sociales, où chacun sera jugé dans sa nudité et sa façon de l’exposer. C’est également l’endroit où la personnalité se révèle, où l’on doit faire des alliances judicieuses pour survivre, où il vaut mieux être beau gosse et populaire que « boloss » et souffre-douleur de la meute (mais la jalousie existe aussi, et parfois, il arrive qu’une star du lycée un peu arrogante descende brutalement au rang de paria). Bref, le vestiaire est une jungle où abondent bizutages en tous genres, plaisanteries et jeux stupides, d’où est exclue toute empathie, en toute inconscience, jusqu’au jour où survient le drame…

Dans un style proche de Bastien Vivès, Timothé Le Boucher, également scénariste de ses récits, se fait dessinateur des âmes. Par son trait simple et épuré, soutenu par un cadrage pertinent, il parvient à retranscrire parfaitement la psychologie de ses personnages. La narration, à l’avenant, est d’une grande fluidité tout en réussissant à conserver un certain suspense psychologique.

On ne peut donc que saluer l’initiative de la Boîte à Bulles de ressortir l’œuvre de cet auteur en passe d’accéder au cercle des bédéastes en vue, de ceux dont chaque album est toujours attendu avec fébrilité par la critique et ses fans. Dans les vestiaires est un album qui interpellera forcément l’ensemble du public masculin, faisant inévitablement écho à ses souvenirs de lycée, mais qui par son réalisme et son ton juste, ne devrait pas manquer d’attirer l’attention du « sexe opposé ».

Dans les vestiaires
Publié à l’origine sous le titre Les Vestiaires (2014)
Scénario & dessin : Timothé Le Boucher
Editeur : La Boîte à Bulles
128 pages – 20 €
Parution : 24 juin 2020

Dans les vestiaires © 2020 Timothé Le Boucher (La Boîte à Bulles)

 

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The lady in red

Béatrice © 2020 Joris Mertens (Rue de Sèvres)

Telle une Alice esseulée perdue dans la cité, Béatrice rêve d’échapper à son quotidien banal. Un beau jour, la jeune femme traverse un séduisant miroir à la semblance d’une photo, faisant basculer sa vie vers une magie funeste…

Béatrice, célibataire, 30 ans, vendeuse dans un grand magasin, vit seule dans sa chambre de bonne avec ses deux chats. Prise dans sa routine réglée comme une horloge, elle rêve encore au prince charmant, sans prêter attention aux années qui passent. Le jour où elle décide de ramasser cet insignifiant sac rouge oublié dans la gare qu’elle traverse chaque jour, elle n’imagine pas que son destin s’en trouvera radicalement modifié… pour le meilleur et peut-être pour le pire…

Comme cela arrive de temps à autre, Béatrice est une expérience de lecture fort singulière, totalement immersive d’un point de vue visuel, d’autant que cette histoire est entièrement muette. Aucun dialogue, ni commentaire, ni onomatopée ne vient interférer dans ce flux d’images incroyablement sensorielles, qui sont comme autant de tableaux extrêmement vivants se déployant sur de sublimes pleines pages. L’âme est submergée par ces couleurs chaudes dominées par le rouge, vif comme la veste de Béatrice, les tapis des galeries La Brouette, ou encore le sac égaré attirant l’œil de la jeune femme tel un aimant… ou plutôt un amant, comme on va le découvrir… Et comme chacun sait, le rouge est la couleur de la passion…

C’est donc totalement fasciné que l’on suit Béatrice, ballotée dans ce Paris fantasmé des années soixante-dix, merveilleusement reconstitué. Béatrice, petit bout de femme candide au look ordinaire mais au visage expressif et au sourire si doux, malmenée par la foule grise et anonyme des avenues marchandes et des gares, observe constamment le monde autour d’elle d’un regard tour à tour étonné, amusé, parfois un peu las, peut-être en quête de l’âme sœur, avant de se replonger dans son roman une fois assise dans le train de son train-train quotidien. Cette quête à la fois discrète et éperdue l’amènera vers ce sac rouge abandonné, qui mystérieusement ne semble être visible que d’elle, et contient un Graal ayant pris la forme d’un album photo.

Le jour où elle feuillettera pour la première fois le livre à souvenirs, notre héroïne, qui n’est pas dénuée d’imagination, va se lancer dans un drôle de jeu de piste amoureux. Les photos datant de l’entre-deux-guerres sont celles d’un homme plutôt séduisant posant aux côtés d’une jeune femme qui lui ressemble un peu, amie, épouse ou amante, … Le processus d’identification n’en sera que plus facile. C’est ainsi que Béatrice va essaimer tous les endroits de la capitale où celui qui va devenir rapidement son objet du désir a pris la pose, même si le temps a fait son travail de destruction ou de transformation parfois douteux… Une course vers un fantôme qui la portera vers des hauteurs extraordinaires, dans ces années folles enchanteresses, mais d’un irréalisme qui s’avérera funeste pour cette touchante victime d’un amour idéalisé…

Avare de mots, Béatrice n’en est pas moins une œuvre très généreuse, avec des images qui individuellement racontent une histoire dans l’histoire. Chaque case fourmille de détails, et le lecteur se retrouve entraîné dans une valse échevelée, qui s’apparente à une célébration poétique de la ville lumière. Ce magnifique one-shot, premier album du Belge Joris Mertens, est aussi l’histoire tragique d’une solitude dans la multitude, décrivant parfaitement la grisaille de l’anonymat en milieu urbain, grisaille estompée par le clinquant des néons. Par ailleurs, cette mise en abyme temporelle joue beaucoup avec notre attirance pour la nostalgie, nous exposant son charme autant que sa vacuité. Enfin, la narration très habile prouve ici toute la puissance de l’image, qui peut raconter tout aussi efficacement en l’absence de texte et nous emporter vers des dimensions inconnues. Autant de qualités qui en font un des titres incontournables de l’année.

Béatrice
Scénario & dessin : Joris Mertens
Editeur : Rue de Sèvres
112 pages – 19 €
Parution : 4 mars 2020

Béatrice © 2020 Joris Mertens (Rue de Sèvres)

Béatrice © 2020 Joris Mertens (Rue de Sèvres)

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Aller-simple vers l’apocalypse

Transperceneige Extinctions, Acte II © 2020 Jean-Marc Rochette et Matz (Casterman)

Transperceneige, la mythique série de science-fiction des années 80 a été remise sur les rails. Ce prequel très sombre revient sur les origines de la catastrophe qui transforma le monde en enfer de glace.

L’apocalypse a finalement eu lieu, et le « train aux mille et un wagons » a entamé son périple à travers les continents pour tenter de sauver le maximum de gens. Dans cet enfer gelé où les températures ne cessent de chuter, un père et son fils vont tenter de rejoindre la gare où le transperceneige doit faire escale. Une course pour la survie dans un environnement devenu extrêmement inhospitalier

Relancée contre toute attente grâce à l’intérêt du réalisateur coréen Bong Joon-ho, auteur du multiprimé Parasite, la saga post-apocalyptique a donc profité de l’élan provoqué par l’adaptation cinématographique sortie mondialement en 2013 (Snowpiercer) pour entamer l’an dernier un deuxième cycle baptisé Extinctions et inauguré l’an dernier. En 2020, c’est sur Netflix que l’on peut découvrir la série TV, signée de Josh Friedman.

Elaboré un peu à la manière d’un documentaire, le tome introductif de la BD nous faisait remonter aux origines du cataclysme qui plongea la Terre dans un hiver nucléaire, montrant comment l’Homme, de méfaits en forfaits contre Dame Nature, se rapprochait inéluctablement du pire sous l’action conjuguée d’un groupe d’écoterroristes. Dans cet acte 2, le lecteur suit un père et son fils, apparus dans le premier volet, dans leur périple pour atteindre la gare d’une petite ville mexicaine, où selon les plans d’origine, une escale du transperceneige est prévue, seule planche de salut pour ces deux survivants. Ils seront bientôt rejoints par Sophie, une jeune femme cherchant à fuir ses poursuivants animés des plus mauvaises intentions.

De façon assez classique, le scénario de Matz et Rochette oscille entre le documentaire et le récit d’aventures. Parallèlement aux trois personnages précités, on observe le parcours du super-train de capitale en capitale, un « train-ville » que son créateur, un richissime Chinois, a conçu comme une arche de Noé, destinée à recueillir un échantillon d’humanité en prévision de la catastrophe annoncée. Et de façon peu surprenante, les gares où doit passer le transperceneige sont devenues des foires d’empoigne où on n’hésitera pas à tuer son prochain pour lui voler le précieux billet, laissant augurer du pire pour la suite…

Transperceneige Extinctions, Acte II © 2020 Jean-Marc Rochette et Matz (Casterman)

Par rapport à l’histoire originelle, le trait de Rochette est devenu plus charbonneux, plus acéré, empreint d’un quasi-minimalisme qui reflète bien la désolation du monde après l’apocalypse. Chaque capitale, chaque site célèbre traversé par le train est présenté comme la relique d’une époque révolue, où la vie semble avoir disparu. Triste collection de cartes postales d’une planète sépulcrale. La mise en couleurs d’Isabelle Merlet renforce cette impression de dévastation, par laquelle les rares teintes se confondent sous un voile terne et grisâtre, contrairement à l’opus précédent plus coloré. Le fameux train n’apparaît quant à lui que comme une silhouette fantomatique fonçant à tombeau ouvert à travers les étendues glacées.

Au final, la lecture reste un peu froide, et les personnages dont on ne fait que deviner les traits sous des hachures sombres, génèrent un sentiment de déshumanisation. Toujours sous-tendu par une dénonciation des inégalités post-Trente Glorieuses, ce Transperceneige actualisé reflète plutôt bien l’époque où la prise de conscience écologique montante semble paradoxalement impuissante à empêcher le monde de glisser chaque jour un peu plus vers son effondrement, tel un train roulant à pleine vitesse et sans freins. Un constat amer et pessimiste sur la nature humaine où ne perce pas la lumière, même lorsqu’il est question de préparer le monde d’après. Et il ne fait guère de doute que le troisième volet de cette trilogie n’en modifiera guère le propos puisqu’il doit faire la jonction avec le premier tome de la série d’origine.

Transperceneige Extinctions, Acte II
Scénario : Matz & Jean-Marc Rochette
Dessin : Jean-Marc Rochette
Couleurs : Isabelle Merlet
Editeur : Casterman
96 pages – 18 €
Parution : 3 juin 2020

Extrait p.46 :

« La température moyenne de la Terre est de -20° Celsius (-4° Fahrenheit). Seules les régions les plus proches de l’équateur reçoivent encore un peu de chaleur, mais moins qu’auparavant, et pas assez pour que la plupart des animaux et des végétaux aient le temps de s’acclimater…

Les centrales thermiques et nucléaires s’arrêtent. L’énergie solaire ne donne plus rien et l’eau a gelé partout, immobilisant les centrales hydrauliques…

Combien de temps tient-on sans électricité ? Sans lumière, sans chauffage, sans eau courante ? On brûle les meubles, les livres, les parquets. On mange froid ou on ne mange pas… On retourne à l’état sauvage à la vitesse de l’éclair, au chacun pour soi…

Combien d’escales avant que le train ne trouve plus de passagers ? Avant qu’il ne puisse plus s’arrêter nulle part ? Combien de villes et de communautés resteront à jamais hors d’atteinte ? Combien de temps avant qu’il n’y ait plus de survivants sur la surface de la Terre ? »

Transperceneige Extinctions, Acte II © 2020 Jean-Marc Rochette et Matz (Casterman)

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Punk not red

Alerte rouge © 2019 TBC alias Tomaž Lavrič (Ça et Là)

Quand à l’aube des années 80, le punk rock faisait résonner ses guitares enragées contre les hauts murs du régime de l’ex-Yougoslavie. Une évocation tendre et survoltée d’un auteur slovène mais un brin bavarde…

Dans cet ouvrage semi-autobiographique, l’auteur évoque son adolescence dans l’ex-Yougoslavie des années 80, alors que la folie du punk avait franchi le rideau de fer, quelques années avant la chute de mur de Berlin. Pour le régime en place, ce mouvement, qui ne méritait que la répression, n’était qu’une tare de plus engendrée par l’Occident. On assistera ainsi aux retrouvailles imprévues, quelque vingt ans plus tard, de La Taupe et son ancien pote Mike, tous deux assagis et convertis au modèle capitaliste, retrouvailles lors desquelles ils se remémoreront leurs virées entre potes dans les soirées défonce sur fond de musique punk-rock.

Auteur complet avec à son actif plusieurs ouvrages publiés depuis la fin des années 90, TBC alias Tomaž Lavrič reste pourtant assez méconnu en France. Il revient ici sur ses années de lycée en Slovénie, où il raconte ses frasques en tant que batteur du groupe de punk rock Alerte rouge. Contestataire par excellence, ce mouvement tentait en musique d’ébranler les institutions. Dans ce petit état membre de l’ex-Yougoslavie sous emprise soviétique, la cible était évidemment le régime des apparatchiks. L’originalité de cette bande dessinée est de nous faire découvrir une facette peu connue d’une société appartenant au bloc soviétique, même si le maréchal Tito avait réussi à se tenir à l’écart en optant pour un communisme plus light. A l’époque, l’occidental lambda croyait — bien légitimement dans la mesure où les moyens d’information n’était pas les mêmes que ceux de 2020 — que la vie sociale dans ces pays était figée dans une sorte de gangue gelée.

TBC nous raconte avec un humour parfois cynique comment à sa manière il résistait à l’endoctrinement d’un régime autoritaire qui ne souffrait aucune opposition, aucune voix dissonante, a fortiori quand elle trouvait son origine dans le camp ennemi. La narration reflète assez bien cette époque chaotique, avec la fureur et la hargne dont se nourrissait le mouvement punk, qui pensait le suicide collectif comme seule alternative à l’épouvantable condition humaine et le cirque mensonger qui en découle.

Le trait de l’auteur slovène est assuré et il est clair que l’on n’a pas affaire à un débutant. Suffisamment nerveux et dynamique pour restituer l’ambiance de cette atmosphère délétère où sourdait la révolte vis-à-vis d’un système usé trop vite, il s’accommode plutôt bien de ce noir et blanc aux accents underground. Mais très vite pourtant, le lecteur est obligé de se rendre à l’évidence. Malgré ce que ces souvenirs peuvent avoir de sympathique dans leur folklore loser, ils sont rapidement noyés par un déluge textuel, une diarrhée verbale assez indigeste, avec en moyenne quatre phylactères bien chargés par case, et pas toujours de la plus grande pertinence. Le constat est cruel : c’est une thématique rare et digne d’intérêt qui vient ici se fracasser sur une narration ratée, alourdie par un besoin— certainement compréhensible — de tout dire, de tout expliquer, à l’excès. Ce qui aurait pu être une comédie sociale enlevée et subversive s’est transformée en verbiage interminable et anodin.

Alerte rouge
Titre original : Rdeci Alarm
Scénario & dessin : TBC alias Tomaž Lavrič
Traduction de Zdenka Stimac
Editeur : Ça et Là
96 pages – 16 €
Parution : 11 septembre 2019

Extrait – « Alerte rouge » :

Quand j’dois bosser
Alerte rouge
La gueule pétée
Alerte rouge
Quand j’suis défoncé
Alerte rouge
Quand j’suis énervé
Alerte rouge

Si j’veux pas trimer, si j’veux pas tirer
Si j’veux pas exister… Alerte répétée
Alerte rouge
Alerte rouge
Alerte rouge

Alerte rouge !

Si j’veux pioncer
Alerte rouge
Si j’veux m’barrer
Alerte rouge
Si on m’fait chier
Alerte rouge
Si j’veux rentrer
Alerte rouge

Ce n’est qu’avec toi que je me sens bien
Ce n’est qu’avec toi que l’alerte s’éteint

Alerte rouge
Alerte rouge

Longue vie
Au socialisme (sic)
MAIS MOI J’VEUX
L’INDETERMINISME !!!

paroles : Tomaž Lavrič, musique : Racija, CD Rdeči Alarm ; Kif Kif Records, 1996

Alerte rouge © 2019 TBC alias Tomaž Lavrič (Ça et Là)

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Le boxon chez les franc-maçons

Grand Orient – Jérôme Denis & Alexandre Franc

Grand Orient © Jérôme Denis & Alexandre Franc (Soleil)

Vous avez toujours rêvé d’entrer en maçonnerie pour accéder aux arcanes du monde ? Ou alors selon vous, tout n’est qu’un vaste complot orchestré par les francs-macs ? Dans les deux cas, ce témoignage risque d’ébranler bon nombre de vos certitudes…

Philippe, jeune parisien de 30 ans, a toujours voulu entre en franc-maçonnerie. Il s’apprête à vivre sa première séance d’initiation, qui ne va pas se dérouler du tout comme il l’attendait. A travers ce personnage, le journaliste Jérôme Denis raconte avec humour son expérience au Grand Orient de France, en démystifiant avec humour tous les fantasmes, qui alimentent l’imaginaire des simples « moldus », autrement dit les non-initiés selon le jargon maçonnique, ou plus grave, celui des complotistes.

Ceux qui s’attendent à trouver dans cet ouvrage de grandes révélations sur les francs-maçons, cette mystérieuse organisation qui a toujours enflammé les esprits et sert régulièrement de marronnier pour la presse à sensation lorsqu’elle n’a rien à se mettre sous la dent, en seront pour leurs frais. Tout au contraire, l’auteur, Jérôme Denis, qui est lui-même entré en maçonnerie à l’âge de 38 ans, a choisi l’angle de l’humour pour brosser un tableau pittoresque et loufoque qui, certes, ne renforcera pas l’aura de la confrérie, mais aura le mérite de fissurer la boîte à fantasmes des complotistes qui pullulent sur les réseaux sociaux. Même les simples curieux et amateurs d’ésotérisme et d’envolées mystiques risquent fort d’être déçus…

Les « francs-macs » décrits ici nous ressemblent beaucoup, nous les « profanes », avec les mêmes questionnements, les mêmes préoccupations triviales, les mêmes jalousies et les mêmes débats qui traversent la société à laquelle ils appartiennent. De façon espiègle tout en conservant une certaine tendresse, Jérôme Denis commence par s’amuser de la séance d’initiation inaugurale du récit qui tourne rapidement au fiasco burlesque. Dans cette petite obédience qui manque de moyens, on se chamaille à propos des problèmes d’organisation ou administratifs, on panique quant aux manques de chaises ou de muffins pour les « Agapes », on jalouse la consœur recrutée par le Grand Orient, dont les membres, eux-mêmes, tous masculins et (forcément) un brin misogyne, cachent à peine leur mépris envers le « bas de la pyramide », malgré l’esprit égalitaire censé irriguer tous les ordres. Un bien petit monde où chaque ragot est hypocritement ponctué par l’expression consacrée « en toute fraternité ». La boucle est bouclée vers la fin du récit où l’on constate que plus ils sont haut placés, plus les francs-maçons cherchent à masquer leur appartenance à l’organisation. Et pourquoi ça ? Se livreraient-ils à des pratiques inavouables en relation avec des puissances occultes ? La réalité est beaucoup plus prosaïque, de la bouche même de ce politique (anonyme) qui refuse son aide à une « sœur » lui demandant son soutien en vue d’un manifeste sur l’éducation, par peur d’être compromis. Car comme il le dit, « être franc-maçon aujourd’hui, c’est la mort politique ». Le serpent qui se mord la queue en somme…

Quant à Alexandre Franc, qui avait signé précédemment le documentaire édifiant Guantánamo Kid sur les prisonniers de la guerre en Irak, il illustre plutôt pertinemment ce livre de son trait minimaliste et sobre, tout en sachant restituer avec justesse l’ironie du propos. De même, la mise en page est simple et la colorisation équilibrée.

Ce témoignage, au-delà de la drôlerie, nous renseigne davantage sur les pratiques d’une organisation méconnue, à défaut d’une initiation à l’ésotérisme… Bref, que de contradictions chez ces francs-maçons qui au final apparaissent d’abord franchouillards avant d’être francs-maçons. Le salut de l’humanité et les rapports « fraternels », eux, pourront bien attendre… Grand Orient constitue un témoignage inattendu et instructif qui contribue à démystifier une certaine légende née dans la nuit des temps sous l’influence d’une communauté de bâtisseurs prenant leur métier au sérieux. Légende dévoyée au fil des siècles par de grands enfants qui en ont fait un jeu de rôle basé sur des rituels abscons et ne devant sa crédibilité qu’à son passé immémorial.

Grand Orient
Scénario : Jérôme Denis
Dessin : Alexandre Franc
Editeur : Soleil
124 pages – 17,95 €
Parution : 27 mai 2020

Extrait p.101 – Laura Moretti est venu rencontrer « M.Kovalev », élu politique influent, pour son manifeste maçonnique en faveur de l’éducation :

M. Kovalev — La franc-maçonnerie, c’est fini, madame Moretti. J’aimerais que les gens de mon ancienne loge cessent de me solliciter… Parce que je n’ai ni l’intention, ne l’envie de les aider.
Laure Moretti — Laissez-moi au moins vous reparler de notre projet, monsieur Kovalev. Je sais que vous êtes sensible aux problématiques de transmission, et notre manifeste, « Dix propositions maçonniques pour l’éducation »…
M. Kovalev — Stop. Je ne veux pas connaître le contenu de votre document. Il y a le mot « maçonnique » dans le titre, ça suffit à la considérer. Vous voulez que toutes mes décisions deviennent suspectes ? Vous voulez que je sois la risée de mes collègues ; qu’ils se mettent ) à m’éviter comme la peste, pour que personne ne pense qu’ils « en sont » eux aussi ? Être franc-maçon aujourd’hui, c’est la mort politique, madame Moretti. Alors dites à vos amis de m’oublier et de me rayer de leurs listes, merci.

Grand Orient – Jérôme Denis & Alexandre Franc

Grand Orient © Jérôme Denis & Alexandre Franc (Soleil)

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