Routine de l’hémoglobine

Homicide, une année dans les rues de Baltimore – tome 3 : 10 février – 2 avril 1988 © 2018 Philippe Squarzoni (Delcourt)

Un flic a reçu deux balles dans le visage. Pas d’arme. Pas de mobile. Pas d’indices matériels. Mais Terry McLarney a été le sergent de Cassidy. Son ami. Et il fera tout pour découvrir le coupable. Alors que l’affaire Latonya Wallace accapare toujours Landsman et Pelligrini, le tableau se couvre d’encre rouge. Les corps s’empilent, le taux de résolution plonge et la pression augmente…

i les deux premiers tomes pouvaient susciter l’intérêt de ce reportage au sein de l’unité des homicides de Baltimore en 1988, adapté du livre de David Simon à l’origine de sa série The Wire, ce troisième tome n’apporte pas grand-chose à l’ensemble malgré une documentation toujours aussi fouillée. Bien sûr, on comprend que le travail des flics, confrontés à une prolifération des meurtres pour lesquels les indices se révèlent trop souvent clairsemés, dans un contexte de pression des résultats avec des moyens humains insuffisants, peut s’avérer un véritable chemin de croix.

On ne saura reprocher à Philippe Squarzoni la qualité de cette adaptation sur de nombreux points : d’une intelligence et d’une précision remarquables, avec un souci d’authenticité et de fidélité à l’œuvre originale, le tout renforcé par un cadrage vivant et pertinent. De même, Squarzoni se donne le temps pour coucher sur ses planches le propos de David Simon, en évitant soigneusement le piège du spectaculaire, ne montrant que la routine des inspecteurs, entre interrogatoires et lieux du crime où reposent les cadavres encore tièdes. Le problème, c’est qu’à force de vouloir trop bien faire, on risque parfois de prendre une direction qui ne se révèle pas forcément la bonne. Dans le cas présent, Homicide a les défauts de ses qualités. L’abondance d’explications et de textes finit par diluer le tout dans une sorte de brume narrative un peu fastidieuse, et même si l’on sait qu’on est à des années-lumière des clichés hollywoodiens, on aurait pu espérer au moins un vrai moment fort dans ce troisième chapitre. Peut-être l’auteur aurait-il dû tout simplement faire plus court.

Cela étant, il n’est pas dit que l’œuvre ne trouvera pas son public (si ce n’est déjà fait), au premier rang duquel les passionnés d’enquêtes policières ou les personnes attirées par les métiers dans la police. Au risque pour ces dernières de ne pas y trouver la motivation nécessaire, même si cela ne concerne qu’une ville américaine…

Homicide, une année dans les rues de Baltimore – tome 3 : 10 février – 2 avril 1988 (série prévue en 5 tomes)
Scénario & dessin : Philippe Squarzoni
D’après Homicide : A Year on the Killing Streets, de David Simon
Editeur : Delcourt
tome 3 : 160 pages – 18,95 €
Parution : 28 février 2018

Homicide, une année dans les rues de Baltimore – tome 3 : 10 février – 2 avril 1988 © 2018 Philippe Squarzoni (Delcourt)

Extrait p.136-138 :

« Le temps passé en salle d’interrogatoire peut porter atteinte à la crédibilité d’une confession. Il faut parfois des heures pour casser la résistance d’un homme et l’amener à confesser un crime. Dans le meilleur des cas, il faut bien quatre à six heures pour obtenir des aveux. Parfois, huit à dix heures peuvent être nécessaires. Mais à partir d’un certain stade, les heures commencent à compter double. Et après une douzaine d’heures en salle d’interrogatoire, même un juge compréhensif aura du mal à considérer qu’une confession soit entièrement volontaire.

Quand vient l’épilogue, il y a cet instant critique. Le coupable est sur le point de craquer. Juste avant qu’il n’abandonne sa vie et sa liberté… son corps s’incline. Certains posent la tête sur la table. D’autres se sentent mal. A ce moment-là, les inspecteurs disent à leurs suspects qu’ils sont malades. Malades de mentir. Malades de se cacher. Ils leur disent qu’ils se sentiront mieux s’ils commencent à dire la vérité. De façon très surprenante, beaucoup le croient. Ils cherchent à s’accrocher au bord de cette fenêtre, là-haut.

« C’est lui qui t’a agressé, hein ? »
« Oui, c’est lui qui m’a agressé. »

Et l’échappatoire les envoie au trou. »

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La femme, cet homme comme les autres

Pourquoi y a-t-il des inégalités entre les hommes et les femmes ? © 2018 Soledad Bravi & Dorothée Werner (Rue de Sèvres)

A l’heure où l’on assiste au retour d’un machisme décomplexé, tant dans les propos et les pratiques constatés à travers les médias et dans la vie politique, ce petit livre vient à point nommé pour nous livrer un argumentaire objectif sous forme de chronologie, remontant aux origines des inégalités entre les hommes et les femmes depuis la préhistoire jusqu’à nos jours.

’en déplaise au petit épicier Eric Zemmour qui n’a rien trouvé de mieux pour nourrir son fonds de commerce que de répandre à coups de phrases choc à la ficelle aussi grosse qu’usée son fiel atrabilaire dans les débats qui agitent la société, les choses ont changé pour la gent féminine depuis le temps des cavernes, même s’il reste encore beaucoup à faire face aux résistances parfois hargneuses des conservateurs. Si d’autres, comme notre philosophe aux vues aussi minces que son portefeuille n’est épais, ont des poussées d’ulcères face aux revendications de 50 % de l’humanité à obtenir les mêmes droits que l’autre moitié, ils ne devraient vraisemblablement pas se réjouir de la parution de ce petit ouvrage.

Et pourtant, de façon intelligente, celui-ci insiste davantage sur l’aspect factuel plutôt que de se livrer à des attaques cinglantes contre les tenants de la tradition. Les faits exposés dans ce digest chronologique permettent ainsi de comprendre que la prétendue supériorité de l’homme sur la femme n’est qu’un préjugé absurde résultant d’une domination du premier sur la seconde. Une domination justifiée uniquement par le muscle, résultat d’une évolution biologique induite par les fonctions sociales (à l’origine, la chasse pour les hommes, la cueillette pour les femmes, pour une simple histoire d’écoulement menstruel), contribuant au fil du temps à asseoir un patriarcat lourd comme le plomb, hélas bien souvent avec l’accord de celles qui en sont victimes.

Avec l’aide de Dorothée Werner pour la recherche historique, Soledad Bravi égaye ses gentils crobards d’un humour subtil, une option nettement préférable à l’attaque, toujours moins crédible dans ce type de débat. Sans tonitruance médiatique accompagnant la sortie du livre, on imagine bien que les ventes n’atteindront pas celles des brûlots du Zemmour précité, mais ses auteures, elles, ne mangent pas de ce pain-là. Un bémol peut-être : ces dernières ne citent jamais leur sources, notamment quand elles livrent des statistiques. Ce qui ne remet pas en cause le propos, mais pourrait donner du grain à moudre à leurs adversaires.

Cette petite BD de moins de cent pages se lit rapidement et ne devrait pas trop fatiguer les plus rétifs à la lecture. Elle permet aussi de recentrer le débat et donne envie de repartir sur des bases plus justes et fondées sur le respect. Tout simplement.

Pourquoi y a-t-il des inégalités entre les hommes et les femmes ?
Scénario : Dorothée Werner
Dessin : Soledad Bravi
Editeur : Rue de Sèvres
91 pages – 10,50 €
Parution : 14 février 2018

Pourquoi y a-t-il des inégalités entre les hommes et les femmes ? © 2018 Soledad Bravi & Dorothée Werner (Rue de Sèvres)

 

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Non-sens dessus dessous

Soudain l’univers prend fin © 2017 Dakota McFadzean (Ça et Là)

Nous n’étions pas censés voir ces strips. Selon son auteur, sa propre vie n’était pas particulièrement passionnante à dessiner ou à lire. Dakota McFadzean s’est donc mis à dessiner ce qui lui passait par la tête. Son défi : produire un strip par jour pendant six ans, en laissant parler son inconscient. Un simple exercice de style. Vous êtes prévenus : nous n’étions pas censés voir ces strips…

u moment où les Editions Ça et Là tentent d’affronter la bourrasque des difficultés financières, il est approprié de revenir sur cet éditeur indépendant qui n’a pas choisi de publier les œuvres les plus faciles d’accès, mais ce faisant a édifié au fil de temps une palette d’univers on ne peut plus riche. Soudain l’univers prend fin en fait partie et constitue une expérience de lecture tout à fait atypique. C’est quand on lit ce genre de livres qu’on prend conscience que de telles initiatives éditoriales doivent être soutenues haut et fort.

Il faut évidemment souligner la qualité de la reliure dotée d’un ruban signet (un petit rien toujours classieux). Simple et efficace, le dessin se situe dans la droite ligne du style comics US humoristique. L’ouvrage est donc essentiellement composé de strips de quatre cases, à raison d’un strip par jour pendant plus de deux ans – en réalité six, mais ce recueil ne comporte que la période entre 2011 et 2013. Tel est le défi qu’a relevé le Canadien Dakota McFadzean en laissant errer son imagination, estimant n’avoir rien de particulier à dire sur sa vie. Voilà pour la forme.

Et c’est lorsqu’on attaque la lecture que cela devient encore plus intéressant. Le début suscite une impression plus que mitigée et ces strips aberrants laissent le lecteur plus que dubitatif. Sommes-nous censés rire de ces pseudo-gags qui semblent avoir été conçus juste pour remplir des cases dans le cadre du challenge que s’est imposé McFadzean ? Pour dix strips, on ne va « sous-rire » que pour un ou deux, avant peut-être de laisser choir l’objet mollement sur le sol. Et puis, et puis… il se produit alors quelque chose de très étrange, un renversement de situation à 180°, tout à fait inédit. Non seulement le bouquin ne nous tombe pas des mains, mais on ne peut plus le lâcher…

Soudain l’univers prend fin © 2017 Dakota McFadzean (Ça et Là)

Est-ce cette absurdité totalement décalée qui engendre un effet de fascination unique, faisant que bien malgré soi, on finit par adhérer à ce drôle d’univers ? Ainsi, on se surprend à s’esclaffer devant l’audace de ces strips aux chutes totalement déphasées, mélange de poésie et d’humour noir. Et l’air de rien, Dakota McFadzean impose au fil des pages son univers néo-dadaïste doté d’une mécanique qui lui est propre et qui fonctionne parfaitement, à condition d’en déchiffrer le mot de passe d’accès.

Grouillant de références pop-culture, ces minuscules strips racontant l’ordinaire sous le prisme du fantastique, avec ses personnages récurrents, deviennent ainsi de grandes histoires où seul le ciel est la limite ! Et c’est lorsque le livre prend fin, et son univers avec, que l’on voudrait que ça ne s’arrête jamais. Heureusement, et c’est l’avantage non négligeable de cette œuvre sans queue ni tête : on peut la relire à l’infini et dans tous les sens ! S’il n’y avait qu’un livre à conserver dans les toilettes, ce serait bien celui-là ! On attend évidemment la suite (période 2014-2015), d’où l’intérêt de soutenir l’éditeur !

Soudain l’univers prend fin
Textes et dessin : Dakota McFadzean
Editeur : Ça et Là
304 pages – 25 €
Parution : 14 septembre 2017

Soudain l’univers prend fin © 2017 Dakota McFadzean (Ça et Là)

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Une curiosité, à replacer dans le contexte

L’Homme est-il bon ? © 1977 Moebius (Les Humanoïdes Associés)

Cet album est un recueil d’histoires courtes incluant la première histoire de science-fiction du représentant culte du neuvième art qu’est Moebius. Publiées pour la plupart dans Pilote et Métal hurlant dans les années 70, l’auteur donne à voir l’étendue de ses capacités graphiques dans six histoires mêlant fantastique et science-fiction.

e ne pense pas que cet album soit le meilleur moyen de découvrir l’œuvre de Moebius – alias Jean Giraud – en tout cas d’être conquis. Je suis pour ma part resté un peu sur ma faim, et même si The Long Tomorrow, la plus longue et la plus consistante de ces histoires, est digne d’intérêt, avec l’assez rigolo L’Homme est-il bon ?, l’ensemble reste un peu superficiel et daté, tant sur le plan du dessin que de la narration. Et puis ces couleurs criardes… En même temps, comme pour toute forme d’art, je comprends qu’il ait fallu passer par là pour en arriver où nous sommes aujourd’hui. Depuis, il est vrai que les techniques des bédéastes se sont sophistiquées, mais de cette compilation émane le joyeux esprit créatif un peu foutraque qui découlait de mai 68. Même si à travers ces nouvelles l’auteur ne se révèle pas très optimiste envers le genre humain, il ressort quelque chose d’un peu naïf, comme une sorte de miroir sombre du mouvement hippie déjà sur le déclin à l’époque. J’imagine aussi que dans ces années-là, les univers délirants de Moebius devaient apparaître très innovateurs.

Aujourd’hui en 2014, j’avoue personnellement ne pas tomber à la renverse, même si je sais que l’auteur a été souvent honoré par moult récompenses et dans bon nombre d’expositions qui lui ont été consacrées, principalement en Europe. Ce recueil reste quand même une curiosité qui pourra susciter une nostalgie amusée et indulgente chez les fans. Je me suis tout de même promis de relire L’Incal, sa série emblématique qui ne m’avait toutefois pas laissé un souvenir impérissable il y a quelques quinze années de cela. (août 2014)

L’Homme est-il bon ?
Scénario & dessin : Moebius
Editeur : Les Humanoïdes Associés
56 pages – 49,99 €
Parution : mai 1977

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Quand à l’adolescence s’éveillent les sens

Une soeur – Bastien Vivès

Une soeur © 2017 Bastien Vivès (Casterman)

C’est le début des grandes vacances pour Antoine, à l’aube de l’adolescence. Cette année encore, il les passera avec ses parents et son petit frère Titi dans la maison familiale en Bretagne. Le jeune garçon tente de cacher son spleen derrière son carnet de croquis. Mais la rencontre avec Hélène, la fille d’une amie de ses parents, va faire prendre à ses vacances une tournure extraordinaire, avec la découverte de l’amour et la perte d’une certaine innocence.

Une soeur – Bastien Vivèse thème des premières amours dans le cadre des vacances familiales à Chmolduc-Plage est un sujet rebattu mille fois, le plus souvent au cinéma. Pourtant, à chaque fois, il y a toujours ce je-ne-sais-quoi d’irrésistiblement charmant, même lorsque le scénario ne vole pas bien haut, comme un goût de Madeleine de Proust sans doute. Bastien Vivès s’est-il replongé dans ses souvenirs – le jeune héros étant la plupart du temps affairé à griffonner dans son carnet de croquis – pour nous livrer cette histoire ? Dans Une sœur, non seulement on retrouve tout cela, mais en plus, l’auteur parvient à susciter une belle émotion, évitant de tomber dans le romantisme teenager un peu niais. Vivès y a mis beaucoup de sensibilité et de tendresse, montrant davantage par son dessin épuré les corps, les gestes et les postures, que les regards, les yeux n’étant représentés que lorsqu’ils ont quelque chose à exprimer. Par exemple, l’insondable mélancolie adolescente d’Antoine.

C’est donc dès le moment où il fait connaissance avec Hélène, jolie jeune fille de deux ans son aînée, que l’adolescent va peu à peu s’éveiller à la sensualité et au langage du corps. Entre cette dernière et lui-même va s’instaurer une intimité particulière, du fait d’une certaine ressemblance physique et de la timidité d’Antoine, dont la sensibilité à fleur de peau et l’aspect frêle en font presque un être androgyne. Les rôles vont alors en quelque sorte s’inverser. Hélène, intriguée et touchée par cette singularité, rare chez les garçons du même âge qui souvent préfèrent jouer les coqs, va prendre les commandes et l’accompagner de façon troublante, telle une grande sœur un peu incestueuse, vers les choses de l’amour. A ce « petit frère » lunaire et rêveur, elle fera un double cadeau. L’un marquera Antoine pour la vie, celui qu’elle n’aura jamais fait à tous les petits frimeurs qui lui tournaient autour et dont l’arrogance leur coûtera la vie… L’autre sera de sauver celle du jeune garçon, justement en lui interdisant de les suivre en traversant la baie à la nage…

La façon dont Bastien Vivès amène son sujet est d’une intelligence rare et tout en retenue. Sans verbiage inutile, l’émotion, toujours suggérée, n’en est que plus forte. L’auteur, disposant de cette capacité à ne garder que l’essentiel, fait véritablement figure de dessinateur des sentiments et des émotions. Et nous offre ainsi une histoire que l’on quitte à regret, un peu comme l’amour de vacances à qui l’on dut dire adieu quand on était ado…

Une sœur
Scénario & dessin : Bastien Vivès
Editeur : Delcourt
216 pages – 20 €
Parution : 3 mai 2017

Extrait p.144 – Hélène et Antoine bavardent dans le jardin à la lueur d’une bougie en attendant le retour de leurs parents :

« Comment ça se fait que t’as jamais eu de copines ? Je suis sûre qu’il y a plein de filles qui sont amoureuses de toi en secret.
— J’ai un an d’avance à l’école… Ils ont tous 14 ans. J’suis le plus jeune. Dans ma classe, y en avait même un qui avait 15 ans… Il avait de la barbe.
— T’as pas de barbe qui pousse ? (Antoine lève le cou) Ah ouais. T’as rien. Ça va venir… Toi au moins t’as pas de boutons. T’as des poils en bas ?
— Euh… Ouais un peu.
— Tu me montres ?
— Euh…
— Si tu veux, j’te montre (Hélène abaisse son short sur le devant)… À toi… (Antoine fait de même) Eh bah y en a… Tu vas bientôt les faire toutes tomber. »

Une soeur – Bastien Vivès

Une soeur © 2017 Bastien Vivès (Casterman)

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Bush Bay !!!

Guantánamo Kid © 2018 Jérôme Tubiana & Alexandre Franc (Dargaud)

Après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, les représailles ne se sont pas fait attendre : guerre en Irak, ouverture de la prison de Guantánamo… Mohammed El-Gorani est une victime « collatérale » de cette guerre contre Al-Qaïda, dont il garde encore aujourd’hui les séquelles et les stigmates. Emprisonné à 14 ans dans les geôles de Bush junior, il fut finalement libéré au bout de huit longues années après avoir été totalement innocenté. Mais s’il pensait que ses galères allaient prendre fin une fois de retour dans son pays, il se trompait lourdement…

n témoignage rare qui met en lumière l’absurdité d’un système carcéral inique où le recours à la torture était la règle, celui de Guantánamo, initié par le va-t-en guerre George W. Bush, avec la complicité de certains gouvernements en échange de monnaie sonnante et trébuchante. Contrairement à la plupart des récits initiatiques qui peu ou prou finissent par s’approcher du Graal, celui-ci ressemble davantage à un cauchemar qui ne se termine même pas sur une note d’espoir… Mohammed El-Gorani, capturé de la façon la plus arbitraire à son adolescence par l’armée pakistanaise qui le revendit aux Américains, usé physiquement par huit années passées dans le camp loué à Cuba par les faucons US, pourchassé à sa libération par les gouvernements africains complices de la mascarade parce qu’ils redoutaient qu’il ne s’exprime dans la presse, a ainsi passé la plus grande partie de sa vie à combattre pour sa dignité et sa survie. Lui qui abordait la vie avec les plus grands espoirs pour sortir de la misère dans laquelle il était né, le constat s’avère extrêmement triste. Et pourtant, ce type n’a jamais courbé l’échine face à ses tortionnaires, ayant toujours clamé son innocence, et c’est sans doute aussi ce qui l’a aidé à tenir…

L’histoire, si elle peut parfois s’attarder sur des détails pas toujours pertinents, nous laisse néanmoins abasourdis, autant parce qu’elle révèle la cruauté sans limites de l’Homme qu’elle montre le courage incroyable de ce personnage, qui en devient un modèle de résistance pour chacun.

Par son minimalisme, le dessin noir et blanc, loin d’être désagréable, permet de rester centré sur le propos. Alors que le sinistre camp de Cuba n’a toujours pas fermé ses portes, plus de quinze ans après sa création et malgré la promesse de Barack Obama, Guantánamo Kid reste plus que jamais d’actualité dans un monde toujours sous la menace terroriste, où la démocratie semble constamment reculer face à une certaine montée des intolérances. D’autant qu’on ne peut pas prétendre que les témoignages des anciens détenus de la prison cubaine sont légion. Sans doute pour les raisons mêmes qui sont exposées dans ce livre, d’où l’image des États-Unis n’en sort pas grandie.

Guantánamo Kid – L’histoire vraie de Mohammed El-Gorani
Scénario : Jérôme Tubiana
Dessin : Alexandre Franc
Éditeur : Dargaud
172 pages – 19,99 €
Parution : 16 mars 2018

Guantánamo Kid - Jérôme Tubiana & Alexandre Franc

Guantánamo Kid © 2018 Jérôme Tubiana & Alexandre Franc (Dargaud)

Extrait p.34-35 – Mohamed El-Gorani raconte son transfert vers Guantanamo :

« J’ai passé un mois sur cette base militaire américaine. C’est bien plus tard que j’ai appris que j’étais à Kandahar, en Afghanistan. Ils ont commencé à évacuer les prisonniers chaque nuit, par groupes de vingt. Ils nous ont déshabillés, rasé la tête et la barbe (à cette époque, j’étais trop jeune pour porter la barbe), puis ils nous ont battus. Ils nous ont habillés avec des vêtements oranges, menotté les pieds et les mains, mis des gants sans doigts pour qu’on ne puisse pas ouvrir les menottes. Ils nous ont aussi mis des lunettes complètement opaques et des casques antibruit sur les oreilles.

[Un garde hurle sur les prisonniers : « Les gars ! Vous partez pour un endroit où vous ne verrez ni le soleil ni la lune, où il n’y a pas de liberté, et où vous allez passer le reste de votre vie ! »]

Avec ça, je n’avais plus la moindre notion du temps. J’entendais la relève des gardes, sans doute toutes les heures. J’ai dû rester assis cinq heures, sur un banc, avec un autre détenu dans mon dos. Nous n’avions pas le droit de parler. Ceux qui criaient de douleur étaient frappés. Puis ils nous ont embarqués dans un avion. (…)

Le voyage a duré des heures. Ceux qui bougeaient ou qui parlaient étaient frappés. Nous avons atterri, je ne savais pas où. Ils nous ont mis dans un bus sans sièges, assis par terre. Je ne voyais toujours rien.

[Un garde : « You’re under arrest ! Si vous ne suivez pas les ordres, nous vous abattons ! »]

Nous n’avions eu ni eau ni nourriture pendant tout le voyage. Je me suis évanoui.

Quant j’ai ouvert les yeux, je n’avais plus de masque. Des voix me posaient des questions dans différentes langues. Il y avait des médecins autour de moi et j’avais une perfusion au bras. On m’a conduit à ma cellule. J’ai vu des soldats partout, de hautes clôtures métalliques. Ma cellule n’avait ni murs, ni toit, rien pour se protéger du soleil ou de la pluie. Seulement du grillage.

J’étais au camp X-Ray, à Guantánamo. »

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How to twist a Jewish cliché…

Fagin le Juif © 2004 Will Eisner (Delcourt)

En reprenant ce personnage d’Oliver Twist, Will Eisner avait entrepris de s’attaquer à la caricature détestable du « Juif », bien présente dans l’inconscient collectif depuis longtemps mais qui ne choquait pas grand monde jusqu’à l’avènement de Hitler. Cette histoire, qui n’est pas une adaptation du livre de Charles Dickens, est entièrement consacrée au vieux receleur, permettant à l’auteur de démonter un par un les préjugés – antisémites ou pas – qui pèsent sur cette communauté.

’est en examinant les illustrations des éditions originales d’Oliver Twist que Monsieur Eisner, lui-même d’origine juive et contemporain de la Seconde guerre mondiale, se mit en tête de combattre les stéréotypes persistants sur l’ethnicité juive, notamment en publiant cette BD inspirée du célèbre roman victorien. Faisant preuve d’honnêteté, il reconnaît lui-même avoir été victime de ce type de préjugés à ses débuts en mettant en scène un jeune afro-américain dans sa série The Spirit, ce qui l’oblige à une certaine indulgence vis-à-vis de Charles Dickens. Lorsqu’il le fait intervenir comme personnage à la fin de l’histoire, il laisse éclater sa colère contre l’écrivain anglais par le biais de Fagin, décrit dans Olivier Twist comme un « criminel juif », mais se met également dans la peau de Dickens en lui faisant dire que si son roman manquait d’équité, il avait été écrit sans arrières pensées antisémites, seulement pour témoigner d’une réalité sociale. Il faut savoir qu’à l’époque de sa publication, son auteur avait tenté de modifier les passages les plus sensibles, mais il était déjà trop tard…

On comprend l’agacement de Will Eisner en consultant ces illustrations du XVIIIe et XIXe siècles reproduites à la fin du livre, tout à fait conformes à l’odieuse propagande hitlérienne mais peu dérangeantes avant la Shoah. Bien que vivant sur le sol européen, les Juifs y sont systématiquement dépeints avec des traits sémites, le corps vouté et la mine patibulaire, ayant toujours l’air de manigancer une affaire juteuse, tandis que les « Européens » ont fière posture, sont dotés d’un visage rond et un nez fin. A cet égard, Eisner nous prodigue un petit cours judicieux sur l’histoire du judaïsme en Angleterre, rappelant que les premiers Juifs venus dans ce pays étaient séfarades et, ayant dû fuir l’Inquisition en Espagne et au Portugal, purent s’assimiler sans mal à la faveur d’un commerce florissant. A l’inverse, les Ashkénazes, chassés par les pogroms d’Allemagne et d’Europe de l’est, n’arrivèrent que beaucoup plus tard (au XVIIIe). Si leur physionomie pouvaient les faire passer inaperçus dans la population, ils étaient en revanche appauvris et analphabètes, ce qui les confinait dans des quartiers sordides où ils devaient voler pour survivre. Pour Dickens, Moses Fagin ne pouvait être qu’ashkénaze, donc loin du portrait qui en a été fait dans Oliver Twist, et c’est ainsi qu’il l’a représenté dans sa bande.

A partir de ce personnage, Will Eisner a ainsi recréé un récit à part entière, où l’on suit avec empathie le vieux bandit depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse (alors qu’il vient d’être condamné à la pendaison), en passant par son séjour au bagne. C’est mené tambour battant, avec ce sens du rythme et de l’ellipse propre à l’auteur qui sait comme personne conter des histoires avec cette charmante touche désuète. En noir et blanc comme d’habitude, le trait, précis et enlevé, est toujours agréable à détailler. Une œuvre salutaire à lire voire à enseigner dans les écoles ! (août 2014)

Fagin le Juif
Scénario & dessin : Will Eisner
Editeur : Delcourt
122 pages – 19,72 €
Parution : 16 août 2004

Fagin le Juif © 2004 Will Eisner (Delcourt)

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