Boss n’est pas colosse

Courtes Distances – Joff Winterhart

Courtes Distances © 2018 Joff Winterhart (Ça et Là)

Sam, jeune anglais désœuvré de 27 ans, vient d’être embauché par le cousin de son père dans sa société de « distribution et livraison ». D’ailleurs, il ne sait pas au juste quelle sera sa fonction précise, mais pour l’heure, le patron, prénommé Keith Nutt, semble se contenter de sa présence à ses côtés lorsqu’il prend sa voiture, tout en parlant beaucoup de lui-même…

Voilà un ouvrage comme seuls les éditeurs « indés » peuvent nous en proposer : une histoire sans histoire où il ne se passe pour ainsi dire rien, aucun événement notable, aucun rebondissement, que tchi vous dis-je… L’action (si l’on peut dire) se déroule dans une sorte de banlieue anglaise sans intérêt, faite d’entrepôts hideux et de petits pavillons grisâtres collés les uns aux autres, l’environnement parfait pour susciter la joie de vivre ! Et pour compléter le tableau, Sam, le personnage principal, qui a échoué dans ses trois cursus universitaires et sort de dépression, vient trouver refuge chez sa mère. Affublé d’un physique de grande courge apathique qui semble accablée par ses bras et jambes interminables, Sam n’a qu’un projet : trouver un travail « dont il ignore tout et qui ne lui dit rien », toutes ses tentatives pour obtenir un job passionnant et/ou lucratif s’étant soldées par des échecs retentissants… C’est ainsi qu’il va trouver le « salut » en étant recruté par le lointain cousin d’un père qui a déserté le foyer lorsqu’il n’avait que quinze ans. L’entreprise, on ne sait pas bien ce qu’elle vend au juste, peut-être des tuyaux ou des ventilos pour assainir l’air des boîtes environnantes. D’ailleurs Keith Nutt, le boss, ne semble pas en savoir beaucoup plus, mais là n’est pas l’important… notre quinquagénaire bedonnant passe le plus clair de son temps dans son Audi A4 left-hand drive… Quant à Sam, la partie essentielle de son boulot consiste à écouter Keith lui raconter sa vie, et ses responsabilités accrues le verront successivement prendre le volant de la berline allemande de son boss et s’occuper de son toutou au regard tout doux, un Cavalier King Charles Spaniel… c’est ce qu’on appelle du challenge !

Dessin atypique, narration atypique… si ce roman graphique hyper-réaliste peut au premier abord laisser dubitatif, il finit par embarquer le lecteur à son insu dans ses méandres, ceux d’une réalité des plus ordinaires. Car sous l’œil de Joff Winterhart, ces arrêts sur image des vains va-et-vient de Keith Nutt, accompagné de son confident malgré lui, le jeune Sam, prennent une dimension intrigante et subtilement cocasse, parfois incongrue. Le dessin, pas forcément abouti, reste pourtant détaillé et fait ressortir chez son auteur un sens de l’observation pour le moins développé, avec un trait semi-réaliste au crayonné, axé sur les personnages et leurs aspérités physiques, rarement rendus sous un jour avantageux il faut bien le dire. On n’est pas sur du noir et blanc mais plutôt sur un bleu foncé monochrome, et les couleurs existent même si elles sont rares, comme cela semble aller de soi dans une région de l’Angleterre minée par la crise.

Ce qui importe, chez Joff Winterhart, ce sont visiblement les gens et rien d’autre, le scénario et ses enjeux largement relégués au second plan. Toute l’« histoire » tourne in fine autour de ces deux êtres que tout sépare et dont rien ne pouvait laisser présager qu’ils partageraient un jour des moments communs. Et pourtant, de ce malentendu naît une sorte de connivence, tandis que Sam, dans le rôle du narrateur empathique, comprend de mieux en mieux son patron à force d’être à ses côtés, un homme rondouillard et court sur pattes qui s’efforce de garder son masque de virilité, mais se révèle finalement assez faible et n’en devient que plus touchant, égaré dans sa routine insipide et ses « courtes distances », ses blessures et ses petites névroses…

Elu meilleur roman graphique de l’année 2017 par The Guardian, cet album révèle chez son auteur un talent certain de portraitiste. Un moment de lecture sympathique à l’humour discret et inattendu, empreint d’une ironie douce-amère dépourvue de méchanceté, car il ne fait guère de doute que Joff Winterhart est un vrai altruiste possédant cet art de transformer les infimes détails d’un quotidien en tranches de vie singulières…

Courtes Distances
Titre original : Driving Short Distances
Scénario & dessin : Joff Winterhart
Editeur : Ça et Là
128 pages couleurs – 24 €
Parution : 16 février 2018

Extrait p.13 :

« Keith prétend qu’il me montre les ficelles du métier. Mais pour le moment, ce qu’il me montre, c’est plutôt l’extérieur de préfabriqués et de diverses zones d’activité. Mais ça ne me dérange pas du tout. Ça me permet de penser. Ou plutôt de ne penser à rien. Ou peut-être d’avoir une forme très particulière de pensée…

En général, il sort de la voiture avec ses papiers et entre dans le bâtiment. Parfois, il me laisse ses papiers et je dois reporter des numéros de série d’une feuille à l’autre. Au bout de quelques minutes, il ressort, souvent en remontant son pantalon…

Je me dis qu’il doit souvent avoir besoin d’aller aux toilettes – c’est fréquent, chez les hommes de son âge. Ou qu’il a peut-être de multiples liaisons, mais exclusivement avec des femmes qui travaillent en salle d’accueil.

On se met à avoir de drôles d’idées quand on est assis dans une Audi A4 garée devant un préfabriqué et qu’on attend la sortie de Keith Nutt. »

Courtes Distances – Joff Winterhart

Courtes Distances © 2018 Joff Winterhart (Ça et Là)

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L’amore à mort

Carmen – Benjamin Lacombe

Carmen © 2017 Benjamin Lacombe (Soleil), d’après la nouvelle de Prosper Mérimée

Après Alice au pays des merveilles et Notre Dame de Paris, Benjamin Lacombe s’attaque à un autre classique de la littérature, Carmen. La fameuse gitane andalouse avait son opéra, elle dispose désormais d’un écrin éditorial à sa mesure, à la fois sombre et flamboyant.

Carmen – Benjamin LacombeQui d’autre que la collection Métamorphose pouvait nous proposer ce magnifique objet ?… L’éditeur Soleil n’a reculé devant rien pour mettre en valeur le travail du talentueux Benjamin Lacombe, avec une magnifique couverture à dominante noire et rouge sombre où apparaît le visage de Carmen à travers une mantille brodée – réellement brodée – se muant en toile d’araignée sur ses contours. Le toucher soyeux de la couverture instaure d’emblée un rapport charnel avec le lecteur, ce qui semble aller de soi pour une histoire où il est question d’une passion amoureuse vibrante, où l’amour se confond avec la mort à travers la jalousie irrépressible de Don José. Et le résultat est tout simplement somptueux !

En plus de nous faire découvrir ou redécouvrir la célèbre nouvelle de Prosper Mérimée, ce livre nous montre à quel point l’illustrateur se l’est appropriée en lui conférant une dimension mélancolique, quasi-fantastique, rendant à l’œuvre originale les aspects sombres qui avaient été éludés dans l’opéra de Georges Bizet. La beauté envoûtante de Carmen pour laquelle les hommes tombent à ses pieds est aussi sa malédiction : Benjamin Lacombe a su très bien traduire cela en l’assimilant à une créature vénéneuse, mi-femme mi-araignée, jouant avec les vernis sélectifs noir sur noir pour sublimer l’onirisme ténébreux émanant de ses dessins. Par des tons contrastés, les illustrations à la fois capiteuses et tourmentées de Lacombe restituent parfaitement la folie traversant l’histoire, et celle d’un pays – l’Andalousie – où les sentiments semblent exacerbés par un soleil brûlant, consumant aussi bien les terres que les âmes…

Illustrateur prolixe et reconnu dans les galeries du monde entier, Benjamin Lacombe ajoute avec cet ouvrage – qui, il convient de le souligner, n’est pas une bande dessinée mais un livre illustré – une nouvelle pépite à une œuvre déjà importante pour un artiste de cet âge (35 ans), qui affectionne en particulier la littérature classique et les contes pour enfants.

Carmen
Récit : Prosper Mérimée
Illustrations : Benjamin Lacombe
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
176 pages – 32,50 €
Parution : 13 décembre 2017

Extrait p.109 – ultime confrontation entre Don José et Carmen :

« Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur, tout ! je lui offris tout, pourvu qu’elle voulût m’aimer encore !

Elle me dit : — T’aimer encore, c’est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas. — La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J’aurais voulu qu’elle eût peur et me demandât grâce, mais, cette femme était un démon. »

 

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Suicide dans un monde « idyllique »

Les derniers jours de Stefan Zweig (Sorel/Seksik)

Les derniers jours de Stefan Zweig © 2012 Guillaume Sorel & Laurent Seksik (Casterman)

Après avoir fui le nazisme, Stefan Zweig et son épouse Lotte croient fouler au Brésil une terre d’accueil, loin du chaos qui embrase l’Europe. Mais la menace rôde jusqu’au fin fond de l’exil. Comme l’écrivain humaniste, rescapé du « monde d’hier », échapperait-il à ses démons ?

Les derniers jours de Stefan Zweig (Sorel/Seksik)Il est toujours délicat de juger une bédé inspirée d’un roman qu’on n’a pas lu. Mais si l’on s’en tient ici à l’aspect visuel, c’est tout bonnement époustouflant. Le trait dentelé de Sorel s’allie parfaitement à ses aquarelles sublimes que l’on admire tels des petits tableaux, avec des effets de lumière sidérants. Et ce quel qu’en soit l’échelle. Si les paysages brésiliens sont grandioses, on est tout autant ému par les délicats reflets d’une coupe de champagne ou de l’eau dans une piscine. Les souvenirs du « monde d’hier », en l’occurrence l’Europe de la culture et des arts avant la barbarie nazie, sont évoqués avec sensibilité, dans une ambiance à la fois crépusculaire et flamboyante.

Je dois dire que je me suis tellement laissé emporter par la magnificence du travail de Guillaume Sorel que pour moi le scénario passe presque au second plan. Celui-ci est basé sur des faits réels : la retraite de l’écrivain au Brésil avec sa jeune épouse Lotte, quelques jours avant leur suicide en 1942. Bref, j’ai trouvé que Sorel rend ici un magnifique hommage à Stefan Zweig et qu’il a parfaitement compris l’état d’esprit dans lequel il pouvait se trouver à ce moment-là. C’est vrai, le récit est lent et contemplatif, et risquera de laisser en dehors ceux qui ne connaissent pas cet auteur dont les œuvres furent traversées par un humanisme inquiet et qui ressentit d’autant plus durement la folie destructrice qui s’était emparée de son pays et de l’Europe toute entière.

Car Zweig était un authentique amoureux des arts qui déprimait de voir le monde prêt à succomber au fascisme (et qui ne croyait pas à la victoire des Américains), mais il souffrait aussi d’entraîner vers un abîme inéluctable sa chère Lotte qui aspirait à la vie malgré son asthme sévère, lui qui disait ne plus pouvoir vivre avec sa « bile noire » que rien ne pouvait chasser.

Ce que l’on peut dire aussi de cette œuvre, c’est que les auteurs jouent beaucoup sur les contrastes. Tout d’abord celui entre deux mondes opposés, l’Europe en proie au chaos et le Brésil baigné d’une douceur de vivre réconfortante et hors du temps. Puis celui entre Stefan Zweig lui-même, en proie à un abattement inconsolable, lassé d’être devenu un exilé permanent considéré comme juif par les uns et ennemi allemand par les autres, et sa jeune épouse Lotte, portée par un fort désir de vivre et aspirant à l’insouciance, alors même que sa maladie lui rappelle que cela est impossible. Sorel parvient à rendre avec délicatesse tout l’amour et la tendresse qui unirent ces deux êtres jusqu’à la fin, et cela aussi est vraiment très émouvant. (nov. 2013)

Les Derniers Jours de Stefan Zweig
Scénario : Laurent Seksik
Dessin : Guillaume Sorel
Editeur : Casterman
88 pages – 16 €
Parution : 22 Février 2012

Extraits :

« Ne te préoccupe pas de l’humanité en train de se détruire, construis ton propre monde »

« Elle ne m’a pas quitté à travers toutes ces années, cette ombre, elle voilait de deuil chacune de mes pensées, de jour et de nuit. Peut-être que sa silhouette apparaît dans bien des pages écrites. Mais toute ombre, après tout, est fille de la lumière. Et seul qui a éprouvé la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence, a vraiment vécu. » (Le Monde d’hier, de Stefan Zweig)

« Plus douce est la ronde des heures quand les cheveux déjà grisonnent,
Le pressentiment des ténèbres n’effraie pas, il soulage !
Seul peut goûter la joie de contempler le monde celui qui ne désire plus rien,
Qui ne pleure plus ce qu’il a perdu
Et pour qui vieillir n’est que les prémices de son départ
Jamais la vue n’est étincelante et libre qu’à la lumière du couchant,
Jamais on n’aime plus sincèrement la vie qu’à l’ombre du renoncement. »
(Les remerciements du sexagénaire, poème de Stefan Zweig)

Les derniers jours de Stefan Zweig (Sorel/Seksik)

Les derniers jours de Stefan Zweig © 2012 Guillaume Sorel & Laurent Seksik (Casterman)

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Jérémie Moreau : « Par mon travail, j’essaie de faire le lien entre le manga et la BD franco-belge »

Au lendemain de cette interview, Jérémie Moreau recevait pour La Saga de Grimr le Fauve d’Or – prix du meilleur album de l’année 2017 – au Festival international de bande dessinée d’Angoulême !

A l’âge de huit ans, Jérémie Moreau est tombé dans la marmite de la bande dessinée, en particulier du manga. C’est d’ailleurs par le biais du concours de la BD scolaire d’Angoulême qu’il a fait ses premières armes… ⇒ Lire la suite et le script de l’interview

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Dériver loin des rives sécuritaires

Serum – Cyril Pedrosa & Nicolas Gaignard

Sérum © 2017 Cyril Pedrosa & Nicolas Gaignard (Delcourt)

Paris, dans un futur proche. Kader travaille dans le centre de maintenance d’un parc éolien. Reclus dans la zone de transit depuis les purges qui ont suivi l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement ultra-sécuritaire, il ne voit personne. Divorcé, il n’a pour seul contact son ex-épouse qui vient de temps en temps lui rendre visite avec sa fille. Depuis qu’on lui a injecté un sérum de vérité, sa vie est un enfer dont il ne semble pas y avoir d’issue, alors que ses faits et gestes sont surveillés en permanence par la police gouvernementale qui le soupçonne d’appartenir à une organisation terroriste.

Serum – Cyril Pedrosa & Nicolas GaignardUne fois n’est pas coutume, Cyril Pedrosa a posé ses pinceaux pour ne s’occuper que du scénario. Il nous propose ici un récit d’anticipation politique mis en images par Nicolas Gaignard, dont c’est le premier album. L’histoire débute de façon énigmatique, avec un dialogue entre deux êtres dont on ne sait rien, si ce n’est que l’un évoque un événement grave aux conséquences irrémédiables, en décalage total avec des plans fixes se succédant, laissant voir un Paris nocturne et désert, avec seulement quelques indices pour montrer que l’action se situe dans le futur. Peu à peu, le contexte se dessine, mais ce n’est qu’avec parcimonie que les auteurs nous livrent au fil des pages les pièces de ce puzzle narratif. On finira par saisir alors toute l’ignominie odieuse et tragique dont est frappé Kader, le héros de l’histoire, qui, telle une souris piégée dans un labyrinthe, est contraint de dire la vérité grâce à la « zanédrine » qu’on lui a injecté dans l’organisme.

La France qui est dépeinte ici est une extrapolation inquiétante de celle de 2018, où la surenchère médiatique semble avoir conduit les citoyens, craignant les attentats, à accepter la mise en place d’un régime autoritaire. Les attentats contre Charlie et le Bataclan sont passés par là, et ce one-shot est un avatar révélateur du climat actuel, où journalistes et politiciens jouent avec plus ou moins de cynisme la comédie du parler-vrai.

Le dessin de Nicolas Gaignard traduit parfaitement l’atmosphère anxiogène imprégnant le récit, qui rappelle beaucoup le 1984 de George Orwell. On pense également à Bladerunner, notamment pour certains des gadgets high-tech qui parfois semblent faire partie intégrante de l’organisme humain. Les décors nus et les couleurs froides font le reste, de même que l’inexpressivité des visages qui renforce l’absence d’humanité du contexte.

Sérum est un thriller d’anticipation lent, parcouru par de rares scènes d’action, qui s’envisage plus comme un outil de réflexion politique, très fin au demeurant, que comme un inoffensif objet adrénalitique. Ce one-shot est in fine assez fascinant et ne manque pas d’intérêt, tans s’en faut, mais il est néanmoins dommage que les tenants et les aboutissants n’apparaissent pas toujours clairement au terme de l’histoire, même si une seconde lecture permet d’éclaircir certains points.

Sérum
Scénario : Cyril Pedrosa
Dessin : Nicolas Gaignard
Editeur : Delcourt
160 pages – 18,95 €
Parution : 18 octobre 2017

Extrait p.47 – Kader, seul dans sa chambre, vient d’activer « Holoporn » pour faire apparaître l’image 3D de Deborah, une pin-up décharnée arborant un vague look de punk tatouée :

« Salut Déborah.
— Salut.
— Je suis bien content de te voir. La journée a été… bien merdique.
— Oui, ça a pas l’air d’aller fort.
— Pas trop.
— T’as vu, j’arrive bien à faire des phrases sans poser de questions maintenant.
— Oui.
— Fais pas cette tête-là, ça me dérange pas, tu sais… C’est plutôt reposant. Les clients sont beaucoup plus tordus d’habitude.
— Parfois, je voudrais vraiment que ça s’arrête, cette vie-là, tu sais. C’est tellement fatigant. Je ne sais pas comment je ferais sans toi.
— Kader…
— Il ne faut pas que tu me laisses tomber.
— Je suis là, tu vois bien.
— Oui… (Kader se frotte les tempes, l’air épuisé) Non, mais ça va aller, t’en fais pas. Ça va, je t’assure. Je me demande à quoi tu ressembles, en vrai. Tes tatouages, c’est Effect3D ?
— Non, c’est des vrais. Le logiciel qu’on a est un peu merdique, on peut juste retoucher les visages.
— C’est pas mal. On dirait un peu Audrey Hepburn… en moins sage.
— Audrey Hepburn…
— Oui…
— Je ne connais pas. C’est qui ?
— Une actrice de cinéma 2D… Attends je te montre, j’avais récupéré plein de fichiers de films de cette époque-là, je crois que je les ai encore. Tu vas voir, elle était super jolie. »

Serum – Cyril Pedrosa & Nicolas Gaignard

Sérum © 2017 Cyril Pedrosa & Nicolas Gaignard (Delcourt)

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Les fenêtres à la porte

La Menuiserie - Aurel

La Menuiserie – Chronique d’une fermeture annoncée © 2016 Aurel (Futuropolis)

L’auteur est revenu dans le village qui l’a vu grandir, où son père dirige la menuiserie familiale. Bientôt en retraite, son père aimerait qu’il reprenne l’entreprise, qui ne trouve pas de repreneur. Mais Aurel a choisi une autre voie en devenant dessinateur de presse. Ainsi, la question se pose de savoir comment gérer cette délicate phase de transition. Les ouvriers pourraient-ils reprendre eux-mêmes la PME au lieu de devoir chercher du travail ailleurs et de vendre les machines ?

« La menuiserie s’était transmise de père en fils depuis 4 générations. Mon père prendra sa retraite dans quatre ans. Je suis dessinateur de presse. Ma sœur, physicienne. Je serai le fils qui ne reprendra pas… ». Au début du livre, ce constat purement factuel de l’auteur sonne comme un aveu, peut-être difficile à énoncer mais au final totalement assumé.

En concevant La Menuiserie, Aurel est donc revenu à la source : le village où il a grandi. Adoptant un mode narratif qui rappelle beaucoup certaines productions d’Etienne Davodeau, l’ « enfant du pays parti à la ville » a interrogé ses proches, ainsi que les employés et collaborateurs de l’entreprise, actuels et anciens, et, après avoir consigné leurs propos, a décidé de les mettre en images.

A travers leurs mots, on perçoit la complexité des enjeux liés à la modernisation des produits (en l’occurrence les fenêtres comme cela est évoqué dans l’ouvrage) et à l’évolution des modes de vie. Mais ce sont d’autres thèmes plus vastes qui apparaissent également en filigrane : la mondialisation économique qui fait du tort aux petites fabriques locales, détentrices d’un savoir faire qui ne saurait faire le poids face à des pays où la main d’œuvre est si bon marché que l’on pourrait presque parler d’esclavage. C’est aussi de l’affrontement du monde nouveau et de l’ancien dont il est question, avec pour corollaire la désertification des campagnes au profit des villes. D’une certaine manière, ces gens s’efforçant de vivre au pays tout en y travaillant sont devenus des résistants à leur insu, nous obligeant à une prise de conscience sur nos choix de vie actuels, lesquels auront forcément un impact sur les générations futures.

Aurel a mené son projet avec humilité et sans esbroufe, de façon très humaine et à mille lieues de l’ironie pratiquée quand il aborde la politique en tant que dessinateur de presse. Si ce livre peut apparaître au départ comme une sorte d’excuse vis-à-vis de ses parents, grands-parents et ancêtres, de n’avoir pas repris l’entreprise familiale, il se transforme au fil des pages en un hommage plein de tendresse, ne serait-ce que par les recettes de sa grand-mère qui viennent régulièrement entrecouper les chapitres de l’ouvrage, où les très beaux lavis noir et blanc représentant son Ardèche natale.

La Menuiserie – Chronique d’une fermeture annoncée
Récit & dessin : Aurel
Editeur : Futuropolis
136 pages noir et blanc – 19,90 €
Parution : 10 mars 2016

Extrait – interview de Jean-Paul Manifacier, maire PS des Vans :

« Les filles et fils de familles vanséennes , ceux qui ont grandi ici, ont compris : Ils ne restent pas. A moins d’hériter d’un commerce. Ou alors il y a ceux qui n’ont pas de diplômes. Mais pour ce qui est de la disparition d’une entreprise comme celle de ton père, je ne constate pas ce problème-là. Les entreprises sont généralement reprises. bien sûr dans son cas il y a un manque criant de gens formés aux métiers techniques.

Jamais je n’ai eu dans mon bureau un menuisier ou un maçon venant me demander du travail. Des diplômés du commerce, de la comptabilité, ou de l’environnement, ça oui… et il n’y a pas du boulot pour tout le monde.

Les gens se détournent malheureusement du technique, c’est vrai. J’ai fait toute ma carrière d’enseignant dans le technique, je ne le sais que trop. Mais dans l’ensemble l’activité grossit. On est assez attractifs. Et puis on est dans une mutation de société qui va permettre de vivre dans les coins comme ici. On vient de voter l’installation de la fibre optique sur toute l’intercommunalité d’ici dix ans. »

La Menuiserie - Aurel

La Menuiserie – Chronique d’une fermeture annoncée © 2016 Aurel (Futuropolis)

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Angoulême 2018 : le palmarès !

∗ FAUVE D’OR – PRIX DU MEILLEUR ALBUM 

La Saga de Grimr, de Jérémie Moreau, éditions Delcourt :

Au XVIIIe siècle, dans une Islande exploitée par le Danemark et confrontée à la misère provoquée par une succession de catastrophes naturelles, un jeune orphelin, Grimr, doit prouver sa valeur. Dessinateur du Singe de Hartlepool et auteur de Max Winson, Jérémie Moreau a reçu le Prix Jeunes Talents  au Festival en 2012. Il signe avec La Saga de Grimr un conte épique, dans la lignée des grandes sagas islandaises.

Lire la chronique

∗ FAUVE D’ANGOULÊME – PRIX DU PUBLIC CULTURA 

Dans la Combi de Thomas Pesquet, de Marion Montaigne, éditions Dargaud :

Marion Montaigne s’est fait connaître il y a près de 10 ans à travers le blog Tu mourras moins bête… mais tu mourras quand même !, décliné en livres et adapté en série animée sur Arte. Avec le même humour ravageur et le plaisir d’expliquer, ce reportage retrace la trajectoire de Thomas Pesquet, le célèbre astronaute français envoyé récemment dans la Station spatiale internationale.

 

∗ FAUVE D’ANGOULÊME – PRIX SPÉCIAL DU JURY 

Les Amours Suspendues, de Marion Fayolle, éditions Magnani :

Délicat et sobre, le style de Marion Fayolle impressionne par la poésie de ses phrasés muets et l’éloquence surréaliste de ses métaphores mimées. Pour la première fois, l’auteure introduit des dialogues dans ses planches, comme pour mieux faire danser les corps et chanter les marionnettes de cette comédie musicale dans un tourbillon sentimental et amoureux.

 

∗ FAUVE D’ANGOULÊME – PRIX DE LA SÉRIE 

Happy Fucking Birthday – Megg, Mogg & Owl, Simon Hanselmann, éditions Misma :

Difficile d’imaginer personnages plus déjantés que ceux de Simon Hanselmann ! La structure classique des planches et le dessin d’une grande simplicité apparente ne dissimulent pas la dimension « trash » de cette série inspirée par une enfance difficile, qui permet à son auteur de dépasser des traumatismes personnels tout en provoquant le rire doux-amer du lecteur.

 

∗ FAUVE D’ANGOULÊME – PRIX RÉVÉLATION 

Beverly, de Nick Drnaso, éditions Presque Lune :

Élu meilleur livre de l’année 2017 par le Los Angeles Times, Beverly brosse le portrait lucide d’une Amérique d’aujourd’hui, celle de la classe moyenne blanche en proie au désenchantement et au vide existentiel. Avec son graphisme dépouillé et sa narration très maîtrisée, Nick Drnaso évoque Chris Ware ou Daniel Clowes.

 

∗ FAUVE D’ANGOULÊME – PRIX JEUNESSE 

La guerre de Catherine, de Julia Billet et Claire Fauvel, éditions Rue de Sèvres :

Un jour, Rachel Cohen est devenue Catherine Colin. C’était en 1941, quand les autorités françaises organisaient des rafles d’enfants juifs. Contrainte de fuir en zone libre pour sauver sa vie, elle décide de photographier ce qu’elle voit et ceux qu’elle croise pour témoigner et résister. Une histoire pleine d’espoir, adaptée du roman de Julia Billet.

 

∗ FAUVE D’ANGOULÊME – PRIX DU PATRIMOINE

Je suis Shingo tome 1, de Kazuo Umezu, éditions Le Lézard Noir :

Traduit pour la première fois en France, ce monument du manga est paru en 1982 au Japon, à l’aube de l’informatique. Je suis Shingo raconte l’histoire de deux enfants qui tombent amoureux en se liant d’amitié avec un robot d’usine qu’ils animent de leurs sentiments. Un plaidoyer humaniste face à la cruauté du monde des adultes.

 

 

∗ FAUVE POLAR SNCF

Jean Doux et le Mystère de la disquette molle, de Philippe Valette, éditions Delcourt

Salarié modèle et banal d’une société de broyeuses à papier, Jean Doux découvre, dans le faux plafond d’un débarras, une mallette contenant une disquette molle… Avec son humour parodique, son ton décalé et ses personnages délibérément ringards, cette enquête entraîne le lecteur au cœur du monde dérisoire et sans pitié de l’entreprise contemporaine.

 

∗ FAUVE D’ANGOULÊME – PRIX DE LA BANDE DESSINÉE ALTERNATIVE

Bien Monsieur. #8, collectif :

Bien, monsieur. est une revue de bande dessinée créée en 2015 par Elsa Abderhamani et Juliette Mancini. La revue a pour objet de raconter notre société sans révérence, que ce soit par la dénonciation d’un fait d’actualité ou d’une conduite politique, ou par la narration autobiographique.
Au sommaire de Bien Monsieur. #8 : féminisme (Jochen Gerner, Charlotte Melly, Lison Ferné), société (Lucas Ferrero, Pierre Mortel, Oriane Lassus), politique (Juliette Mancini, Elsa Abderhamani et Frédéric Mancini) et environnement (Timothée Gouraud).

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PALMARÈS DES PRIX DÉCOUVERTES
PRIX DES ÉCOLES :
Bulshido T.1, de Gobei & Thierry Gloris, éditions Dupuis
PRIX DES COLLÈGES :
Le Collège noir T.1, d’Ulysse Malassagne, éditions Grafiteen
PRIX DES LYCÉES :
Bâtard, de Max de Radiguès, éditions Casterman

CONCOURS DE LA BD SCOLAIRE
PRIX D’ANGOULÊME DE LA BD SCOLAIRE :
Muflon, de Pablo Raison
PRIX ESPOIR DE LA BD SCOLAIRE
La Boucle infernale, de Nathan Le Marec
PRIX DU SCÉNARIO DE LA BD SCOLAIRE
Xavier, de Sami Jemli
PRIX GRAPHISME DE LA BD SCOLAIRE
Georgio, de Chloé Bertschy

JEUNES TALENTS
PRIX JEUNES TALENTS :
Premier Lauréat : Louisa Vahdat
Deuxième Lauréat : Lisa Herberer
Troisième Lauréat : Thibault Gallet
PRIX JEUNES TALENTS RÉGION :
Thomas Carretero

CHALLENGE DIGITAL
Premier Lauréat : Sophie Taboni et Nicolas Catherin avec Ici tout va bien
Deuxième Lauréat : Chien-Fan-Liu avec Plongée
Troisième Lauréat : Philippe Rolland avec ElectrozzLa Souris électrique

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