Quand Prométhée fait monter le Mercure…

Le Privilège des dieux © 2020 Geoffroy Monde (Les Requins Marteaux/BD Cul)

Un manga porno sur deux divinités prométhéennes faisant don de leurs attributs virils à la Terre entière, il fallait y penser. Seul Geoffroy Monde et son esprit baroque pouvaient accoucher d’un tel OVNI, qui nous donne le feu sacré…

Les dieux de l’Olympe sont en colère ! Prométhée a dérobé le feu sacré de la connaissance pour en faire don aux humains. Pour ce faire, le titan, très consciencieux, leur est passé sur le corps un par un, en usant frénétiquement de sa « sainte verge » ! Mais les dieux, craignant de perdre leurs pouvoirs, ne l’entendent pas de cette oreille et décideront de l’enchaîner pour le punir. Mercure, chargé de récupérer le feu, devra également avoir un rapport sexuel avec chaque bénéficiaire, ce qui prendra beaucoup plus de temps… Mais Mercure, qui n’a pas froid aux yeux, va écouter son cœur, mais surtout son membre magnifique…

Geoffroy Monde serait-il un génie (encore trop) méconnu ? Il fallait tout de même une certaine audace pour s’attaquer au mythe de Prométhée, et Monde n’en manque pas ! Son génie, peut-être, viendrait du fait qu’il a réussi à se l’approprier totalement, en le passant à la moulinette de son brillant cerveau malade, et ce, pour notre plus grand bonheur. Geoffroy Monde appartient assurément à cette catégorie d’auteurs qui ne fait rien de ce qu’on attend de lui, et c’est en toute logique qu’il a accepté de travailler avec ces brindezingues de Requins marteaux. En outre, quand il s’est agi d’étoffer leur collection « BD Cul » au format poche, pratique à tenir d’une seule main (mais pas que), notre joyeux créatif à l’imagination débridée ne s’est pas fait prier, il a même invoqué les dieux de l’Olympe !

Le Privilège des dieux commence avec Prométhée, un titan — l’auteur semble avoir décidément une passion pour les géants, qui tiennent déjà une place centrale dans « Poussière ». Et comme dans la série, ces géants ne veulent que du bien aux humains. Selon le mythe, Prométhée déroba le feu sacré de l’Olympe pour en faire don aux humains et le paya chèrement par la suite, sauf qu’ici, Prométhée fait don de sa personne au sens propre du terme, et le feu en question n’est rien d’autre que sa précieuse semence. Ce qui donnera lieu, on peut s’en douter, à quelques scènes pittoresques, d’autant que le titan n’attend pas le consentement de ses victimes, mais s’il y bien des actes de viol, le traitement humoristique permet d’éluder toute idée de violence ou de souffrance. Un exercice délicat que l’auteur gère parfaitement. Ainsi, le supplice de Prométhée sera beaucoup moins pénible — Geoffroy Monde ne fait pas dans le gore et on lui en sait gré — mais ce personnage va dès lors vite être éclipsé au profit de Mercure, qui se verra confier par les dieux la mission de récupérer ce « cadeau » accordé à toute l’humanité par Prométhée. Le même processus mais à l’envers. Curieusement, Mercure est un dieu romain et on se demande un peu ce qu’il fout sur l’Olympe, mais l’auteur n’est pas à un anachronisme près, d’autant qu’on l’a bien compris, tout est permis ici, on est clairement dans le décalage et l’absurde ! D’ailleurs, il ne faudra pas chercher à tout comprendre. Si l’on y voit pas mal de références, certaines ne feront sens que pour l’auteur, si tant est qu’il y en ait un.

Le Privilège des dieux © 2020 Geoffroy Monde (Les Requins Marteaux/BD Cul)

Le feu sacré de la connaissance est donc ramené ici à une allégorie altruiste de la liqueur séminale masculine, un « feu de la connaissance » qui vous remue et vous chauffe les entrailles en règle et fournira à notre beau gosse bien musclé et bien membré qu’est Mercure — contrairement à Prométhée dont paradoxalement on ne distingue qu’une chaste protubérance — le prétexte idéal pour conquérir les foules et tirer sa crampe partout où il passe… et avec le ou la premier(e) venu(e), jeune, vieux, beau, moche, chauve ou chevelu… Loin du mythe, Mercure est passé du statut de dieu du commerce et de messager ailé à celui de queutard insatiable et expert dans l’art du plaisir. Ses « superpouvoirs » lui permettront de forniquer avec l’humanité entière – pour cela, il vaut mieux être bissexuel — pendant 1.000 ans, de l’Antiquité à nos jours (sic)…. Meilleur WTF du récit, il connaîtra même le grand amour avec Elliott Ness…

Menée tambour battant, cette épopée drolatique ne cesse tout au long du récit de prendre le lecteur par surprise (un peu à la façon de Mercure, qui déboule sans crier gare avec son énorme chibre pointé vers le ciel). Le lecteur est bringuebalé dans un tourbillon de rebondissements à travers les époques et dans mille lieux différents, sur un rythme démentiel accentué par moult ellipses chronologiques. C’est très souvent saisissant, parfois drôle, mais toujours jubilatoire. Cet OVNI éditorial, qui équivaut à une prise de champignons hallucinogènes, a le mérite de transcender les codes du manga en y intégrant façon puzzle cet humour au 38e degré si européen, et c’est sans doute là que réside une grande partie du génie de Geoffroy Monde. Un petit must de pop-culture qui, comme toujours chez cet auteur décidément intéressant, reste très graphique, à la fois dans le dessin et la mise en page, où le sexe, tout en étant outrancier, reste « présentable », où les attributs sexuels apparaissent tels des friandises alléchantes.

Le Privilège des dieux, objet insignifiant au premier abord par son format poche, se révèle un périple original tout à fait extravagant. On ne sait si Geoffroy Monde a voulu produire là un manifeste hédoniste ou un simple objet de divertissement, mais nom de DIEU une chose est sûre, nous avons là un vrai PRIVILÈGE de lecteur ! Un lecteur qui pourra se délecter de ce « feu sacré », toutes sexualités confondues bien sûr !

Le Privilège des dieux
Scénario & dessin : Geoffroy Monde
Editeur : Les Requins Marteaux
Collection : BD Cul
200 pages – 14 €
Parution : 6 novembre 2020
Contenu explicite

Extrait — 632e année : Mercure (alias Martin) est allongé dans sa cellule de prison, quant un co-détenu l’interpelle :

Le co-détenu — Hé psst, Martin ! On se barre d’ici dans une heure !
Martin — Ah, vous avez terminé votre tunnel ?
Le co-détenu — Oui, tu veux venir avec nous ? On pourrait avoir besoin d’un grand gaillard comme toi si ça tourne mal…
Martin — (se parlant à lui-même) J’ai récupéré la flamme de tout le monde dans ce pénitencier… Il est temps que je change d’horizon. (à voix haute) J’en suis !
Le co-détenu — Ok fais ton sac et rejoins-nous dans la buanderie !
Martin — (se parlant à lui-même) Mon sac… Il sera bien léger ! Le vrai bagage, je l’ai en moi… Tous les souvenirs de ces deux ans de prison ! Balafre et les frissons qui me parcouraient quand ses lèvres trempaient mon cou. Gunsmith Franck et son regard qui me rendait si léger… Dani et ses caresses matinales… La visite nocturne de Nails… Cette douche interminable avec Murder Luke… Non décidément, je n’ai rien besoin d’emporter d’autre…

Le Privilège des dieux © 2020 Geoffroy Monde (Les Requins Marteaux/BD Cul)

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Histoires de culte

Odeur de mâles © 1992 Alain Frétet (Cap 52)

Odeur de mâles, c’est d’abord une couverture ultra-provocante : Satan enlaçant Jésus dans un préliminaire torride, annonçant une merveilleuse abomination. Des effluves prometteurs qui pourtant ne remplissent pas tout à fait leurs promesses à la lecture de ces cinq nouvelles gay-porn.

Cette (vieille) bande dessinée, que l’on ne trouve plus qu’en occasion et qui semble faire référence dans le genre homo-érotique, nous donne à observer des actes homosexuels (souvent crades) dépeints paradoxalement avec une belle sensualité artistique. Cinq nouvelles à la tonalité littéraire, où le trash des situations est adouci par les clairs-obscurs, jamais représentées en plein jour, toujours dans des endroits cachés (usine désaffectée, chiottes de commissariat, bouges de truands…). L’ouvrage ne serait-il pas juste un fantasme d’homo pas encore sorti du placard voire d’hétérosexuel par l’odeur (de mâle) secrètement alléché ?

Odeur de mâles est-il réellement à la hauteur de sa couverture extrêmement provocante ? Moi-même, peut-être victime des derniers relents d’une éducation marquée par un catéchisme assez moralisateur, du moins le pensais-je, j’avais hésité bien longtemps avant de me procurer récemment, un peu par hasard, l’objet du délit que ma mémoire avait mis au placard. J’avais bien eu l’occasion de le feuilleter auparavant, peut-être chez un bouquiniste ou dans une librairie gay, peu importe, mais je n’avais jamais franchi (osé franchir ?) le cap de l’achat. Pourtant, l’explication ne pouvait se résumer à ma seule culpabilité ou la peur de rôtir en enfer. Après l’avoir enfin lu, je crois pouvoir en donner quelques raisons…

Parce que oui, il faut bien le dire, cette couverture est un sommet de provocation en nos « terres chrétiennes » doublement millénaires, un défonçage de tabou plus puissant et plus brûlant qu’un bûcher de l’Inquisition. Ce n’est pas tant lié au fait que deux hommes à oilpé y soient représentés, non… L’un d’eux, bellâtre brun et barbu, ressemble à s’y méprendre au Jésus de la Bible. Fixant l’horizon d’un regard pur et déterminé, il se voit enlacé tendrement par un autre barbu au visage ténébreux, d’apparence diabolique, bien plus hirsute et doté de cornes et d’oreilles pointues ! Le péché ultime pour les uns, un monument d’homoérotisme pour les autres !

Odeur de mâles © 1992 Alain Frétet (Cap 52)

Venons-en au contenu. Si l’on fait abstraction du format maigrelet (46 pages) et l’odeur de vieux grenier (il semblerait qu’Odeur de mâles n’ait jamais été réédité et que l’éditeur n’existe plus), la première impression est tout de même celle d’un objet vieillot, avec une mise en page pas très équilibrée et un lettrage anarchique, un brin daté (en particulier dans la première partie). Si le dessin, réaliste, comporte des qualités indéniables — ici, le fusain est très approprié pour représenter un érotisme à la fois raffiné et torride, cerné par des ambiances en clair-obscur — le découpage reste assez statique, et on est presque davantage dans l’illustration que dans la bande dessinée. On peut regretter le style parfois inégal d’une histoire à l’autre. Pour le reste, malgré la tournure littéraire des textes, on reste un peu sur sa faim à la lecture de ces nouvelles trop courtes qui laissent un goût d’inachevé, et dont aucune ne raconte la « love story » entre Jésus et Satan promise par la couverture…

Quand on tente de se renseigner sur l’auteur, Alain Fretet, on se rend compte qu’il s’est par la suite davantage cantonné à l’illustration (et on le comprend), en s’orientant parallèlement vers le graphisme et la photographie. Il ne se revendique pas du tout comme appartenant à la communauté LGBT, et se définit plutôt comme un « freaks » amoureux des Harleys, et à voir son look d’ « ange de l’enfer », on se dit que ça ne s’invente pas !… Alain Fretet n’est peut-être pas gay — et au fond, on s’en fout —, mais bien plutôt un être avide de nouvelles expériences et de découvertes. Il faut d’ailleurs noter qu’il a réalisé d’autres BDs « pour adultes » (quelque peu tombées dans l’oubli) décrivant des relations hétérosexuelles. Odeur de mâles, sous ses dehors esthétisants privilégiant les intérieurs obscurs, pourrait s’avérer le stimulant homo-érotique le plus approprié pour les hétérosexuels (mâles bien sûr) n’osant s’avouer attirés par la chose… Mais s’il est strictement question de lire des bouquins avec une seule main, les homos, eux, les vrais ( !), préfèreront indubitablement le décomplexé Tom of Finland ou l’hyper-trash The Hun.

Odeur de mâles
Scénario & dessin : Alain Frétet
Editeur : CAP 52
46 pages – 8 €
Parution : décembre 1992
Contenu explicite

Extrait p.5 :

« Je me colle à la paroi humide et odorante. Mélange de sueur et de jouissance volée. Et je la mets dans l’inconnu, mon arme prête à frapper. Tel un « Alien », ma queue observe l’intrus qui lui, d’un souffle retenu, s’approche… explorateur… Sa main prend la chose et la dirige à sa bouche… chaude comme l’enfer.

Sa poigne teste ma force, ma virilité… Je me sens le chasseur chassé. Les rôles s’inversent. « Suce, suce !!! ». Je me force à bander… « Mords pas, merde !!! ». Derrière moi, un mec me mord les fesses. J’ai un putain de frisson. Il me palpe, soupèse comme une marchandise que l’on choisit au marché. Alors il me retourne et goûte à son tour les fruits de ma passion. Il paraît très fort. Je me laisse faire. J’ai très envie… et plus que ça ! »

Odeur de mâles © 1992 Alain Frétet (Cap 52)

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Le retour des soucoupes volantes

L’Invasion silencieuse, tome 1 © 2020 Michael Cherkas & Larry Hancock

Entre conspirationnisme et science-fiction, ce thriller paranoïaque, qui évoque plus La Quatrième Dimension ou Les Envahisseurs que E.T. l’extraterrestre, réussit à nous intriguer. Avec style et sobriété.

1950. Nous sommes en pleine guerre froide. Matt Sinkage, reporter, va être confronté à une apparente invasion extra-terrestre impliquant le gouvernement américain, jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir. Espions communistes y cotaient des agents corrompus du FBI, des MacCarthistes frappadingues et des Stalinistes sournois, et bien entendu… des soucoupes volantes !

En ces temps propices à la paranoïa et au complotisme, cet ouvrage, traduit d’un classique de la BD canadienne, arriverait presque à point nommé. Tandis que l’on reproche souvent aux réseaux sociaux de favoriser ce poison antidémocratique, qui semble plus que jamais trouver un écho depuis le début de la crise sanitaire et avec l’élection présidentielle américaine, on aurait presque oublié que le contexte des années 50 — qui marquèrent le début de la Guerre froide — constituait un terreau remarquable pour son épanouissement.

Bien sûr, ce thriller mâtiné de SF reste du pur divertissement et ne prétend rien dénoncer, mais restitue assez bien l’atmosphère de l’époque outre-Atlantique, où la Chasse aux sorcières battait son plein contre tout ce qui de près ou de loin était susceptible de remettre en cause le rêve américain. De plus, Larry Hancock, le scénariste, joue aussi avec la terreur que suscitait la possibilité d’une invasion extra-terrestre dans ces années-là. Tout au long du récit, des soucoupes volantes apparaissent ça et là, discrètement dans le coin d’une case, sans que l’on soit sûr de leur réalité dans l’histoire. Il faut dire que le héros, Matt Sinkage, journaliste de profession, est persuadé d’avoir observé des OVNIS. Sa volonté de relater tout phénomène sur le sujet à travers les colonnes de son journal va déclencher de puissantes forces contraires, révélant un complot ourdi par une obscure organisation en lien avec des agents corrompus du FBI.

Pour le décrédibiliser et le réduire au silence, on utilisera le prétexte fallacieux d’alliance avec l’ennemi soviétique, le coupant progressivement de ses proches et le conduisant à fuir. Dans cette vaste machination à l’œuvre qui verra les cadavres s’accumuler, plus moyen de faire confiance à qui que ce soit : il suffit d’un claquement de doigt pour que l’ami devienne soudain l’ennemi et vice-versa. Un cocktail diabolique où la raison ne peut que vaciller…

Si le scénario reste assez classique, sa construction est bien élaborée. Les dialogues étant assez denses, le lecteur devra faire preuve d’une certaine concentration, d’autant que le trait — une ligne claire à la fois moderne et vintage — de Michael Cherkas ne facilite pas la tâche. Non pas qu’il soit désagréable, loin de là, rappelant beaucoup le travail de Serge Clerc en beaucoup plus stylisé. Cherkas recourt délibérément à des proportions outrancières, où les visages semblent étonnamment minuscules par rapport aux corps surdimensionnés, gênant parfois l’identification (pour cela, on sait gré aux auteurs d’avoir fait une description brève des principaux protagonistes en tête d’ouvrage). Cela peut dérouter au départ mais on finit par s’y habituer voire, pourquoi pas, trouver cela très original…

Au final, le premier tome de cette tétralogie est loin de nous avoir révélé tous ses mystères, et on ne serait pas opposé la perspective d’en connaître la suite. Il ne faut pas s’attendre à des effets grandiloquents, mais l’atmosphère reste assurément étouffante. Peu connus du public européen, ces deux auteurs canadiens ont produit là un comics qui ne va pas révolutionner le genre, certes, mais reste d’une qualité plus que décente. À suivre…

L’Invasion silencieuse, tome 1
(série prévue en 4 tomes)
Scénario : Larry Hancock
Dessin : Michael Cherkas
Editeur : Delcourt
144 pages – 13,50 €
Parution : 26 août 2020

Extrait p.75 :

Juin 1952… [Matt Sinkage s’interroge avec fébrilité]

« Je ne peux… je ne peux me laisser prendre ! Ils ont tué Gloria Amber, et maintenant c’est moi qu’ils veulent abattre ! C’est Kalashnikov qui a dû les appeler… pour la trouver… et la tuer ! Depuis qu’il a emménagé dans l’appartement voisin, je ne lui ai jamais fait confiance… Je pensais que c’était un espion communiste… J’avais tort… Il l’a tuée… Aussi sûrement que s’il l’avait fait de ses mains ! Je la connaissais à peine… mais elle m’attirait plus que jamais aucune autre femme… pas même ma fiancée, Peggy Black… Mais Gloria ne m’a donné en retour que des mensonges… des demi-vérités… et la trahison… Elle a dit que ses poursuivants étaient des espions… Elle a menti. C’étaient des agents du FBI. Elle a dit que ses amis étaient mes amis… C’était faux… Etaient-ils extra-terrestres ? Je ne sais pas… Je l’ai aidée à s’enfuir… On est partis…à Stubbinsville, où les soucoupes sont arrivées et… l’ont tué ! Je me suis retrouvé seul… face aux soucoupes… et à Kalashnikov… et à mon nouvel ennemi… Phil Housley. Il veut savoir ce que je ne sais pas… ce que je devrais savoir… Il prétend être du FBI… Mais qu’est-il d’autre ? »

L’Invasion silencieuse, tome 1 © 2020 Michael Cherkas & Larry Hancock

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Angoulême 2021 : la BD plus forte que le (la ?) covid

© Chloé Wary et Willy Ohm

C’est décidé, le FIBD 2021 aura bien lieu mais « en diptyque », pour cause de covid-19. On ne peut que s’en réjouir, l’annonce fournissant au moins une perspective à tous les amoureux du festival…

Le virus — tel un Gargamel invisible et sournois se délectant du spectacle des pauvres petits schtroumpfs fragiles et apeurés que nous sommes, confinés dans nos champignons — n’aura donc pas la peau du célèbre festival, du moins on l’espère, tant il nous a habitué à vivre depuis plusieurs mois dans une brume d’incertitude qui aura fait de 2020 l’année la plus longue (et surtout la plus chiante) depuis le début du XXIe siècle et même depuis cinquante ans au moins…

Que l’on soit favorable ou non à la vaccination, nul ne pourra nier espérer l’avènement rapide du vaccin miracle, même si on se doute bien qu’un confinement (au moins partiel) sera toujours d’actualité fin janvier 2021, période habituelle du Festival international de BD dans la cité angoumoisine.

Si la remise des Fauves est maintenue pour les 29 et 30 janvier (bien évidemment en distanciel — j’aime tellement ce néologisme…), les organisateurs ont misé sur une liberté retrouvée au début de l’été, c’est pourquoi la version « accueil du public » a été fixée du 24 au 27 juin. Voyons le bon côté des choses : à cette période la météo est plutôt favorable aux tenues légères. Angoulême en tongs et sans doudoune, pour une fois ça peut le faire…

A noter que l’exposition du Grand Prix 2020, Emmanuel Guibert, se tiendra au musée d’Angoulême sur une durée exceptionnelle de fin janvier à fin juin, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Concernant les autres expositions, rien n’a encore été annoncé pour l’instant.

Si l’on épluche la sélection officielle (et la sélection Découvertes), on pourra constater ci-dessous que La Case de l’Oncle Will a pu évoquer quelques-uns des ouvrages listés au cours de l’année :

Aldobrando
Anaïs Nin, sur la mer des mensonges
Kent State
Paul à la maison
Le Serment des lampions
La Dernière Rose de l’été
L’Affaire des hommes disparus
Le Château des animaux, tome 1
Béatrice

L’événement attendu dans la première phase du festival (en partenariat avec Cultura), c’est le Fauve des lycéens qui sera décerné pour la première fois (sur le modèle du Goncourt des lycéens)

Le reste de la sélection officielle est à retrouver sur le site officiel du Festival d’ Angoulême.

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À la tour prends garde !

Après le monde © Timothée Leman (Sarbacane)

Une très belle découverte graphique que ce jeune auteur, qui sort ici sa première BD en forme de conte SF. Si celle-ci s’adresse d’abord aux ados, sa poésie sombre et lumineuse ne pourra que plaire au plus grand nombre.

À travers le monde entier, de mystérieuses tours blanches apparaissent subitement, entraînant à chaque fois la volatilisation de centaines de personnes. S’agirait-il d’une invasion extra-terrestre ? Serait-ce le signe de la fin des temps, comme certains le prétendent ? Ainsi, la petite Selen va se réveiller dans une ville quasiment désertée de ses habitants, si ce n’est quelques rares humains qui semblent « bloqués » dans leur monde intérieur. Un garçon de son âge, Héli, va errer des jours durant dans un décor post-apocalyptique, avant de tomber sur Selen, réfugiée dans la chambre d’un hôtel vide…

Après le monde est une BD jeunesse de science-fiction qui résonne étrangement avec l’actualité. S’il n’est pas question de virus, les rues désertes dans lesquelles évoluent les deux jeunes héros Héli et Selen évoquent immanquablement le premier confinement — du moins pour tout ceux qui étaient en France de mars à mai 2020 —, qui donnait à nos villes des allures quasi-tchernobylesques.

Timothée Leman, jeune auteur qui signe ici sa première bande dessinée après avoir illustré en 2017 un roman jeunesse de Marie-Catherine Daniel, Les Aériens, également chez Sarbacane, révèle ici un talent graphique remarquable et un certain sens de la narration. Si la technique du fusain est plus répandue dans le domaine de l’illustration, cela ne l’a pas dissuadé d’y recourir, et on peut dire que le résultat est bluffant. Chaque case est un régal, sans parler des fabuleuses pleines pages… Cela confère aux décors, représentés de façon réaliste, une patine évoquant le monde de l’enfance et permet d’adoucir l’aspect anxiogène du sujet. L’univers très personnel développé par Timothée Leman n’est pas sans rappeler celui du maître Miyazaki, notamment dans cette approche du merveilleux qui laisse une large place au mystère et aux terreurs enfantines, et reste par ailleurs en phase avec les problématiques écologiques actuelles.

Avec ce récit narrant l’errance de deux enfants qui devront apprendre à survivre par eux-mêmes en affrontant l’inconnu dans un contexte post-apocalyptique, alors que les rares personnes qu’ils rencontrent n’apparaissent que comme des fantômes, on est typiquement dans le registre de la quête initiatique. C’est plutôt bien mené et assez captivant, même si on regrette la fin un peu abrupte qui ne fait que renforcer le côté sibyllin du propos. Reste que l’éditeur Sarbacane, qui ne prend pas le jeune public pour des imbéciles, ne s’y est pas trompé en publiant cette première œuvre, qui pourra même toucher au-delà de sa cible de départ un lectorat plus mature. C’est donc avec attention que l’on suivra le parcours futur de Timothée Leman.

Après le monde
Scénario & dessin : Timothée Leman
Editeur : Sarbacane
158 pages – 24 €
Parution : 19 août 2020

Extrait p.17 :

« Je ne sais même plus depuis combien de temps je suis seul ici. Des mois ?… Des années ?… Je ne sais plus. Cette maison qui était au début mon cocon est devenue ma prison. Cette prison qui tombe en ruines. Je ne supporte plus de ne discuter qu’avec mon reflet.

Je me rappelle l’apparition de la première tour. Quand les gens ont commencé à disparaître, ça semblait si irréel… Maintenant, il n’y a plus personne. Mais moi, je suis toujours là. Je ne sais pas pourquoi.

Ma décision est prise. J’ignore ce qui m’attend à l’extérieur… mais je pars vers la tour. La plus grande de toutes. Je suis prêt. Peut-être rencontrerai-je quelqu’un sur ma route. Et si un jour quelqu’un trouve cette lettre… sachez que vous n’êtes pas seul.

Héli. »

Après le monde © Timothée Leman (Sarbacane)

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Quand la sirène se fait reine

Anaïs Nin – Sur la mer des mensonges © 2020 Léonie Bischoff (Casterman)

Avec ce joli roman graphique « entre ciel et mer », Léonie Bischoff dresse le portrait d’Anaïs Nin, dont les écrits érotiques font écho à la version la plus moderne d’un féminisme libre, hors de tout diktat et à la sexualité assumée.

Cette femme d’exception, pionnière à son époque, était davantage connue pour ses journaux intimes et secrets, dans lesquels elle confessait, avec sincérité et une liberté de ton inégalée, ses sentiments sur l’amour et la sexualité. A la fois fidèle épouse et amante libertine, elle se lia d’amitié avec des écrivains de premier plan, notamment Henry Miller, une relation à laquelle ce biopic accorde une large place.

Dans cette première moitié d’un XXe siècle encore très patriarcal mais où la voix des féministes commençait à se faire entendre, Anaïs Nin, sans être pour autant militante, revendiquait pour sa part sa volonté d’écrire « comme une femme ». Jeune autrice suisse de bande dessinée, Léonie Bischoff a au moins ceci en commun avec l’écrivaine dans sa façon de dessiner, qui recèle une volupté et une douceur toute féminine, ne serait-ce que par le choix graphique de ne pas encrer son travail, élaboré entièrement aux crayons de couleur. L’un deux, multicolore, a été utilisé pour les contours, ce qui produit un résultat assez original. Oscillant entre un minimalisme sobre et une exubérance colorée, avec quelques beaux passages plein de poésie, le trait dégage une vraie sensualité lorsqu’il en vient à illustrer le plaisir féminin.

C’est ainsi que Léonie Bischoff va évoquer le parcours riche et romanesque de cette apatride qui « a grandi entre deux continents, trois langues, et peinait à trouver sa place dans une société qui reléguait les femmes aux seconds rôles ». Femme de dilemme, coincée entre son rôle d’épouse aimante et son désir d’émancipation, Anaïs Nin fut conduite à « inventer » sa vie à travers son journal intime, n’hésitant pas à l’enjoliver, la comparant à une œuvre d’art que sa propre « magie » lui permettait de sculpter. Celle qui trompait son mari Hugo tout en confessant qu’elle avait besoin d’aimer Henry (Miller) pour mieux l’aimer — car elle était profondément attachée à ce mari qu’elle définissait comme étant « parfait » — était une hédoniste bisexuelle dont le besoin de séduire était irrépressible. Très jolie femme, elle n’y voyait pas à mal, disait-elle, mais préférait le mensonge pour éviter de faire souffrir Hugo. Pour cette introvertie dont la quête d’absolu restait contenue, l’acte d’amour requérait l’union des esprits comme des corps.

Au final, cette vie, quand bien même elle n’est que rêvée, nous charme, mise en relief par un dessin élégant qui nous plonge dans une époque (les années folles) qui n’était en fait qu’une parenthèse enchantée entre les deux terribles guerres du XXe siècle qui plombèrent l’Europe. A travers la biographie de cette femme libre et transgressive, Léonie Bischoff nous livre un récit original et intemporel où le désir féminin est réhabilité, tout en évoquant des thèmes aussi sensibles que l’inceste et l’avortement avec la subtilité que permet son trait imagé.

Anaïs Nin – Sur la mer des mensonges
Scénario & dessin: Léonie Bischoff
Editeur : Casterman
192 pages – 23,50 €
Parution : 26 août 2020

Extrait p.80 :

« Je suis à nouveau hantée par l’intuition qu’il existe un érotisme auquel je n’ai pas accès. L’acte me laisse toujours insatisfaite, malgré l’amour et le désir que j’ai pour Hugo. Peut-être est-il trop sensible, trop féminin ? Ou trop pudique pour oser lui-même explorer sa sensualité ?

Je suis lasse de son manque d’expérience, mais je me révolte contre les pulsions bestiales que d’autres hommes m’ont témoignées, et j’aime son innocence… J’aime Hugo, cet homme parfait, et je veux lui être fidèle… Et pourtant…

Mes désirs sont trop puissants pour être ceux d’une bonne épouse. Si j’avais été un homme… Parfois, je rêve d’orgies, ou des baisers d’une femme. Je veux un embrasement complet des corps et des esprits. Le feu couve en moi, mais j’ai peur de le laisser affleurer. »

Anaïs Nin – Sur la mer des mensonges © 2020 Léonie Bischoff (Casterman)

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Les portes du pénitencier… et de la perception

Le Vagabond des étoiles, seconde partie © 2020 Riff Reb’s (Soleil)

Et si les maux du monde venaient de l’incapacité des hommes à se projeter dans leurs prochains ? C’est en substance ce que nous dit Jack London via cette adaptation BD de Riff Reb’s, dont paraît aujourd’hui la conclusion d’un superbe diptyque.

Emprisonné dans son cachot et soumis à la torture, Darrell Standing poursuit sa marche immobile vers un destin funeste qu’il sait inéluctable. Devenu insensible à la douleur, il a su se faire cadavre pour mieux s’extirper de son enveloppe charnelle, s’évadant vers ses vies antérieures et des voyages cosmiques… Darrell Standing est-il un surhomme ? Ce « don maudit » ne fera que provoquer le découragement de ses tortionnaires qui ne semblent avoir aucune prise sur lui, et se vengeront en précipitant sa condamnation à la potence…

Même si la sidération et l’émerveillement ressentis à la lecture du premier tome se sont émoussés ici, la suite de ce diptyque reste tout de même d’une très bonne tenue. Pas si simple d’adapter ce récit aux multiples enchâssements du mythique Jack London, et Riff Reb’s, armé de son talent et de son pinceau expressif, gère plutôt bien cette complexité, permettant à la narration de rester fluide. A l’intérieur du récit cadre, caractérisé par son unité de lieu (le pénitencier où végète Darrell Standing), se déploient plusieurs tranches de vie évoquées plus ou moins longuement, à des époques et sur des continents différents, des vies toujours marquées par la violence ou la solitude liée au bannissement. C’est ainsi que nous suivrons un convoi de colons vers un Far West hostile, un marin au destin shakespearien, un jeune viking devenu officier dans l’Empire romain, une naufragée chassée de son pays d’origine, et enfin un indien rejeté par sa tribu…

Chaque mini-histoire comporte un lien unissant chacun des personnages centraux à Darrell Standing, outre le fait que lui-même est la réincarnation de ces derniers. Standing, qui est le propre narrateur de son récit, connaît parfaitement ce lien, qui n’est autre que cette fameuse « colère rouge » qui l’habite. Une colère maudite venue du fond des âges qu’il n’a jamais, de réincarnation en réincarnation, réussi à dompter. Quant à en donner l’explication, il avoue son impuissance : « Est-ce par amour que nous avons défriché des forêts, construit des maisons, traversé des océans ? Est-ce par amour que nous avons inventé la poésie et commis des crimes de sang ? (…) Peut-être avez-vous une réponse à toutes ces questions, moi pas ». Standing n’est certain que d’une chose : le cycle de ses réincarnations ne cessera que lorsque ses destinées ne seront plus annihilées dans le sang et la violence…

Le Vagabond des étoiles, seconde partie © 2020 Riff Reb’s (Soleil)

Quand bien même nous n’aurions pas la réponse, il est toutefois possible de tirer quelques enseignements de ce Vagabond des étoiles, servi par le magnifique dessin de Riff Reb’s et les beaux textes de Jack London. Si l’histoire de cet homme aux multiples vies peut surprendre de la part d’un auteur qui se disait athée, il conviendra d’en chercher la finalité ailleurs. Sans doute n’est-elle qu’un simple prétexte destinée à susciter l’empathie dans un monde qui en a manqué cruellement depuis que l’humanité existe, et par extension, un plaidoyer contre la violence des uns sur les autres, mais surtout — et là il faut resituer le contexte, London ayant publié ce roman en 1915 après avoir séjourné dans les prisons américaines, d’où il ressortit, révolté par les conditions d’incarcération — la torture en prison (la camisole entre autres) et bien sûr la peine de mort (toujours d’actualité au pays de l’Oncle Sam…). Admettre sa propre multiplicité pour mieux accepter l’autre, modelé dans le même « argile », issu de la même poussière d’étoile, telle est peut-être le message humaniste qui émerge de ce récit aussi âpre et tragique que vivifiant, et pas optimiste pour autant car laissant chacun à sa réflexion.

Le Vagabond des étoiles, seconde partie
D’après le roman de Jack London
Scénario & dessin : Riff Reb’s
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
104 pages – 17,95 €
Parution : 21 octobre 2020

Lire la chronique du tome 1

Extrait p.91 — Darrell Standing rédigeant son journal, quelques heures avant son châtiment :

« Le temps qui me sépare de la corde m’est désormais compté, de toutes mes incarnations passées, je ne vous en aurai fait goûter que quelques extraits… Car j’ai cueilli des baies sur l’épine dorsale éventée du monde, j’ai arraché, pour les manger, des racines aux sols gras des marécages et j’ai partagé la table des rois. J’ai fêté la chasse, j’ai fêté les moissons, j’ai gravé l’image du mammouth sur ses propres défenses, j’ai sculpté des éphèbes et peint toutes les femmes. Et toujours je suis mort, de froid, de chaud, de faim, de tout, laissant les os de mes carcasses éphémères dans le fond des mers, dans les moraines des glaciers et dans les cimetières de tous les cultes.

Mais mes vies sont les vôtres aussi, chaque être humain évoluant actuellement sur la planète porte en lui l’incorruptible histoire de la vie depuis son origine. Cette histoire est inscrite dans nos tissus et dans nos os, dans nos fonctions et nos organes, au plus profond de nos cellules. Et nous la transmettons par la reproduction, ainsi subsistera-t-elle jusqu’à la fin des temps impartis à notre espère sur la Terre.

Nous avons tous été blancs, noirs ou de toutes les couleurs que vous voudrez. Nous avons tous été hommes ou femmes, et nous sommes tous nés quelque part ou ailleurs. Qu’importe, nous n’avons rien choisi de tout cela, il n’y a donc aucune raison d’en être fiers ou d’en avoir honte.

Malgré toutes ces vies croisées, toutes ces connaissances accumulées, des questions resteront sans réponses.

Pourquoi les chiens, les oiseaux et les vaches ne construisent-ils pas de temples, de mosquées ou de cathédrales ? Nous qui partageons avec eux toutes les contraintes de l’animalité, intelligence et sensibilité comprises, pourquoi seule l’humanité est-elle affligée de l’indicible douleur de la superstition ?

Aussi, jamais je ne saurai pourquoi, quand j’ai été homme, j’ai cherché la femme, quand j’ai été femme, j’ai cherché l’homme et parfois aussi espéré le compagnon du même sexe… et tout ceci comme un fou !

Est-ce par amour que nous avons défriché des forêts, construit des maisons, traversé des océans ? Est-ce par amour que nous avons inventé la poésie et commis des crimes de sang ? Qu’imaginez-vous qu’il y ait eu entre moi et le professeur Haskell pour que je l’assassine dans un laboratoire de l’université de Berkeley ? L’amour, oui, il y avait l’amour pour une femme. Peut-être avez-vous une réponse à toutes ces questions, moi pas. »

Le Vagabond des étoiles, seconde partie © 2020 Riff Reb’s (Soleil)

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Lynchage au village

Mangez-le si vous voulez © 2020 Dominique Gelli (Delcourt)

En narrant le martyr d’Alain de Monéys, battu à mort par une foule en furie, Gelli revient sur un monument des annales judiciaires françaises. L’adaptation en BD réussie d’un roman de Jean Teulé qui nous laisse horrifiés et sidérés !

Périgord, 1870. La guerre contre la Prusse a été déclarée, mais la victoire n’est pas si certaine. Les esprits sont chauffés à blanc dans la France de Napoléon III. Dans le village de Hautefaye, un élu local va en faire les frais bien malgré lui lors de la fête annuelle. Catalogué comme Prussien sur un simple malentendu, il va servir de bouc émissaire à une foule déchaînée, dans une opération de mise à mort interminable qui verra la cruauté humaine poussée à son comble.

L’adaptation en BD de ses romans réussit décidément bien à Jean Teulé. Et ce n’est certainement pas un hasard, celui-ci ayant œuvré au cours des années 80 dans le milieu du neuvième art. Visiblement, l’écriture a été plus probante et on n’est pas surpris, car Teulé possède un style doublé d’un talent de conteur, et l’homme sait choisir ses sujets.

C’est Dominique Gelli qui a eu l’idée d’adapter ce roman publié en 2009. Quasiment inconnu, cet auteur n’est pourtant pas un débutant. Il faut dire que sa bibliographie est assez peu étoffée, avec seulement trois albums dont le dernier, Hubert la cervelle, fut publié en 2001, ainsi qu’un Raoul Fulgurex concocté avec Didier Tronchet en 1989 et qui l’avait révélé avec un prix à Angoulême. Si l’on peut déplorer cette longue absence, on peut ici parler de retour gagnant, avec un changement de registre radical puisque Gelli délaisse l’humour décalé pour une noirceur confinant à l’horrifique.

Pour Alain de Monéys, la journée avait plutôt bien commencé dès lors qu’il avait ouvert ses volets pour découvrir le jardin de sa demeure inondé de soleil, dans une scène inaugurale qui ne laisse rien présager de l’horreur qui va suivre. La vie semblait pourtant sourire à cet homme humble bientôt trentenaire, issu de la bourgeoisie, élevé dans l’amour d’une mère et respecté de ses concitoyens pour son altruisme et son désir de s’investir en faveur de la collectivité. Certains lui prédisaient même une brillante carrière politique… Doté d’une constitution fragile, de Monéys ne voulait même pas profiter des avantages dus à son rang pour échapper à la conscription, alors que Napoléon III venait de déclarer la guerre à la Prusse. Ce patriote exemplaire, s’apprêtant à rejoindre les rangs de l’armée française, aurait-il pu deviner un seul instant qu’il finirait lynché par une foule rageuse qui avait vu en lui un prussien et ennemi de la nation ? Un incroyable coup du sort pour cet humaniste, qui eut la malchance d’être au mauvais endroit au mauvais moment et vit en quelques secondes son destin basculer de la béatitude la plus vivifiante vers un calvaire sanglant de deux heures…

Balloté tel un mannequin de paille par des villageois qui avaient trouvé en lui l’exutoire idéal à leur colère envers l’ennemi, martyrisé dans son âme et dans sa chair, ces deux heures d’agonie ne lui ont sans doute pas suffit à comprendre pourquoi le ciel lui tombait sur la tête avec une telle virulence, un tel acharnement. Pas davantage qu’au lecteur, qui ressort de ce récit sonné, halluciné, traumatisé, un récit véridique où la réalité dépasse largement la fiction, adapté avec grand talent par Gelli. Narrée dans un mode fictionnel, l’histoire bénéficie d’un découpage pertinent. Chaque début de chapitre présentant une carte des lieux de l’action permet de rappeler que tout cela est bien arrivé, ce qui ajoute encore à l’effroi. Il y a aussi ce titre intrigant, Mangez-le si vous voulez. Évoquant une comptine innocente, il ne fait que reprendre les mots — pour le moins prémonitoires ! — du maire de Hautefaye de l’époque, qui furent sa seule réponse lorsque des amis du pauvre de Monéys vinrent lui demander de l’aide… Quelle meilleure façon d’ « honorer » la mémoire d’un pleutre, du nom de Bernard Mathieu, qui craignait pour sa vaisselle ?…

Mangez-le si vous voulez © 2020 Dominique Gelli (Delcourt)

Gelli a su adopter la meilleure approche graphique pour mettre en images ce fait divers où l’horreur atteint des sommets. D’un semi-réalisme minimaliste, où la seule note de couleur au milieu du noir et blanc est le rouge écarlate du sang versé, le trait voit ses contours se dissoudre sous des traces charbonneuses, comme pour masquer l’innommable, bifurquant parfois vers la métaphore en référence aux légendes locales – où la victime est également assimilée au « léberou », sorte de bête du Gévaudan. Ce choix formel suggestif contribue à la puissance évocative du récit, donnant lieu à des scènes saisissantes, aux limites de l’abstraction, et permet au lecteur de ressentir l’horreur et la sidération de ces instants tout en lui évitant la position malaisée de voyeur. Du grand art, incontestablement.

Mangez-le si vous voulez évoque deux autres œuvres incontournables, Le Rapport de Brodeck (de Philippe Claudel, également adapté en BD par Manu Larcenet) et Le Singe de Hartlepool, dont le thème central, celui du bouc-émissaire, se doublait d’une dénonciation du nationalisme aveugle et de sa dangerosité. Les choses ont-elles vraiment changé depuis 1870, une époque pas si lointaine qu’on aurait pourtant pu croire révolue au XIXe siècle ? De façon troublante, ce fait divers résonne étrangement avec les événements récents survenus en France. Impossible en effet de ne pas penser à cette forme de barbarie que nos « nouvelles technologies » n’ont pas su faire disparaître, et ont même renforcée par le biais des fameux réseaux sociaux, contaminés par ce que l’on pourrait qualifier de « lynchage 2.0 » sur fond d’intégrisme religieux, dont les conséquences, loin d’être virtuelles, peuvent conduire un jeune fanatisé à décapiter un professeur d’histoire. Un album très noir, très dérangeant, qui nous met face à notre sauvagerie potentielle et s’impose comme un des indispensables de l’année 2020.

Mangez-le si vous voulez
D’après le roman de Jean Teulé
Scénario & dessin : Dominique Gelli
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
168 pages – 18,95 €
Parution : 2 septembre 2020

Δ Adaptation du roman « Mangez-le si vous voulez », de Jean Teulé (2009)

Extrait p.6 à 8 : Alain rejoint ses parents assis à l’ombre des arbres du jardin :

La mère — Tu l’aimes, hein, le village d’Hautefaye !
Alain — Oui, je l’aime… et ses habitants plus encore !
Le père — Vu l’heure, je pensais que tu avais oublié la fête annuelle.
Alain — Je n’ai jamais manqué une foire à Hautefaye. Je peux y voir tous mes amis.
La mère — Bel enfant, fort peu compliqué et de bonne foi !! Tu es né pour plaire, toujours tout sourires… dans le regard des cieux attendris.
Alain — Qu’il fait frais sous ses arbres !
La mère — Alors, Alain… Reste sous cet arbre… Mon Dieu, cette guerre contre la Prusse pour laquelle tu dois partir la semaine prochaine !… Toi que le conseil de révision a rejeté pour faiblesse de constitution, pourquoi veux-tu y aller ? Pour me faire mourir d’inquiétude ? Et puis, quand bien même, tu aurais pu, à Périgueux, pour 1.000 Francs, échanger ton mauvais numéro de conscrit « Chez Pons ». Alain, tu m’écoutes ?
Le père — Il te l’a déjà dit cent fois !! Ce tirage au sort où des miséreux ayant tiré le bon numéro le revendent à des garçons aisés qui en ont tiré un mauvais ne plaît guère à Alain.
Alain — Maman, moi, aimé dans la région de Nontron, la honte que j’aurais en croisant les parents de celui parti risquer sa vie à ma place ! Et puis mon handicap à la marche ne me gênera pas. J’irai comme cavalier.

Mangez-le si vous voulez © 2020 Dominique Gelli (Delcourt)

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Le retour du roi (enfin…)

Castelmaure © 2020 Alfred & Lewis Trondheim (Delcourt)

Avec Castelmaure, Alfred et Trondheim se proposent de nous faire partager un conte de fées dans la grande tradition, une initiative fort bienvenue dans cette période morose où le rêve ne cesse de refluer…

Au Royaume de Castelmaure, le château royal a été déserté il y a vingt ans, depuis le jour où le Roi Eric est parti inexplicablement sans laisser de traces. Aujourd’hui la petite île qu’il domine est cernée par de violentes tempêtes, rendant l’accostage impossible. Certains affirment y avoir vu des lumières, des fantômes… S’ajoute à cela cette étrange malédiction qui a vu des enfants naître le même jour et semble lier nombre de destins, dont celui d’une sorcière vivant au fond des bois…

Cet album réalisé par deux potes de longue date — Alfred et Lewis Trondheim — ayant eu l’occasion de collaborer sur la série des Donjons et qui lorgne du côté du conte de fées, ne risque pas de révolutionner le genre. Le projet s’avère davantage comme un exercice de style un peu récréatif que guidé par une véritable ambition narrative. On y retrouve quelques codes très classiques : un roi maudit, frappé d’une malédiction qui l’a poussé à quitter son château pour devenir ermite. Poussé par les événements (les retrouvailles avec ses enfants) et les conseils d’une sorcière recluse en pleine forêt, celui-ci finira par affronter l’usurpateur qui a endossé sa couronne. L’histoire comporte quelques passages horrifiques, sans quoi ce ne serait pas tout à fait un conte, mais rien de vraiment traumatisant s’il faut rassurer les plus jeunes.

Et si l’on apprécie le trait d’Alfred, capable de s’adapter à des contextes narratifs divers, on se laissera conduire sans problème dans cet univers médiéval un brin caricatural où l’on retrouvera avec bonheur sa part d’enfance, un univers aux couleurs chatoyantes élaborées par Lou et Alfred lui-même.

Un album qui peut donc facilement être destiné à un large public, et fournit une occasion opportune de s’échapper, le temps d’une lecture, vers un monde imaginaire où un seul virus sera peut-être à redouter : le confinovirus (ou Confin-20). Il s’agit d’une nouvelle et mystérieuse bactérie renforçant le désir de s’enfermer chez soi pour s’isoler du quotidien peu plaisant qui nous étreint depuis maintenant bientôt un an…

Castelmaure
Scénario : Lewis Trondheim
Dessin : Alfred
Colorisation : Lou & Alfred
Editeur : Delcourt
Collection : Shampooing
144 pages – 18,95 €
Parution : 14 octobre 2020

Castelmaure © 2020 Alfred & Lewis Trondheim (Delcourt)

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Des anonymes sur la cime

Les Belles Personnes © 2020 Chloé Cruchaudet (Soleil/Noctambule)

Dans notre monde tourmenté comme jamais, confronté à un futur incertain, il existe encore de « belles personnes », vertueuses et inspirantes. Quatorze portraits d’inconnus à découvrir, présentés par l’excellente Chloé Cruchaudet.

Chloé Cruchaudet présente dans cet ouvrage, né d’un projet impulsé par le festival Lyon BD, le portrait de quatorze anonymes (dont un chien !), des portraits qu’elle a sélectionnés suite à un appel à contribution. Des portraits touchants, tout en délicatesse qui sont autant d’hommages à des personnages sans qui le monde serait peut-être un peu moins vivable, un peu moins magique…

Le livre commence avec le portrait de Denise, sorcière des temps modernes cultivant dans son jardin-univers moult plantes étranges lui permettant de confectionner des mixtures en tous genres. Et puis il y a Mint, ce chien attachant, mais au comportement turbulent et irrationnel, destiné à être guide de malvoyants. Il y a aussi ce « frère », « héros du quotidien », luttant au jour le jour pour supporter sa schizophrénie, qui recouvre d’une ombre terrible son envie de vivre et toutes ses qualités d’empathie et de générosité. On découvre également Madame Neuville, ancienne prof de philo, le gardien de nuit d’une station service, Romane l’infirmière qui a soigné un fils prématuré, ainsi que toutes ses collègues dévouées, Robert le menuisier, ou encore ce « prince » des soirées lyonnaises, poète fugace et solitaire.

En évoquant des profils si divers, du proche à l’anonyme, Chloé Cruchaudet, tout en leur adressant ce bel hommage, nous montre des personnalités exemplaires par leur attitude, des échantillons d’humanité qui pourraient bien donner encore envie d’espérer et de croire à son futur. Pour ce faire, l’autrice lyonnaise a préféré, plutôt que de les rencontrer, « passer par le filtre de l’admiration voire de l’amour de la personne qui la raconte ». Mis en images sur quelques pages telles des mini-histoires, ces portraits ont été élaborés avec le trait minimaliste et mouvant qu’on lui connaît et une approche graphique adaptée. Toutes ces tranches de vie sont complétées en seconde partie par le texte dans sa forme originelle, approfondissant la personnalité de l’intéressé, accompagné d’un dessin pleine page, à la fois plus réaliste et plus pictural. Les Belles Personnes se présente ainsi comme un ouvrage à la fois récréatif et plein d’humanité, signé de l’une des autrices les plus talentueuses du moment, déjà plébiscitée il y a sept ans à Angoulême avec Mauvais Genre.

Les Belles Personnes
D’après des textes anonymes
Scénario & dessin = Chloé Cruchaudet
Editeur : Soleil
Collection Noctambule
144 pages – 17,95 €
Parution : 21 octobre 2020

Extrait p.134 – Le Prince (par Benoît L.) :

« Je suis arrivé à Lyon il y a quelques années, pour mes études. (…) L’année dernière, je me rendais souvent avec des amis au Tony’s, sur la place Antonin Poncet. Un bar très fréquenté, plein de vie et de visages. (…) Plusieurs fois, je l’ai remarqué. Un jeune homme, même pas la trentaine. Seul, toujours seul. L’air tantôt mélancolique, tantôt pensif. Parfois, le patron venait le voir pour lui serrer la main. (…) Il ne se séparait jamais d’une pinte de bière. Et surtout, il écrivait, tout le temps. (…) Même les vendredis ou samedis soirs, quand toute la jeunesse lyonnaise profitait de la vie, il était seul, à sa table, en train d’écrire. Il trouvait la concentration nécessaire pour écrire, au milieu de la musique et des rires. Les rires des autres, à jamais des autres, et qui n’étaient pas les siens. Après chaque gorgée de bière, il esquissait un sourire, comme s’il était fier d’appartenir à un univers où il avait sa place et où, pourtant, il occupait un rôle à part. Parmi tous ces êtres, ces visages et ces corps, il faisait partie du tableau, et même des meubles, et pourtant il était seul. (…)

Au milieu de tous ces jeunes gens, il se sentait lyonnais, il se sentait vivant. Il suffisait, pour cela, de contempler… Il m’a confié marcher dans les rues de Lyon, chaque soir, s’arrêter pendant plusieurs minutes pour voir le Rhône et la Saône s’écouler, et les bâtiments et monuments s’éclairer comme dans un rêve. Oui, mais un rêve fait de chair. « Le secret, m’a-t-il dit, n’est pas d’être prince — qui croirait à cette fable ? —, mais d’agir en prince, tous les jours. Et c’est ça, le véritable héroïsme. Rendre à chaque jour sa beauté, contempler le monde dans les quelques paires d’yeux qui, au milieu de la foule, nous adressent pourtant mille promesses. »

Les Belles Personnes © 2020 Chloé Cruchaudet (Soleil/Noctambule)

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