L’histoire d’un génie suicidé par le poison de la morale

Turing © 2018 Robert Deutsch (Sarbacane)

Alan Turing, immense mathématicien du XXe siècle à l’origine de l’informatique et de l’intelligence artificielle, avait également contribué à mettre fin à la Seconde guerre mondiale en décryptant les messages codés utilisés par l’armée allemande. Son seul tort : être homosexuel. Ce qui lui valut l’opprobre judiciaire, pour laquelle il fut gracié par la reine Elizabeth en 2013, plus de cinquante ans après sa mort par suicide. L’auteur allemand Robert Deutsch lui rend hommage dans cette BD originale aux accents surréalistes.

eule une maison d’édition indépendante pouvait nous proposer ce type d’ouvrage. D’une qualité éditoriale très soignée, tout comme L’Aimant, récemment chroniqué sur ces pages, Turing laisse à penser que le comité de rédaction fonctionne au coup de cœur, par amour des auteurs et des beaux livres, sans vraiment rechercher le carton du siècle, et cela demeure précieux en cette époque de sacro-sainte rentabilité.

A l’inverse de la plupart des ouvrages de bande dessinée consacrés à des personnalités célèbres, cet album emprunte une voie hors normes. Robert Deustch a en effet opté pour une démarche résolument artistique pour évoquer la vie du mathématicien. Il faut donc l’aborder en tant que tel au risque d’être dérouté. Ce faisant, on comprendra que l’auteur ne cherche pas tant à relater avec moult détails la biographie d’Alan Turing qu’à lui rendre un hommage graphique et poétique. Le lecteur est invité dans cette étrange promenade qui ressemble à un conte de fée un peu maléfique, où d’ailleurs les références à Blanche Neige sont récurrentes. Ce génie précoce, qui se suicida en 1954 à l’âge de 41 ans en croquant une pomme empoisonnée au cyanure, avait d’abord goûté au fruit défendu des amours homosexuelles. Il connut une destinée sordide, après avoir été banni de la communauté scientifique. Ses travaux immenses dans les maths et sa contribution à la défaite de l’armée allemande ne suffirent même pas à adoucir son sort. Dans l’Angleterre prude de ces années-là, la justice ne plaisantait avec votre orientation sexuelle, quand bien même celle-ci restait cantonnée dans vos murs…

Robert Deutsch

Cette œuvre très personnelle alterne entre une forme de poésie onirique et un minimalisme plus ordinaire pour les scènes plus réalistes avec dialogues. Certaines cases ressemblent à des peintures d’art naïf, rapprochant par moments l’ouvrage d’un livre pour enfants, si ce n’est quelques scènes sexuelles explicites mais que le style graphique rend paradoxalement plutôt inoffensives. C’est assez joli si l’on apprécie l’œuvre du Douanier Rousseau et qu’on n’est pas gêné par les perspectives incongrues. Assez relâchée, l’histoire semble jouer le rôle d’appui aux délires graphiques de Robert Deutsch, ne traduisant pas vraiment de velléités scénaristiques de sa part.

Turing révèle chez son auteur une sincérité qui, conjuguée au parti pris « naïf », est touchante. Figure montante de l’illustration européenne, Deutsch brosse ici le portrait d’un homme pur, grand enfant brillant blessé à mort par la malveillance de ses congénères, et pour qui la reconnaissance ne vint que de façon posthume et tardive. Globalement, un hommage plaisant qui prouve que mathématiques et poésie peuvent faire bon ménage…

Turing
Scénario & dessin : Robert Deutsch
Editeur : Sarbacane
192 pages – 29 €
Parution : 3 janvier 2018

Extrait P.60 – Alan Turing est interrogé par deux journalistes :

« L’intelligence artificielle. Voilà comment je l’imagine : de même que le métier à tisser Jacquard permit au tisserand de mécaniser son travail, l’ordinateur va synthétiser le travail intellectuel de manière automatique. En quelques secondes, nous pourrons ainsi calculer des formules extrêmement complexes. Tout le monde pourra être intellectuel.
— Si je comprends bien, bientôt nous posséderons tous une machine de ce type ?
— Absolument, absolument. Un jour, les dames iront se promener au parc avec leur ordinateur et s’exclameront : « ce matin, mon petit ordi m’a dit une chose tellement amusante ! »
— Mais comment allez-vous faire tenir un tel engin dans une poche ?
— Mon rêve, ce serait… de programmer les ordinateurs de manière à ce qu’ils puissent nous imiter parfaitement. L’intelligence artificielle n’en est encore qu’à ses balbutiements. Mais un jour, vous verrez qu’une machine pourra identifier le goût des fraises-chantilly. »

Turing © 2018 Robert Deutsch (Sarbacane)

Publicités
Publié dans Artistique, Biographie | Tagué , , | Laisser un commentaire

Le mythe du bon sauvage mis en pièce

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle © 2011 Brüno & Fabien Nury (Dargaud)

Cette histoire raconte la terrifiante destinée de l’esclave Atar Gull, durant la première moitié du XVIIIe siècle. D’abord arraché à sa tribu puis vendu aux Antilles à un riche planteur de coton, ce noir gigantesque et un peu effrayant aura pour seule quête d’assouvir sa soif de vengeance envers son maître, qu’il juge responsable de la mort de son père, esclave lui aussi. Animé par une haine féroce, il dissimule l’ébullition de son âme par un air tranquille et rassurant, qui lui permettra de tromper la vigilance de ses victimes.

Publiée deux ans avant Tyler Cross, cette adaptation en BD du roman d’Eugène Sue par Fabien Nury et Brüno est particulièrement réussie. La synergie entre les deux auteurs semble décidément fonctionner à merveille. J’ai éprouvé un plaisir équivalent voire supérieur à cette lecture que pour leur tant acclamé polar-western publié deux ans plus tard, tant l’intrigue est passionnante. Cela étant, il ne suffit pas que le matériau d’origine soit bon pour faire une adaptation de qualité, ça se saurait. Mais c’est sans compter sur le talent narratif de Nury, qui n’écrème que l’essentiel, actualisant de belle manière un roman du 19ème pour en faire un récit rythmé et percutant, superbement servi par le dessin moderne et cinématographique de Brüno, agrémenté lui-même d’à-plats de couleurs flamboyantes et bien choisies.

Quant à l’histoire en elle-même, elle constitue une puissante matière à réflexion à propos de l’éternelle question du bien et du mal, par le biais de personnages très bien campés. D’abord Atar Gull, très éloigné du cliché du bon sauvage en cours à l’époque ou fut écrit le roman, dont on peut comprendre la haine légitime qui l’anime, mais qui, tout en jouant « l’esclave modèle », finira par se révéler incroyablement machiavélique. De même son propriétaire, le planteur de coton Will, qui passe pour un « bon » maître alors qu’il n’hésite pas à punir cruellement et sans états d’âme ses esclaves, notamment le père d’Atar Gull, dont la mort va faire du fils sa Nemesis. La vengeance de ce dernier, digne s’un supplice chinois, sera spectaculaire et plongera le lecteur dans l’effroi le plus glacial, questionnant avec acuité le bien-fondé de la loi du Talion.

Ceux qui ont apprécié Tyler Cross auraient tort de passer à côté d’Atar Gull. Pour ma part, J’espère que ces deux auteurs réenfourcheront au plus vite leur tandem prodigieux. Du coup dans certaines situations, j’aime à croire en ce dicton débile : « jamais deux sans trois ».(août 2014)

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle
Scénario : Fabien Nury
Dessin : Brüno
Editeur : Dargaud
86 pages – 16,95 €
Parution : 07 Octobre 2011

Δ Adaptation du roman d’Eugène Sue

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle © 2011 Brüno & Fabien Nury (Dargaud)

 

Publié dans Histoire, Société/Chroniques sociales | Tagué , , | Laisser un commentaire

Sous les pavés, la cendre ?

Jour J – Edition spéciale © 2011-2018 Jean-Pierre Pécau/Fred Duval/Mr Fab (Delcourt)

Pour commémorer les cinquante ans de mai 68, Delcourt publie une édition spéciale « deux-en-un », qui est en fait une compilation des tomes 6 et 8 de la série uchronique Jour J. Grinçant dans le premier cas, plus sombre dans le second, ces ouvrages sont consacrés à cette période agitée qui en son temps avait soulevé tant d’espérance en un monde meilleur.

Si les deux tomes traitent de la situation en imaginant une guerre civile postérieure aux événements, le premier le fait pratiquant l’ellipse, passant directement des émeutes à la phase de reconstruction cinq ans après, le second en plongeant le lecteur au cœur des combats en 1976, alors que la paix n’est toujours pas revenue dans le pays.

1ère partie – L’Imagination au pouvoir ? (tome 6)

Paris, mai 1968 : la révolte gronde dans le Quartier latin, la police est sur les dents et le gouvernement aux abois. De Gaulle est parti en Allemagne sous prétexte de consulter l’armée, mais son hélicoptère s’est crashé en Lorraine et le Général n’a pas survécu. Pendant ce temps, un énorme transfert de fonds de la Banque de France vers le Fort de Vincennes vient d’être ordonné secrètement par le gouvernement intérimaire. Cinq ans plus tard, la « Commune » est au pouvoir, alors que pays est en pleine reconstruction après une guerre civile de deux ans…

Toute l’histoire va tourner autour de ce « trésor » mystérieusement disparu, dans un contexte de paix fragile et de guerre des factions, de machinations politiques et de fantaisies architecturales psychédéliques. L’idée est pour le moins étonnante, en tout cas amusante, de voir comment la situation aurait évolué si la « chienlit » (expression si chère aux réactionnaires de l’époque) s’était organisée pour prendre les manettes du pays, avec un Paris meurtri par la guerre civile et envahi de constructions douteuses qui lui font ressembler à une fête foraine hippie. Cela n’est toutefois guère réaliste, et on imagine mal Daniel Cohn-Bendit et Serge July occuper les plus hautes fonctions de l’Etat dans un décor de SF d’opérette. Sous certains aspects, c’est assez grinçant, dommage que le scénario semble se disperser au risque d’une certaine confusion. Mr Fab quant à lui fait le job en produisant un dessin conventionnel mais léché, avec une plaisante reconstitution des seventies uchronisées.

Jour J – Edition spéciale © 2012-2018 Jean-Pierre Pécau/Fred Duval/Damien (Delcourt)

2e partie – Paris brûle encore (tome 8)

1976 . La France est dévastée après huit longues années de guerre civile dans la foulée de mai 68, tandis que les forces alliées tentent de maintenir un semblant d’ordre. Dans un contexte très tendu, un journaliste américain mandaté par un collectionneur d’art va partir en quête d’un célèbre tableau volé : la Joconde.

Une vision bien plus apocalyptique que le précédent. Cela commence comme un récit de guerre, sorte de remake du débarquement en Normandie, pour continuer façon Mad Max dans un contexte hyper violent où les factions rivales s’affrontent sans pitié. Les auteurs ont ici choisi clairement de placer leur récit dans l’action et le bruit des mitrailleuses, l’aspect politique étant remisé au second plan. Il y a un côté assez glaçant de voir la France ressembler à la Bosnie des années 90 ou à la Syrie actuellement, et ceux qui considèrent que tous nos maux viennent de mai 68 pourraient peut-être s’estimer heureux en lisant cet ouvrage d’avoir échappé au pire… Néanmoins, on pourra trouver aussi certaines situations un rien risible et pas du tout crédibles, qu’il s’agisse des milices catholiques extrémistes roulant à tombeau ouvert dans des 404 customisées pour buter du communiste, ou encore d’un punk iroquois maniant avec une grande aisance le lance-roquette à deux pas de la Concorde. Bref, si l’histoire se lit facilement et reste distrayante, on ne peut pas dire qu’elle bénéficie d’une profonde analyse intellectuelle.

Avant de lire ce Jour J – Édition spéciale, il faut bien avoir à l’esprit qu’il s’agit de l’assemblage de deux histoires différentes bien que le thème abordé soit le même. Je me suis moi-même laissé prendre, sans doute à cause de la continuité graphique, vaguement déconcerté par la transition un peu soudaine au milieu du livre, mais sans plus. Ce n’est qu’après coup que je réalisai que les deux parties comportaient bien un scénario distinct. Le tout est sympathique mais pas inoubliable. Il faut noter enfin que cette compilation est augmentée d’un « cahier didactique » et de l’interview d’un collaborateur du Général de Gaulle à propos de la fugue de ce dernier à Baden-Baden.

Jour J Edition spéciale (intégrale tome 6 – L’Imagination au Pouvoir ? et tome 8 – Paris Brûle Encore)
Scénario : Fred Duval & Jean-Pierre Pécau
Dessin : Mr Fab (tome 6) & Damien (tome 8)
Editeur : Delcourt
128 pages – 22,95 €
Parution : 14 mars 2018 (date de première édition pour le tome 6 : 18 Mai 2011 ; date de première édition pour le tome 8 : 23 mai 2012)

Extrait p.35 du tome 6 (L’Imagination au Pouvoir ?) – Echange entre François Mitterrand et Daniel Cohn-Bendit à l’Hôtel de ville de Paris, cerné de sculptures multicolores géantes de style Pop Art un peu vulgaire :

« Paris a tellement changé…
— Tu as l’air de le regretter !
— Bien sûr, j’adorais ses vieilles pierres, vous avez tout cassé !
— Ce sont les paras de Massu qui ont tout cassé, François !
— Oh, par pitié, Daniel, pas ça, pas vous !
— Il faut vivre avec son temps, François !
— Je n’aime pas mon temps, mais ça va changer. Ne me dites pas que vous avez aimé ces années de guerre civile ?
— Non, bien sûr, mais…
— Il est temps de reconstruire le pays, les Français ont soif de paix et de calme.
— C’est marrant, tu parles toujours au nom des Français !
— Bien sûr, pourquoi pas ? Je fais partie du gouvernement provisoire depuis le premier jour ! Bien entendu, la VIe République va naître des cendres de la Commune, c’est dans l’ordre des choses, il est plus que temps !
— Et tu comptes faire partie du prochain ! »

 

Jour J – Edition spéciale © 2011-2018 Jean-Pierre Pécau/Fred Duval/Mr Fab (Delcourt)

Publié dans Science-fiction | Tagué , , | Laisser un commentaire

Quand la désolation devient richesse

Voyage aux Îles de la Désolation © 2011 Emmanuel Lepage (Futuropolis)

En 2010, Emmanuel Lepage a réalisé un rêve d’enfant en embarquant avec ses planches et ses crayons à bord du Marion Dufresne, un navire de ravitaillement reliant les bases scientifiques des TAAF (Terres australes et antarctiques françaises). Il en est revenu avec cette BD documentaire afin de nous faire partager son périple hors du commun à travers un océan rugissant et des îles pour la plupart inhospitalières, mais où s’accrochent fermement tous les rêves et mythes d’une autre époque liés à l’exploration et à la conquête des étendues sauvages.

Je suis reconnaissant à Emmanuel Lepage d’avoir publié cet ouvrage sur une région du monde dont je ne me souviens pas avoir vu aucun reportage. En effet, ces confettis d’empire rocailleux quasiment inhabitables, perdus aux confins de l’Océan indien, intéressent peu… Et pourtant… L’auteur nous ouvre généreusement la route vers un monde méconnu, indomptable et mystérieux, dont les secrets ne se révèlent que dans un silence millénaire où l’homme ne semble pas avoir sa place. Seuls ceux qui savent rester humbles devant cette immensité auront peut-être une chance d’avoir accès à ces secrets gardés par les géants couchés de Kerguelen… Kerguelen et son arche incroyable, ou ce qu’il en reste, immense porte vers le merveilleux… Lepage, lui, a su rester modeste devant la force des éléments qui l’ont forcé à dessiner dans l’urgence, et les planches en sont peut-être encore plus belles dans leur fragilité. D’un point de vue graphique, c’est une réussite. En noir et blanc ou en couleur, les aquarelles sont splendides, c’est de l’art dans le vrai sens du terme, qui fait que l’artiste devient chamane et sait s’effacer devant son œuvre. Mais devant cette nature à la fois omniprésente et menaçante, au milieu de ces solitudes arides et glaciales, les minuscules humains deviennent un réconfort, et l’on se rend compte que le mot fraternité prend ici tout son sens. L’auteur a su ainsi rendre hommage à ces hommes et femmes, membres d’équipage, marins, scientifiques ou cuisiniers, dont les conditions de vie peuvent s’avérer rudes, avec des portraits plein d’empathie et de respect.

Il ne faut pas être pressé pour lire Voyage aux Îles de la Désolation. Ce carnet de voyage est une expérience étrange et fascinante, hors du temps, parfois émouvante, par exemple lors de l’apparition d’une aurore australe magnifiquement représentée par l’artiste. Emmanuel Lepage est parvenu à nous immerger dans ce monde aux frontières de la civilisation, nous offrant un petit bol d’air loin du tumulte des humains, là où les heures et les jours s’égrènent beaucoup plus lentement, où la contemplation est de mise. Ce sont ainsi nos lectures d’enfance qui reviennent en surface, Hergé avec Tintin évidemment, mais aussi Jules Verne, Stevenson, Frison-Roche ou encore Maurice Herzog, ces derniers aventuriers de l’ère moderne (j’entends par là non équipés de GPS).(juillet 2014)

Voyage aux Îles de la Désolation
Scénario & dessin : Emmanuel Lepage
Editeur : Futuropolis
160 pages – 24 €
Parution : 10 mars 2011

 

Voyage aux Îles de la Désolation © 2011 Emmanuel Lepage (Futuropolis)

Publié dans Carnets de route, Documentaire | Tagué , , | Laisser un commentaire

Viens dans mon comic strip faire des Whudd ! Fwaaassssh ! des Wrokk ! et des Svooosh !

Oblivion Song tome 1 © 2018 Robert Kirkman & Lorenzo De Felici (Delcourt)

À Philadelphie, les choses ont changé depuis cet étrange phénomène survenu il y a dix ans, baptisé la « Transférance ». Une partie entière de la ville fut alors mystérieusement happée vers une autre dimension, peuplée de monstres gigantesques. A l’aide d’un appareil conçu avec l’aide de ses amis pour ramener les survivants, Nathan Cole cherche, après plusieurs expéditions fructueuses, à convaincre le gouvernement de lui octroyer des fonds pour mener à bien sa mission… Mais la tâche s’avère compliquée, alors que son obsession pour Oblivion ne cesse de croître. Qu’y a-t-il donc derrière cette quête et qui est à l’origine de ce phénomène étrange ?

Bénéficiant d’une publicité impressionnante, avec « lancement exclusif en Europe, avant même les USA ! », la nouvelle série de Robert Kirkman était annoncée comme « incontournable ». Le créateur de Walking Dead pouvait-il donc faire mieux après sa saga culte, d’ailleurs toujours pas arrivée à son terme ? Avec Oblivion Song, Kirkman semble cultiver sa marque de fabrique, une certaine attirance pour les mondes en déliquescence, dont l’historique permettant d’en connaître la cause n’est jamais révélé.

Ce premier épisode, qui démarre sur des chapeaux de roue, met vite dans l’ambiance, même si on ne comprend pas d’emblée qui sont et ce que font les différents protagonistes. Pourtant, tout va se mettre assez vite en place dès les premières pages, et c’est bien là que réside le talent narratif de l’auteur américain qui par ailleurs ne néglige jamais l’aspect psychologique de ses personnages – même si à ce stade, il est un peu tôt pour s’y attacher. Avec ses créatures difformes et dépourvues d’yeux, Robert Kirkman cherche visiblement à renouer avec le côté horrifique qui caractérise Walking Dead. Mais là où la série à zombies possédait ce côté « crédible », plus terre-à-terre, ce nouveau récit peine à véritablement convaincre, restant tout au plus intrigant. Cette dimension parallèle, sorte d’organisme géant qui a comme absorbé une partie de la ville de Philadelphie, confère au scénario une tonalité SF qui cadre mal avec le contexte contemporain, tout comme l’invention utilisée par le héros Nathan Cole pour conduire sa mission, des balles « téléportantes » destinées à ramener les gens dans le monde « réel ».

Robert Kirkman © Skybound_Entertainment/Delcourt

De même, ceux qui comme moi appréciaient la « lenteur » de Walking Dead risquent de souffrir de la mise en page nerveuse et peu fluide réservée aux scènes d’action, potentiellement source de confusion. Quant à l’Italien Lorenzo De Felici, il remplit parfaitement le cahier des charges avec son dessin clairement orienté « comics ». Propre et sans bavure, à la limite presque trop lisse, il colle au spectaculaire caractérisant l’histoire, mais ne se distingue guère du style en vigueur pour le genre. Toutefois, un des points positifs, et le plus troublant aussi, qui du coup ancre le récit dans notre début de siècle, est un personnage de femme : la compagne d’Ed (le frère de Nathan), d’apparence masculine, plus baraquée que ce dernier si bien qu’elle lui sert aussi de garde du corps !

Oblivion Song bénéficie d’un scénario intéressant sans être renversant, avec un bon gros mystère semi-apocalyptique façon bubble-gum psychédélique qui pourra accrocher certains. Il est vrai qu’on aimerait tout de même bien savoir (ce) qui se cache derrière cette guerre inédite des dimensions. Après une introduction en demi-teinte, le deuxième volet sera à coup sûr décisif quant à la capacité de cette nouvelle œuvre du maître es zombies à provoquer un réel engouement du public.

Oblivion Song tome 1
Scénario : Robert Kirkman
Dessin : Lorenzo De Felici
Editeur : Delcourt
160 pages – 16,50 €
Parution : 7 mars 2018

Extrait : discussion entre Nathan Cole et Olive Crenshaw, une survivante d’Oblivion que Cole est allé chercher au péril de sa vie – p.47 :

« C’était le chaos complet… Comment… Comment avez-vous fini par comprendre ce qui s’est passé ?
— Grâce aux relevés sismiques enregistrés durant la Transférance. Il y avait des… caractéristiques anormales et inexplicables. A partir de là, j’ai commencé à réaliser que j’observais une structure vibrationnelle altérée de la matière dans la zone touchée. Ça m’a pris un sacré bout de temps pour convaincre quiconque que ce que je voyais était réel… Ensuite… On a rapidement mis au point un appareil capable de modifier la vibration moléculaire de la matière. Après, il fallu que je les convainque de me laisser tester ma trouvaille sur le terrain.
— Vous étiez l’un d’entre eux ?
— Après environ un an d’entraînement… ouais… »

 

Oblivion Song tome 1 © 2018 Robert Kirkman & Lorenzo De Felici (Delcourt)

Publié dans Nouveautés, Science-fiction | Tagué , , | Laisser un commentaire

Juste une petite brise

En attendant que le vent tourne © 2011 Blaise et Robin Guinin (Casterman)

Dans le petit village de Dravert, les vacances d’été ont commencé. Pierrot et ses deux copains Xavier et Florentin envisagent de construire une cabane dans un arbre. Alors que Xavier doit s’absenter, les deux autres vont décider de ne pas l’attendre. Pris d’un accès de rage lorsqu’il découvre que la cabane a été érigée sans lui, Xavier la détruit en cachette, provoquant le dépit de ses deux amis et laissant croire que les deux jumeaux Brossard du village voisin et la jeune Lucie sont à l’origine de méfait. Un tel affront, c’est sûr, ne saurait rester impuni…

Si cette petite fable un peu cruelle recèle assurément plein de charmes, je ne peux pas dire qu’elle m’ait laissé une impression indélébile. Le dessin et la mise en couleur sont plutôt agréables à regarder, les personnages sont dans le style « Titeuf » en moins rond. L’histoire quant à elle n’a rien de particulièrement original, sorte de Guerre des boutons revisitée : deux villages, deux groupes d’enfants (moins nombreux, certes) s’affrontant parfois assez durement, il n’y a certes pas de sang, mais on n’est pas non plus chez les Bisounours.

Cette histoire en apparence enfantine parle de sujets très adultes, notamment cette face destructrice qui se révèle parfois en chacun de nous, convaincus que nous sommes d’être du « bon » côté. Y sont exposés certains préceptes humanistes dont devraient s’inspirer bien des adultes, notamment sur la vengeance (« quoi qu’ait fait une personne, il est difficile de juger si elle mérite la mort ou pas ») et le mensonge… On aura également droit à une amourette entre Xavier et Lucie, le gamin hésitant à déclarer sa flamme à la fillette, un peu honteux de l’avoir battu quelque temps auparavant.

Mais ce qui m’a en fait chagriné est cette impression d’improvisation, comme si les auteurs avaient par moment hésité sur la direction à prendre et, pour paraphraser le titre, attendaient en quelque sorte le sens du vent pour construire leur histoire. Du coup, on saisit mal l’essence du contenu, quelque peu brouillé par trop de messages. D’ailleurs, comme pour entériner cette impression, la fin en queue de poisson laisse un petit goût d’inachevé… Mignon et pas con, mais sans plus pour moi.(Juillet 2014)

En attendant que le vent tourne
Scénario & dessin : Blaise Guinin
Couleurs : Robin Guinin
Editeur : Casterman
132 pages – 15 €
Parution : 12 janvier 2011

En attendant que le vent tourne © 2011 Blaise et Robin Guinin (Casterman)

Publié dans Société/Chroniques sociales | Tagué | Laisser un commentaire

Visions d’aventure

Le Troisième Œil – t.1 : Le sommeil empoisonné © 2018 Didier Tronchet & Baron Brumaire (Casterman)

Violine, une ado dotée d’un formidable pouvoir, celui de lire dans les pensées en scrutant les yeux des gens, doit aider un jeune réfugié en danger de mort. Mutique, Tsampa vit dans un état de terreur permanent, tandis qu’il est activement recherché par ses poursuivants, originaire comme lui d’une région maudite à côté de l’Inde.

Cet album, au titre un brin mystique et le premier d’une suite à venir, n’est en fait que la reprise de la série Violine, dont le premier cycle était paru en 5 tomes chez Dupuis entre 2001 et 2006. Cette fois, c’est Casterman qui reprend le flambeau, avec toujours Didier Tronchet au scénario et un nouveau venu au dessin, Baron Brumaire. Contrairement à Tronchet qu’on ne présente plus, Baron Brumaire est peu connu du grand public mais tout comme son aîné a eu l’occasion de travailler pour Fluide Glacial, ainsi que pour Le Journal de Spirou. Il s’est fait également remarquer aussi avec la série historique Les Morin-Lourdel (Glénat) au tournant des années 2000.

L’histoire quant à elle est menée tambour battant, réunissant des ingrédients qui devraient séduire le jeune public qui ne connaissait pas encore Violine. Pour les autres, la jeune héroïne, devenue adolescente, a conservé son caractère bien trempé et ce pouvoir exceptionnel de lire dans les têtes. Celle-ci va se trouver entraînée dans une folle aventure pleine de rebondissements, de mystères et de poursuites, avec une pincée de mystique et d’exotisme. Certes, cela n’a rien de rien de véritablement innovant, et ce type de récit s’inscrit dans la plus pure tradition franco-belge, mais au moins, on ne peut pas se plaindre de s’être ennuyé. De son côté, Baron Brumaire sert bien le propos de son trait à la fois relâché et dynamique, dans cette fameuse veine franco-belge tout à fait adéquate et revendiquée, notamment avec un clin d’œil au célèbre Marsipulami.

Violine donnera-t-elle envie à ses nouveaux lecteurs l’envie de faire plus ample connaissance et aux plus anciens de la retrouver ? Quoiqu’il en soit, la façon dont se referme ce premier tome laisse à penser que les aventures de la jeune ado seront encore plus ébouriffantes dans le second volet…

Le Troisième Œil – t.1 : Le Sommeil empoisonné
Scénario : Didier Tronchet
Dessin : Baron Brumaire
Editeur : Casterman
56 pages – 11,50 €
Parution : 7 février 2018

Le Troisième Œil – t.1 : Le sommeil empoisonné © 2018 Didier Tronchet & Baron Brumaire (Casterman)

Publié dans Aventure, Jeunesse | Tagué | Laisser un commentaire