La blague contre la schlague

Le Château des animaux © 2019 Xavier Dorison & Félix Delep (Casterman)

A l’heure du procès Charlie, c’est le moment d’évoquer le premier tome de cette série qui parle de la puissance du rire et de son irrévérence sous-jacente face à la tyrannie, et la façon dont il est redouté par les ennemis de la liberté…

Dans un château abandonné des hommes, on ne sait plus trop pourquoi exactement, les animaux ont pris le pouvoir, transformant le lieu en « République », avec à leur tête le président « Silvio » ! Mais la joie cédera rapidement à la désillusion, puis à la peur, face à un leader qui s’est mué en tyran abusif et autoritaire… Les animaux n’y avaient pas gagné au change et certains songeaient déjà à organiser la résistance

Référence explicite à La Ferme des animaux de George Orwell, la nouvelle série du prolifique Xavier Dorison suscite avec ce premier tome un engouement évident et tout à fait justifié. La très belle couverture, évoquant l’univers du conte, y est sans doute pour quelque chose. A l’instar du roman d’Orwell, Dorison dénonce les dictatures dont la principale caractéristique est d’exercer le pouvoir par la violence et la manipulation, mais comme il le dit lui-même, il a ajouté une note d’optimisme en démontrant que tout pouvoir rejeté par le peuple peut tomber par d’autres moyens que la violence, à savoir la désobéissance civile. Pour ce faire, il s’appuie sur des personnages historiques qui y ont eu recours dans leur pays, en premier lieu Gandhi, mais aussi Lech Walesa, Nelson Mandela, Martin Luther King. Gandhi est symbolisé dans l’histoire par le rat Azélar, qui depuis sa cachette va organiser la fronde contre le dictateur Silvio, incarné par un taureau imposant et agressif, protégé par sa meute de molosses. Pour tenter d’ébranler la toute puissance de ce dernier, Azélar et ses amis, la chatte Miss Bengalore et le lapin César, utiliseront une arme redoutable : le rire !

Le dessin a été confié à Félix Delep, qui pour une première BD, possède un talent évident. Si son style dynamique et percutant rappelle beaucoup celui de Juanjo Guarnido ou de Sokal, le jeune dessinateur ne recourt pas à l’anthropomorphisme — sauf peut-être pour les « gueules », très expressives — mais a préféré laissé ses animaux sur quatre pattes, si l’on excepte bien entendu les volailles… Une fois surmonté le scepticisme du début, force est de reconnaître que Delep possède un sacré coup de patte ! (trop tentante pour ne pas la faire, celle-là…)

Avec ce premier volet, c’est une véritable fable politique — accessoirement animalière — qui se dessine, dans l’esprit de Jean de la Fontaine, à laquelle la formule de ce dernier correspond on ne peut mieux : « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendent blanc ou noir ». Et déjà à son époque, le fabuliste avait bien compris la puissance de l’humour contre le tyrannie… Prévu en quatre tomes, Le Château des animaux s’avère une série plutôt prometteuse qui pourrait faire date.

Le Château des animaux, tome 1 : Miss Bengalore
Scénario : Xavier Dorison
Dessin : Félix Delep
Editeur : Casterman
72 pages – 15,95 €
Parution : 18 septembre 2019

Extrait p.42 – Alors qu’Azélar-Vieux-Gris récite son histoire face au public, se voit interpeler par un chien très menaçant, second couteau du président Silvio, dit « Numéro 1 » :

Numéro 1 — Tu te moques de nous, vieux rat ?!
[Azélar, perplexe]
Numéro 1 — Tu m’avais promis un spectacle et tout ce que je vois c’est que tu te moques de notre président ? Tu crois qu’on n’a pas compris que Silvio, c’était ton roi ?
Azélar — Co-mment ? Que dis-tu ? Tu compares le présent Silvio, qui protège cette ferme, et dont la réputation est connue de tous et dans toute la forêt… avec ce roi violent et injuste !!! Ce despote ! Ce tyran ! Quelle accusation terrible tu portes, N°1 !
Numéro 1 — Heu… Mais non ! Pas du tout !!!
Azélar — Mais si ! Tu l’as dit devant tout le château !… « Le Roi, c’est Silvio ! ».
Numéro 1 — Fais le malin et je t’arrache les pattes une par une !!!
Azélar — Oui, tu as raison, ami chien… Lavons vite tout doute sur ta fidélité à Silvio, chante avec moi son hymne ! Gloire au président Silvio ! Le plus fort de tous les animaux !  Allez, à toi ! Obéis !
Numéro 1 — Gloire au président Silvio ! Et, heu, hum… C’est — heu — lui qu’il nous, heu… lui qu’il nous faut !!

Le Château des animaux © 2019 Xavier Dorison & Félix Delep (Casterman)

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Coma caméléon

Le Patient © 2019 Timothé Le Boucher (Glénat)

Avant de s’attaquer aux productions de la rentrée, il me paraissait essentiel de revenir sur ce récit du talentueux Timothé Le Boucher. Un thriller captivant mené avec brio.

Six ans après avoir échappé au tueur qui décima sa famille, Pierre Grimaud se réveille d’un long coma. La rééducation s’annonce difficile, mais le jeune homme semble avoir conservé ses facultés mentales. Pourtant, les cauchemars liés à cette terrible nuit restent vivaces. La psychologue Anna Kieffer, spécialisée dans les questions de criminologie, va tenter d’aider Pierre à surmonter ce traumatisme, alors que les circonstances de la tuerie restent mystérieuses, le meurtrier n’ayant jamais été appréhendé…

Timothé Le Boucher, auteur très en vue depuis le surprenant Ces jours qui disparaissent, publiait il y a un an Le Patient, passant de ce qu’on pourrait appeler du « fantastique intimiste » à un registre plus conventionnel : le thriller psychologique. Comme pour son ouvrage précédent, le talent du jeune prodige se mesure autant à sa maîtrise du dessin que du scénario. Sa ligne claire fine et élégante bénéficie d’un cadrage millimétré, exprimant à la perfection les non-dits en jouant à fond sur les regards et la gestuelle. Du grand art qui resserre les liens les plus visuels entre le 7e et le 9e art.

La narration elle-même est d’une extrême fluidité, dominée par un mystère constant qui maintient le lecteur en haleine jusqu’à la fin, et applique à merveille les codes cinématographiques du genre, sans oublier le twist final. Auparavant, Le Boucher aura pris soin de faire ressortir l’ambigüité et le côté obscur de ses personnages pour mieux nous laisser sur le qui-vive.

On pourra légitimement mettre un bémol, mais pour en parler, il conviendra de conseiller au lecteur de cette chronique qui n’aurait pas lu l’ouvrage de ne pas lire la phrase qui suit. [SPOILER] Après avoir refermé ce pavé envoûtant (292 pages tout de même !), on peut s’interroger sur la crédibilité de l’intrigue. Le jeune Pierre, manipulateur cynique doté d’une intelligence supérieure, aurait-il réellement pu demander à sa sœur d’ajuster sa force pour ne pas lui asséner de coups mortels, mais suffisamment dosés pour le faire tomber dans un coma de six ans, sans risque d’y perdre des facultés cérébrales ? Car on constatera que lorsque le jeune garçon émerge de son coma, il semble avoir conservé intacte son intelligence hors normes, si ce n’est une légère amnésie… [FIN DU SPOILER].

Bref, chacun se fera son opinion sur le sujet, mais quoi qu’on en pense et malgré ce que l’on peut considérer comme une légère incohérence, l’intrigue est plutôt bien ficelée, mais surtout, les personnages, TOUS les personnages sans exception, sont extrêmement bien campés. L’histoire, que l’on n’oubliera pas de sitôt, est assez dérangeante, notamment par le jeu trouble voire un peu malsain entre Pierre et sa jolie psychiatre (qui pourrait avoir l’âge de sa mère), fascinée et un brin amoureuse de son jeune patient et de sa personnalité extraordinaire, [SPOILER] qui rappellera quelque peu les « liaisons dangereuses » entre Hannibal Lecter et Clarice Starling dans « Le Silence des agneaux ». [FIN DU SPOILER]

Le Patient
Scénario & dessin : Timothé Le Boucher
Editeur : Glénat
292 pages – 25 €
Parution : 10 avril 2019

Extrait p.37 – Echange entre le jeune Pierre Grimaud et sa nouvelle psychologue, le Dr. Anna Kieffer :

Anna Kieffer — En attendant, je vous propose de nous voir deux fois par semaine pour que la thérapie soit efficace. Le mardi et le vendredi si cela vous convient.
Pierre Grimaud — Madame, vous pouvez me tutoyer ? Ça me met mal à l’aise sinon.
Anna Kieffer — Et pourquoi cela ?
Pierre Grimaud — Je ne sais pas, on ne m’a jamais vouvoyé. Avant, j’avais 15 ans… Et je me retrouve ici, immobile. On me dit que j’ai 21 ans. Que j’ai de la chance. Qu’ils n’ont jamais vu quelqu’un se remettre aussi bien. Comme si je devais me réjouir de ce qu’il m’arrive. Et il y a cette chose que je ne comprends pas. Une psychologue fait deux heures de route pour me prendre en thérapie. Alors qu’elle n’a aucun lien avec l’hôpital. Et je ne sais pas ce qu’elle me veut.
[Anna Kieffer demeure interloquée]
Pierre Grimaud — Vous ne dites rien ?
Anna Kieffer — Pourquoi est-ce si important pour toi de savoir ça ?
Pierre Grimaud — Comment me livrer si je ne vous fais pas confiance ?
Anna Kieffer — Il est préférable pour la thérapie que je ne dévoile pas ces informations, Pierre.
Pierre Grimaud — Alors… J’aimerais changer de psy.
[nouveau silence d’Anne]
Anna Kieffer — Très bien, je vais t’expliquer. Comme tu le sais, je suis psychologue, spécialisée dans les troubles de stress post-traumatique. Mais également dans la psycho-criminologie et la victimologie. Il m’arrive parfois de collaborer avec la police sur certaines enquêtes. Il y a six ans, j’ai été appelée pour travailler sur une affaire. Le massacre des Corneilles, c’est le nom médiatique. Je devais prendre en charge l’auteur des crimes. Laura Grimaud… ta sœur. Mais elle était enfermée dans un mutisme profond. Elle a mis fin à ses jours peu de temps après. Quand j’ai appris ton réveil, je me suis proposée pour ta prise en charge. Connaissant déjà le contexte, j’ai estimé pouvoir créer un suivi plus adapté. La directrice de l’hôpital a appuyé ma requête.
Pierre Grimaud — Ma sœur… Comment était-elle ?
Anna Kieffer — Elle était dénuée d’affect. Ses gestes étaient automatiques. Comme si elle était absente de son corps.
Pierre Grimaud — Comment s’est-elle suicidée ? Personne n’a voulu me le dire.
Anna Kieffer — Défenestration.
Pierre Grimaud — C’est parfois si brutal… un mot.

Le Patient © 2019 Timothé Le Boucher (Glénat)

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Des BDs pour bien démarrer la rentrée !

La Dernière Rose de l’été © 2020 Lucas Harari (Sarbacane)

Avec des titres déjà parus ou sur le point de l’être, cette rentrée nous réserve de beaux moments de lecture en perspective, après plusieurs mois de blackout quasi-total dans le monde du neuvième art. Une respiration peut-être salutaire…

Kent State – Quatre morts dans l’Ohio – Derf Backderf (Ça et là, 10/09/20)

Une des sorties les plus attendues. Backderf y évoque la contestation contre la guerre du Vietnam aux États-Unis dans les années 60-70, à travers la sanglante répression qui s’était exercée contre les étudiants sur le campus de l’université de Kent State. L’événement avait eu des répercussions dans tout le pays, contribuant à retourner l’opinion publique vis-à-vis de l’engagement des USA dans cette guerre. Un travail de mémoire salutaire à l’heure où les forces réactionnaires, soutenues par Trump, s’arcboutent sur leurs certitudes, deux mois avant les élections présidentielles.

L’Appel de Cthulhu – Gou Tanabe (Ki-oon, 17/09/20)

Gou Tanabe poursuit son gigantesque travail d’adaptation des œuvres de Lovecraft. Cette fois, c’est L’Appel de Cthulhu qui renaît sous les pinceaux de l’auteur nippon. Œuvre fondatrice de l’écrivain américain, autant dire que ce titre est extrêmement attendu. On peut se demander ce que Tanabe va faire des passages les plus controversés où Lovecraft exprime un racisme « explicite et candide », qu’il convient de remettre dans le contexte de l’époque…

Le Repas des hyènes – Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag (Delcourt, 02/09/20)

Maintes fois retardée depuis un an, Le Repas des hyènes sort enfin. Deuxième collaboration entre Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag après L’Anniversaire de Kim Jong-Il, une œuvre remarquée à sa sortie en 2016 et unanimement saluée par la critique, on a hâte de découvrir ce conte initiatique africain qui traite de la mémoire face aux bouleversements du monde.

La Dernière Rose de l’été – Lucas Harari (Sarbacane, 26/08/20)

Après L’Aimant, qui avait produit son petit effet il y a trois ans, Sarbacane nous propose le deuxième opus de Lucas Harari. Celui-ci abandonne l’ambiance montagnarde hivernale pour épouser la douceur maritime estivale. Il nous sert un récit policier intimiste aux accents « nouvelle vague », en conservant toujours cette dose de mystère qui semble être sa marque de fabrique. Sans parler de la ligne claire impeccable, l’objet étant fourni dans un écrin luxueux, comme sait le faire l’éditeur.

Mangez-le si vous voulez – Dominique Gelli (Delcourt, 02/09/20)

Jean Teulé continue décidément à séduire les auteurs de bande dessinée. Dominique Gelli s’empare de l’un de ses romans les plus noirs, qui raconte un fait divers du XIXe siècle figurant dans les annales judiciaires françaises. L’histoire hallucinante d’un lynchage par une foule aussi patriote qu’enragée, lors de l’invasion prusse en 1870.

La Fuite du cerveau – Pierre-Henry Gomont (Dargaud, 18/09/20)

Tout nouvel album de Pierre-Henry Gomont fait désormais figure d’événement. Cette fois, l’auteur de Pereira prétend et de Malaterre se lance dans un road novel drolatique et échevelé, avec pour thème, excusez du peu : le cerveau d’Einstein ! Inspiré d’une histoire vraie, ce récit propose une réflexion passionnante sur la complexité de l’âme humaine, et de la part de Gomont, on ne peut évidemment s’attendre qu’à du tout bon !

Beate et Serge Klarsfeld – Pascal Bresson et Sylvain Dorange (la Boîte à bulles, 09/09/20)

Brillamment mis en images par Sylvain Dorange, ce récit de Pascal Bresson retrace le parcours impressionnant des époux Klarsfeld, qui, en souvenir du père de Serge mort dans les camps, ont œuvré toute leur vie pour traquer les nazis criminels de guerre qui trouvèrent refuge dans des Etats « bienveillants », en toute impunité. Un hommage fort et important pour la mémoire collective, un hommage à tous les justes de ce monde.

Carbone et Silicium – Mathieu Bablet (Ankama Editions, 28/08/20)

Après le très remarqué Shangri-La, Mathieu Bablet nous propose un nouveau récit sur le thème de l’intelligence artificielle, dans un contexte où l’Homme est confronté à l’éventualité probable de sa propre disparition, par suite de catastrophes climatiques et de bouleversements politiques et humains. Les robots sauveront-ils le monde et leurs propres créateurs ?

Le Roi des oiseaux – Alexander Utkin (Gallimard, 26/08/20)

Nouveau venu dans la bande dessinée, le Russe Alexander Utkin revisite un conte du folklore de son pays, où l’aventure le dispute au merveilleux, en grande partie grâce au trait enchanteur de son auteur, magnifié par une mise en couleurs de toute beauté.

Un peu d’amour – Lewis Trondheim (L’Association, 19/08/20)

Il aurait été étonnant que cette liste ne puisse inclure Lewis Trondheim, stakhanoviste de la BD récemment célébré par une rétrospective à Angoulême, mais visiblement pas décidé à se reposer sur ses lauriers. Il vient de publier le quatrième tome des Nouvelles Aventures de Lapinot (déjà !), où il est question (toujours) d’amour, d’amitié, et d’observation critique du monde contemporain.

Mon père, cet enfer – Travis Dandro (Gallimard, 26/08/20)

Dans cette œuvre autobiographique, Travis Dandro évoque son enfance aux côtés d’un père junkie, d’un beau-père alcoolique et d’une mère dépassée… Difficile de garder son innocence dans un tel contexte, Avec sensibilité, l’auteur raconte comment, par le pouvoir de l’imagination, il parvenait à échapper à ce milieu fait d’addiction et de violence. Un récit cathartique tout en nuances qui privilégie l’empathie plutôt que le jugement et la rancœur.

Anaïs Nin – Sur la mer des mensonges – Léonie Bischoff (Casterman, 26/08/20)

Coutumière des adaptations des romans de Camilla Lackberg, Léonie Bischoff s’est attelée cette fois à la biographie de l’écrivaine Anaïs Nin, qui fut l’une des premières femmes à se lancer dans la littérature érotique. L’autrice suisse ne s’est pas contentée de fabriquer un récit linéaire. Elle y a au contraire adjoint des séquences oniriques mises en valeur par un trait léger et gracieux et une très belle mise en couleurs.

Après le monde – Timothée Leman (Sarbacane, 19/08/20)

On termine avec ce qui s’annonce comme une très belle découverte, celle d’un auteur qui publie sa première bande dessinée chez Sarbacane. Timothée Leman y fait preuve d’un talent graphique impressionnant, doublé d’une maîtrise du noir et blanc, qui laisse littéralement sans voix. Il suffit de feuilleter les premières pages pour s’en rendre compte. Reste l’histoire, non encore lue à La Case de l’Oncle Will, qui raconte le parcours de deux enfants se réveillant seuls dans un décor post-apocalyptique…

Le Roi des oiseaux © 2020 Alexander Utkin (Gallimard)

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Nuit noire sur Haarlem

L’Attentat © 2020 Harry Mulisch & Milan Hulsing (La Boîte à Bulles)

En adaptant en BD le chef-d’œuvre d’Harry Mulisch, Milan Hulsing nous fait revivre cette période sombre que fut l’occupation nazie aux Pays-Bas. Dommage que la narration soit un peu en décalage avec un graphisme éblouissant.

Anton, médecin, a une vie confortable et épanouie. Le jour où il revient dans le quartier de son enfance à Haarlem, des éléments de son passé qu’il avait tenté d’occulter vont ressurgir et ébranler son apparente quiétude. Au gré des rencontres, il va être conduit à revivre cette tragique nuit de janvier 1945 où ses parents et son frère aîné furent assassinés et leur maison brûlée par l’occupant nazi, laissant Anton seul survivant. Avant de comprendre ce qui s’est vraiment passé ce jour-là, il sera confronté à la culpabilité et au ressentiment…

Avant même d’avoir entamé la lecture de L’Attentat, le lecteur sera saisi en le feuilletant par la grande beauté des planches, qui placent clairement cette bande dessinée en dehors des codes traditionnels du neuvième art. La démarche de Milan Hulsing le rapproche davantage d’une sorte d’impressionnisme où la réalité est intégrée dans un univers quasi onirique. L’auteur révèle ainsi sa maîtrise de la couleur en utilisant une large palette, même si la tonalité dominante reste entre le rouge et l’orange, exprimant sans doute le mieux l’atmosphère de tension et de violence liées au contexte. C’est à la fois sombre et chatoyant, et l’on ne peut être que subjugué par un tel talent. Au milieu de ce tourbillon polychrome aux associations sublimes, les formes apparaissent presque secondaires, les personnages deviennent des silhouettes diaphanes sous un trait en deçà de l’esquisse, comme aurait pu le faire un certain Jean Cocteau. Reste l’histoire, dont on a qu’une envie : vérifier si elle est à la hauteur…

A la base, L’Attentat est un roman de l’écrivain hollandais Harry Mulisch, mettant en scène un homme, Anton, conduit à se remémorer un passé sordide où ses parents et son frère furent assassinés par les Nazis, en représailles du meurtre par la Résistance d’un policier collaborateur. La malchance voulut que le cadavre soit retrouvé devant leur maison, et pour le bourreau occupant, cela suffisait à faire d’eux les coupables…

Cette histoire édifiante nous plonge dans l’absurdité et la cruauté d’une guerre ignoble, interrogeant de manière paradoxale le mécanisme pervers de la mémoire. En s’emparant du roman de son compatriote, Milan Hulsing tente de maintenir — et nous lui en savons gré — la mémoire de son pays, qui garde comme beaucoup d’autres les cicatrices d’une des périodes les plus noires de l’Histoire récente. On est toutefois obligé d’avouer que la lecture nous place face à un dilemme. Même si on suit le récit volontiers jusqu’au bout, force est de constater que celui-ci manque parfois de fluidité. Est-ce dû à la narration morcelée, faite de nombreux flashbacks ? Ou bien ne serait-ce pas tout simplement lié au dessin, qui, ayant les défauts de ses qualités, ne serait pas en adéquation avec ce type de récit ? L’aspect graphique, ainsi que décrit plus haut, tend à négliger les formes, et donc les visages, ne facilitant pas l’identification des personnages. S’ensuit une confusion que l’on ne peut que déplorer, et qui pose problème quand on est dans un registre proche de l’« enquête policière ».

Tout cela est forcément regrettable, et ne fait que réduire le livre à un très bel objet artistique. Ce qui aura le mérite de contenter ceux qui privilégient l’aspect visuel. Certes, on peut tout à fait prendre plaisir à entamer ce plaisant voyage à travers un monde fastueux de couleurs et de sensations. Mais Hulsing, en mettant ainsi en avant son brio, n’a-t-il pas pris le risque de s’éloigner du sujet central ? Dans ce cas, peut-être aurait-il fallu attacher davantage d’importance à la structure narrative…

L’Attentat
Scénario : Harry Mulisch
Dessin : Milan Hulsing
Editeur : La Boîte à bulles
176 pages – 13,95 €
Parution : 19 août 2020

L’Attentat © 2020 Harry Mulisch & Milan Hulsing (La Boîte à Bulles)

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Terreur d’outre-espace

La Couleur tombée du ciel © 2020 Gou Tanabe (Ki-oon)

Un siècle avant Alien, l’espace infini suscitait déjà une terreur sans nom… Le Japonais Gou Tanabe adapte en BD un autre classique du maître du fantastique horrifique, et c’est une incontestable réussite !

Lorsqu’un jeune ingénieur arrive dans la vallée d’Arkham pour y effectuer des relevés topographiques en vue de la construction d’un barrage, il découvre un terrain désolé où la végétation ne pousse plus, recouverte d’une couche de cendre grise. Tout cela ne semble pas naturel, comme si le lieu était frappé par une étrange malédiction. Serait-ce lié à la météorite qui s’est écrasée il y a quelque année juste à côté du puits de la famille Gardner, entraînant celle-ci dans un cortège de malheurs ?

Rares sont les œuvres de Howard Phillips Lovecraft, illustre pionnier de genre fantastique, qui ont bénéficié d’une adaptation réussie dans le neuvième art. En ce qui concerne l’auteur japonais Gou Tanabe, qui, avec La Couleur tombée du ciel, en est à sa troisième adaptation, on peut affirmer sans se tromper que son travail est à la hauteur de celui de l’écrivain américain. Respectant fidèlement la narration d’origine, Tanabe rend un hommage digne de ce nom à l’auteur du mythe de Cthulhu.

Graphiquement, c’est du grand art. Le dessin sombre et réaliste, en noir et blanc, s’accorde parfaitement bien au scénario, axé principalement sur la descente aux enfers des Gardner, une famille de paysans qui vivait tranquillement jusqu’à ce qu’une météorite s’abatte près de leur maison. Gou Tanabe semblerait presque avoir fusionné spirituellement avec Lovecraft, tant la dimension intemporelle de la bande dessinée est frappante. Non dénué d’un certain académisme, le trait est assuré et d’une grande finesse, se déployant avec talent dans plusieurs scènes spectaculaires. Tanabe sait très bien exprimer l’horreur propre aux romans de Lovecraft, suscitant ce sentiment chez le lecteur par un cadrage serré des regards apeurés sous des ombres menaçantes.

D’aucuns, c’est certain, pourront reprocher à l’auteur de s’être limité à un copier-coller par rapport au récit originel. Pourtant, le dessin, tellement admirable, parvient à magnifier l’œuvre du maître sans la dénaturer, savant dosage entre modestie et vénération. On pense un peu à la récente adaptation de Dracula par Bess, qui relève de la même démarche. Enfin, on ne manquera pas de saluer le formidable travail éditorial des Ki-oon, avec cette reliure souple en similicuir gravé.

La Couleur tombée du ciel
D’après l’œuvre de H.P. Lovecraft
Scénario : Gou Tanabe
Dessin : Gou Tanabe
Editeur : Ki-oon
192 pages – 15 €
Parution : 5 mars 2020

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Le Far West très à l’ouest

Calfboy 2 © 2020 Rémi Farnos (La Pastèque)

Contre toute attente, La Pastèque publie la suite de Calfboy, un titre qui nous avait surpris par son originalité graphique. Malheureusement, ce follow-up peine à convaincre…

Voici donc le deuxième volet des aventures de ces deux cowboys improbables sur leur canasson… Cette fois, Chris est déterminé à reprendre les recherches pour retrouver le butin que son frère Burt a enterré, un soir de beuverie, sans se souvenir précisément de l’endroit… Comme on peut s’en douter, un album qui nous réserve son lot de loufoqueries et de rebondissements…

Une suite à Calfboy ? Etait-ce bien raisonnable ? Contre toute attente, La Pastèque a accordé à son auteur, Rémi Farnos, l’opportunité de faire vivre ses personnages Burt et Chris dans une seconde aventure.

On appréciera toujours la mise en page originale, qui est clairement le point fort de Calfboy. Cette façon très ludique de découper un paysage en gaufrier et d’y faire évoluer les personnages est devenue ici une véritable marque de fabrique, quand bien même elle est utilisée avec parcimonie. Le trait simple et rond de Rémi Farnos est toujours plaisant, malgré le peu d’intérêt accordé aux personnages, toujours filiformes, en mode « patte de mouches », ne faisant jamais l’objet de plans serrés. Et après tout, leur psychologie passe au second plan derrière la physionomie humoristique de l’objet. Psychologie plus que simpliste, puisqu’elle se résume pour les deux frères gangsters à 50 % de crétinisme et 50 % d’alcoolisme.

Si l’on avait été amusé dans la première partie, fallait-il nécessairement prolonger les élucubrations de nos deux héros bancals, a fortiori quand l’effet de surprise concernant l’originalité de la mise en page est passé ? Sur le plan du scénario, Calfboy 2 n’apporte pas grand-chose par rapport au premier volet, et au final, on a un peu l’impression de lire la même histoire, sans que les gags et l’humour, décalés mais quelque peu répétitifs, ne soient si convaincants. C’est un peu regrettable, parce que Remi Farnos possède un vrai potentiel créatif (j’ai eu l’occasion de le dire lors de la critique du premier volet), mais malheureusement il n’a pas su vraiment nous surprendre ici. Cette suite ne nous permet même pas de nous attacher aux personnages, y compris les deux protagonistes principaux (les deux frères Chris et Burt) qui semblent interchangeables. Ce manque de différenciation tient en grande partie à la représentation ultra-minimaliste des visages.

On peut comprendre en fin d’ouvrage — cela est indiqué clairement cette fois — qu’un troisième tome est en vue. Tant mieux pour Farnos, mais s’il s’agit de la conclusion d’une trilogie, on ose espérer que l’auteur redressera la barre, pour nous faire quelque chose de plus punchy, afin que ces « calfboys » ne finissent pas assassinés par leur propre ombre…

Calfboy 2
Scénario & dessin : Rémi Farnos
Editeur : La Pastèque
72 pages – 18 €
Parution : 5 juin 2020

Calfboy 2 © 2020 Rémi Farnos (La Pastèque)

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Street Art et (r)évolution

L’Éveil © 2020 Vincent Zabus & Thomas Campi (Delcourt)

Quand le monde paraît terrifiant et qu’on se sent impuissant, existe-t-il une alternative ? Cette BD pleine de finesse nous montre que peut-être, le salut est dans l’art, un art qui bouscule et éveille les consciences…

Bruxelles, 2016. Arthur, trentenaire, n’est pas au top de sa forme. Célibataire névrosé, angoissé chronique, hypocondriaque patenté, il se sent vulnérable et ne parvient pas à trouver de sens à sa vie, perturbé par la moindre contrariété. De plus, il est régulièrement victime d’hallucinations qui le mettent en état de panique. Errant seul dans les rues bruxelloises, il croit percevoir des signes inquiétants, comme si un monstre était à sa poursuite… Cette jeune femme qui vient à sa rencontre, alors qu’il vient d’échapper de justesse à une chute de branche d’arbre, serait-elle sa planche de salut ?

Difficile de ne pas tomber sous le charme de cette BD à la belle couverture intrigante qu’est L’Éveil. Son atmosphère ouatée, oscillant entre rêve et réalité, achève de nous séduire, correspondant bien à l’univers d’Arthur, grand garçon pas fini qui redoute d’affronter un monde où il ne se sent pas à sa place. Il y a d’abord ses mains qui le picotent, puis se détachent de son corps pour tenter de l’étrangler, comme si ces dernières voulaient vivre leur vie en s’affranchissant de ce personnage encombrant, tourmenté et centré sur lui-même. Et ça ne fait que renforcer son angoisse, à Arthur. Pour ce trentenaire célibataire renfermé (et non endurci), le seul confident, c’est lui-même, cet enfant qui n’a pas su grandir, et qui finit par avoir des hallucinations à force de déni. Alors que sa seule occupation un peu altruiste consiste à visiter des malades dans un service de soins palliatifs, on se demande si ce n’est pas lui qui est au bout de sa vie… Mais un beau jour, alors qu’il croit frôler la mort, apparaît la jolie Sandrine — à moins qu’il ne s’agisse d’un ange —, qui va le ramener tout doucement à la réalité, apportant un début de réponse à ses hallucinations… Car Sandrine, c’est une artiste militante, qui pense pouvoir changer le monde par son action : faire croire aux passants qu’un monstre, en l’occurrence un dinosaure, menace de détruire la ville, tel un reflet d’un monde anxiogène où populisme et haine de l’autre semblent avoir le vent en poupe. Comme une sale petite musique de fond, la radio diffuse des points réguliers sur la campagne présidentielle américaine (rappelons que l’action se situe en 2016), sans trop envisager une victoire de Trump…

Ce que veut Sandrine, c’est provoquer un choc par son street art militant : peindre des traces de griffes géantes sur les murs ou creuser de monstrueuses empreintes dans les parcs de la ville. Bref, Sandrine veut provoquer la réflexion, et par ricochet, ce fameux « éveil », l’éveil des consciences face aux soubresauts du monde… En la croisant sur son chemin, Arthur aura peut-être bien eu la chance de sa vie

L’Éveil © 2020 Vincent Zabus & Thomas Campi (Delcourt)

Le dessin léger de Thomas Cambi est plutôt agréable à l’œil, bénéficiant d’une très belle mise en couleur. Son trait semi-réaliste sait reproduire l’atmosphère engageante et intimiste de la capitale bruxelloise, avec ce qu’il faut de loufoquerie pour surprendre le lecteur tout au long du récit. L’esprit belge y est dépeint avec finesse, et quiconque a foulé les rues de Bruxelles le comprendra, de par l’ébahissement ressenti en voyant apparaître une fresque monumentale au détour d’une rue, comme si là-bas, dans ce foyer de la BD, le neuvième art cherchait à faire irruption dans la réalité.

Quant à l’histoire, elle se lit d’une traite en nous accrochant d’emblée, par sa façon particulière de jongler avec le fantastique et l’intime, nous réservant quelques moments touchants. Les personnages sont bien campés et on les trouve aisément attachants. En définitive, Vincent Zabus nous parle de résistance, d’empathie et de transmission, en croyant — peut-être naïvement — que l’art pourra changer le monde. On a pourtant envie d’y croire à cette prise de conscience collective, et on trouve ça très beau. Toutefois, on pourra regretter que le récit n’évoque jamais les conséquences concrètes d’une telle forme d’art, par exemple en montrant comment une telle action pourrait influer sur le cours des événements autrement que par un sampling militant à travers le monde. Zabus n’a peut-être pas voulu être trop explicite, laissant la place à l’imagination et aux suppositions, au risque de nous laisser sur notre faim…Mais ce n’est sans doute pas l’objet du livre, et après tout, personne n’a pu jusqu’ici affirmer que l’art pouvait changer le monde ou s’il se contentait de le refléter !

Il s’agit déjà de la cinquième collaboration entre Zabus et Campi pour une bande dessinée, et probablement pas la dernière étant donné l’osmose qui, à la lecture de l’ouvrage, se devine entre les deux auteurs. Loin de nous endormir, L’Éveil nous aura au moins révélé le pouvoir subversif de l’art, à défaut de nous prouver son influence réelle… et qui sait, suscitera peut-être des vocations…

L’Éveil
Scénario : Vincent Zabus
Dessin : Thomas Campi
Editeur : Delcourt
88 pages – 17,95 €
Parution : 10 juin 2020

Extrait p.56 – Lors d’une installation nocturne pour le moins audacieuse devant un commissariat de police, Sandrine prodigue quelques conseils à Arthur en matière d’art urbain :

Sandrine — Pour un street artist, la solution pour travailler discrètement n’est pas forcément de se cacher ! Il peut aussi détourner l’attention sur autre chose… Le plus efficace étant d’attirer le regard sur quelque chose qui banalise en apparence la situation. Camionnette, bande jaune et noir, pancarte de travaux, gilet fluo… Les meilleurs alliés du street artist ! Et le casque de sécurité ! Avec le casque, tu deviens une figure de l’autorité, celle de l’ouvrier qualifié ! Si des mecs passent, ils verront des travaux et ne chercheront pas plus loin…
Arthur — Et si des flics…
Sandrine — Surtout des flics ! Y a pas plus conditionné à se soumettre à l’autorité qu’un flic !

L’Éveil © 2020 Vincent Zabus & Thomas Campi (Delcourt)

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Old boys don’t cry…

L’Automne dans le pantalon © Ralf König (Glénat)

Qu’il est loin le temps des Village People, des boules à facettes et des libidos débridées. Les gays doivent désormais faire face aux affres de l’âge… Seul König pouvait nous faire rire sur un sujet pourtant… pas très gai…

Pour Paul, ça ne va pas fort… la cinquantaine approche à grand pas et menace son équilibre psychologique ! Comment faire pour affronter ce cap difficile qui plonge ce grand hypocondriaque en état de panique ? La perspective d’une baisse de sa libido accompagnée d’une invasion des poils blancs le terrifie littéralement, sans parler des maux à venir liés au vieillissement…. Conrad son compagnon, de dix ans son aîné, va devoir faire preuve de doigté pour lui remonter le moral tout en l’aidant à affronter la réalité…

On ne présente plus Ralf König, le « roi » teuton de BD gay, dont l’ensemble de la production évoque avec un humour et un dessin très bretécheriens les mœurs de la communauté homosexuelle, avec deux personnages récurrents : Conrad et Paul. Le couple est un cas d’école, faisant taire les clichés sur l’impossibilité d’une vie conjugale durable entre hommes, liée pour certains à leur supposée sexualité débridée… Et pourtant… si Paul est plus fortement porté sur les choses du sexe, irrésistiblement attiré par les mâles costauds et virils et donc littéralement incapable de modérer ses pratiques libertines, Conrad représente le pilier du couple, le confident compréhensif, plus intello et plus posé, plus âgé aussi mais surtout, amoureux de Paul comme au premier jour malgré les infidélités répétées de ce dernier. Malgré cela, ces messieurs viennent de franchir allégrement les trente ans de vie commune !

Trente ans, ça veut dire aussi que de l’eau a coulé sous les ponts et que les corps ont pris du plomb dans l’aile. Pour la plus grande terreur de Paul, qui imagine mal de voir basculer sa vie sexuelle sous un régime monacal, et refuse même de l’envisager une seule seconde… Hélas, les signes sont là et se multiplient, qu’il s’agisse des anciens compagnons de partouze devenus vieux et gras, ou des comportements méprisants des jeunes mâles arrogants… Paul, qui ne veut pas devenir un « pervers pépère », frise la déprime et quand on a un sexe à la place du cerveau, il est plus compliqué d’agir avec rationalité ! Heureusement, son vieux compagnon Conrad est là, et comme il l’a toujours fait, va l’accompagner dans cette phase cruelle et décisive de la vie à laquelle personne n’échappe…

L’Automne dans le pantalon © Ralf König (Glénat)

Le vieillissement et la déchéance sont globalement une tragédie humaine, qui n’amuse et ne rassure personne. Chacun cherche à ralentir le compte à rebours à sa manière, en espérant que les souffrances liés à la décrépitude seront les moins douloureuses possibles.

Avec ces chroniques sociales de la « sénioritude gay », on ne peut pas dire que König se soit renouvelé mais il n’a rien perdu de la verve comique qui a contribué à son succès. Si l’on dit que l’humour est la politesse du désespoir, l’auteur allemand applique l’adage à merveille en dédramatisant ici un sujet perturbant. L’hypocondrie de Paul reste le gimmick hilarant de cet album, qui atteint son point culminant par un bond temporel, où l’on voit Conrad et Paul dans une maison de retraite, ce dernier cherchant à booster sa virilité perdue en se procurant du viagra auprès d’un autre pensionnaire. Comme toujours, il y a ce côté reiserien assez trash dans le dessin, mais dans le cas présent, il y a en plus quelque chose de touchant dans le fait de voir ce couple vieillir et s’aimer malgré les années, résolu à rester épicurien jusqu’au bout… En fin d’ouvrage, Paul a survécu, n’a pas fait de TS ni de dépression, sans doute grâce à Conrad, et l’on en est ravis !

L’Automne dans le pantalon
Titre original : Herbst in der Hose
Scénario & dessin : Ralf König
Editeur : Glénat
176 pages – 25 €
Parution : 17 juin 2020

Extrait p.153 – Conrad se fâche contre Paul qui ne veut pas se voir vieillir et préfère surfer sur des sites de drague :

Conrad — Paul, tu nous gonfles avec ton andropause !!! Oui, on vieillit ! Regarde-moi, j’ai 64 ans !! Et alors !? C’est ça, vivre ! Ça ne glisse plus aussi facilement qu’avant et ça ne s’arrange pas ! Voilà pourquoi ton temps, c’est maintenant ! Remplis ta vie de contenus au lieu de compter tes cheveux gris en paniquant ! C’est comme ça, la vie freine de plus en plus ! Les limites sont connues, la déception remplace l’illusion, les surprises se font rares… Les jeunes crient à la nouveauté et nous, les vieux, on baille, parce qu’on connaît ! On est plus speed comme à 20 ou 30 ans, plus aussi puissants qu’à 40, mais le ralentissement a de bons côtés !
Paul — hm.
Conrad — C’est comme l’ICE* qui ralentit ! On a plus de temps pour admirer le paysage ! On sait ce qu’on veut encore visiter bientôt et ce qu’on laissera de côté, on réfléchit à d’où on vient et où on veut aller… à toutes les gares par lesquelles ont est déjà passés pour être là où on est ! Tel endroit était beau, on aimerait y retourner. Malheureusement, le train ne va jamais que de l’avant… Vers la fin du voyage, les ennuis techniques sérieux apparaissent et on entre dans l’obscurité du tunnel ! Dont personne ne sait s’il y aura encore une petite lumière au bout !
(silence)
Conrad — Ô mon pôvre ! Je parle comme un de ces guides de vie, là…
Paul, attristé — Au moins, tu t’en rends compte…

*TGV moins pressé (NdT)

L’Automne dans le pantalon © Ralf König (Glénat)

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Les prix Eisner 2020 : une cérémonie confinée

Le 24 juillet dernier a eu lieu la remise des Eisner Awards, dans le contexte très particulier de distanciation sociale. La cérémonie, qui s’est donc déroulée par écran interposé, a duré très exactement une heure.

L’événement était animé par Phil LaMarr, comédien plus habitué aux seconds rôles de cinéma et surtout connu aux USA pour l’émission à sketches Mad TV. Celui-ci a ainsi remis les prix dans 31 catégories. C’est l’administratrice des Eisner Awards Jackie Estrada, éditrice très impliquée dans le neuvième art, qui a ouvert et clôturé la cérémonie.

On notera que les autrices étaient plutôt bien représentées dans l’attribution des prix, certaines étant récompensées pour la seconde fois : Tillie Walden pour son roman graphique Are You Listening ? (Sur la route de West, Gallimard), après Spinning en 2018, ainsi que Mariko Tamaki pour Laura Dean Keeps Breaking Up with Me (Mes Ruptures avec Laura Dean, Rue de Sèvres), un beau récit sur l’adolescence. La scénariste canadienne avait elle reçu en 2015 le prix du roman graphique avec Cet été-là, écrit en collaboration avec sa cousine.

Dans une tonalité plus politique, l’événement a sans doute voulu marquer sa différence avec la présidence actuelle des USA en récompensant George Takei pour They Called Us Enemy (Nous étions les ennemis, Futuropolis), une autobiographie qui lui permet de revenir sur son enfance passée dans les camps d’internement américains. George Takei est principalement connu en France pour son rôle de Sulu dans la série Star Trek. Il est aussi, aux États-Unis, une figure pro-LGBT et anti Trump très actif (il est suivi par près de 9 millions de followers sur Facebook).

Emil Ferris, qui avait provoqué l’événement l’an dernier (et notamment à Angoulême) avec Moi ce que j’aime, c’est les monstres, a elle aussi reçu un prix pour la seconde fois pour cet ouvrage de 32 pages quelque peu hybride, publié à l’occasion du Free Comic Book Day, et évoquant les circonstances pénibles ayant mené à la création du monstrueux pavé. Ce titre, qui comprend également des histoires courtes ainsi qu’un tutoriel pour apprendre à dessiner… un monstre, n’a pas encore été publié en français et on ignore s’il le sera. Quant au tome 2, les fans devront patienter encore un peu…

Enfin, on termine avec le prix de la BD étrangère attribué à l’Espagnol Paco Roca pour La Maison, un récit délicat et touchant sur le deuil publié chez Delcourt en 2016.

Le palmarès du prix Will Eisner de l’industrie de la bande dessinée 2020

George Takei ; Emil Ferris ; Paco Roca ; Tillie Walden ; Mariko Tamaki ; Rosemary Valero-O’Connell

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Loin, si loin du Brésil

Les Intrépides © 2020 Andrea Campanella & Anthony Mazza (Ici Même)

Signée d’un duo italo-brésilien, cette chronique sociale douce-amère raconte la tragédie d’une famille, sur fond de football et de cinéma, et marque surtout par son plaisant graphisme vintage.

Sao Paulo, Brésil, 1950. Alors que les préparatifs pour la Coupe du monde de football battent leur plein, Jorge, cheminot, meurt brutalement dans un terrible accident ferroviaire. Luiz et sa sœur aînée Vera se retrouvent orphelins, sans le sou. La compagnie où travaillait leur père refuse de reconnaître ses responsabilités liées à des problèmes de maintenance. Leurs enfants pourront-ils faire face ?

Avec sa très belle couverture aux accents Art déco, l’ouvrage attire. Et lorsqu’on commence à feuilleter les premières pages, on découvre avec contentement le graphisme délicat et épuré du brésilien Anthony Mazza, vaguement rétro, aux tonalités à la fois chaudes et sombres, bien en phase avec cette histoire simple. Celle-ci, scénarisée par l’auteur italien Andrea Campanella, nous emmène dans le Brésil des années 50, avec quelques flashbacks dans l’Italie de la Deuxième Guerre. Davantage porté sur l’esthétisme d’ensemble, qui peut parfois rappeler les splendides publicités de Cassandre, le trait semble un peu moins assuré, voire un peu froid, dans la représentation des personnages qui parfois semblent quelque peu figés, mais l’ensemble reste agréable à regarder.

Si le pitch de départ flirte avec le mélo (la mort accidentelle de Jorge qui laisse ses enfants sans moyens de subsistance), le récit évolue vite vers d’autres thèmes tels que la xénophobie (envers les immigrés italiens fuyant la dictature de Mussolini) ou la lutte syndicale, mais tout cela reste finalement assez superficiel, parfois même un peu confus. On pourra néanmoins apprécier les quelques digressions sur le football ou le cinéma, les deux passions du jeune Luiz, ce qui donne lieu, par le biais du dessin de Mazza, à de charmantes évocations des films néoréalistes ou des westerns de l’époque.

En résumé, Les Intrépides ne manque pas d’attrait, mais malgré les qualités décrites plus haut, l’histoire, en s’effilochant au fil des pages dans de multiples directions, peine à marquer véritablement les esprits. C’est plutôt dommage, car l’ouvrage semblait remplir de nombreux critères pour susciter au premier abord l’empathie du lecteur.

Les Intrépides
Titre original : Senza Paura
Scénario : Andrea Campanella
Dessin : Anthony Mazza
Traduit de l’italien par Laurent Lombard
Editeur : Ici Même
120 pages – 22 €
Parution : 26 juin 2020

Extrait – p.114 : citation de Vinicius de Moraes :

« J’ai des amis qui ne savent pas à quel point ils sont mes amis. Ils ne se rendent pas compte de tout l’amour que j’ai pour eux ni combien j’ai besoin d’eux. Pour moi, l’amitié est un sentiment plus noble que l’amour.

Certains d’entre eux, je n’ai pas besoin de les voir. Il me suffit de savoir qu’ils existent. Cette simple condition m’encourage à continuer ma vie. On ne se fait pas un ami, on le reconnaît. »

Extrait – postface p.117 : Deux mots sur le titre italien, par Andrea Campanella :

Sem Medo (Sans peur) est une poésie de Vinicius de Moraes. J’étais enfant quand je l’ai entendue, sur un merveilleux disque d’Ornella Vanoni de 1976, justement avec Toquinho et Vinicius. J’adore la bossa nova et ses artistes révolutionnaires, aussi quand il m’a été proposé de travailler avec Anthony pour cette bande dessinée, j’ai tout de suite pensé à un titre qui renvoie à cette culture. J’ai choisi cette chanson parce qu’elle est un hymne à la vie, pour l’affronter toujours et quoi qu’il arrive. Elle me semble d’ailleurs faite pour les personnages de cette histoire.

Le danger existe, il fait partie du jeu
Mais ne sois pas triste, vivre c’est du feu
Vois si tu peux résister, et recommencer
Recommencer
Recommencer

Mais traverse la mort sans peur
Mais traverse l’obscurité sans peur
Mais traverse l’amour sans peur

Les Intrépides © 2020 Andrea Campanella & Anthony Mazza (Ici Même)

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