Une uchronie philosophique entre ombre et lumière

Mégafauna © 2021 Nicolas Puzenat (Sarbacane)

Et si l’homme de Néandertal avait survécu en suivant une voie bien différente de celle de l’homo-Sapiens ? A partir de ce postulat, Nicolas Puzenat nous propose une aventure préhisto-médiévale très originale, avec à la clé moult questionnements très actuels.

An 1488 après Kmaresh. Le monde est peuplé de deux espèces humaines, séparées par une immense muraille, bâtie siècle après siècle. Alors que la majorité des terres est occupée par les Homo sapiens, une partie de l’Europe reste aux mains des Néandertaliens, connus sous le nom de « Nors ».

Cette histoire, qui bénéficie d’un pitch très original, s’avère tout à fait dépaysante. Trop peu académique pour s’apparenter à série des Jour J, Mégafauna plaît beaucoup pour son côté à la fois artisanal et ambitieux. Pour réaliser cette uchronie à l’atmosphère médiévale, Nicolas Puzenat s’est nourri des études paléoanthropologiques les plus récentes, selon lesquelles l’homme de Néandertal aurait bien croisé notre ancêtre l’homo-sapiens avant de disparaître, et aurait même déposé quelques gênes dans son cousin, ou plutôt sa cousine si l’on parle d’accouplement… une partie des scientifiques évoquent même l’idée d’un métissage au profit de Cro-Magnon (autre nom de l’homo-sapiens), en plus grand nombre.

Quant à l’auteur de cet album, il va jusqu’à imaginer que Néandertal n’a pas regagné le néant, mais aurait continué à vivre dans notre millénaire, au moins jusqu’au Moyen-âge puisque l’histoire se déroule en 1488. Et sa survivance a eu des conséquences sur le cours des choses puisque les Sapiens ont dû apprendre à cohabiter avec ces voisins à la fois semblables et pourtant si différents. Le mélange des deux races n’a pas eu lieu, et Néandertal, peu désireux de faire cause commune avec ses rivaux, a fait ériger une muraille gigantesque sur leurs frontières communes, traversant de part en part le continent européen, ainsi divisé en deux entités distinctes.

Officiellement en guerre, les deux peuples ont toutefois maintenu des relations commerciales. Les Sapiens échangent du bétail et des vivres contre de l’or, des pierres précieuses et des épices dont les « Nors »  raffolent. Mais depuis quelques temps, ces derniers ont mystérieusement suspendu toute relation avec leurs voisins du Sud, désormais menacés par la famine. Pour tenter d’en savoir plus, les Sapiens vont envoyer discrètement un émissaire qui sera chargé de rencontrer le « Dimaraal » Vorel, l’un des chefs les plus puissants du camp ennemi.  L’émissaire en question, Timoléon de Veyres, jeune étudiant en médecine, va prendre la route en compagnie de son ami, Pontus, qui fera office de garde du corps. L’accueil de la population néandertalienne sera plus que tiède voire hostile, et Timoléon aura fort à faire pour gagner sa confiance. C’est ainsi qu’au fil de l’histoire, on va comprendre peu à peu pourquoi les Nors ont décidé non seulement de couper les relations avec le Sud, mais également de maintenir depuis plusieurs siècles ce « cordon sanitaire » qu’est la grande muraille pour tenir à distance les Sapiens.

Mégafauna © 2021 Nicolas Puzenat (Sarbacane)

Nicolas Puzenat nous offre ici une parabole bien sentie sur notre civilisation « occidentale ». La société médiévale où a grandi « Timo », c’est la nôtre. Les Nors, c’est le peuple exotique et méconnu, qui donne lieu à toutes sortes de préjugés quant à leur primitivité. Mais bien vite, Timo, auquel le lecteur va s’identifier facilement par son approche candide et son ouverture d’esprit, apprendra à revoir son point de vue en vivant parmi eux. Le contraste est d’autant plus saisissant lorsque le jeune homme franchit la frontière. La région au sud de la muraille est quasi désertique, résultat des pratiques agri-économiques inconséquentes des Sapiens, et la violence s’accroit parmi les habitants faméliques. Derrière la muraille en revanche, le paysage est luxuriant et les forêts abondent, riches en faune et en flore. Les Nors, tout en vivant en harmonie avec la nature, semblent avoir atteint un stade de développement technologique aussi avancé que leurs rivaux.

Avec ce récit très bien mené, Nicolas Puzenat parvient à nous sensibiliser sur les dérives de notre monde, de façon assez subtile, ainsi que sur une quantité de thèmes comme les préjugés racistes ou la question des stéréotypes de genre, par le biais de la relation amoureuse entre Timo et la néandertalienne Gargar, très corpulente et d’une tête plus haute que son amant. Le trait certes peu académique trouve son équilibre dans l’univers enchanteur déployé ici. Et la magie opère facilement. On savait que l’auteur, à travers Espèces invasives, avait du goût pour l’architecture, et une fois encore, il l’exprime ici de fort belle façon. Si les constructions des Sapiens sont conformes à l’époque médiévale, celles des Néandertaliens, désireux de préserver leur environnement, semblent par contraste être inspirées par l’Art nouveau, tout en courbes et en circonvolutions végétales.

Mégafauna est un alliage parfait entre aventure médiévale et réflexion politico-philosophique sur le devenir de notre monde, ainsi qu’une invitation à rencontrer l’« étranger » dont bien souvent on ne veut rien savoir, cet étranger aux mœurs si étranges, en faisant abstraction de nos préjugés. L’auteur évite de tomber dans le prêchi-prêcha, et nous sert d’ailleurs une conclusion plutôt sombre. Heureusement, il y a cet humour discret qui irrigue le récit, notamment sur la question du culte religieux. Ici, le « fils de Dieu » n’est pas Jésus mais Kmaresh, et il a été pendu ! Lieux saints et jurons font ainsi référence à la potence ou à la corde, et c’est plutôt bien vu. Encore une publication éminemment sympathique des Editions Sarbacane. Même qu’on en reprendrait bien un deuxième volume si ce n’était pas un one-shot…

Mégafauna
Scénario & dessin : Nicolas Puzenat
Éditeur : Sarbacane
92 pages –  18 €
Parution : 3 mars 2021

Extrait p.26 – En route pour Eelbaar en compagnie de son ami Pontus, Timoléon fait part de ses impressions à son oncle

« Ces dix journées de route à travers des paysages arides nous ont montré à quel point vous disiez vrai, mon oncle. Pontus et moi sommes stupéfaits de constater la pauvreté de la région. Presque tous les arbres ont été abattus pour divers usages, sans penser au lendemain.

Le vent, qui ne trouve plus de résistance, s’engouffre dans ces vallées vides. Partout on entend dire que les récoltes ont été si mauvaises que l’hiver à venir promet la famine. L’herbe est rare et jaune ; on ne voit plus guère de troupeaux… Tout au plus avons-nous croisé quelques chèvres maigres, gardées par des êtres faméliques, rongés par la fièvre.

A l’entrée des villages, il est fréquent de voir des enfants à peine vêtus se battre avec des chiens pour un os.

Tout cela fait le lit du désespoir et de la violence. Nous la sentons monter à mesure que nous nous enfonçons dans les terres… »

Mégafauna © 2021 Nicolas Puzenat (Sarbacane)

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Quand l’ermite ornemente, l’ermite imite et ment

La Mécanique du sage © 2021 Gabrielle Piquet (Atrabile)

Saviez-vous que jadis, les richissimes Britanniques avaient coutume de s’offrir des ermites ? Ceux-ci étaient sensés apporter la paix à leurs propriétaires en déambulant dans leur jardin. Gabrielle Piquet en a tiré cette amusante fable philosophique.

Édimbourg, dans les années 20. Charles Hamilton, à l’abri du besoin, a tout pour être heureux. Mais lassé de dissoudre sa vie dans des bacchanales nocturnes, déçu par une union ratée, Charles est envahi par un vide existentiel, le rendant incapable de s’occuper de sa fille malade et colérique. Ce vide existentiel, il va tenter de le combler en louant les services d’un ermite ornemental. Celui-ci, dont la mission principale consiste à faire les cent pas dans son jardin en échange d’un salaire, l’aidera peut-être, comme le pense Charles, en l’inspirant de sa simple présence, à gagner en sagesse. Mais les choses ne sont pas si simples, car à l’évidence, la sagesse ne s’achète pas…

Il y a six ans, j’avais découvert Les Idées fixes et j’avoue être tombé sous le charme. Cette bande dessinée m’avait laissé une très bonne impression, malgré sa forme quelque peu déroutante, grâce à la merveilleuse poésie qui s’en dégageait… Gabrielle Piquet confirme avec ce nouvel opus son style très particulier, ainsi que son audace, très légitimement récompensée lors du dernier Festival d’Angoulême.

L’autrice parisienne réussit à nous immerger très vite dans son récit atypique en utilisant les codes de la fable. De nombreux qualificatifs viennent à l’esprit, mais ce que l’on retient pour définir au mieux l’objet, c’est sa liberté et son intemporalité. Les cases restent ici accessoires, et le dessin, empreint d’une délicate poésie rétro, s’apparente à une écriture en symbiose totale avec le texte, qui, sous une apparente simplicité, est très travaillé. Gabrielle Piquet insuffle de la mélodie à ses mots, qu’elle conjugue à une discrète espièglerie qui imprègne également son trait, provoquant souvent un sourire amusé chez le lecteur. Ce trait en question, d’un violet pâle, semble être tracé à main levée, sans aucun effet ostentatoire. Il reste d’une parfaite lisibilité, avec moult détails qui viennent souvent compléter le texte ou les dialogues. On pense beaucoup à Will Eisner et ses fables new-yorkaises, autant pour ce qui est du dessin que de la narration.

L’histoire, qui se situe dans l’Écosse des années 1920, raconte le parcours chaotique d’un homme de bonne famille, Charles Hamilton, qui pourtant a « tout pour être heureux ». Car cet oisif épicurien à l’âme d’artiste, apprécié de son entourage, ne se satisfait plus de sa vie de riche héritier enclin à la fête et à la débauche. Quelque chose lui manque, et l’ennui le gagne peu à peu. D’une liaison amoureuse qui battra vite de l’aile et prendra fin avec la mort de sa bien-aimée, naîtra une enfant, Sonia. Souffrant d’une maladie pulmonaire, celle-ci est par ailleurs en proie à de fortes colères qui laissent son père désemparé. Après l’avoir placé dans un établissement spécialisé, Hamilton va renouer pendant une courte période avec sa vie dissolue, avant de se lasser à nouveau. Hanté par son aïeul qu’il voit comme un sage, il va acheter les services d’un « ermite ornemental », dont la seule fonction sera de se promener dans son jardin et d’inviter son propriétaire « à s’imprégner de son modèle et à assimiler pour lui-même ces signes extérieurs de sagesse ». Peut-être une manière de chercher à reconnecter avec Sonia, qui elle-même est en deuil de son premier amour, un gros garçon joufflu et immobile, que cette maigre fillette vénérait de façon platonique et unilatérale. Celle-ci va alors sombrer dans un mutisme mélancolique… Impossible de révéler la fin, mais la réconciliation entre le père et sa fille prendra des chemins pour le moins inattendus et pour tout dire, aussi drôles que jubilatoires…

La Mécanique du sage constitue une lecture très agréable par sa fluidité. On apprécie pleinement la poésie et l’humour qui se dégage de cette jolie fable sortant des sentiers battus, sous-tendue par une réflexion philosophique sur le sens de la vie et de cette fameuse sagesse (certains diront bonheur) que chacun d’entre nous cherche à atteindre. Déconstruisant l’image d’Épinal du vieux sage barbu et imperturbable, Gabrielle Piquet nous montre peut-être que la sagesse n’implique pas obligatoirement de se renier soi-même, et nécessite même de conserver un petit grain de folie. Bouddha le disait lui-même : « L’insensé reconnaissant sa folie est sage, mais l’insensé qui se croit sage est vraiment fou »…

La Mécanique du sage
Scénario & dessin : Gabrielle Piquet
Editeur : Atrabile
96 pages –  15 €
Parution : 17 janvier 2020

Angoulême 2021 : Fauve de l’audace

Extrait p.5-6  — La vie de Charles Hamilton :

« C’est toujours en zone agitée que Charles trouve des moments de paix. Le bruit du monde éloigne l’ombre qui viendra bientôt l’accabler.

Un vieux garçon vient à passer, consolante comparaison ! Car en amour, en amitié, il connaît un certain succès.

Oui, vraiment, Charles plaît autant aux femmes qu’aux hommes. C’est à cause d’un savant mélange : sous la tenue impeccable pointe une âme d’artiste sauvage.  Il est en avance sur son temps : il admire les femmes d’esprit pour leurs intuitions fulgurantes et leur souci d’indépendance. Il est tout  fait réceptif à leurs théories inédites car il en perçoit avant l’heure le côté révolutionnaire – voilà un homme égalitaire. »

La Mécanique du sage © 2021 Gabrielle Piquet (Atrabile)

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Étoile mystérieuse

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Soleil mécanique © 2021 Lukasz Wojciechowski (Editions ça et là)

Cette BD expérimentale et étonnante a été conçue avec AutoCAD ! Au-delà de l’exercice de style, c’est l’histoire fascinante d’un architecte pulvérisé en plein vol par les nazis, alors qu’il s’apprêtait à toucher le « soleil »…

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Le portrait d’un architecte tchécoslovaque, Bohumil Balda, personnage imaginaire inspiré notamment d’Albert Speer, qui se vit confier un important projet par le régime hitlérien. Cet architecte avant-gardiste, qui au départ se méfiait des nazis, mit au point une machine extraordinaire, un « soleil mécanique » qui devait auréoler la cérémonie annuelle en l’honneur d’Hitler d’une lueur phénoménale, une lueur « visible à 100 kilomètres à la ronde ». Un projet qui fut abandonné à cause de l’effort de guerre et provoqua parallèlement la déchéance de l’architecte.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que graphiquement, l’ouvrage n’est pas très engageant avec son trait géométrique hyper minimaliste. Et pourtant, quand on se donne le peine d’entamer la lecture, on est très vite fasciné par ce qui s’avère un parti pris radical et d’autant plus original quand on sait que le dessin a été entièrement réalisé à l’aide du logiciel Autocad. Seul un architecte aurait pu avoir une telle idée, et celui-ci se prénomme Lukasz Wojciechowski. Prof d’architecture et de design à la fac de Wroclaw, en Pologne, il publie ici sa seconde bande dessinée.

Passé le temps de familiarisation avec cette forme narrative singulière qui requiert la participation active du lecteur, force est d’admettre que celle-ci fonctionne très bien, en partie grâce à une écriture fluide. Wojciechowski adopte le format du gaufrier, où les cases, dédiées autant à la partie graphique que textuelle, deviennent ainsi des phylactères à part entière.

Pour l’architecte tchèque Bohumil Balda dont la carrière est en pleine ascension, ce soleil, élément récurrent du récit qui était au centre de ses créations, deviendra sa malédiction. La magnifique maison baignée de lumière où il demeure avec son épouse, d’une conception très avant-gardiste pour l’époque, reprend le concept des « toits-terrasse » cher à Le Corbusier. Les nazis, qui viennent d’envahir les Sudètes, vont faire appel à ses compétences, alors que curieusement ils exècrent le modernisme et préfèrent les toits en pente. Balda, par lâcheté ou par égocentrisme, peut-être un peu des deux, va céder bon gré mal gré aux sirènes hitlériennes de la gloire et abandonnera ses toits plats… Il est vrai qu’un refus équivaudrait à un suicide professionnel, réduisant alors sa carrière à néant. Mais bien vite, après une bouffée d’égo passagère, il sera rattrapé par sa mauvaise conscience, car pour être adoubé par ce régime, il y a forcément un prix à payer. Sous le diktat humiliant d’un sbire de Hitler, il sera chargé de concevoir la fameuse « Sonnenmachine », un projet titanesque et mégalo à la gloire du führer qui le conduira vers la folie puis la chute.

Pour revenir sur l’aspect graphique, c’est la forme qui prime ici, bien au-delà d’une quelconque velléité esthétique. Toutes les choses visibles du monde réel sont ramenées à l’état de symbole, de logo, de courbes et de lignes épurées à l’extrême. De façon logique, les constructions sont un assemblage de carrés, de rectangles, parfois de triangles, puisqu’il s’agit du thème central du livre, mais les personnages également, masculins en particulier. Lida, l’épouse de Balda, intègre quant à elle des courbes plus féminines dans sa représentation.

En contrepoint des angles et des traits rectilignes, évoquant la stabilité et la conception humaine, le cercle impose son mouvement naturel et son mystère obsédant, parfaitement souligné par l’auteur par un procédé itératif. Le cercle, symbole le plus répandu dans l’histoire de l’humanité, aux significations multiples selon les cultures. Ici, il symbolise avant tout l’astre suprême, et par extension la roue, la course du temps et l’éternité.

Au fur et à mesure que l’histoire avance, le soleil si cher à Balda, va progressivement être remplacé par la svastika hitlérienne, terrible juggernaut qui finira par « désagréger » l’architecte, lui dont le travail était façonné par l’astre lumineux. Sa femme, qui le vénérait et voyait en lui un créateur de soleil, une sorte de démiurge, sera en quelque sorte une victime collatérale en perdant la vue, peut-être à force d’avoir trop contemplé l’astre depuis sa terrasse…

Soleil mécanique est donc une excellente surprise. Cet ouvrage pseudo-historique nous laisse fascinés, comme si ce soleil avait imprimé durablement notre rétine, et nous trouble au point de se demander si tout cela n’est pas vraiment arrivé, sentiment renforcé par les photos qui jalonnent le récit. Mais surtout, il s’agit d’une double fable, d’une part celle d’un homme qui fut courtisé avant d’être annihilé dans son âme par un pouvoir politique monstrueux, d’autre part celle d’un régime qui fut englouti par sa propre vanité. Soleil mécanique est une réécriture absolument percutante du mythe d’Icare.

Soleil mécanique
Scénario & dessin : Lukasz Wojciechowski
Editeur : Editions ça et là
144 pages –  16 €
Parution : 19 février 2021

Extrait p.17-19 — Bohumil et sa femme Lida en promenade :

Bohumil — L’Elbe est un si beau fleuve ! Quel dommage d’avoir construit cette abominable maison sans cachet. Elle gâche la vue. Je préférerais voir quelque chose de MODERNE.
Lida — Tu penses toujours au travail.
Bohumil — Pardonne-moi Lida. Je suis un peu contrarié ces temps-ci. La fin de l’été me chagrine, ou alors… Je ne sais pas…
Lida — Ne t’en fais pas.
Bohumil — Eh bien… Je suis… Quand nous sommes ici… Heureux… Près de notre fleuve… Près de notre SOLEIL. Quelque part… Des nuages noirs s’accumulent… Des nuages comme nous n’en avons encore jamais vu, Lida…
Lida — Je t’en prie, ne gâche pas notre soirée.
Bohumil — Pardonne-moi, Lida. Mais aujourd’hui… J’ai compris que Scharoun ne faisait pas des toits en pente par conviction artistique… mais par PEUR ! Comment ai-je pu être aussi naïf ?
Lida — Ne t’inquiète pas… Cette histoire de toit est sans importance… Et ne regarde pas le soleil sans lunettes. Tu risques de devenir aveugle. Cela nous rendrait tous les deux fous.

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Dragman, la vraie reine d’Angleterre

Dragman © 2020 Steven Appleby (Denoël Graphic)

Dragman est un superhéros qui comme Superman ou Batman adore porter des collants. Mais plus encore que les collants, c’est les robes qu’il préfère. Car la robe, c’est sa meilleure arme pour mettre les méchants hors d’état de nuire…

Dès qu’il enfile des vêtements féminins, Auguste Crimp a le pouvoir de voler. August Crimp devient alors Dragman ! Avec son amie Dog Girl, qui, elle, peut se transformer en chien d’attaque et possède un odorat extraordinaire, ils patrouillent le ciel pour secourir les femmes victimes d’agression. Ce don les amène à enquêter sur un redoutable tueur en série dont la spécialité est d’assassiner des travestis. Seul problème : Auguste Crimp est marié et doit cacher sa double vie à sa femme Mary…

S’il est difficile de résumer cette œuvre atypique, la couverture pourrait très bien le faire à elle seule. Sur la pointe du désormais emblématique gratte-ciel londonien, le Shard, une silhouette féminine se tient debout, face au vent. Cette silhouette à la fois frêle et élancée, on l’apprendra très vite, est celle d’un travesti, double de l’auteur, dotée de superpouvoirs Ainsi, la couverture est en quelque sorte le miroir inversé un peu ironique, de par son dessin « imparfait », des superhéros musclés d’outre-Atlantique pavoisant sur l’Empire State Building.

Bien qu’il s’en défende en postface, c’est bien Steven Appleby qui se raconte dans cette histoire, dont les premiers mots sont ceux d’un conte de fées : « Once upon a time ». Certes, il n’a pas le pouvoir de voler mais comme August Crimp, il adore porter des vêtements de femme, même si à l’inverse du héros, il lui fallut beaucoup de temps pour « se sentir à l’aise avec l’idée d’être un travesti ». D’ailleurs, dans le récit, le jeune papa mettra un certain temps avant de révéler sa double vie à son épouse, ce qui ne se fera pas sans psychodrame… Il faudrait donc plutôt voir Dragman (le personnage) comme une sorte de super-fée trans des temps modernes, le double idéalisé qu’il aurait peut-être rêvé d’être, celui qui chasse les trafiquants d’âmes pour les rendre à leur propriétaire, dans un monde qui en manque cruellement. Steven Appleby exprime à travers cette amusante parabole son désarroi de voir comment la perte d’âme, un bien comme un autre qui s’achète et se vend, transforme les personnages du récit en robots décervelés uniquement préoccupés par l’appât du gain, indifférents au sort d’autrui. Un pur cauchemar capitaliste qui n’est pas forcément si éloigné de notre réalité contemporaine.

Dragman raconte aussi la solitude que l’on peut éprouver quand on naît fille dans un corps de garçon. Le livre parle de ces êtres ignorés ou subissant la risée de la meute, avec deux alternatives possibles : se cacher pour vivre leurs aspirations ou se comporter en bête de foire dans des clubs privés pour exister. Et le jour où un tueur les laissera dans le caniveau, cela n’inquiétera pas grand monde, ces « pervers » l’avaient bien mérité après tout… Tout cela Steven Appelby le raconte sans haine et sans acrimonie, préférant la poésie et l’humour, sans doute pour apaiser ses blessures intérieures.

Dragman © 2020 Steven Appleby (Denoël Graphic)

Quant au récit en lui-même, il peut déconcerter à naviguer entre gravité et légèreté. La partie dessinée, qui décrit un univers fantaisiste, alterne avec des textes courts marquant chaque début de chapitre, dans une tonalité évoquant une sorte de thriller glauque empreint de poésie. On peut même avoir un peu de mal à rentrer dans l’histoire avant d’en comprendre les rouages. L’esprit de Dragman, c’est cela. Un récit en forme d’exutoire, sympathique mais bavard, au scénario touffu et un peu foutraque, qui révèle chez son auteur un besoin profond d’exprimer des choses, ce que l’on comprendra aisément. Mais encore une fois, Appleby évite de plomber l’ambiance et choisit la distanciation fictionnelle pour mieux se raconter, avec un humour à la fois naïf et tendre, discrètement « british » (aucune allusion sexuelle mal placée ici)…

Sur le plan du dessin, l’auteur anglais n’est pas vraiment un nouveau venu puisqu’il produit depuis les années 80 des comics trips pour de très nombreux journaux et magazines, dont le Times, le Guardian ou encore le New Musical Express. Au-delà de ses pattes de mouche et son trait faussement maladroit, Steven Appleby possède un vrai style très reconnaissable, et on apprécie particulièrement les pleines pages représentant des décors ou des paysages tellement… « so british »…

Globalement, malgré les quelques réserves émises plus haut, Dragman est une lecture sympathique révélant un univers très original. Avec le message distillé par le livre — « soyez vous-même et ne renoncez pas à votre âme » —, Appleby nous sert peut-être une lapalissade, mais qui prend une dimension plus prégnante quand comme lui on est à ce point éloigné des normes sociales. Aujourd’hui, à plus de 65 ans, Sir Appleby semble parfaitement en paix avec lui-même, ne cherchant même pas à revendiquer une étiquette quelconque. Père de deux enfants, il continue à se vêtir en femme et, de plus, a conservé son prénom masculin (comme quoi…). Cette année, Appleby a reçu pour Dragman une distinction à Angoulême. Parce que sans doute, il le vaut bien 😉

Dragman
Scénario & dessin : Steven Appleby
Editeur : Denoël Graphic
338 pages – 24,90 € €
Parution : 16 septembre 2020

Angoulême 2021 : Prix spécial du jury

Extrait p.130-131 – Auguste Crimp se souvient :

« J’adore me travestir. Quand je mets des vêtements de femme, tous les nerfs de mon corps s’allument. Comme des guirlandes.

Quand j’étais petit, je regardais ma mère s’habiller. Elle me laissait attacher ses jarretelles. Je pensais qu’un jour, quand je serais grand, j’attacherais les miennes.

J’ai fini par me faire à l’idée que j’étais un garçon. Jusqu’au jour où j’ai trouvé le bas dans le canapé. A partir de là, j’ai collectionné les vêtements de fille et, le soir, dès que ma mère sortait, je me changeais.

Les nuits d’été, je volais jusqu’au toit et je restais là à contempler le ciel. J’imaginais une soucoupe géante pleine de touristes extraterrestres flottant au-dessus de moi. Son bouclier d’invisibilité branché. Pour des E.T. collés aux grandes baies vitrées, je serais juste un spécimen d’être humain. Ils ne verraient pas la différence. Ils me trouveraient entièrement normal. »

Dragman © 2020 Steven Appleby (Denoël Graphic)

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Bartleby, le scribe – Une histoire de Wall Street © 2021 Jose Luis Munuera (Dargaud)

Cette nouvelle d’Herman Melville, aujourd’hui adaptée en BD avec brio, a fait couler beaucoup d’encre depuis sa parution en 1853. Cette « histoire de Wall Street » est loin d’être une ode au capitalisme, mais bien plutôt un grain de sable jeté dans les rouages d’une machine infernale.

Petite par la taille, grande par la force. Cette phrase pourrait parfaitement résumer la nouvelle d’Herman Melville, adaptée ici avec talent par Jose Luis Munuera. Quelle riche idée d’avoir remis en lumière l’histoire insolite de Bartleby, cet employé en apparence insignifiant, recruté par un cabinet notarial dans le quartier de Wall Street ! Sa fonction consiste à copier des titres de propriété et de valeurs immobilières. Autant dire que la tâche est bien peu passionnante. Mais Bartleby fait preuve du plus grand sérieux, suscitant même la méfiance de ses collègues. Pourtant, le jeune homme se contente de faire son travail, ni plus ni moins, reste d’une discrétion extrême et d’une politesse exemplaire, et de plus, semble totalement dépourvu d’ambition.

Les choses vont se gâter le jour où le directeur de l’étude (qui est aussi le narrateur) lui demande de vérifier sa copie en présence de ses collègues. Bartleby ne trouvera rien d’autre à répondre que : « Je ne préfèrerais pas ». Cette phrase, il la répétera alors à chaque fois que son patron le sollicitera pour accomplir une tâche autre que son travail de scribe, suscitant chez lui d’abord l’incompréhension et la perplexité, puis la colère, la résignation, la fuite et pour finir la fascination la plus totale. Il lui sera impossible d’obtenir une justification du jeune employé, qui ne s’exprime quasiment pas, ce qui ne fera que renforcer son aura de mystère jusqu’à la fin du récit et plongera son boss dans un désordre intérieur auquel il ne s’attendait pas, lui, le notaire tranquille aux revenus confortables et à l’abri du besoin. Comme si son destin était désormais lié à celui de Bartleby.

Et c’est cette petite phrase, « Je ne préférerais pas » qui en devenant le leitmotiv du récit, va également s’insinuer en nous tout en nous questionnant, car pas plus que le directeur de l’étude, le lecteur n’arrivera à percer le mystère du jeune Bartleby, dont l’inertie semble s’accroître au fil des pages pour ne devenir que la seule finalité. Et cette phrase, prononcée au conditionnel et avec une telle humilité par ce dernier, beaucoup moins frontale qu’un « je refuse » catégorique, soulève des torrents de questionnements et n’autorise pas une réaction radicale, ce qui serait tellement plus simple pour celui qui l’a recruté.En contrepoint du récit s’impose une image forte, celle du mur, qui revêt moult symboles. En premier lieu, le théâtre de l’action qui est Wall Street (« la rue du Mur ») au XIXe siècle, au moment où New York s’apprêtait à connaître le début d’une expansion incroyable. Autour de ce quartier des affaires émergeant qui abritait la Bourse, les gratte-ciel commençaient à s’élancer vers le ciel, monuments vertigineux et inédits grignotant l’espace, de façon spectaculaire mais inhumaine, au-delà de tout ce dont l’Homme était familiarisé jusqu’à alors… Bartleby, lui, travaille face à une fenêtre bouchée par un mur, « le progrès ayant pris le pas sur la vue », et pourtant cela semble lui convenir tout à fait…

Bartleby, le scribe – Une histoire de Wall Street © 2021 Jose Luis Munuera (Dargaud)

Si José-Luis Munuera représente magnifiquement bien New York avec une utilisation réussie de l’aquarelle pour cette brume qui entoure la nouvelle « Babylone » économique et financière, l’auteur semble avoir pris quelques libertés par rapport à la chronologie, dans la mesure où à l’époque où Melville rédigea sa nouvelle, en 1853, les skycrapers n’existaient pas encore. En effet, il faudra attendre 1870 pour voir les premières constructions imposantes dans Manhattan, que l’on ne pourrait pas pour autant qualifier de gratte-ciel. Cela étant, on ne saura lui en vouloir, car ce parti-pris ne fait que renforcer l’intérêt graphique de l’ouvrage et permet de montrer l’aspect oppressant, presque carcéral, de ces nouvelles tours de « l’ère moderne ». Pour le reste, Munuera conserve pour les personnages cette veine franco-belge expressive qu’on lui connaît à travers sa participation à l’univers de Spirou et des Tuniques bleues, mais a su très bien s’adapter aux codes du « roman graphique ». Son Bartleby nihiliste dégage une beauté intérieure, une pureté étrange et mélancolique qui tient du héros romantique…

Dans le contexte que nous connaissons, Bartleby, le scribe est une petite bouffée d’oxygène. Par son économie de mots, notre héros montre que le système comporte des failles, qu’il n’est au fond qu’un ventre mou derrière sa façade rigide. Car ce système, représenté par L’État, toujours plus déshumanisant pour la pérennité de son fonctionnement, a besoin de certitudes et de l’approbation pleine et entière des hommes. De façon prévisible, il va recracher Bartleby, le grain de sable dans la machine. L’homme finira mal, mais son âme hantera la machine à jamais. Et c’est peut-être là que réside sa victoire sous les apparences d’une défaite.

Ce récit, qui a eu une résonance politique et philosophique hors-normes depuis sa parution, prouve avec cette adaptation à la fois son intemporalité et sa modernité. Certains y verront une comédie de l’absurde, d’autres le jugeront extrêmement subversif, estimant qu’il fournit, de façon brève et sans longs discours, une sorte d’introduction à la désobéissance civile. Bartleby, le scribe fut d’ailleurs publié quatre ans après l’ouvrage culte du poète-philosophe Henry David Thoreau, intitulé justement La Désobéissance civile. Qu’il s’agisse de l’œuvre originale ou de la BD, il importe de lire (ou relire) cette nouvelle. Et surtout, ne me dites pas que vous ne préfèreriez pas !

Bartleby, le scribe – Une histoire de Wall Street
D’après une nouvelle d’Herman Melville
Scénario & dessin : Jose Luis Munuera
Editeur : Dargaud
72 pages – 15,99 €
Parution : 19 février 2021

Δ Adaptation de la nouvelle d’Herman Melville : Bartleby, the Scrivener – A Story of Wall Street (1853)
⊗ Adapté de nombreuses fois au cinéma et au théâtre

Extrait planches 17-18 :

Le directeur de l’étude notariale — Turkey, Nippers, Ginger, approchez vos chaises. Il nous faut collationner ces quatre copies.
Nippers — La sieste est finie, Ginger.
Le directeur — Vous aussi, Bartleby, s’il vous plaît.
Bartleby — En quoi puis-je vous être utile, monsieur ?
Le directeur — Nous devons vérifier mot à mot l’exactitude de ces quatre copies en les comparant à l’original. Voici la vôtre. Prenez votre chaise. Nous allons collationner les copies.
Bartleby — Je… Je préférerais ne pas le faire.

 

Bartleby, le scribe – Une histoire de Wall Street © 2021 Jose Luis Munuera (Dargaud)

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Game of drones

1984 © 2021 Xavier Coste (Sarbacane)

Qu’on se le dise, 2021 sera « 1984 » ! A l’heure où la vidéosurveillance connaît un nouveau souffle, l’œuvre culte d’Orwell vient nous rappeler via plusieurs adaptations que le contrôle des citoyens s’accorde (très) mal avec la démocratie.

Ce 1984 est l’une des quatre adaptations BD sorties en l’espace de deux mois, corrélativement à l’entrée du roman d’Orwell dans le domaine public. L’éditeur Sarbacane a de son côté fait les choses en grand, d’une part en confiant sa version à Xavier Coste, de l’autre en plaçant la qualité éditoriale à un niveau inégalé.

On ne s’étendra pas sur le pitch de cette dystopie dont tout le monde connaît peu ou prou les grandes lignes. En deux mots, 1984 raconte l’histoire de Winston, un homme qui tentera de défier « Big Brother », incarnation d’un pouvoir tout-puissant qui entend maintenir une domination absolue sur les citoyens, en tuant dans l’œuf toute velléité de révolte grâce à sa redoutable « police de la pensée ».

En s’emparant de ce chef d’œuvre dont aucune adaptation cinématographique n’a réussi à égaler la version originale, le bédéaste Xavier Coste, lui, est parvenu à se l’approprier totalement en décuplant par les images la puissance du texte de George Orwell. Visuellement, son 1984 est une œuvre d’art, rien de moins. Tout en restant très fidèle au fil narratif du roman, Coste a produit des images fortes et glaçantes qui risquent bien d’imprégner pour longtemps l’imaginaire du lecteur.

Le point fort de cette adaptation est le rapprochement temporel du cadre de l’histoire vers notre époque (rappelons qu’Orwell a écrit le livre en 1948) par l’intégration d’un décor très contemporain. Car l’architecture représentée ici tient une place majeure. L’auteur s’est inspiré de constructions existantes, par exemple les « Espaces d’Abraxas » de Ricardo Bofill à Noisy-le-grand, ou simplement des lieux pouvant évoquer des centres commerciaux géants, tels les Quatre Temps à la Défense.

 

Des architectures étonnantes qui fascinent, mais qui, sous le pinceau de Coste, prennent une dimension étouffante, cloisonnante, où la nature est totalement absente. Cette nature, limitée aux jardins publics ou aux quartiers en friche, où Winston et Julia se rendent pour tenter de vivre secrètement leur amour, symbolise le refuge permettant d’échapper temporairement à la surveillance de Big Brother, de façon tout à fait illusoire bien sûr. Globalement, on pense beaucoup à l’univers ultra urbanisé et claustrophobique du Métropolis de Fritz Lang. L’une des images les plus fortes restera celle de ces caméras de surveillance que Coste n’aura même pas eu besoin d’inventer puisqu’elles sont déjà présentes dans bon nombre de nos villes en 2021. Ce dernier aurait presque pu insérer des drones dans le ciel, mais il a choisi de se limiter aux hélicoptères, peut-être pour ne pas dénaturer à outrance le récit d’Orwell.

D’un point de vue graphique, sa démarche tient plus de la peinture que du dessin par son aspect suggestif, souvent au bord de l’esquisse. Le choix d’une bichromie différente pour accompagner le découpage des séquences est bienvenu, le rendu est juste magnifique. On reste admiratif devant ces doubles pleines pages, souvent sans textes, qui permettent au talent de Coste de s’épanouir pleinement.

En reprenant le texte d’Orwell pour la narration, Xavier Coste a su sélectionner les éléments essentiels et les plus marquants, notamment lorsqu’il reproduit des bouts de pages arrachées du livre de l’ « opposant » Emmanuel Goldstein, avec des passages qui encore une fois trouvent des points de convergence troublants avec la plupart des systèmes politico-économiques actuels. Les similitudes avec notre époque évoquées plus haut concourent à faire réfléchir sur le glissement progressif de nos sociétés vers une spirale infernale, quasi-obsessionnelle, où les faits et gestes de chacun devront être consignés. On pourra relever que les autorités dirigeantes, en France ou ailleurs, sous couvert d’assurer la sécurité du citoyen apeuré par les boniments anxiogènes de certains médias, en profitent pour quadriller l’espace public d’outils de surveillance à la technologie de plus en plus sophistiquée. A ce titre, il n’est pas rare d’entendre certains de nos politiques préconiser, dans leur novlangue bien à eux, l’utilisation du terme « vidéo-protection » au lieu de « vidéo-surveillance »…

1984 © 2021 Xavier Coste (Sarbacane)

Et à ceux qui oseraient encore douter des dérives potentielles de ces technologies dont les thuriféraires prétendent œuvrer pour le bien du citoyen, on pourrait leur opposer l’exemple du régime chinois, champion du contrôle des masses — si l’on exclut celui, plus archaïque, de la Corée du nord —, qui est en train de mettre en place la reconnaissance faciale à travers tout l’Empire du milieu. Mais voyons mon bon monsieur ! La Chine, c’est tout de même très loin de chez nous et ce n’est pas demain la veille que ça arrivera dans nos démocraties « exemplaires et éternelles »…

En résumé, le pari des éditions Sarbacane est totalement réussi. Cet album se hisse déjà au niveau des meilleures bandes dessinées de ce début d’année, ce qui, pour l’adaptation d’une œuvre culte, est tout à fait remarquable. A la qualité éditoriale digne de ce nom, qui est un peu la caractéristique de l’éditeur, s’ajoute ce formidable pop-up en fin d’ouvrage, qui a été produit uniquement pour la première édition. Sans doute un gadget pour certains, mais qui fera la joie des collectionneurs !

1984
D’après le roman de George Orwell
Scénario & dessin : Xavier Coste
Editeur : Sarbacane
224 pages – 35 €
Parution : 6 janvier 2021

Δ Adaptation du roman Nineteen Eighty-Four, de George Orwell (1949)
⊗ Adaptations au cinéma :
1984 réalisé par Michael Anderson (1956)
1984 réalisé par Michael Radford (1984)

Extrait p.162 — Théorie pratique du collectivisme oligarchique, par Emmanuel Goldstein :

Chapitre 1 – L’ignorance c’est la force [extrait]

L’hystérie guerrière aujourd’hui est continue et universelle dans tous les pays. Mais, sur le plan matériel, la Guerre moderne n’implique que très peu de gens, qui sont surtout des spécialistes surentraînés, et cause, comparativement aux guerres d’autrefois, peu de morts.

Pour comprendre la nature de la Guerre actuelle, il faut savoir qu’elle ne peut être décisive. Aucun des trois grands États ne pourrait être conquis définitivement, même par les deux autres.

Les forces sont trop équivalentes. En ce cas, pourquoi la mener ? Il n’y a plus de raison de se battre. La raison économique, qui était une des principales causes antérieures, a disparu, car chaque État aujourd’hui est si vaste qu’il peut obtenir à l’intérieur de ses frontières tout ce qui lui est nécessaire. Le but de la guerre, son seul but fondamental, est de consommer entièrement les produits de la machine sans augmenter le niveau de vie général.

Dans la conscience collective, il y a de cela des dizaines d’années, lorsqu’on imaginait le futur, on voyait un monde radieux, aseptisé, incroyablement riche, une société de loisirs. La science et la technologie se développaient alors à une vitesse folle et il était inconcevable que cela cesse. Mais un tel futur où la richesse et le confort seraient accessibles à tous, aurait amené la fin de la société hiérarchisée.

Avec le confort et la richesse, les masses auraient le temps de s’éduquer.

Si elle devenait générale, la richesse annihilerait toute distinction. C’est pourquoi le monde d’aujourd’hui est un monde affamé, dilapidé, comparé à ce qu’il était avant.

Il est plus primitif que le monde d’hier. La guerre est un moyen de briser et de détruire des ressources qui pourraient être utilisées pour donner trop de confort aux masses, et donc trop d’intelligence.

Il est attendu que chaque membre du Parti qu’il soit compétent, industrieux, et intelligent, mais dans une certaine limite. Il est préférable qu’il soit un fanatique crédule et ignorant. Il est nécessaire qu’il ait la mentalité appropriée à cet état de Guerre permanente.

1984 © 2021 Xavier Coste (Sarbacane)

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L’histoire du jeune homme aux semelles de vent

Peer Gynt, Acte I © 2021 Antoine Carrion (Soleil/Métamorphose)

Adaptation d’un drame théâtral à succès d’Henrik Ibsen, le premier tome de ce diptyque sombre et fantastique nous emmène au cœur de la Norvège d’antan, sur les traces d’un jeune rêveur dans une nature sauvage et majestueuse.

C’est l’histoire de Peer Gynt, fils de paysan et poète dans l’âme. Faisant fi de la réalité, le jeune homme exalté a des rêves plein la tête, aussi vastes et élevés que les montagnes qui l’entourent. Indomptable, inaccessible et imprévisible, il brise le cœur des femmes et provoque la haine des hommes…

Avec cet ouvrage plutôt bluffant, Métamorphose continue à construire son édifice de fort belle façon. Cette fois, la prestigieuse collection des éditions Soleil a fait appel à Antoine Carrion, qui jusqu’à présent, avait toujours travaillé avec un scénariste. Celui-ci se lance pour la première fois en solo en adaptant un drame poétique de l’auteur norvégien Henrik Ibsen, qui le porta également au théâtre.

La couverture, splendide, résume parfaitement l’histoire. Jugé sur une colline, le jeune Peer Gynt apparaît en contre jour, comme auréolé du croissant de lune le surplombant sous un ciel tourmenté. Vue de dos, une jeune fille le contemple sans pouvoir le rejoindre, on la devine amoureuse et éperdue.

N’ayant pas lu l’œuvre originale, je ne saurais dire si cette adaptation comporte une valeur ajoutée. En son temps, le poème aurait paraît-il fait polémique en heurtant par son côté caricatural et ses charges satiriques. Autant le dire de suite, on ne perçoit pas vraiment cela dans l’adaptation de Carrion, qui a d’abord produit ici un récit fantastique où prime beaucoup l’aspect graphique. Et en effet, c’est bien cela qui stupéfie le lecteur d’emblée. Ces paysages d’une Norvège sauvage sont à couper le souffle, dans un noir et blanc tout en ombres, brumes et lumières, qui évoque à la fois les peintures romantiques du XIXe siècle* ou les gravures de Gustave Doré, le tout revisité digitalement. On pourra trouver cela un poil trop léché, mais l’esbroufe n’est pas de mise pour autant. On est avant tout ébloui par tant de beauté et de talent. Peut-être au détriment des personnages, à l’allure plus classique. Les visages, assez peu expressifs, peinent à susciter l’émotion, mais on aime tout de même bien ces affreux trolls.

Quant à la narration, elle souffre d’un début un peu confus et fastidieux, et c’est peut-être le point faible de l’album. Il faudra attendre le tiers du livre pour se laisser embarquer dans les pas de ce jeune homme fougueux et arrogant qu’est Peer Gynt. Le texte d’origine, dont la poésie prend parfois le pas sur la lisibilité, n’y est peut-être étranger, mais ce début manque sans doute d’une accroche convaincante. Heureusement, le récit va monter en puissance dès lors que notre héros poète croisera sur sa route la jeune trolle dont il va tomber amoureux et qui l’emmènera dans son royaume… réel ou imaginaire, puisque nous l’avons dit, Peer Gynt a tendance à confondre ses rêves avec la réalité… Au fil des pages, on finira par s’attacher à ce personnage de doux dingue qui lui ne veut s’attacher à personne, d’une certaine façon admirable dans son délire mythomane et égoïste, malgré son incapacité à aimer en retour les femmes qui en tombent amoureuses. A la fin de ce premier volet, on perçoit que la dure réalité va commencer tout doucement à le rattraper avec la mort de sa mère, qui donnera lieu à la scène la plus touchante. Une fois encore, le jeune homme prendra la fuite, d’abord parce que les villageois haïssent cet être différent et provocateur dans sa quête de liberté et d’absolu, et qu’ensuite cela le conforte dans son désir irrépressible de découvrir le monde.

Ce premier acte se termine ainsi sur une promesse de voyage, avec cette magnifique dernière case représentant un trois-mâts émergeant de la brume d’un fjord. Et contre toute attente, nous donne follement envie de poursuivre l’aventure, « et bien plus loin encore », avec notre poète insoumis dont on a envie de partager le rêve pur…

Peer Gynt, Acte I
D’après la pièce d’Henrik Ibsen
Scénario & dessin : Antoine Carrion
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
92 pages – version papier : 17,95 € / version numérique : 12,99 €
Parution : 17 février 2021

* Le Voyageur contemplant une mer de nuages (Caspar David Friedrich)
Δ Adaptation du drame poétique devenu pièce de théâtre, par l’auteur Henrik Ibsen (1866)
⊗ Adapté de nombreuses fois au cinéma et à la télévision, notamment :
1941 : Peer Gynt, film américain de David Bradley connu comme le premier film où apparaît l’acteur Charlton Heston dans le rôle de Peer
1971 : Peer Gynt, de Peter Stein avec Peer : Bruno Ganz (Allemagne)

Cadeau bonus ! Deux extraits célèbres de la musique créée par Edvard Grieg pour la pièce :

Dans l’antre du roi de la montagne :

Peer Gynt, le matin :

Extrait p.38-39 – Au milieu d’une nature majestueuse, Peer Gynt reprend sa promenade après avoir batifolé avec trois nymphes des forêts :

« Oui, j’ai couru quelques bordées… Aurais-je fait le loup-garou avec trois filles possédées ? Bah !… Quel conte à dormir debout !

Là, vers le ciel, un aigle monte ; le canard, par-dessus les monts, vole au midi… Moi, quelle honte ! Je barbote dans nos limons…

Non, non ! Suivons leurs vols superbes ! Je veux, à cet oiseau pareil, me tremper dans les vents acerbes et me baigner dans du soleil ! Par-dessus les buttes de terre, les montagnes et les détroits, au nez du prince d’Angleterre, aller trinquer avec des rois ! Et vous, filles, dont j’eus envie, adieu ! Je vais où l’on m’attend et ne reviendrai de ma vie, si parfois l’humeur m’en prend… »

Peer Gynt, Acte I © 2021 Antoine Carrion (Soleil/Métamorphose)

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La Statue de la Liberté sur le divan

Frink & Freud © 2021 Pierre Péju et Lionel Richerand (Casterman)

En cette période anxiogène propice à l’introspection, on dirait que la psychanalyse a le vent en poupe, comme l’atteste le succès de la série-phénomène En Thérapie sur Arte. La BD s’y mettrait-elle aussi ?

Horace Westlake Frink, peu connu si ce n’est par les spécialistes, est l’un des pères fondateurs de l’American Psychoanalytic Association au début du XXe siècle. Cet homme, qui admirait Sigmund Freud, voulait diffuser ses théories aux États-Unis. Ce roman graphique nous fait découvrir ce personnage atypique à la fois lunaire et tourmenté, qui souffrait lui-même de troubles psychologiques, et pour qui la vie ne fut pas un long fleuve tranquille.

Comme on le voit au début du livre, Sigmund Freud, qui détestait l’Amérique, sa morale puritaine, ses refoulements et ses névroses, était déterminé à lui imposer sa découverte révolutionnaire : la psychanalyse. Horace Frink, qui avait accueilli le célèbre neurologue à New York en 1909, était disposé à servir de relais pour la diffusion de ses idées dans ce vaste pays. C’est ce personnage auquel le récit va s’attacher, Freud n’étant en réalité que la statue du commandeur, un peu lointaine. Ce dernier, on ne le verra qu’à deux occasions : durant son voyage outre-Atlantique et lors d’une consultation en 1921 de ce fameux « patient américain » qu’était Frink. Celui-ci avait tenu à faire le déplacement à Vienne pour s’allonger sur le divan du théoricien, une initiative qui sembla précipiter sa chute vers ses propres gouffres intérieurs.

On va ainsi découvrir la vie d’Horace Frink, un homme dont le parcours tragique pouvait expliquer aisément les tourments qui le submergeaient. Marqué par un contexte familial peu favorable, le pauvre Horace dut lutter pour se construire et atteindre une sérénité qu’il ne connaîtra jamais. Adopté par ses grands-parents, il put néanmoins suivre des études de médecine qui auraient dû le conduire à être chirurgien, mais une grave blessure à la main l’en empêcha. Il décida alors de devenir psychanalyste, après avoir été subjugué par les écrits de Freud.

Sa vie sentimentale fut à l’image de ses tourments intérieurs. Écartelé entre l’amour de deux femmes, son épouse Doris et sa patiente et maîtresse Angelica Bijur, il n’en rendit aucune heureuse. Rongé par les remords, il finit tragiquement, sans que l’on sache vraiment s’il s’agissait d’un suicide. Le mari jaloux, Abraham Bijur, homme d’affaires et homme politique, voulut alors se venger, non pas de l’amant mais de Freud lui-même, qu’il tenait pour responsable de l’infidélité d’Angelica, cette dernière ayant aussi consulté le psychanalyste autrichien. Alors qu’il s’apprêtait à lancer une vaste campagne de « Freud-bashing » dans la presse américaine, ce mâle dominant un peu trop sûr de lui fut frappé d’une crise cardiaque. Il s’en était fallu de peu pour que le projet de Freud fasse chou blanc aux États-Unis…

Frink & Freud © 2021 Pierre Péju et Lionel Richerand (Casterman)

La narration de Pierre Péju est plutôt prenante, même si au début, on a tendance à se sentir peu concerné par ce personnage en apparence inconsistant. Mais peu à peu, la mayonnaise prend. Pour ce qui est du dessin, Lionel Richerand possède indubitablement un imaginaire fertile, à la hauteur du sujet, où forcément, l’inconscient a la part belle. Richerand fait assurément partie de ces artistes où la technique est moins importante que l’intuition créative. Cela étant, son trait, à un stade à peine plus avancé que l’esquisse, laisse un peu trop voir les coutures, et c’est dommage car cela produit quelque chose d’un peu inégal. Les postures et les visages ne sont pas toujours très heureux, ce qui empêche d’adhérer complètement à ce style pourtant foisonnant. Certes, le caractère anxieux et la solitude du personnage de Frink sont bien représentés, évoquant même parfois le fameux Cri de Munch, mais cela ne suffit pas pour autant à nous combler. En revanche, on apprécie le choix inattendu et décalé de la célèbre police de caractère d’Hergé, et l’on a peine à croire que c’est inconscient de la part du dessinateur. On pourrait même imaginer qu’il s’agit d’un clin d’œil à Tintin en Amérique.

Frink & Freud demeure une lecture agréable et recommandée, avec une approche introductive et démystifiante de la psychanalyse, très utile pour les profanes. Même si bien sûr, le sujet principal demeure la biographie d’Horace Frink, personnage quasi oublié qui pourtant aura largement contribué à l’essor des théories freudiennes.

Frink & Freud – Le Patient américain
Scénario : Pierre Péju
Dessin : Lionel Richerand
Editeur : Casterman
200 pages – 22 € (e-book : 14,99 €)
Parution : 27 janvier 2021

Extrait p.8-9 – Freud évoque l’Amérique :

A peine quatre décennies avant ma venue dans ce grand pays, l’Amérique était encore une jeune nation, optimiste et pleine de promesses, mais brutale et puritaine. Souvent impitoyable !

Du monde entier, des émigrants plein d’espoir affluaient pas centaines de milliers. C’était le règne du chacun pour soi. Il s’agissait de l’emporter sur la nature, sur les immensités… Un Eden à conquérir à la sueur de son front et la puissance de feu de ses colts !

Ceux qui n’avaient aucune chance de réussir dans les terribles villes de l’est du continent se ruaient vers l’ouest, avec une bible et un fusil, persuadés que Dieu leur avait fait don de cette terre… Un Dieu austère et pragmatique, « Good Guy God », fermait les yeux sur les massacres d’Indiens, la violence et la soif de dollars.

Mais ce Dieu exigeait aussi le respect absolu des « bonnes mœurs » et de ce que j’appelle « la morale civilisée ». Chacun était seul avec son angoisse et sa mauvaise conscience.

Le refoulement et le malaise dans la civilisation furent bientôt aussi vastes que les grands espaces et la nature sauvage.

Frink & Freud © 2021 Pierre Péju et Lionel Richerand (Casterman)

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Gare aux méduses insatiables !

Murena, chapitre 11 : Lemuria © 2020 Jean Dufaux & Theo Caneshi (Dargaud)

Qui l’eut cru ? Lucius Murena, héros sans peur et sans reproches, est devenu l’esclave sexuel d’une redoutable prédatrice, Lemuria. Décidément, ce remarquable péplum continue à produire du rêve…

Au lendemain de l’incendie à Rome, l’empereur Néron est en proie au doute. Son ami Lucius Murena a disparu et des rumeurs le disent à l’origine d’une conspiration contre lui. En réalité, Murena est pris dans les griffes de Lemuria, une femme redoutable qui l’a drogué pour le soumettre à ses désirs sexuels. Mais le temps presse car l’homme est recherché activement, tandis que Néron sent l’étau d’un complot se refermer sur lui

Ce péplum culte qu’est Murena ne serait-il qu’une série à rallonge de plus dans le domaine du neuvième art, a fortiori quand celui-ci rencontre le succès ? Un triste constat qui, à moment donné, nous ferait dire, un brin excédé : Vivement que cela s’arrête ! On pourrait être tenté de le faire à la lecture de ce chapitre 11, troisième tome du Cycle de la mort, qui n’a pas été l’événement qu’il aurait dû être lors de sa sortie en novembre, même si les ventes n’ont pas démérité.

Bien sûr, la qualité narrative est toujours là, avec son lot d’intrigues de palais, mais hormis l’apparition d’un personnage marquant, celui du L’Hydre, une femme esclave et gladiateur qui semble avoir des secrets à révéler à Néron, et fera tout pour l’approcher, cet opus n’apporte guère de surprises. Les jeux sexuels si bien décrits tout au long de la série, avec juste ce qu’il faut d’élégance, se poursuivent dans une tonalité légèrement racoleuse mais pas du tout désagréable – et l’on sait qu’à cette époque, le libertinage était monnaie courante dans les classes aisées. Cette fois, le beau Lucius va se retrouver pris dans les griffes d’un personnage fictif, tout comme lui (la série mêle personnalités historiques et inventées). Il s’agit de Lemuria, libertine riche et oisive que l’on avait découverte à la fin du tome précédent, et qui a fait de Murena son objet sexuel en le droguant. Certains verront sans doute dans cette liaison lorgnant vers le SM un argument d’achat, mais si l’on s’en tient au scénario, on est bien obligé de constater un certain reflux. Néanmoins, on ne saurait en vouloir aux auteurs. On peut également en déduire que ce n’est que le calme avant la tempête, puisque l’on va assister ici à la naissance d’un complot visant à assassiner Néron, la fameuse conjuration de Pison.

Le problème avec Murena, c’est que les auteurs, Jean Dufaux en premier lieu puisqu’il est le porte-drapeau du projet, ont mis la barre si haut que le lecteur est tenté d’être toujours plus exigeant. Mais si la narration semble en retrait, c’est visiblement parce qu’il s’agit d’un tome intermédiaire, qui reste évidemment d’un très bon niveau. Théo Caneshi, le dessinateur remplaçant de feu Delaby s’acquitte de sa mission avec professionnalisme et talent, même si on pouvait noter un peu plus de finesse dans le trait de son prédécesseur.

De plus, Jean Dufaux l’a annoncé dès le départ, la saga s’étalera sur 16 tomes, ce qui réduit à néant toute allégation de mercantilisme. Et puis Murena n’est décidément pas une série comme les autres, de par son niveau d’excellence, sur le fond comme sur la forme, ses références historiques et son souffle unique.

Murena, chapitre onzième : Lemuria
Scénario : Jean Dufaux
Dessin : Theo Caneshi
Editeur : Dargaud
56 pages couleur – 12 €
Parution : 27 novembre 2020

Murena, chapitre 11 : Lemuria © 2020 Jean Dufaux & Theo Caneshi (Dargaud)

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Grosse castagne dans la montagne

 

Longue Vie © 2020 Stanislas Moussé (Le Tripode)

Dans cette BD muette et singulière, l’œil aime à se perdre dans des paysages alpins bucoliques où se joue une guerre permanente, plus cocasse qu’effrayante. Un drôle de récit héroïco-fantaisiste avec son lot de monstres…

De Stanislas Moussé, l’auteur de ce pur OVNI graphique, on sait peu de choses, si ce n’est qu’il est né à Nantes il y a une trentaine d’années, qu’il a fait des études d’histoire et qu’il partage désormais son temps entre la création de bandes dessinées et le gardiennage de troupeaux dans les Alpes. Tout cela suffit en grande partie à expliquer le cadre et la thématique de Longue vie et du Fils du roi, deux volumes indissociables l’un de l’autre par leur continuité narrative.

Pour ce vrai-faux diptyque, le choix formel d’une case par page apparenterait plutôt l’ouvrage à un « beau livre de bande dessinée », car pour l’éditeur Le Tripode, qui n’est pas vraiment spécialisé dans le neuvième art mais est davantage axé sur les romans, le but est de surprendre en s’appuyant sur trois piliers : « les littératures, les arts, les ovnis ». Preuve s’il en fallait encore que la bande dessinée ne se cantonne plus au modèle franco-belge traditionnel mais continue à élargir son champ d’expression, qui semble infini.

Pour ce qui est de surprendre, on peut affirmer que le but est atteint, et c’est aussi ce que l’on aime en découvrant de nouveaux auteurs. Dans cet ouvrage totalement muet et lunaire, on va voir évoluer des petits bonhommes tout ronds dans un univers de fantasy médiévale ultra-poétique. Et des petits bonhommes, il y en a partout, souvent regroupés en armées combattantes, car c’est la constante du récit où il est question de conquêtes et de batailles, de victoires et de défaites. Les épées tranchent dans le lard et le sang gicle en pagaille, mais le trait rond à la Mordillo éloigne toute l’horreur que pourrait susciter une description réaliste de ces guerres.

L’histoire, quant à elle, est irracontable, d’autant qu’il est souvent assez difficile d’identifier les personnages principaux, qui se reconnaissent plus à leur blason qu’à leur frimousses minimalistes, et dont aucun n’apparaît jamais en plan rapproché. Ce qui est dommage car la fluidité du récit en souffre quelque peu, et surtout cela peut produire une certaine lassitude. A moins peut-être d’être particulièrement observateur, et ceux qui ont passé des heures de leur tendre enfance à s’user les yeux sur Où est Charlie y trouveront leur compte à coup sûr. L’humour est bien présent même si on sourit plus qu’on ne rit, on est parfois interloqué devant la prouesse graphique, car il faut bien le dire, Longue Vie et Le Fils du roi tiennent plus de l’exercice de style que d’une réelle volonté narrative. Difficile de ne pas s’extasier devant ces motifs répétés à l’infini à travers les pages, des motifs d’arbres, de buissons, de rochers, de plantes, créant un environnement bucolique très original dont on n’est pas vraiment sûr de vouloir en faire partie, étant donné la menace constante de guerriers en embuscade, si avenant soit le paysage, car c’est bien connu, le barbare adore se vautrer dans les champs de marguerites.

Le roman chevaleresque est ainsi mis au goût du jour, avec quelques tranches de romance où la femme apparaît plus dominatrice que l’homme, où l’on ne voit pas la queue d’un dragon mais plutôt d’horrrrrrribles monstres qui tiennent plus de la larve géante venue d’outre-espace. Perché dans ses montagnes, Stanislas Moussé reste aussi perché sur sa planche à dessin. A défaut d’apprécier pleinement, une curiosité unique en son genre à découvrir.

Longue Vie/Le Fils du roi
Scénario & dessin : Stanislas Moussé
Éditeur : Le Tripode
Parution : 28 mai 2020 (Longue Vie) – 12 novembre 2020 (Le Fils du roi)
20 € par volume

Longue Vie © 2020 Stanislas Moussé (Le Tripode)

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