Le petit théâtre de Camille Garoche

Trois contes de fantômes © 2019 Camille Garoche (Soleil)

Dans ce bel ouvrage au charme suranné, l’illustratrice Camille Garoche, avec sa technique très originale, donne une seconde vie aux fantômes de Guy de Maupassant.

Coutumière des ambiances victoriennes, la collection Métamorphose se tourne cette fois vers l’un des chefs de file de la littérature fantastique française du XVIIIe siècle, Guy de Maupassant, avec trois nouvelles illustrées de façon unique par Camille Garoche.

Si les récits d’angoisse de Maupassant en eux-mêmes risquent fort de hanter vos nuits, le véritable intérêt de ce bel objet éditorial, au sens propre du terme, réside surtout dans le fait qu’il met en valeur le travail de Camille Garoche, présentée comme illustratrice et « orfèvre du papier ». Le résultat est pour le moins bluffant, l’éditeur ayant utilisé pour inaugurer chacun des trois récits un procédé de découpe au laser.

Une façon d’honorer le travail de Camille Garoche qui, en fin d’ouvrage, nous invite à pénétrer dans son atelier…Sa technique très particulière consiste à découper les décors et les personnages pour les répartir dans l’espace, un peu comme pour un théâtre de marionnettes, puis de les immortaliser sur pellicule, ce qui donne à ses illustrations cette impression de relief soulignée par l’angle d’éclairage.

Outre la technique utilisée, on éprouve une certaine fascination pour ces ambiances crépusculaires magnifiées par une colorisation raffinée, même si on peut trouver le trait quelconque. Globalement, ces Trois contes de fantômes dégagent un charme à la fois doucereux et intemporel, avec une légère odeur de poussière, comme celle qui émane des vieux livres jaunis abandonnées dans des greniers obscurs.

Trois contes de fantômes
Scénario : Guy de Maupassant
Dessin : Camille Garoche
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
88 pages – 24,95 €
Parution : 9 octobre 2019

Δ Illustrations des nouvelles de Guy de Maupassant : Apparition (1883), Le Tic (1884), La Morte (1887)

Extrait p.69-70 (« La Morte »):

« Quand il eut achevé d’écrire, le mort immobile contempla son œuvre. Et je m’aperçus, en me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.

Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, envieux, qu’ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux, tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces hommes et ces femmes dits irréprochables.

Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde ignore ou feint d’ignorer sur la terre. »

Trois contes de fantômes © 2019 Camille Garoche (Soleil)

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Vénal est le venin

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

Cette période de confinement laisse à beaucoup d’entre nous plus de temps pour lire, alors que les sorties d’ouvrages sont gelées jusqu’à nouvel ordre. C’est le moment idéal pour (re-)découvrir des œuvres parues il y a déjà quelques mois… Aujourd’hui, une petite perle nommée « Serena ».

Au lendemain de la Grande dépression, George Pemberton débarque avec son épouse Serena dans la petite ville de Waynesville, en Caroline du Nord. Ce dernier, qui vient d’hériter d’une exploitation forestière dans la région, compte bien faire fructifier l’entreprise, avec le concours de Serena. Manipulatrice et vénale, celle-ci va peu à peu s’imposer au sein du couple comme une incontournable et redoutable négociatrice.

Après une adaptation cinématographique peu convaincante par la Danoise Susanne Bier en 2014, ce fut au tour, quatre ans plus tard, d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (lui-même Danois également), de transposer en bande dessinée le roman de Ron Rash paru en 2008. Si la moulinette hollywoodienne en a fait un mélo hautement romanesque passablement édulcoré, le duo Pandolfo/Risbjerg semble non seulement avoir mieux respecté l’esprit originel du roman, mais il l’a magnifié.

Pour les besoins de sa conversion en BD, Anne-Caroline Pandolfo a su parfaitement resserrer le scénario tout en y intégrant une tension omniprésente, faisant que d’emblée et jusqu’à la conclusion, le lecteur est littéralement happé. Et ce personnage de femme charismatique qu’est Serena n’y est pas pour rien. Lorsque celle-ci débarque avec son mari George Pemberton, dirigeant d’une exploitation forestière, dans cette petite gare des Smoky Mountains, dans le but de faire prospérer la compagnie, on comprend vite que c’est la jeune femme qui tire les ficelles. Dès la troisième page, l’image est frappante. En sortant du wagon, Serena suit son mari, qui du coup apparaît plus petit tandis qu’il a déjà posé le pied par terre. Avec son regard déterminé et son allure altière, elle s’impose comme la marionnettiste dominant son pantin de mari, ce que va confirmer la suite de l’histoire qui se lit comme un thriller palpitant où tous les coups seront permis.

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

Loin du film lisse de sa compatriote, Terkel Risbjerg au dessin nous livre une version bien plus âpre du roman, avec son trait charbonneux qui va à l’essentiel, et c’est ce qu’on aime chez lui. Avec paradoxalement peu de détails, les expressions des visages sont très bien rendues, à commencer par le regard imperturbablement froid, sans émotion, de Serena. La mise en page est fluide et variée, et on apprécie la façon dont Risbjerg restitue les paysages de Caroline du Nord, un peu à la manière d’un peintre, prouvant sa maîtrise de la couleur comme du noir et blanc, ainsi qu’on avait pu le voir avec Le Roi des scarabées. Du grand art.

Si la nature et le thème de l’écologie évoqués dans le livre de Rash sont bien repris ici— de l’écologie avant l’heure puisque l’histoire de déroule dans les années 30 —, les auteurs semblent s’être davantage centrés sur les personnages, mais en particulier, bien évidemment, sur celle qui donne son nom au titre de l’histoire. Serena domine tout le récit de son aura puissante et mystérieuse, reléguant toutes les autres figures au second plan. Serena est une calculatrice à sang froid et une prédatrice implacable — à l’image de l’aigle qu’elle va dresser pour décimer les serpents qui tuent les ouvriers de l’exploitation —, exterminant tout ce qui a le malheur d’être à sa portée, les âmes, les êtres, les arbres ou les animaux, animée par une haine profonde et dérangeante dont on ne connaîtra jamais l’origine. D’ailleurs, on ne saura jamais rien du passé de cette femme, aussi fascinante que détestable, et peu encline à laisser filtrer la moindre émotion. Du double dénouement – qui donne froid dans le dos et fait de Serena un être surnaturel et maléfique – on ne révélera évidemment rien…

Une fois encore, les auteurs dressent le portrait d’un être hors normes. Férue d’adaptations, Anne-Caroline Pandolfo a ce talent certain pour détecter de bonnes histoires avec des personnages singuliers et marquants. Pourtant, il ne suffit pas de prendre un bon livre, encore faut-il savoir en faire une adaptation qui honore l’œuvre originale. Avec le concours de son brillant alter-ego Terkel Risbjerg, celle-ci a fait plus que l’honorer, elle l’a transcendé en se l’appropriant, lui donnant une nouvelle vie.

Serena
Scénario : Anne-Caroline Pandolfo
Dessin : Terkel Risbjerg
Editeur : Sarbacane
200 pages – 23,50 €
Parution : 7 mars 2018

Δ Adaptation du roman « Serena », de Ron Rash (2008)
⊗ Adaptation au cinéma : « Serena, de Susan Bier, avec Jennifer Lawrence, Bradley Cooper, Rhys Ifans (2014)

Extrait p.20-21 : les difficiles conditions de travail des ouvriers bûcherons :

« Les hommes prenaient garde où ils posaient les pieds car si les serpents sortaient rarement de leur repaire avant que le soleil ne vienne frapper les pentes, les guêpes et les frelons ne leur laissaient pas de répit.

Tous les hommes avaient des cigarettes, du tabac à chiquer, ils avaient bu quatre à cinq tasses de café… certains prenaient même de la cocaïne pour soutenir l’effort et rester alertes, parce qu’une fois l’abattage commencé, il s’agissait de faire attention aux lames de hache rebondissant sur les troncs, aux dents de scie mordant le genou, aux pinces de câble qui se détachaient. Et surtout, il fallait se méfier de ces branches cassées et pointues qu’on appelait les « faiseuses de veuve », lesquelles attendaient plusieurs minutes, plusieurs heures, voire plusieurs jours avant de tomber vers le sol comme des javelots. »

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

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Lucarne : Was. Ist. Das ?

 

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

Pour ce petit livre de rien du tout, et néanmoins capable de déstabiliser une fratrie soudée (mais rien de grave on vous rassure !), il aura donc fallu deux chroniques, rien de moins, pour mieux cerner cet OVNI éditorial.

Lucarne nous entraîne dans une étrange sarabande poétique et psychoactive en terre inconnue. Conçue (peut-être) par un sale gosse, Joe Kessler, pur génie ou fumiste patenté (ou les deux en même temps), capable de séduire le jury d’un illustre festival de BD. Capable aussi de mobiliser, après les avoir opposé, deux bédéphiles aux avis divergents, frères autant qu’amis, le but étant de voir si cette Lucarne n’est rien de plus qu’un minuscule œil de bœuf ou alors une large baie vitrée…

[L’avis contre]

Voilà bien un ouvrage qui m’interroge et me pose une sorte de dilemme. Arnaud, mon frère de sang comme de cœur, avec qui nous avons des goûts généralement assez similaires en matière de bande dessinée, était le premier à m’avoir parlé, début janvier — et de façon dithyrambique — de ce petit livre, signé d’un auteur inconnu, et qui figurait dans la sélection pour le palmarès 2020 du Festival d’Angoulême. Quelques jours plus tard, Lucarne recevait du jury angoumoisin le Prix révélation

Désormais, il était évident que je ne pouvais plus faire l’impasse, même si cet OVNI, qui en premier lieu m’avait révulsé par sa couverture, ne m’avait pas davantage convaincu lorsque je l’avais feuilleté sur le stand de l’Association. Pourtant, ma curiosité ayant été titillée, il me fallait sortir de ma zone de confort et découvrir ce qui pouvait bien se tramer derrière cette Lucarne.

Bien décidé à aborder l’ouvrage avec un œil vierge, je respirai trois grandes bouffées d’air et ravalai mes grimaces aprioriques. Après avoir contemplé pendant une bonne minute la couverture, je commençai à tourner les pages avec l’état d’esprit d’un nouveau-né découvrant le monde qui l’entoure. Ayant pu faire abstraction du style, proche de celui d’un enfant de trois ans — d’où l’intérêt sans doute de se mettre dans la peau d’un nouveau-né — et des aplats globalement limités à trois couleurs (vert, jaune, rouge) affreusement criardes, j’espérais pouvoir trouver une compensation dans une narration un tant soit peu construite. Mes espoirs furent bien vite déçus, et c’est dans un état d’hébétement total que je terminai cette lecture, qui heureusement pour mes mécanismes de concentration poussés au taquet, ne dura pas plus de quinze minutes. Au-delà je l’avoue, j’eus craint de me cramer les yeux. Dès lors, vous l’aurez compris, mon avis ne sera guère favorable. Parce que je ne suis jamais rentré dedans, et que plus j’avançais, plus la fameuse lucarne se réduisait aux dimensions d’un œil-de-bœuf. A cause sans doute d’une part de fainéantise que j’assume pleinement, je serais bien incapable de résumer ce récit ou d’en parler. Pas plus que je ne pourrai faire semblant de l’avoir compris ou de l’avoir apprécié autant que l’Association et le jury d’Angoulême.

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

En un mot comme en cent, j’avoue humblement être resté totalement hermétique face au petit bouquin, même si j’ai bien conscience qu’il fallait l’appréhender comme une œuvre poétique, atypique, hors normes, révolutionnaire, néo-conceptuelle, nihiliste, néo-dadaïste, déconstruite, post-psychédélique et j’en passe, bref, tous les qualificatifs qu’utiliseront vraisemblablement ceux qui ont aimé… Mais il me semble que l’étiquette « expérimental » permet un peu trop facilement de faire passer des délires mystico-maniaques pour du talent

Et pourtant, j’ai beau trouver l’objet moche et sans intérêt, j’ai assez peu envie de le vouer aux gémonies, par frustration ou par dépit d’être bêtement resté au bord du chemin. Peut-être aurais-je dû consommer des psychotropes ou autres substances débridantes (faut dire que j’fume pu d’shit)… Le résumé de l’éditeur suggère que plusieurs lectures sont nécessaires. Un argument peut-être utile, aucune notice explicative n’étant fournie. Dans un style assez voisin, on préférera Brecht Evens, qui pour sa part parvient à mettre un peu d’ordre et de beauté dans son chaos intérieur.

Laurent Proudhon

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

[L’avis pour]

Fraichement lesté du Prix Révélation lors du dernier festival d’Angoulême, le britannique Joe Kessler propose avec Lucarne une expérience graphique radicale qui, à défaut sans doute de faire l’unanimité, vous fera envisager votre organe rétinien sous un jour nouveau.

Difficile de raconter Lucarne. Certains y verront une succession de plusieurs nouvelles graphiques, d’autres une aventure abracadabrante, énigmatique, riche en rebondissements… On pourrait tenter de résumer cette œuvre, bien entendu, mais ce serait vain, futile, totalement inutile, parce qu’au delà de la narration, c’est une galaxie inconnue qui s’offre à nos yeux ébahis. Ces histoires semblent en effet n’avoir ni début, ni fin, pas plus que de titre… On passe de l’une à l’autre à l’autre un peu à la manière d’un cadavre-exquis. On s’imprègne de différentes ambiances, charge au lecteur de tisser son propre chemin.

Ici, la narration passe essentiellement par des sensations. Qu’importe finalement si l’on saute d’un cauchemar de destruction à un jardin inondé de soleil, si l’on suit une espèce de magicien louche et vaguement inquiétant pour finir sur le pont d’un navire en compagnie de deux amants improbables… L’important ici est de vous égarer dans le dédale de ces histoires à tiroir, d’en inventer chaque interstice. Lucarne est une œuvre profondément polysémique qu’il est périlleux d’aborder comme une BD classique. Joe Kessler ne fait pas dans la facilité, sollicitant abondamment l’intelligence et l’imagination de ses lecteurs. Les mauvaises langues affirmeront sans perdre une dent qu’il n’y a rien à comprendre dans Lucarne. Qu’importe finalement : je répondrai qu’il y a tout à imaginer.

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

Ce « travail » d’imagination est servi par un mélange de techniques admirables, qu’il s’agisse des crayonnés, des « feutrés », de l’usage discret de l’ordinateur… Chaque page semble judicieusement adaptée à son propos, et chaque case est une histoire à elle seule. Les ambiances variées évoquées précédemment sont parfaitement rendues avec une fluidité, une aisance et une simplicité remarquables : les scènes nocturnes, le travail des ombres, Les jeux de lumière, les images déformées par l’eau, les impressions visuelles, les attitudes, les poses des personnages… On ne sait plus où donner des yeux, si bien que l’on finit par ne plus distinguer ce qui relève du dessin ou de la pure sensation. Tout se mélange dans un tourbillon frais et coloré. Ça vibre, ça s’agite, ça bondit et rebondit sans cesse. Le pied !

C’est bien entendu l’utilisation des couleurs qui saute immédiatement aux yeux. De toute évidence, Joe Kessler flirte avec le psychédélisme, tout autant avec l’impressionnisme. Ses dessins faussement mal dessinés, avec leurs traits souvent épais et tracés au feutre, vous éclatent littéralement au visage, renvoyant à l’enfance, au plaisir éprouvé à barbouiller de couleurs de larges feuilles blanches. On sent une énergie dévorante et communicative parcourir chaque page. Cette silhouette verte presque phosphorescente est-ce une peau qui frissonne dans la fraîcheur du soir ? Et ces contours flous et grossiers sont-ils les échos d’un rêve obsédant qui s’attarde au réveil ?… Le traitement des cases prend tout son sens au fil de la lecture, ce que ne permet pas un feuilletage rapide. Il n’y a pas de place pour la demi-mesure : ou le lecteur accepte la découverte, ou il repose l’objet avec dédain dans un jugement hâtif et forcément erroné.

D’ailleurs, en forçant le trait (ha ha), on peut se hasarder à penser que toute tentative de caractérisation de ce livre serait de fait bancale. Comment résumer une telle expérience ? Car c’est bien d’une expérience dont il s’agit ici, tant graphique que physique. En ce sens, Lucarne m’évoque, toutes proportions gardées, le cinéma russe qui selon moi est peut-être le meilleur cinéma au monde : L’Île de Lounguine, Le Soleil de Sokourov ou bien encore Requiem pour un massacre de Klimov… Tout comme ces quelques films cités à titre d’exemples, Lucarne est une œuvre dense où le fond et la forme sont inextricables. Par le biais même de son trait, on touche à l’intime de son auteur, et pour un peu on pénétrerait son âme. Alors pour terminer cette vague tentative de synthèse, je me contenterai de paraphraser Dante, en te suggérant, ô aventurier qui entrera dans ces pages, d’abandonner ici tout jugement et de commencer à rêver.

Arnaud Proudhon

 

Lucarne
Scénario & dessin : Joe Kessler
Editeur : L’Association
272 pages – 20 €
Parution : 13 mars 2019

Angoulême 2020 : Prix révélation

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

 

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Maladie de l’amour

Pilules bleues © 2001-2013 Frederik Peeters (Atrabile)

Il y a près de vingt ans, paraissait Pilules bleues, l’ouvrage qui a fait connaître Frederik Peeters. Celui-ci y raconte sa rencontre avec Cati, cette jeune femme atteinte du SIDA et mère d’un enfant également séropositif depuis sa naissance. Une histoire d’amour touchante autour d’une maladie qui à l’époque était encore souvent mortelle…

De sa propre expérience, Frederik Peeters nous livrait ici une œuvre intimiste, dans laquelle il évoque son histoire d’amour avec cette jeune maman séropositive. Sans faux semblants, l’auteur se livre avec une rare sincérité, sur ses doutes et ses craintes d’être contaminé à son tour.

Et pourtant, combien d’autres à sa place auraient pris leurs jambes à leur cou ? Frederik, lui, est resté car il aimait cette fille, tout simplement, « la plus douée pour la vie » de toues les personnes qu’il connaissait, faisant ainsi passer la maladie au second plan. Une liaison qui a sans nul doute aidé sa compagne à surmonter les affres d’une trithérapie difficile, sans garantie de guérison. Mais pas question pour lui de se glorifier. Excluant tout pathos et tout héroïsme, Peeters se contente d’évoquer leur histoire avec modestie, au plus près de la réalité : les discussions après l’amour, les visites chez le médecin, les petites chamailleries avec le fiston, bref, les anecdotes d’un quotidien somme toute assez ordinaire (mais tellement bien racontées), allégeant ainsi la chape de plomb créée par ce terrible virus à l’aide d’un humour plein de tendresse.

Déjà en 2001, Frederik Peeters possédait déjà ce style si reconnaissable, entre semi-réalisme et minimalisme, avec ce trait un peu gras et ces cadrages serrés et audacieux, ainsi qu’un talent unique pour représenter les expressions des personnages. De même, la qualité littéraire de l’écriture est indéniable, s’accordant bien avec le dessin. De nombreuses cases donnent lieu à un dialogue entre la voix off du narrateur-auteur et l’image, souvent en décalage, insufflant du dynamisme à la narration.

Lors de sa réédition treize ans plus tard, la version de cet album a été augmentée par des mini-entretiens avec les protagonistes : la mère, le fils, toujours en vie et en bonne santé (et la fille qui n’était pas née à l’époque) ! Les séquelles psychologiques demeurent mais le traitement a marché, et même s’il continue, il a été considérablement allégé. Avec Pilules bleues, l’auteur de Lupus a su trouvé le ton juste pour décrire une expérience personnelle hors normes, parvenant à dédramatiser une maladie qui faisait encore très peur à l’époque, battant en brèche les préjugés en faisant de ce roman graphique morbifuge une formidable ode à la vie.

Pilules bleues
Scénario & dessin : Frederik Peeters
Editeur : Atrabile
208 pages – 22 €
Parution : 31 octobre 2001
Nouvelle édition : 14 octobre 2013

⊗Adaptation en téléfim : Pilules bleues (2014), de Jean-Philippe Amar, avec Guillaume Gouix, Florence Loiret-Caille, Benjamin Bellecour

Extrait p.50

« Même si depuis le premier jour j’admire Cati pour la manière dont elle gère ce genre de situations, je vois qu’elle n’est pas complètement à l’aise… Elle a dû répondre à plein de questions de routine sur le HIV de son fils…

Moi-même ça me fait bizarre de le voir sur un lit d’hôpital… Je ne peux m’empêcher de penser qu’il est indissociablement lié au milieu médical, qu’il a vécu et qu’il vivra jusqu’au bout en malade latent…

Je trouve toujours fascinantes la confiance et la facilité avec lesquelles la propriété de la vie de certains individus se retrouve transférée dans les mains de personnes totalement étrangères, uniquement légitimées par leur savoir scientifique… surtout en l’absence de choix…

Lui, en tout cas, est familier avec tout cet environnement depuis longtemps… Il regarde Dumbo… Il mange son happy meal… tranquille… paisible… »

Pilules bleues © 2001-2013 Frederik Peeters (Atrabile)

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[Interview] AJ Dungo : « In Waves a été un moyen de faire quelque chose à partir de ma tristesse »

Parmi ceux qui ont lu In Waves, du bédéaste américain AJ Dungo, il y a ceux qui ont adoré (et j’en fais partie). Et puis il y a les autres, qui n’ont pas vu ou mal compris le lien entre l’histoire tragique de sa compagne Kristen et l’histoire du surf. Cette interview lui aura permis de leur livrer quelques indices !

C’était il y a un peu plus d’un mois à Angoulême, et le Covid-19 n’était encore qu’une lointaine menace… J’ai alors pu réaliser cet entretien sur une terrasse de café, même si le temps n’était pas des plus favorables. AJ Dungo (prononcer « Ay-Dji ») s’est plié à l’exercice avec une extrême gentillesse. Le jeune homme semblait à peine réaliser les honneurs qui lui étaient faits en terre hexagonale : d’abord le Prix de la BD Fnac/France Inter, puis la nomination dans la sélection angoumoise et l’invitation qui en découlait… Si on le sentait encore fragilisé par la perte de sa compagne Kristen évoquée dans In Waves, AJ affichait un sourire serein couplé à un regard irradiant d’une humble bienveillance, s’essayant même à parler quelques bribes de français…. Et malgré son agenda serré, il s’est montré disponible et la rencontre fut très chaleureuse. ⇒ Lire l’interview

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Au pôle Nørd, l’art tique

Groenland Vertigo © 2017 Hervé Tanquerelle (Casterman)

Dans un hommage réjouissant à Hergé, Hervé Tanquerelle s’est mis en scène dans l’esprit des truculents Racontars de l’écrivain danois Jørn Riel. Comme si une mystérieuse étoile avait inspiré son auteur…

Par un mystérieux coup du destin, Hervé Tanquerelle, qui déteste les voyages, semble avoir été rattrapé par ses fameux Racontars. A force d’adapter les nouvelles de Jørn Riel sur la vie des trappeurs dans le Grand nord, cela devait finir par arriver… un jour où l’auteur nantais était atteint par l’angoisse de la page blanche, il reçoit un e-mail de la part d’un certain capitaine Magnus, qui lui adresse de la part de l’écrivain danois une invitation à participer à une expédition au Groenland. Malgré les risques encourus et le mal de mer, Tanquerelle finira pas accepter, voyant dans ce voyage une opportunité pour relancer sa carrière…

Pour mieux apprécier toute la saveur de Groenland Vertigo, il conviendrait d’avoir d’abord lu les Racontars arctiques, même si cela ne gêne en rien la compréhension de l’histoire. Tanquerelle signe ici une histoire entre la fiction et l’autobiographie, conjuguée à un hommage conjoint à Jørn Riel et à Hergé, dans une sorte de double mise en abyme. Pour narrer ses souvenirs de cette fameuse expédition, il s’est inspiré des écrits de Riel, avec tout leur cocasse si caractéristique, aux vagues effluves de tord-boyaux, seul remède pour affronter la solitude des étendues glacées…

De même, d’un point de vue graphique, l’auteur fait clairement référence au créateur de Tintin, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Pour ce voyage en Arctique, Tanquerelle s’est quelque peu identifié au célèbre reporter à la houpe même s’il n’y a guère de ressemblance physique, tandis que l’écrivain Jørn Riel — rebaptisé Jørn Freuchen pour les besoins de la fiction — apparaît comme un sosie du capitaine Haddock, avec ses airs de vieux loup de mer, qui plus est amateur de whisky plus que de raison… Quant aux autres protagonistes, ils ont tous l’air de sortir d’une BD de Tintin, à commencer par l’artiste Kloster, qui rappelle sous certains aspects le professeur Tournesol avec ses colères noires. En plus d’orienter son pinceau vers la ligne claire, l’auteur a même poussé le vice jusqu’à reprendre la fameuse typographie hergéenne lorsque les personnages sont censés s’exprimer en anglais.

Ce faisant, Tanquerelle ne s’est pas limité à faire bêtement un copier-coller du style de l’auteur belge. Pour mieux souligner le clin d’œil, il a conservé sa propre police de caractères pour les passages où il s’exprime en français. Mais l’autre excellente surprise de ce one-shot, ce sont ces très belles planches à l’aquarelle et au lavis représentant ces incroyables paysages arctiques, qui sortent du cadre très ligne claire du récit et marque peut-être chez son auteur une velléité de mettre un pied dans l’art pictural.

Hervé Tanquerelle parvient donc à nous assurer un dépaysement total avec ce roman graphique, qui, faut-il le préciser, est davantage une suite d’anecdotes délicieusement burlesques qu’une véritable aventure classique (et sur ce plan, rien à voir avec Tintin). Et pour quelqu’un qui n’aime pas voyager, ce n’est pas rien que d’’arriver, par la magie d’un dessin inspiré de ses souvenirs, à immerger le lecteur dans des contrées encore largement méconnues sur cette planète. Et si on pense beaucoup à L’Etoile mystérieuse, ce n’est pas par hasard, puisque lorsqu’il était au Groenland, l’auteur a dit avoir eu l’impression de se retrouver dans cette histoire.

Groenland Vertigo
Scénario & dessin : Hervé Tanquerelle
Mise en couleur : Isabelle Merlet
Traduction : Camilla Michel-Paludan, Volker Zimmermann
Editeur : Casterman
100 pages – 19 €
Parution : 18 janvier 2017

Extrait p.7 – Hervé Tanquerelle vient de recevoir l’invitation du capitaine Magnus Kuller à participer à une expédition au Pôle Nord :

« Bon, fini de rire. J’y vais ou j’y vais pas. C’est une occasion en or… Mais en même temps, je déteste les voyages. Déjà rien que de prendre le train pour Paris, ça me fiche des crampes au bide… Alors, trois semaines au bout du monde !

Mais le Groenland ! Tout de même, ça a de la gueule ! Le Nord-Est… L’Île d’Ella, le Fjord Franz-Joseph ! Exactement là où Jørn Freuchen a vécu dans les années 50, parmi les derniers trappeurs… et les ours polaires affamés !

Sans parler de prendre l’avion et le bateau. J’ai jamais mis les pieds sur un bateau comme ça, moi. Et si j’ai le mal de mer ?

En même temps, le bateau, c’est classe. C’est un peu comme embarquer sur le Pourquoi-Pas ? du commandant Charcot…

… qui a coulé corps et biens au large de l’Islande !

Oui, mais pense à tous les dessins et photos que tu pourrais faire là-bas ! Ça pourrait même te donner des idées de scénario. Tu pourrais devenir le Paul-Emile Victor de la BD ! À toi les honneurs, la réussite ! »

Groenland Vertigo © 2017 Hervé Tanquerelle (Casterman)

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Dehors il y a l’or…

Aldobrando © 2020 Gipi & Luigi Critone (Casterman)

S’inspirant d’un jeu de société de son invention, Gipi nous revient avec cette fresque de fantasy sobre et pleine de charme, parodie grinçante sur la tartuferie du pouvoir et mise en relief par le trait habile de Critone.

Avant d’aller combattre dans « la fosse », le père d’Aldobrando, se sachant condamné, confia son fils à un mage. Quelques années plus tard, l’enfant a grandi mais il est resté frêle et craintif, refusant de quitter la douce chaumière de son père adoptif. Ce dernier, gravement blessé à l’œil par le chat qui devait servir d’ingrédient à une décoction, l’envoie alors quérir l’herbe du loup, seul remède capable de le guérir… Aldobrando prendra ainsi la route pour chercher cette herbe rare, sans se douter des périls qui l’attendent sur son chemin…

Avec une couverture aussi évocatrice et un titre très bien trouvé, les auteurs ont tapé dans le mille, car celle-ci résume parfaitement son contenu. D’abord, ce jeune homme fluet galopant, épée à la main, dans un décor champêtre révélant un château fort à l’horizon, le tout dans d’apaisants tons orangés, constitue une véritable invitation au voyage dans un univers médiéval. Le titre de l’album ensuite. Aldobrando, nom du jeune homme en question, un mot à la rythmique imparable qu’on adore prononcer et donne la cadence à cette aventure pleine de promesses.

Découvrir au dessus du titre, en plus petit, les noms de Gipi et Critone constituera indubitablement le dernier argument pour convaincre tout lecteur avisé de franchir le pas. Les auteurs italiens apparaissent depuis un moment comme des références dans le petit monde du neuvième art. Gian Alfonso Pacinotti alias Gipi s’était fait remarquer en 2006 pour le prix du meilleur album (Notes pour une histoire de guerre), et plus récemment avait reçu le grand prix de la critique pour La Terre des fils. Luigi Critone quant à lui nous a offert une adaptation réussie du roman magistral de Jean Teulé, Je, François Villon. Gipi abandonne cette fois les pinceaux à Critone pour se concentrer sur la narration.

Le résultat est plutôt concluant, malgré des dialogues assez quelconques, compensés par le charme du trait délicat de Critone, qui opère rapidement. Ce dernier sait révéler la grâce ou le ridicule d’un visage, en glissant une dose de caricature quand il s’agit notamment de Brudagone, le roi tyrannique du Royaume des Deux Fontaines. Immédiatement identifiable, le personnage tout fluet d’Aldobrando est très attachant dans sa candeur et sa fragilité. La mise en couleurs de Francesco Daniele et Claudia Palescandolo est très réussie également. On reste contemplatif devant ces superbes aquarelles produisant de chaleureuses atmosphères en clair-obscur.

L’histoire est celle d’une quête initiatique assez classique, mais s’avère bien construite avec des retournements imprévus et pourtant sans esbroufe, sans dragons ni magiciens (ouf !) avec des ellipses judicieuses qui nous évitent les habituels combats interminables (la scène finale dans l’arène). Du coup, plutôt que de se plier aux canons habituels de l’heroic fantasy, cette quête au demeurant très sobre préfère puiser dans le roman de chevalerie traditionnel — si l’on exclue le fait qu’il y ait très peu de chevaux, Gipi ayant pris soin de détourner les clichés liés au genre —, s’appuyant sur une morale philosophique se résumant à cette formule : peu importe le trophée, seul compte le chemin emprunté pour le décrocher. De plus, l’amour n’a pas été oublié, avec deux histoires parallèles, celle d’Aldobrando et Beniamino, remettant malicieusement en question une pseudo théorie bêtasse sur les couples assortis.

Pour toutes ces raisons, Aldobrando est un one-shot sympathique, très plaisant. Certes, cela ne va pas révolutionner la bande dessinée, mais le côté légèrement décalé de ce récit picaresque s’avère au final plutôt réjouissant.

Aldobrando
Scénario : Gipi
Dessin : Luigi Critone
Editeur : Casterman
200 pages – 23 €
Parution : 15 janvier 2020

Aldobrando © 2020 Gipi & Luigi Critone (Casterman)

 

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