Des anonymes sur la cime

Les Belles Personnes © 2020 Chloé Cruchaudet (Soleil/Noctambule)

Dans notre monde tourmenté comme jamais, confronté à un futur incertain, il existe encore de « belles personnes », vertueuses et inspirantes. Quatorze portraits d’inconnus à découvrir, présentés par l’excellente Chloé Cruchaudet.

Chloé Cruchaudet présente dans cet ouvrage, né d’un projet impulsé par le festival Lyon BD, le portrait de quatorze anonymes (dont un chien !), des portraits qu’elle a sélectionnés suite à un appel à contribution. Des portraits touchants, tout en délicatesse qui sont autant d’hommages à des personnages sans qui le monde serait peut-être un peu moins vivable, un peu moins magique…

Le livre commence avec le portrait de Denise, sorcière des temps modernes cultivant dans son jardin-univers moult plantes étranges lui permettant de confectionner des mixtures en tous genres. Et puis il y a Mint, ce chien attachant, mais au comportement turbulent et irrationnel, destiné à être guide de malvoyants. Il y a aussi ce « frère », « héros du quotidien », luttant au jour le jour pour supporter sa schizophrénie, qui recouvre d’une ombre terrible son envie de vivre et toutes ses qualités d’empathie et de générosité. On découvre également Madame Neuville, ancienne prof de philo, le gardien de nuit d’une station service, Romane l’infirmière qui a soigné un fils prématuré, ainsi que toutes ses collègues dévouées, Robert le menuisier, ou encore ce « prince » des soirées lyonnaises, poète fugace et solitaire.

En évoquant des profils si divers, du proche à l’anonyme, Chloé Cruchaudet, tout en leur adressant ce bel hommage, nous montre des personnalités exemplaires par leur attitude, des échantillons d’humanité qui pourraient bien donner encore envie d’espérer et de croire à son futur. Pour ce faire, l’autrice lyonnaise a préféré, plutôt que de les rencontrer, « passer par le filtre de l’admiration voire de l’amour de la personne qui la raconte ». Mis en images sur quelques pages telles des mini-histoires, ces portraits ont été élaborés avec le trait minimaliste et mouvant qu’on lui connaît et une approche graphique adaptée. Toutes ces tranches de vie sont complétées en seconde partie par le texte dans sa forme originelle, approfondissant la personnalité de l’intéressé, accompagné d’un dessin pleine page, à la fois plus réaliste et plus pictural. Les Belles Personnes se présente ainsi comme un ouvrage à la fois récréatif et plein d’humanité, signé de l’une des autrices les plus talentueuses du moment, déjà plébiscitée il y a sept ans à Angoulême avec Mauvais Genre.

Les Belles Personnes
D’après des textes anonymes
Scénario & dessin = Chloé Cruchaudet
Editeur : Soleil
Collection Noctambule
144 pages – 17,95 €
Parution : 21 octobre 2020

Extrait p.134 – Le Prince (par Benoît L.) :

« Je suis arrivé à Lyon il y a quelques années, pour mes études. (…) L’année dernière, je me rendais souvent avec des amis au Tony’s, sur la place Antonin Poncet. Un bar très fréquenté, plein de vie et de visages. (…) Plusieurs fois, je l’ai remarqué. Un jeune homme, même pas la trentaine. Seul, toujours seul. L’air tantôt mélancolique, tantôt pensif. Parfois, le patron venait le voir pour lui serrer la main. (…) Il ne se séparait jamais d’une pinte de bière. Et surtout, il écrivait, tout le temps. (…) Même les vendredis ou samedis soirs, quand toute la jeunesse lyonnaise profitait de la vie, il était seul, à sa table, en train d’écrire. Il trouvait la concentration nécessaire pour écrire, au milieu de la musique et des rires. Les rires des autres, à jamais des autres, et qui n’étaient pas les siens. Après chaque gorgée de bière, il esquissait un sourire, comme s’il était fier d’appartenir à un univers où il avait sa place et où, pourtant, il occupait un rôle à part. Parmi tous ces êtres, ces visages et ces corps, il faisait partie du tableau, et même des meubles, et pourtant il était seul. (…)

Au milieu de tous ces jeunes gens, il se sentait lyonnais, il se sentait vivant. Il suffisait, pour cela, de contempler… Il m’a confié marcher dans les rues de Lyon, chaque soir, s’arrêter pendant plusieurs minutes pour voir le Rhône et la Saône s’écouler, et les bâtiments et monuments s’éclairer comme dans un rêve. Oui, mais un rêve fait de chair. « Le secret, m’a-t-il dit, n’est pas d’être prince — qui croirait à cette fable ? —, mais d’agir en prince, tous les jours. Et c’est ça, le véritable héroïsme. Rendre à chaque jour sa beauté, contempler le monde dans les quelques paires d’yeux qui, au milieu de la foule, nous adressent pourtant mille promesses. »

Les Belles Personnes © 2020 Chloé Cruchaudet (Soleil/Noctambule)

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Des pépins, du vin, du chagrin

Les Larmes d’Ezéchiel © Matthias Lehmann (Actes Sud)

Quelques années avant La Favorite, Matthias Lehmann publiait ce récit imbibé de larmes et d’alcool, sombre et déstructuré, agonisant sous un malheur poisseux.

Bette Lord, la trentaine, est artiste peintre et barmaid. Avec son ami et sa sœur, elle revient dans la banlieue de son enfance, à l’est de Paris, assister à l’incinération de son oncle. Dans la maison familiale, elle retrouve son journal intime et se plonge dans ses souvenirs : son alcoolisme d’adolescente, son histoire d’amour avec un artiste américain, jusqu’à la révélation d’un drame.

Il est difficile d’évoquer ce roman graphique de Matthias Lehmann, paru six ans avant celui qui l’a véritablement révélé, La Favorite. En effet, comment résumer ce récit multidirectionnel, qui part d’un deuil, se dissout dans les vapeurs d’alcool à travers un journal intime, avec comme fil conducteur le film d’un obscur réalisateur intitulé, comme l’album, Les Larmes d’Ézéchiel.

Ce récit très personnel au titre biblique de Matthias Lehmann est si sombre qu’il est malaisé d’en distinguer les nombreux recoins renfermant des messages cachés, évoquant la mort, la dépression, le suicide ou l’autodestruction, selon des codes propres à l’auteur. Si Ézéchiel est le prophète qui annonça la ruine complète de Jérusalem, le choix du titre n’est certainement pas fortuit… En apparence, il s’agit d’un simple journal intime, celui d’une jeune femme déboussolée par une vie sentimentale compliquée, narrant ses errements dans l’alcool lorsqu’elle était plus jeune. Tout cela ne laisse pas indifférent, peut même s’avérer dérangeant, mais parvient à captiver le lecteur. Celui-ci, intrigué à force de ne rien y comprendre pourra être aspiré par la puissance morbide du dessin aux accents surréalistes. Un surréalisme imprégnant jusqu’à la narration sans cesse déstructurée et la mise en page, hautement originale, qui voit les cases errer à travers la page, quand ce n’est pas le dessin qui s’en extirpe, comme pour se dissoudre vers un néant annoncé… Une narration constituée de saynètes — il y a du tragi-comique ici — en apparence incohérentes, reliées entre elles par un fil ténu, toujours prêt à casser à cause de la tension inhérente au récit.

On pourra même voir le double de Matthias Lehmann dans le personnage d’Adelphi Gaillac, auteur de BD fantasque et dépressif, recourant comme Lehmann à la linogravure, et dont l’ouvrage en question, Les Larmes d’ Ézéchiel, a inspiré le documentaire de Gustavo Ninguém, personnage fictif, et la BD (la vraie, celle que l’on tient dans les mains) du même nom. Un jeu de poupées russes vertigineux, sorte de mise en abyme qui nous embrouille mais permet à Lehmann de se protéger de sa propre folie.

Et pour revenir au dessin, d’un aspect proche de l’illustration, il reste le point fort de l’album de par la fameuse technique de linogravure que Matthias Lehmann utilise également pour ses cartes à gratter, avec cette envoûtante esthétique hachurée, mais pas seulement. On en apprécie l’expressivité et la noirceur hypnotique qui nous avait tant plu dans La Favorite, un récit qui permet de mesurer le progrès accompli sur le plan de la narration, qui souffre encore ici de tics fanzinesques et laisse la part (un peu trop) belle à l’improvisation. Néanmoins, on sera reconnaissant vis-à-vis d’Actes Sud, qui ne peut que se féliciter d’avoir cru au potentiel de cet auteur à l’époque.

Les Larmes d’Ezéchiel
Scénario & dessin : Matthias Lehmann
Editeur : Actes Sud
112 pages – 16,80 €
Parution : 24 août 2009

 

Extrait (ch.III le guêpier) – Adelphi Gaillac se raconte dans le documentaire « Les Larmes d’Ezéchiel » :

Voix off — Présente-toi
Adelphi Gaillac — je m’appelle Adelphi Gaillac. Donc… Attends, je dois regarder qui ? toi ou lui ?
Voix off — Regarde la caméra.
Adelphi Gaillac — je suis auteur de bande dessinée, le livre sur lequel je travaille s’appelle Les Larmes d’Ézéchiel. C’est un projet auquel je travaille depuis plus de huit ans… J’en suis à la page 342. Attends, je vais vous montrer. [Il ouvre une armoire à l’aide d’une clé, dévoilant une haute pile de planches de dessin] Voilà Les Larmes d’Ézéchiel. Ouais mais tu vois chaque planche est gravée dans le lino, alors bon… ça prend vachement de temps à faire, forcément. Attends, t’as vu toute la corne que j’ai sur la main à cause des gouges ?! Qu’est-ce que ça raconte ?… C’est un peu compliqué. En fait, Toupie m’est apparue en rêve et m’a dit de choisir Les Larmes d’Ézéchiel comme titre de mon livre.
Voix off — Toupie ?
Adelphi Gaillac — Toupie c’est ma chatte qui est morte, la mère de Bordel.
Voix off — Bordel, c’est le nom du chat ?
Adelphi Gaillac — moi la bande dessinée… Je considère que j’ai dû me constituer mon propre langage et MA LANGUE, c’est la bande dessinée. Bon les gars. Il est 10h. On termine nos gin-tonics, c’est l’heure de ma balade en forêt. »

Les Larmes d’Ezéchiel © Matthias Lehmann (Actes Sud)

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De toutes les matières, c’est la grise qu’on préfère

La Fuite du cerveau © 2020 Pierre-Henry Gomont (Dargaud)

Qui se souvient que le cerveau d’Einstein fut volé à sa mort ? S’inspirant de ce fait historique « relativement » méconnu, Pierre-Henry Gomont nous propose une fiction pleine de fantaisie, où burlesque rime avec finesse.

Alerte ! Le cerveau du professeur Einstein, tout juste décédé, vient d’être dérobé, provoquant l’émoi dans la communauté scientifique. Bien sûr, on pouvait se douter que le cerveau du plus grand génie de tous les temps susciterait la convoitise. Notamment celle du Dr. Stolz, piètre médecin ayant échoué dans les sous-sols du prestigieux hôpital de Princeton pour y conduire les autopsies, qui n’a pas manqué d’y voir une opportunité pour accéder à la notoriété ! C’est alors une course poursuite échevelée qui va s’engager entre les autorités et le voleur

Si le retour de Pierre-Henry Gomont était des plus attendus en cette rentrée, c’est un retour en fanfare et en grande forme qui se manifeste à travers cet album placé sous le signe du burlesque. En s’inspirant d’un fait réel – le vol du cerveau d’Einstein en 1955 – comme point de départ de son récit, l’auteur nous emmène dans une course folle à travers les États-Unis, où le Dr Stolz, détenteur de la « matière grise » du célèbre scientifique, n’aura de cesse de tenter d’échapper à ses poursuivants du FBI, le bocal contenant le précieux « Graal » sous le bras…

Pour l’occasion, le trait de Gomont se fait encore plus vif et nerveux qu’à l’accoutumée, accentuant le rythme effréné de cette comédie déjantée. Les corps se tordent en des angles improbables, les jambes s’étirent démesurément pour mieux courir, et les visages se déforment dans des expressions hallucinées, comme dans un dessin animé digne de Tex Avery. L’image marquante de cette histoire restera celle d’un Einstein mi-fantôme mi-héros de BD au crâne évidé, contemplant d’un air un peu crétin son propre cerveau flottant dans un bocal, puis pour passer inaperçu aux côtés de Stolz, sera affublé d’une casquette de base-ball, symbole vestimentaire fétiche d’une certaine beaufitude yankee…L’autre jolie trouvaille est de voir le professeur, par suite de l’ablation de la zone du langage sur son cerveau (l’aire de Broca), s’exprimer par images. Et quoi de mieux que la BD pour raconter cela ?

L’air de rien, Pierre-Henry Gomont s’est quelque peu documenté pour produire La Fuite du cerveau, nous livrant une conclusion pour le moins étonnante qu’il serait déplacé
* de révéler ici. Cette excellente comédie macabro-surréaliste, non seulement drôle mais également fascinante, parce que traitant d’un sujet des plus fascinants : la grosse éponge peu ragoûtante emprisonnée dans notre crâne, siège de toutes les créations humaines. Très modestement, l’auteur de Malaterre met son envie de « broder ces quelques pages en tous points indignes du génie humain dont il est question (…) sur le compte des mystères insondables que recèle le cerveau humain ». Juste peut-être, comme il le dit, un « besoin vital, et parfois frénétique, de raconter des histoires. Des histoires vraies, comme des histoires fausses ».

La Fuite du cerveau
Scénario & dessin : Pierre-Henry Gomont
Editeur : Dargaud
192 pages – 25 €
Parution : 18 septembre 2020

Extrait p.49 – Le « fantôme » Einstein, en tentant d’utiliser à distance son cerveau conservé dans le bocal dérobé par Stolz, a provoqué son échauffement à un point critique. Se remettant de ses émotions, il se confie à Stolz lors d’une séquence métaphorique où on le voit chevaucher un pur-sang :

Einstein — [Mon cerveau] s’est mis à patiner sur un bête calcul différentiel. J’avais l’impression de cravacher un vieux bourricot qui refuse d’avancer. Cravacher cela même que, toute ma vie, je me suis évertué à brider et à contenir. C’était comme monter un cheval prêt à s’emballer à tout instant. J’ai dû lui tenir la bride courte. Je me suis toujours méfié de cet organe. C’est vertigineux, n’est-ce pas ?… se méfier de son propre cerveau. On se demande… qui se méfie de qui, alors ? C’était une bête agile et puissante. Mais capricieuse. Et je n’ai jamais su qui, d’elle ou de moi, décidait des chemins que nous empruntions. Elle m’a emmené plus loin que je ne pouvais l’espérer. J’ai avec elle découvert des terres en pionnier. C’est un sentiment exaltant. As-tu déjà connu cela ?
Stolz (apparaissant sur un âne terrifié dans une descente abrupte) Moi ? Pas vraiment, non…
Einstein — Penses-tu que le cavalier décide de quoi que ce soit ? Au mieux, il tente de freiner la course folle à laquelle il assiste. Impuissant. Grisé par la vitesse. Il croit tenir les rênes, mais en vérité, il s’y cramponne comme il peut. Les moments les plus merveilleux de ma vie de chercheur…
Stolz — Bien sûr. D’accord. Du calme.
Einstein — … ce sont des idées qui me sont apparues dans la blancheur éclatante de leur vérité. Des idées sans mots. Le pur jaillissement de la pensée en images. Ce qu’il faut bien se résoudre à appeler par son nom : UNE EPIPHANIE. Ce furent des moments d’une grande émotion. C’était la tête et le cœur. J’ai exigé de lui tant d’efforts, je l’ai contraint, forcé, brusqué. Et il n’a répondu que malgré moi, quand je ne l’attendais plus. Après des mois d’une recherche infructueuse, frénétique, épuisante. Les gazettes ont construit le mythe d’un cerveau surpuissant. J’étais pour eux une espèce d’athlète du calcul. Un prodige de fête foraine. Je n’ai été que le spectateur fortuit d’une pièce miraculeuse qui s’est jouée sans moi. Quelque part. Dans un recoin obscur de mon esprit. Mais désormais, ma cervelle n’est plus qu’une vieille bourrique déliquescente…

La Fuite du cerveau © 2020 Pierre-Henry Gomont (Dargaud)

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La fugue poétique et douloureuse de deux jeunes femmes vers la liberté

Sur la route de West © 2020 Tillie Walden (Gallimard BD)

Tillie Walden nous invite à un incroyable voyage où la réalité s’efface peu à peu derrière le fantastique, accompagnant vers le chemin du salut deux solitudes blessées par la vie. Une route déroutante mais qui vaut le détour.

Par un hasard de circonstances, une jeune femme, Lou, va être amenée à prendre la route avec Béa, une jeune fille à peine majeure et « en fugue », qui se trouve être la fille de sa voisine. Un voyage, aux objectifs fluctuants, faisant office de métaphore dans la découverte de l’autre, avec sa part de confessions et de douleurs révélées. Un étonnant road-trip intimiste entre ciel et terre, avec en toile de fond une troublante course-poursuite avec d’inquiétants personnages.

Avec cet album hors du commun, c’est la seconde fois en deux ans que la toute jeune Tillie Walden est récompensée par un prix Eisner. Dans Spinning, elle évoquait son adolescence en tant que patineuse artistique et revendiquait à la fois son attachement à la liberté et son statut de lesbienne. Sur la route de West s’avère un objet plus indéfinissable, entre fiction intimiste et thriller onirique. Ainsi, on comprend pourquoi l’autrice américaine a retenu l’attention du jury de San Diego…

A coup sûr, cette fameuse route ne figure pas sur les cartes. Il faut accepter de l’emprunter pour s’y perdre, et elle n’est pas sans dangers. Le voyage commence par un horrible embouteillage « agrémenté » de klaxons et de gaz d’échappement. Au volant, Lou, 27 ans, qui en quittant la ville, va croiser par hasard Béatrice, dit « Béa », dans une station service. Béatrice est la fille d’une voisine de Lou, voisine quelque peu perdu de vue…. A tout juste 18 ans, elle a décidé de s’éloigner du foyer familial pour une raison obscure, vers une destination « plus ou moins définie ». De confidences en confidences, les deux jeunes femmes vont apprendre à se connaître, révéler leurs blessures et nouer peu à peu une complicité, transformant ce voyage en véritable quête initiatique.

Largement inspiré du manga dans le style, le dessin luxuriant de Tillie Walden est à la fois simple et surprenant, rehaussé par une mise en couleurs chatoyante. On ne sait jamais où cette route va nous mener mais on n’est jamais au bout de nos surprises, d’autant que le trajet est semé d’embuches, telle une métaphore des états d’âme des protagonistes. Sous des cieux rougeoyants et tourmentés, la route est sinueuse, escarpée, avec des ponts qui se fissurent et s’effondrent parfois. Et puis il y a ces deux hommes employés d’un mystérieux Bureau de surveillance routière qui les pourchassent et veulent récupérer le chat, visiblement abandonné, que Béa a pris sous son aile en cours de route. La voiture de Lou, avec sa caravane de poche, paraît minuscule au milieu de ces grands espaces américains, bien trop vastes pour elle, presque menaçants, et pourtant…

Bref, c’est un drôle de voyage que celui-là, un voyage en forme de songe merveilleux où viennent interférer des terreurs enfantines, mais non dénué de tendresse avec à la clé une belle histoire d’amitié. Avec ce pavé tout de même consistant et néanmoins fluide à la lecture, Tillie Walden prend son temps pour poser l’intrigue, avec peut-être quelques longueurs, prenant le risque de déstabiliser le lecteur pour qui certains passages pourraient paraître hermétiques. En effet, l’autrice semble avoir sa symbolique propre dont il faut sans doute accepter de ne pas tout saisir, du moins en une lecture… Une chose est sûre, miss Walden nous offre ici une véritable ode à la liberté, un peu dans la lignée de son opus précédent, qui a le mérite de l’originalité.

Sur la route de West
Titre original : Are You Listening ?
Scénario & dessin : Tillie Walden
Traduction : Alice Marchand
Editeur : Gallimard Bande dessinée
312 pages – 24,50€
Parution : 15 janvier 2020

Eisner Award 2020 : Best Graphic Album—New

Extrait p.147 – Béa évoque un souvenir d’enfance en compagnie de Lou :

Béa — Cet arbre, là-bas, chez ta tante… Il ressemblait à un arbre devant chez nous. Je grimpais dedans tout le temps.
Lou — Mmm, mmm !
Béa — J’aimais bien grimper dedans, la nuit. Il faisait plus frais, alors les branches et les feuilles paraissaient toutes brillantes. Un jour — je crois que j’avais 6 ans —, je suis montée jusqu’à la cime. Je ne savais plus comment redescendre. C’était tellement haut ! Je suis restée cramponnée, paniquée… Et puis j’ai vu mon père à travers le feuillage. Il était juste à côté du tronc.
Lou — Il t’a aidé à descendre ?
Béa — Non. J’ai juste sauté. J’ai pensé… J’ai pensé qu’il me rattraperait, qu’il saurait que j’allais… Mais non, évidemment. Je ne l’avais même pas appelé. J’ai sauté comme ça. Je suis tombée juste à côté de lui. Je me suis cassé le bras.
Lou — C’est affreux.
Béa — C’était pas si terrible. J’ai eu un super-plâtre.
Lou — Non, pas ça. C’est affreux qu’il ne t’ait pas rattrapée.

Sur la route de West © 2020 Tillie Walden (Gallimard BD)

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Une terrible fable sur la justice de meute

Le Singe de Hartlepool © 2012 Wilfrid Lupano & Jérémie Moreau (Delcourt)

Il y a huit ans, sortait Le Singe de Hartlepool, l’album qui révélait Jérémie Moreau, sous les bons offices de Wilfrid Lupano. Un récit saisissant basé sur une histoire vraie, où un singe fut fait « homme » pour subir la bêtise primale et meurtrière de l’homo-sapiens.

Angleterre, 1814. Le jour où un navire français fait naufrage à proximité du port de Hartlepool et que le seul survivant est un singe vêtu de l’uniforme tricolore, cela suffit à mettre toute la communauté en ébullition. D’autant que les habitants, qui détestent les Français sans en avoir jamais vu un, vont considérer le primate comme citoyen de l’empire napoléonien Très vite, une cour martiale va s’improviser, compromettant gravement les chances de survie de l’animal… Un récit tragi-comique inspiré d’une histoire — hélas — vraie.

Publié il y a maintenant huit ans, Le Singe de Hartlepool est l’album qui a révélé Jérémie Moreau, un peu sans doute grâce à la participation de Wilfrid Lupano au scénario. Et on le comprend aisément à la lecture ! En effet, force est de constater que l’alchimie entre les deux auteurs a parfaitement bien fonctionné. Lupano a construit un récit captivant et fluide en se basant sur un fait réel terrible et édifiant, où la réalité dépasse la fiction. De nos jours, on a un peu de mal à comprendre comment, il y a 200 ans, les habitants d’une petite ville ont pu se mettre d’accord pour condamner un singe à mort en le prenant pour un humain… Il n’en reste pas moins que depuis, l’événement est entré dans la légende de Hartlepool et fait la fierté de la ville, allez comprendre… Moreau quant à lui a su retranscrire le propos à l’aide d’un trait original, vigoureux et expressif, dans un esprit très « cartoon », avec des personnages haut en couleurs, des « gueules » souvent effrayantes où semblent macérer la bêtise et l’ignorance, plus simiesques que le protagoniste principal, le fameux singe du titre.

Et l’on se surprend à penser que si l’évolution de Jérémie Moreau vers un graphisme plus pictural – l’auteur aime manier la couleur, et ça se voit —, avec La Saga de Grimr et Penss et les plis du monde, est une démarche digne de respect, on aimerait aussi le voir opérer une sorte de « retour aux sources ». Dans ses deux dernières œuvres, l’auteur fait la part belle aux paysages et à une nature omniprésente et toute puissante, et c’est plutôt réussi, au détriment des personnages qui semblent moins aboutis, ce que l’on peut légitimement regretter à la lumière du Singe de Hartlepool.

La réussite de cette œuvre réside dans le fait d’avoir actualisé une « légende » locale en apparence anodine et amusante pour les enfants et les touristes, en la transformant en farce grotesque assez peu reluisante pour le genre humain dans son ensemble. Fable puissante sur l’effet de meute et la cruauté qui en résulte, Le Singe de Hartlepool devrait faire réfléchir chacun d’entre nous, à l’heure des réseaux sociaux où un simple mauvais buzz non vérifié peut se révéler psychologiquement destructeur pour celui ou celle qui en est la victime. Une thématique par ailleurs chère à Jérémie Moreau et qui traverse ses deux derniers albums.

Le Singe de Hartlepool
Scénario : Wilfrid Lupano
Dessin : Jérémie Moreau
Éditeur : Delcourt
Collection : Mirages
120 pages – 17,50 €
Parution : 5 septembre 2012

Prix Canal BD 2013

Extrait p.75-77 — Alors que l’agitation est à son comble à Hartlepool, le docteur de passage à l’hôtel du quartier, appelle son fils Charly :

Le docteur — Où étais-tu passé ? Je te cherche depuis des heures ! Je veux que tu restes près de moi !
Charly — Viens vite, papa, y a le procès du Français ! Ça devient intéressant !
Le docteur — Je doute fort que la parodie de justice qui est à l’œuvre là-bas puisse être qualifiée d’intéressante, mais bon…. J’ai fini les soins sur les victimes et à présent, je vais aller jeter un œil à ce fameux Français.
Charly — Je viens avec toi !
Le docteur — Si tu veux, mais tâche de… (au loin, une clameur se fait entendre, alors que l’on s’apprête à dresser la potence) Trop tard ! Ils vont le pendre !
Charly — Mais papa, tu vas où ? On va tout rater !
Le docteur — Charly, une pendaison ce n’est pas un spectacle, et encore moins un divertissement. Une pendaison, c’est un homme qui meurt. Il n’y a rien de réjouissant là-dedans, tu comprends ? Il n’y a qu’un immense chagrin. Et mon rôle de père, Charly, c’est de te mettre en garde contre ce penchant naturel à la cruauté qui sommeille en chacun de nous. Méfie-toi de ce sentiment qui te fait te réjouir à la vue du sang, Charly. Lorsqu’on fait couler du sang, c’est toujours… une tragédie.

Le Singe de Hartlepool © 2012 Wilfrid Lupano & Jérémie Moreau (Delcourt)

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Raid sanglant sur le campus

Kent State © 2020 Derf Backderf (Ça et Là)

En remettant en lumière le massacre de l’université de Kent State en 1970, Derf Backderf nous livre sa bande dessinée la plus engagée, et en profite pour fustiger un oncle Sam grimaçant aux mains pleines de sang…

Dans ce docu-BD saisissant, Backderf évoque la contestation contre la guerre du Vietnam aux États-Unis dans les années 60-70, à travers la sanglante répression qui s’était exercée contre les étudiants sur le campus de l’université de Kent State. L’événement avait eu des répercussions dans tout le pays, contribuant à retourner l’opinion publique vis-à-vis de l’engagement des USA dans cette guerre. Un travail de mémoire salutaire à l’heure où les forces réactionnaires, soutenues par Trump, s’arcboutent sur leurs certitudes, quelques semaines avant les élections présidentielles.

Cela faisait un petit moment qu’on l’attendait, le nouveau Backderf. Cinq ans, si l’on exclut True Stories, une anthologie sortie en 2019 et regroupant des strips de l’auteur parus dans les journaux de Cleveland depuis trente ans. Pour son « vrai » retour, on peut dire que le vieux briscard, à presque 61 ans, n’a non seulement rien perdu de sa verve anti-système, mais qu’en plus il a sans doute produit ici le livre le plus marquant de sa biographie.

A la lecture, on comprend aisément à quoi ont pu servir ces cinq années, tant l’ouvrage surprend par sa maîtrise et sa rigueur journalistique (ne serait-ce que par la longueur des notes à la fin du livre). Car Kent State n’est rien de moins qu’une reconstitution historique, intégralement basée sur des témoignages oculaires et des recherches approfondies menées dans les archives de la bibliothèque de l’université de Kent State. On sent bien que le sujet tenait Backderf à cœur, d’abord parce qu’il est lui-même originaire de l’Ohio, et qu’ensuite il était primordial pour lui de rétablir une vérité longtemps occultée par le discours officiel de l’époque. Pour les autorités gouvernementales et locales, les étudiants contestataires qui s’opposaient à la guerre du Vietnam étaient forcément guidés depuis l’étranger, et à ce titre, méritaient une répression des plus féroces. Le Président Nixon, en poste en 1970, n’était pas connu pour ses positions nuancées vis-à-vis du communisme, dans un contexte où la guerre froide était à son apogée. De fait, la réponse de la garde nationale, qui intervint sur le campus même de l’université ( !), ne fut pas davantage gouvernée par la nuance, et l’horrible fusillade perpétrée par les militaires sous un commandement inapte toucha tous les étudiants quelles que soient leurs opinions ou le motif de leur présence sur les lieux. Ils furent réprimés, blessés et assassinés par la simple fait qu’ils étaient ETUDIANTS !

Kent State © 2020 Derf Backderf (Çà et là)

Choquant pour une bonne partie de la population, cet épisode, qui annonçait d’une certaine façon la fin de la guerre au Vietnam trois ans plus tard, reste assez méconnu. On sait gré à l’auteur du Midwest de jeter une nouvelle lumière sur l’événement, ce qui ne redore guère l’image d’une administration américaine rompue à la manipulation et au mensonge. Pourtant, on ne peut aucunement reprocher à Backderf d’avoir travesti les faits et les témoignages, ni de laisser transparaître sa propre opinion. Au contraire, il est parvenu – en tout cas il s’y est efforcé — à construire une narration factuelle et objective, en montrant chacun des protagonistes avec le plus grand réalisme possible, sans manichéisme, même si bien sûr, on peut sentir qu’il ne porte pas la soldatesque, et encore moins les gradés, dans son cœur de citoyen attaché à la justice. La bonne idée de remonter à l’origine des faits qui ont débouché sur cette tragédie, avec un compte à rebours qui s’active dès les premières pages (on comprend que certains personnages seront victimes de la fusillade), contribue à captiver le lecteur désireux de comprendre pourquoi les États-Unis prirent en quelques jours le visage d’une des pires dictatures sud-américaines… Le trait de Backderf reste toujours aussi expressif, mais fort logiquement se fait plus réaliste pour décrire ce cauchemar américain bien réel. On en apprécie toujours autant les rondeurs géométriques, tout comme ce noir et blanc qui lui sied parfaitement. On est tenté d’ajouter, sans vouloir faire injure ni à l’un ni à l’autre, que l’on pense beaucoup à Joe Sacco, non seulement parce que ce dernier fait de la BD documentaire, mais par son style graphique également assez proche.

Fidèle depuis un bon moment aux Éditions çà et là, l’auteur de Mon ami Dahmer signe une œuvre qui se place d’emblée parmi les meilleures sorties de l’année 2020, et prend un relief particulier dans le contexte électoral que traverse son pays. Ce retour très attendu de Monsieur Backderf ne déçoit donc aucunement, et c’est même d’ailleurs tout le contraire !

Kent State – Quatre morts dans l’Ohio
Scénario & dessin : Derf Backderf
Editeur : Çà et là
288 pages – 24 €
Parution : 10 septembre 2020

Kent State © 2020 Derf Backderf (Çà et là)

Extrait p.38 :

« Les forces de l’ordre sont terrifiées à l’idée d’un grand soulèvement pacifiste à Kent State, la deuxième plus importante université de l’Ohio. Il en résulte qu’en 1970, un total incroyable de cinq agences du maintien de l’ordre œuvrent sur le campus ou dans ses environs, de manière indépendante et souvent en se gênant les unes les autres.

La police du campus de l’université, forte de 25 hommes, n’opère que sur le campus. Avec son vaste réseau de taupes et d’informateurs, c’est presque une police secrète.

Le Département du shérif du comté, avec 29 adjoints à plein temps, et la police d’État, qui compte 1 075 agents, peuvent intervenir sur le campus. Les deux ont été utilisés pour écraser les premières manifestations.

La police municipale de Kent, avec ses 22 agents, patrouille dans les zones hors du campus et n’intervient à l’intérieur que lorsque son assistance est requise.

Le FBI dispose d’un important dispositif délocalisé à Cleveland et d’un plus modeste à Akron. Sur ordre de l’administration Nixon et du directeur du FBI J. Edgar Hoover, le bureau espionne toutes les organisations considérées comme des « menaces » et les perturbe, souvent par le biais de méthodes illégales. Le FBI est désormais constamment présent à Kent State.

De plus, le renseignement militaire a reçu de la Maison blanche de Nixon l’ordre d’espionner tous les campus où des activités pacifistes avaient lieu. Les actions très médiatisées du SDS de Kent en 1968-69 ont attiré l’attention du Pentagone. Il est également probable que la CIA surveille le campus.

Le Akron Beacon Journal a identifié un agent des renseignements militaires qui opérait en civil à Kent State, et une « escouade » d’agents du FBI infiltrés. Leurs activités en mai 1970 ? Inconnues. »

Kent State © 2020 Derf Backderf (Çà et là)

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Maudit paradis

La Dernière Rose de l’été © 2020 Lucas Harari (Sarbacane)

Ce récit très attendu de l’auteur de L’Aimant nous emmène sur les rives de la Méditerranée, où le soleil fait naître des ombres inquiétantes, où l’apparente insouciance masque une terrible tragédie à venir…

Léo, jeune trentenaire employé dans une laverie, tente d’assouvir sa passion pour l’écriture. Le jour où il croise son cousin Sylvain par hasard, il est loin de se douter que quelques jours plus tard, il se retrouverait dans le Languedoc dans la résidence d’été dudit cousin. La maison étant en travaux, Sylvain lui a proposé de garder un œil sur les ouvriers. Mais dans ce décor de rêve, Léo va bientôt réaliser que quelque chose ne tourne pas rond, avec la disparition inexpliquée de deux adolescents dans l’estuaire tout proche, tandis que dans la villa voisine, les résidents se livrent à un drôle de manège…

Après L’Aimant, c’est avec une impatience non feinte que l’on attendait la nouvelle œuvre de Lucas Harari. L’auteur quitte ainsi l’atmosphère montagnarde hivernale des Alpes suisses pour épouser la douceur méditerranéenne, dans un cadre solaire idyllique. La Dernière Rose de l’été peut se résumer comme un thriller hitchcockien à l’ambiance contemplative, évoquant le cinéma de la « Nouvelle vague », avec un zeste de farniente, de liaisons dangereuses et d’amours esquissées.

Traité en apparence comme un thriller classique avec une enquête policière à la clé, La Dernière Rose de l’été comporte une dimension supplémentaire. Car comme avec le précédent opus de Luca Hariri, tout va se jouer au-delà des apparences malgré une apparente fluidité narrative, avec l’intrusion diffuse du mystère. Derrière le décor luxueux d’une villa d’architecte en bord de mer, la tension psychologique va s’accentuer pour laisser place à un cauchemar éveillé jalonné de visions perturbantes et d’images subliminales, desquelles l’auteur ne livrera guère de clés. Les personnages évoluent dans un théâtre d’ombres chinoises où l’on n’est jamais sûr de rien, où l’on ne sait jamais exactement qui manipule qui. Cela pourra dérouter le lecteur avide de réponses toutes faites, que les références à Martin Eden de Jack London ou aux traditions chamaniques via les statues hopis du père de Rose ne viendront pas tranquilliser.

Contrastant avec la tragédie annoncée du récit, l’élégante ligne claire de Lucas Harari, un rien rétro, est sublimée par le choix des couleurs vives, bien adaptées à cet environnement balnéaire qui immerge littéralement le lecteur, tout comme les superbes scènes nocturnes aux mille nuances bleutées. Comme dans L’Aimant, l’architecture tient une place importante, en particulier par l’entremise de la magnifique villa de Georges Plyret perchée sur une falaise. Et tout cela contribue à créer une atmosphère unique nimbée d’une plaisante aura littéraire où le glamour convole avec le mystère. La Beat Generation n’est pas loin… Graphiquement, on peut évidemment penser à Hergé (Léo étant une sorte de Tintin écrivain par sa jeunesse célibataire et candide, comme l’était Pierre dans L’Aimant), mais La Dernière Rose de l’été, c’est aussi un peu la rencontre entre Charles Burns et Jacques de Loustal, dans une zone où l’étrangeté du premier dialoguerait avec la mélancolie radieuse de l’autre.

L’éditeur Sarbacane, qui a su faire preuve de flair avec cet auteur talentueux, nous sert l’histoire dans un superbe écrin : impression en grand format sur papier de qualité, le tout habillé d’une jolie couverture toilée, de couleur rose comme il se doit. La Dernière Rose de l’été se voit ainsi hissée au statut de « Beau livre », véritable plaisir de collectionneur, dont les pages sont comme autant de pétales se déployant au fil du récit pour exhaler des arômes envoûtants et intemporels, à condition d’en accepter les épines… En somme, le livre parfait à déguster avant d’aborder les premiers frimas de l’automne.

La Dernière Rose de l’été
Scénario & dessin : Lucas Harari
Editeur : Sarbacane
192 pages – 29 €
Parution : 26 août 2020

Extrait p.130 – En signe de reconnaissance pour avoir ramené sa fille Rose, Georges Plyret invite Léo à boire un verre…:

Georges Plyret — Entrez, entrez, ne soyez pas timide… Vous connaissez déjà la maison, je crois… (lui tendant un verre de rhum) Tenez, goûtez-moi ça. C’est un des meilleurs au monde. Je le fais importer directement de Fort-de-France. Le prix est indécent… Et c’est encore meilleur avec un Havane…
Léo — Non merci, j’ai mes cigarettes.
Georges Plyret — Ah oui… (face à une statue hopi) La Kotchina à tête de loup, elle est belle, n’est-ce pas ? Pour les Hopis du Nouveau-Mexique, ces poupées incarnent les âmes des premiers indigènes. Elles sont offertes aux adolescents lors de rites initiatiques. C’est une sorte de premier contact avec le monde des morts. Les Indiens veulent en interdire le commerce car il s’agit pour eux d’objets de culte et non d’œuvres d’art. La moindre représentation publique leur est une offense. On dit même qu’une terrible malédiction s’abt sur quiconque ose en regarder une sans y avoir été invité.
Léo — Vous êtes marchand d’art, c’est ça ?
Georges Plyret — Collectionneur ! Et vous ? Attendez ! Laissez-moi deviner… (découvrant Martin Eden dans la main de Léo) A mon avis, vous caressez l’ambition d’écrire… Ah, j’ai vu juste n’est-ce pas ? Martin Eden ! Dans les mains d’un jeune homme de votre âge, ce livre fait l’effet d’une carte de visite. Et puis vous avez le teint littéraire… romantique, même ! Je me trompe ? Mais avez-vous aussi le goût du tragique ?

 

La Dernière Rose de l’été © 2020 Lucas Harari (Sarbacane)

 

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La blague contre la schlague

Le Château des animaux © 2019 Xavier Dorison & Félix Delep (Casterman)

A l’heure du procès Charlie, c’est le moment d’évoquer le premier tome de cette série qui parle de la puissance du rire et de son irrévérence sous-jacente face à la tyrannie, et la façon dont il est redouté par les ennemis de la liberté…

Dans un château abandonné des hommes, on ne sait plus trop pourquoi exactement, les animaux ont pris le pouvoir, transformant le lieu en « République », avec à leur tête le président « Silvio » ! Mais la joie cédera rapidement à la désillusion, puis à la peur, face à un leader qui s’est mué en tyran abusif et autoritaire… Les animaux n’y avaient pas gagné au change et certains songeaient déjà à organiser la résistance

Référence explicite à La Ferme des animaux de George Orwell, la nouvelle série du prolifique Xavier Dorison suscite avec ce premier tome un engouement évident et tout à fait justifié. La très belle couverture, évoquant l’univers du conte, y est sans doute pour quelque chose. A l’instar du roman d’Orwell, Dorison dénonce les dictatures dont la principale caractéristique est d’exercer le pouvoir par la violence et la manipulation, mais comme il le dit lui-même, il a ajouté une note d’optimisme en démontrant que tout pouvoir rejeté par le peuple peut tomber par d’autres moyens que la violence, à savoir la désobéissance civile. Pour ce faire, il s’appuie sur des personnages historiques qui y ont eu recours dans leur pays, en premier lieu Gandhi, mais aussi Lech Walesa, Nelson Mandela, Martin Luther King. Gandhi est symbolisé dans l’histoire par le rat Azélar, qui depuis sa cachette va organiser la fronde contre le dictateur Silvio, incarné par un taureau imposant et agressif, protégé par sa meute de molosses. Pour tenter d’ébranler la toute puissance de ce dernier, Azélar et ses amis, la chatte Miss Bengalore et le lapin César, utiliseront une arme redoutable : le rire !

Le dessin a été confié à Félix Delep, qui pour une première BD, possède un talent évident. Si son style dynamique et percutant rappelle beaucoup celui de Juanjo Guarnido ou de Sokal, le jeune dessinateur ne recourt pas à l’anthropomorphisme — sauf peut-être pour les « gueules », très expressives — mais a préféré laissé ses animaux sur quatre pattes, si l’on excepte bien entendu les volailles… Une fois surmonté le scepticisme du début, force est de reconnaître que Delep possède un sacré coup de patte ! (trop tentante pour ne pas la faire, celle-là…)

Avec ce premier volet, c’est une véritable fable politique — accessoirement animalière — qui se dessine, dans l’esprit de Jean de la Fontaine, à laquelle la formule de ce dernier correspond on ne peut mieux : « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendent blanc ou noir ». Et déjà à son époque, le fabuliste avait bien compris la puissance de l’humour contre le tyrannie… Prévu en quatre tomes, Le Château des animaux s’avère une série plutôt prometteuse qui pourrait faire date.

Le Château des animaux, tome 1 : Miss Bengalore
Scénario : Xavier Dorison
Dessin : Félix Delep
Editeur : Casterman
72 pages – 15,95 €
Parution : 18 septembre 2019

Extrait p.42 – Alors qu’Azélar-Vieux-Gris récite son histoire face au public, se voit interpeler par un chien très menaçant, second couteau du président Silvio, dit « Numéro 1 » :

Numéro 1 — Tu te moques de nous, vieux rat ?!
[Azélar, perplexe]
Numéro 1 — Tu m’avais promis un spectacle et tout ce que je vois c’est que tu te moques de notre président ? Tu crois qu’on n’a pas compris que Silvio, c’était ton roi ?
Azélar — Co-mment ? Que dis-tu ? Tu compares le présent Silvio, qui protège cette ferme, et dont la réputation est connue de tous et dans toute la forêt… avec ce roi violent et injuste !!! Ce despote ! Ce tyran ! Quelle accusation terrible tu portes, N°1 !
Numéro 1 — Heu… Mais non ! Pas du tout !!!
Azélar — Mais si ! Tu l’as dit devant tout le château !… « Le Roi, c’est Silvio ! ».
Numéro 1 — Fais le malin et je t’arrache les pattes une par une !!!
Azélar — Oui, tu as raison, ami chien… Lavons vite tout doute sur ta fidélité à Silvio, chante avec moi son hymne ! Gloire au président Silvio ! Le plus fort de tous les animaux !  Allez, à toi ! Obéis !
Numéro 1 — Gloire au président Silvio ! Et, heu, hum… C’est — heu — lui qu’il nous, heu… lui qu’il nous faut !!

Le Château des animaux © 2019 Xavier Dorison & Félix Delep (Casterman)

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Coma caméléon

Le Patient © 2019 Timothé Le Boucher (Glénat)

Avant de s’attaquer aux productions de la rentrée, il me paraissait essentiel de revenir sur ce récit du talentueux Timothé Le Boucher. Un thriller captivant mené avec brio.

Six ans après avoir échappé au tueur qui décima sa famille, Pierre Grimaud se réveille d’un long coma. La rééducation s’annonce difficile, mais le jeune homme semble avoir conservé ses facultés mentales. Pourtant, les cauchemars liés à cette terrible nuit restent vivaces. La psychologue Anna Kieffer, spécialisée dans les questions de criminologie, va tenter d’aider Pierre à surmonter ce traumatisme, alors que les circonstances de la tuerie restent mystérieuses, le meurtrier n’ayant jamais été appréhendé…

Timothé Le Boucher, auteur très en vue depuis le surprenant Ces jours qui disparaissent, publiait il y a un an Le Patient, passant de ce qu’on pourrait appeler du « fantastique intimiste » à un registre plus conventionnel : le thriller psychologique. Comme pour son ouvrage précédent, le talent du jeune prodige se mesure autant à sa maîtrise du dessin que du scénario. Sa ligne claire fine et élégante bénéficie d’un cadrage millimétré, exprimant à la perfection les non-dits en jouant à fond sur les regards et la gestuelle. Du grand art qui resserre les liens les plus visuels entre le 7e et le 9e art.

La narration elle-même est d’une extrême fluidité, dominée par un mystère constant qui maintient le lecteur en haleine jusqu’à la fin, et applique à merveille les codes cinématographiques du genre, sans oublier le twist final. Auparavant, Le Boucher aura pris soin de faire ressortir l’ambigüité et le côté obscur de ses personnages pour mieux nous laisser sur le qui-vive.

On pourra légitimement mettre un bémol, mais pour en parler, il conviendra de conseiller au lecteur de cette chronique qui n’aurait pas lu l’ouvrage de ne pas lire la phrase qui suit. [SPOILER] Après avoir refermé ce pavé envoûtant (292 pages tout de même !), on peut s’interroger sur la crédibilité de l’intrigue. Le jeune Pierre, manipulateur cynique doté d’une intelligence supérieure, aurait-il réellement pu demander à sa sœur d’ajuster sa force pour ne pas lui asséner de coups mortels, mais suffisamment dosés pour le faire tomber dans un coma de six ans, sans risque d’y perdre des facultés cérébrales ? Car on constatera que lorsque le jeune garçon émerge de son coma, il semble avoir conservé intacte son intelligence hors normes, si ce n’est une légère amnésie… [FIN DU SPOILER].

Bref, chacun se fera son opinion sur le sujet, mais quoi qu’on en pense et malgré ce que l’on peut considérer comme une légère incohérence, l’intrigue est plutôt bien ficelée, mais surtout, les personnages, TOUS les personnages sans exception, sont extrêmement bien campés. L’histoire, que l’on n’oubliera pas de sitôt, est assez dérangeante, notamment par le jeu trouble voire un peu malsain entre Pierre et sa jolie psychiatre (qui pourrait avoir l’âge de sa mère), fascinée et un brin amoureuse de son jeune patient et de sa personnalité extraordinaire, [SPOILER] qui rappellera quelque peu les « liaisons dangereuses » entre Hannibal Lecter et Clarice Starling dans « Le Silence des agneaux ». [FIN DU SPOILER]

Le Patient
Scénario & dessin : Timothé Le Boucher
Editeur : Glénat
292 pages – 25 €
Parution : 10 avril 2019

Extrait p.37 – Echange entre le jeune Pierre Grimaud et sa nouvelle psychologue, le Dr. Anna Kieffer :

Anna Kieffer — En attendant, je vous propose de nous voir deux fois par semaine pour que la thérapie soit efficace. Le mardi et le vendredi si cela vous convient.
Pierre Grimaud — Madame, vous pouvez me tutoyer ? Ça me met mal à l’aise sinon.
Anna Kieffer — Et pourquoi cela ?
Pierre Grimaud — Je ne sais pas, on ne m’a jamais vouvoyé. Avant, j’avais 15 ans… Et je me retrouve ici, immobile. On me dit que j’ai 21 ans. Que j’ai de la chance. Qu’ils n’ont jamais vu quelqu’un se remettre aussi bien. Comme si je devais me réjouir de ce qu’il m’arrive. Et il y a cette chose que je ne comprends pas. Une psychologue fait deux heures de route pour me prendre en thérapie. Alors qu’elle n’a aucun lien avec l’hôpital. Et je ne sais pas ce qu’elle me veut.
[Anna Kieffer demeure interloquée]
Pierre Grimaud — Vous ne dites rien ?
Anna Kieffer — Pourquoi est-ce si important pour toi de savoir ça ?
Pierre Grimaud — Comment me livrer si je ne vous fais pas confiance ?
Anna Kieffer — Il est préférable pour la thérapie que je ne dévoile pas ces informations, Pierre.
Pierre Grimaud — Alors… J’aimerais changer de psy.
[nouveau silence d’Anne]
Anna Kieffer — Très bien, je vais t’expliquer. Comme tu le sais, je suis psychologue, spécialisée dans les troubles de stress post-traumatique. Mais également dans la psycho-criminologie et la victimologie. Il m’arrive parfois de collaborer avec la police sur certaines enquêtes. Il y a six ans, j’ai été appelée pour travailler sur une affaire. Le massacre des Corneilles, c’est le nom médiatique. Je devais prendre en charge l’auteur des crimes. Laura Grimaud… ta sœur. Mais elle était enfermée dans un mutisme profond. Elle a mis fin à ses jours peu de temps après. Quand j’ai appris ton réveil, je me suis proposée pour ta prise en charge. Connaissant déjà le contexte, j’ai estimé pouvoir créer un suivi plus adapté. La directrice de l’hôpital a appuyé ma requête.
Pierre Grimaud — Ma sœur… Comment était-elle ?
Anna Kieffer — Elle était dénuée d’affect. Ses gestes étaient automatiques. Comme si elle était absente de son corps.
Pierre Grimaud — Comment s’est-elle suicidée ? Personne n’a voulu me le dire.
Anna Kieffer — Défenestration.
Pierre Grimaud — C’est parfois si brutal… un mot.

Le Patient © 2019 Timothé Le Boucher (Glénat)

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Des BDs pour bien démarrer la rentrée !

La Dernière Rose de l’été © 2020 Lucas Harari (Sarbacane)

Avec des titres déjà parus ou sur le point de l’être, cette rentrée nous réserve de beaux moments de lecture en perspective, après plusieurs mois de blackout quasi-total dans le monde du neuvième art. Une respiration peut-être salutaire…

Kent State – Quatre morts dans l’Ohio – Derf Backderf (Ça et là, 10/09/20)

Une des sorties les plus attendues. Backderf y évoque la contestation contre la guerre du Vietnam aux États-Unis dans les années 60-70, à travers la sanglante répression qui s’était exercée contre les étudiants sur le campus de l’université de Kent State. L’événement avait eu des répercussions dans tout le pays, contribuant à retourner l’opinion publique vis-à-vis de l’engagement des USA dans cette guerre. Un travail de mémoire salutaire à l’heure où les forces réactionnaires, soutenues par Trump, s’arcboutent sur leurs certitudes, deux mois avant les élections présidentielles.

L’Appel de Cthulhu – Gou Tanabe (Ki-oon, 17/09/20)

Gou Tanabe poursuit son gigantesque travail d’adaptation des œuvres de Lovecraft. Cette fois, c’est L’Appel de Cthulhu qui renaît sous les pinceaux de l’auteur nippon. Œuvre fondatrice de l’écrivain américain, autant dire que ce titre est extrêmement attendu. On peut se demander ce que Tanabe va faire des passages les plus controversés où Lovecraft exprime un racisme « explicite et candide », qu’il convient de remettre dans le contexte de l’époque…

Le Repas des hyènes – Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag (Delcourt, 02/09/20)

Maintes fois retardée depuis un an, Le Repas des hyènes sort enfin. Deuxième collaboration entre Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag après L’Anniversaire de Kim Jong-Il, une œuvre remarquée à sa sortie en 2016 et unanimement saluée par la critique, on a hâte de découvrir ce conte initiatique africain qui traite de la mémoire face aux bouleversements du monde.

La Dernière Rose de l’été – Lucas Harari (Sarbacane, 26/08/20)

Après L’Aimant, qui avait produit son petit effet il y a trois ans, Sarbacane nous propose le deuxième opus de Lucas Harari. Celui-ci abandonne l’ambiance montagnarde hivernale pour épouser la douceur maritime estivale. Il nous sert un récit policier intimiste aux accents « nouvelle vague », en conservant toujours cette dose de mystère qui semble être sa marque de fabrique. Sans parler de la ligne claire impeccable, l’objet étant fourni dans un écrin luxueux, comme sait le faire l’éditeur.

Mangez-le si vous voulez – Dominique Gelli (Delcourt, 02/09/20)

Jean Teulé continue décidément à séduire les auteurs de bande dessinée. Dominique Gelli s’empare de l’un de ses romans les plus noirs, qui raconte un fait divers du XIXe siècle figurant dans les annales judiciaires françaises. L’histoire hallucinante d’un lynchage par une foule aussi patriote qu’enragée, lors de l’invasion prusse en 1870.

La Fuite du cerveau – Pierre-Henry Gomont (Dargaud, 18/09/20)

Tout nouvel album de Pierre-Henry Gomont fait désormais figure d’événement. Cette fois, l’auteur de Pereira prétend et de Malaterre se lance dans un road novel drolatique et échevelé, avec pour thème, excusez du peu : le cerveau d’Einstein ! Inspiré d’une histoire vraie, ce récit propose une réflexion passionnante sur la complexité de l’âme humaine, et de la part de Gomont, on ne peut évidemment s’attendre qu’à du tout bon !

Beate et Serge Klarsfeld – Pascal Bresson et Sylvain Dorange (la Boîte à bulles, 09/09/20)

Brillamment mis en images par Sylvain Dorange, ce récit de Pascal Bresson retrace le parcours impressionnant des époux Klarsfeld, qui, en souvenir du père de Serge mort dans les camps, ont œuvré toute leur vie pour traquer les nazis criminels de guerre qui trouvèrent refuge dans des Etats « bienveillants », en toute impunité. Un hommage fort et important pour la mémoire collective, un hommage à tous les justes de ce monde.

Carbone et Silicium – Mathieu Bablet (Ankama Editions, 28/08/20)

Après le très remarqué Shangri-La, Mathieu Bablet nous propose un nouveau récit sur le thème de l’intelligence artificielle, dans un contexte où l’Homme est confronté à l’éventualité probable de sa propre disparition, par suite de catastrophes climatiques et de bouleversements politiques et humains. Les robots sauveront-ils le monde et leurs propres créateurs ?

Le Roi des oiseaux – Alexander Utkin (Gallimard, 26/08/20)

Nouveau venu dans la bande dessinée, le Russe Alexander Utkin revisite un conte du folklore de son pays, où l’aventure le dispute au merveilleux, en grande partie grâce au trait enchanteur de son auteur, magnifié par une mise en couleurs de toute beauté.

Un peu d’amour – Lewis Trondheim (L’Association, 19/08/20)

Il aurait été étonnant que cette liste ne puisse inclure Lewis Trondheim, stakhanoviste de la BD récemment célébré par une rétrospective à Angoulême, mais visiblement pas décidé à se reposer sur ses lauriers. Il vient de publier le quatrième tome des Nouvelles Aventures de Lapinot (déjà !), où il est question (toujours) d’amour, d’amitié, et d’observation critique du monde contemporain.

Mon père, cet enfer – Travis Dandro (Gallimard, 26/08/20)

Dans cette œuvre autobiographique, Travis Dandro évoque son enfance aux côtés d’un père junkie, d’un beau-père alcoolique et d’une mère dépassée… Difficile de garder son innocence dans un tel contexte, Avec sensibilité, l’auteur raconte comment, par le pouvoir de l’imagination, il parvenait à échapper à ce milieu fait d’addiction et de violence. Un récit cathartique tout en nuances qui privilégie l’empathie plutôt que le jugement et la rancœur.

Anaïs Nin – Sur la mer des mensonges – Léonie Bischoff (Casterman, 26/08/20)

Coutumière des adaptations des romans de Camilla Lackberg, Léonie Bischoff s’est attelée cette fois à la biographie de l’écrivaine Anaïs Nin, qui fut l’une des premières femmes à se lancer dans la littérature érotique. L’autrice suisse ne s’est pas contentée de fabriquer un récit linéaire. Elle y a au contraire adjoint des séquences oniriques mises en valeur par un trait léger et gracieux et une très belle mise en couleurs.

Après le monde – Timothée Leman (Sarbacane, 19/08/20)

On termine avec ce qui s’annonce comme une très belle découverte, celle d’un auteur qui publie sa première bande dessinée chez Sarbacane. Timothée Leman y fait preuve d’un talent graphique impressionnant, doublé d’une maîtrise du noir et blanc, qui laisse littéralement sans voix. Il suffit de feuilleter les premières pages pour s’en rendre compte. Reste l’histoire, non encore lue à La Case de l’Oncle Will, qui raconte le parcours de deux enfants se réveillant seuls dans un décor post-apocalyptique…

Le Roi des oiseaux © 2020 Alexander Utkin (Gallimard)

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