Duel au soleil

Je suis un autre – Rodolphe & Laurent Gnoni

Je suis un autre © 2018 Rodolphe & Laurent Gnoni (Soleil)

Deux jeunes garçons, Sylvio et Peppo, sont dans un bateau, Sylvio tombe à l’eau, qui reste-t-il ? La réponse parait simple, mais lorsqu’il s’agit de jumeaux, les choses sont un peu plus compliquées. Un récit intemporel sur la gémellité, où les miroirs explosent en morceaux tranchants comme la douleur inconsolable de perdre son double terrestre.

Le thème des jumeaux demeure une source inépuisable d’inspiration dans l’art et la culture. Le sujet fascine tout un chacun, tant la relation entre deux êtres identiques apparaît privilégiée pour un œil extérieur, comme si les paroles devenaient inutiles, faisant de quiconque une sorte d’intrus. Il existe en outre une part d’irrationnel pour tout être « unique » dans le fait d’imaginer voir et côtoyer sa copie conforme en chair et en os. Pourquoi les jumeaux existent-ils ? Un jumeau se pose-t-il certaines questions du type : L’existence même de mon jumeau rend-elle la mienne moins unique sur cette vaste Terre, ou au contraire la rend-t-elle plus passionnante ? Est-il une partie de moi-même sans laquelle ma vie serait incomplète ?

Rodolphe s’est ainsi emparé du sujet pour en faire, avec le concours de Laurent Gnoni au dessin, une histoire au charme suranné, où la douceur méditerranéenne le dispute à la froidure nordique. Si au départ le théâtre des événements se situe dans une île paradisiaque, le glacial et lointain « Nordland » vient appuyer la thématique du double, ici inversé, jouant symboliquement le rôle de « prison » pour Peppo. Après le meurtre d’Edwige, une artiste peintre dont Peppo est tombé amoureux, tous les indices semblent accuser ce dernier. Ses parents – qu’on ne voit jamais – l’ont envoyé là-bas, dans une maison de redressement, car l’enfant, étant mineur, ne peut être condamné. Ils ont juste oublié que les fantômes, eux, faisaient fi des distances…

Je suis un autre, qui est très bien construit d’un point de vue narratif, déçoit un peu par sa conclusion quelque peu attendue et finalement peu marquante. Ce que l’on retient ici est davantage le trait élégant bien qu’un peu froid de Laurent Gnoni, ainsi que sa mise en couleurs harmonieuse, avec une bémolisation des tonalités qui renforce la mélancolie intemporelle du récit. On pourra donc sans problème se laisser charmer par cette fable quasi onirique entre rêve et cauchemar.

Je suis un autre
Scénario : Rodolphe
Dessin & couleur : Laurent Gnoni
Editeur : Soleil
144 pages – 18,95 €
Parution : 17 janvier 2018

Extrait p.26-27 : Peppo sort de chez sa nouvelle amie Edwige, une artiste peintre qui séjourne sur l’île. La nuit est très avancée :

J’ai fait l’amour ! Waaaaouh ! C’était la plus belle nuit de ma vie ! Je réalisais qu’en fait, jusqu’à présent, je n’avais jamais aimé personne… Papa ne me voit pas, et maman non plus ! Quant à Sylvio…
« Ouais, c’est moi. Qu’est-ce que tu fous là ?
— Et toi ?
— Tu viens de chez cette bonne femme, hein ? Tu lui as donné le poisson pour qu’elle te laisse toucher son cul ?
— Ferme-la, sinon…
— T’es qu’un sale libidineux, Peppo ! Un sale libidineux ! Tu me dégoûtes !
— C’est ça… Maintenant fous le camp, je t’ai assez vu !
— Ok, ok, je m’en vais ! Mais on en reparlera ! »

Je ne sais pas pourquoi ma colère envers Sylvio s’est brusquement changée en douleur. Comme un chagrin terrible… Je me suis mis à pleurer sans pouvoir m’arrêter…

Je suis un autre – Rodolphe & Laurent Gnoni

Je suis un autre © 2018 Rodolphe & Laurent Gnoni (Soleil)

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Ni intello, ni imbécile heureux

Comment je suis devenu stupide (Nikola Witko/Martin Page)

Comment je suis devenu stupide © 2004 Nikola Witko & Martin Page (6 Pieds Sous Terre)

RMIste, célibataire et déprimé, Antoine se croit atteint d’une maladie très particulière : l’intelligence. Ne supportant plus le monde dans lequel il vit, Antoine réfléchit beaucoup et en souffre au quotidien, estimant que réfléchir ne sert à rien quand cela ne sert pas un but concret. C’est ainsi qu’il va envisager les solutions les plus radicales pour mettre un terme à ses cogitations : alcoolisme, suicide, trépanation…

Intrigué par le titre, j’ai voulu en savoir plus, apprenant par la même occasion qu’il s’agissait de l’adaptation d’un roman signé de l’écrivain Martin Page, celui-ci étant également cité comme co-auteur de la BD.

Je suis toujours un peu gêné pour noter les adaptations, car même si celles-ci peuvent parfois transcender l’œuvre originale, comment savoir quelle est la frontière entre pompage et inspiration lorsqu’on n’a pas lu l’œuvre originale en question. Mais il se trouve que l’écrivain, Martin Page, est cité ici comme co-auteur à part entière de la BD.

Objectivement, l’histoire se lit plutôt bien et les textes sont excellents. Le récit est drôle, original, empreint d’un humour aigre-doux, où l’auteur sait démontrer qu’il n’est dupe de rien dans un monde où seules les apparences comptent, un monde qui fait de moins en moins la part belle à ceux qui passent leur temps à réfléchir… J’ai bien apprécié la note positive concluant l’histoire alors que, au regard du titre, je m’attendais à quelque chose de très cynique et très désabusé. Or il n’en est rien, l’auteur nous invite juste à « apprendre à s’en foutre » tout en bouffant la vie à pleine dents, sans se transformer pour autant en imbécile heureux. Réflexion et insouciance ne sont pas inconciliables, nous dit Martin Page. Tout est question de dosage… Alors qu’à la fin, Antoine se demande si cette philosophie n’est pas un peu malléable, son interlocuteur, « suicidé manqué » lui aussi, lui répond, avec une sagesse pleine de bon sens : « Bien sûr, sinon à quoi servirait-elle ? »

D’un style minimaliste en noir et blanc, le dessin de Nicola Witko, pouvant évoquer un certain Larcenet, sert parfaitement le propos. En résumé, vous pouvez lire cet album si les livres avec plein de lettres sans images vous rebutent et que votre objectif est de devenir (un peu plus) stupide… (juin 2014)

Comment je suis devenu stupide
Scénario : Martin Page
Dessin : Nikola Witko
Editeur : 6 Pieds Sous Terre
84 pages – 12,50 €
Parution : mars 2004

Δ Adaptation du roman de Martin Page

Extraits :

« Je ne peux pas m’empêcher de tout regarder, tout analyser… et surtout je pense trop. Cela fait des mois que je réfléchis sur ma maladie de trop réfléchir. Je suis RMIste, célibataire et déprimé. Je crois que l’intelligence est une tare, quand elle ne sert pas un but concret. J’ai établi avec certitude la corrélation entre mon malheur et l’incontinence de ma raison. Je veux noyer ma pensée. « Il leur enviait tout ce qu’ils ne savaient pas » disait Oscar Wilde. »

« Je suis dans un monde de merde, mais je suis vivant et je n’ai pas peur »

« Les esprits présomptueux veulent en toute chose une conclusion. Ils cherchent le but de la vie et la dimension de l’infini. Ils prennent dans leur main une poignée de sable et disent à l’océan : « Je vais compter les grains de tes rivages. » Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est trop long, ils trépignent et ils pleurent sur la grève, il faut s’agenouiller ou se promener. »

« Vous avez abandonné l’idée du suicide ?
– Pas du tout. Je mange plein de trucs frits, des tonnes de viande. Je bois trop, je fume comme un sapeur, je baise sans protection. A ce rythme là je ne devrais pas faire long feu. Le seul problème c’est que du coup, je commence à apprécier la vie. En fait, ce n’est même pas tellement que je ne veuille plus mourir ou que je veuille vivre… la vérité c’est que je m’en fous. Je crois que j’ai inventé le dilettantisme de l’extrême. Je pense même à monter une école pour apprendre aux gens à s’en foutre, à ne faire que ce qui leur plaît… et encore, pas trop vite… »

« C’est un fait, l’intelligence est un raté de l’évolution, probablement inventée par quelques gamins préhistoriques inadaptés et désœuvrés, trop faibles pour chasser ou pour pêcher. Sans eux, l’humanité serait loin des questions existentielles. « Qui accroit sa science accroit sa douleur » dit l’ecclésiaste. »

 

Comment je suis devenu stupide (Nikola Witko/Martin Page)

Comment je suis devenu stupide © 2004 Nikola Witko & Martin Page (6 Pieds Sous Terre)

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Sainte y touche, sainte est louche !

Alors que j'essayais d'être quelqu'un de bien – Ulli Lust

Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien © 2017 Ulli Lust (Ça et Là)

« Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile ». Ulli Lust en sait quelque chose, elle qui voulait expérimenter l’amour libre, entre un homme qu’elle aimait d’affection et un autre qui la comblait sexuellement, sans rien dissimuler à aucun des deux. C’est lorsque la jalousie de l’un fait son entrée que tout se complique, suivie de son cortège d’insultes et de violence physique… Un sujet ô combien d’actualité !

Après lecture de ce roman graphique, on peut l’affirmer : oui, Ulli Lust est une fille bien ! Il faudra peut-être à certains surmonter leur circonspection vis-à-vis d’un graphisme très scolaire et peu engageant, surtout dans les premières pages, et d’un récit qui prend un certain temps à démarrer. Une fois ce cap franchi, les choses finissent par se mettre en place et, alors que le fond s’impose doucement mais sûrement, la forme passe au second plan. On est peu à peu immergé dans ce pavé de plus de 300 pages et on pourra même reconnaître des qualités à un dessin parfois maladroit mais touchant dans sa sincérité voire poétique, en particulier pour les scènes d’amour. Très certainement à l’image de son auteure (non je n’utiliserai pas l’affreux néologisme « autrice » qui fait saigner mes oreilles), chez qui l’on sent une certaine fragilité, doublée d’une volonté de bien faire (tout est dans le titre) et de ne pas négliger les détails.

J’ignore si « Lust » est un pseudo. Si ce n’est pas le cas, cela tendrait à accréditer l’idée qu’un patronyme pèse sur la destinée de celui qui le porte. Car de plaisir sexuel il est beaucoup question dans cette autobiographie honnête et courageuse. Son dessin explicite ne cherche pas à nous faire rincer l’œil, il présente l’acte sexuel comme une chose belle et naturelle. Ulli Lust est une féministe de son temps, qui ne revendique rien mais vit sa vie juste comme elle l’entend, en explorant son désir sexuel sans hypocrisie, sans peur du qu’en-dira-t-on. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne plait pas toujours. Non seulement à ses voisins-voisines, que l’hédonisme d’Ulli renvoie à leurs propres frustrations, mais surtout, et là on est au cœur du sujet, à son amant africain Kimata. Au départ dépeint comme un homme gentil, celui-ci va révéler au fur et à mesure sa jalousie maladive jusqu’à son paroxysme de haine et de violence, qui ne laissera pas sa partenaire indemne. Malgré cela, Ulli parvient à éviter l’écueil d’un racisme trop facile, évitant tout jugement de valeur sur la tradition africaine, caractérisée par un paternalisme déroutant pour l’Occidental lambda. L’auteure au contraire se contente d’être factuelle, mettant en lumière les préjugés et la bêtise de Kim (« tu fais partie de ces femmes blanches qui aiment les hommes noirs ? »), malgré ses tentatives pour être tolérant. Cela corrobore d’une certaine façon l’idée que le racisme peut être aussi le fait de ceux qui en sont les premières victimes, a fortiori dans un pays comme l’Autriche – où se déroule l’histoire -, un pays où l’extrême-droite a eu à plusieurs reprises l’accès au pouvoir. D’ailleurs, comme pour éviter la récupération politique, Ulli Lust n’oublie pas de faire allusion à certains comportements machistes et xénophobes dans son pays.

L’auteure autrichienne réussit à traiter de front les thématiques de la violence conjugale et de la différence culturelle en prenant bien soin de faire la part des choses. Parallèlement, Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien aborde aussi la problématique de la fidélité… à soi-même, de l’importance de ne pas se renier dans le cadre du couple. C’est ce qui fait toute la richesse de ce roman très personnel, qu’on apprécie pour sa subtilité et son évitement des clichés, quand bien même il laisse un goût amer. A situation compliquée, il ne saurait y avoir de réponse simple, et Ulli Lust se garde bien d’en fournir…

Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien
Scénario & dessin : Ulli Lust
Editeur : Ça et Là
368 pages bichromie – 26 €
Parution : 14 novembre 2017

Extrait p.182-183 – Discussion entre Ulli et Kim, qui supporte de plus en plus mal la relation d’Ulli avec Georg et le ménage à trois :

Avec Georg, les discussions sur ce thème sensible se terminent très vite. Mais avec Kim, le ton devient grandiloquent. Et moi, je réagis comme je l’ai appris chez Vroni, une jalouse notoire : avec un détachement stoïque.

« Je ne peux rien contre ça ! C’est dans mon sang ! »

On se ressert à chaque fois le même dialogue. Extrait :

« Je suis un homme dans la fleur de l’âge ! J’ai besoin d’une femme pour moi tout seul.
— Je te comprends, chéri. Mais je ne peux pas t’aider.
— Tu ne m’aimes pas !
— Si ! Tu savais depuis le début où tu mettais les pieds ! Alors ne viens pas te plaindre maintenant !
— Tu veux juste mon corps ! »

J’ai l’impression de vivre dans un soap-opera.

« Tu ne m’aimes pas ! Y a que le sexe qui t’intéresse avec moi !
— Ne dis pas de mal du sexe ! ça je ne l’accepte pas ! Le sexe, c’est bon et sain ! C’est magique, le sexe ! Si je suis tombée amoureuse de toi, c’est parce que j’adore coucher avec toi !
— Tu avoues ?!
— Baiser juste avec un corps, je ne peux pas. Bien sûr que je t’aime !
— Je te crois ! »

Et puis tout recommence depuis le début…

« Mais tu aimes aussi Georg, tu aimes Philipp, même ton art, tu l’aimes plus que moi ! Je ne veux pas trente pour cent, ni cinquante, je veux cent pour cent ! Je vais chercher une femme qui dorme tous les jours chez moi ! »

 

Alors que j'essayais d'être quelqu'un de bien – Ulli Lust

Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien © 2017 Ulli Lust (Ça et Là)

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Remue-méninges

Diagnostics - Diego Agrimbau et Lucas Varela

Diagnostics © 2013 – Diego Agrimbau et Lucas Varela (Eiditions Tanibis)

Agnosie, synesthésie, akinétopsie, prosopagnosie, aphasie, claustrophobie. Sous ces six termes un peu barbares, dont seul le dernier vous est sans doute familier, se cachent d’étranges désordres neurologiques. Les auteurs ont eu cette idée originale de consacrer une mini-histoire à chacun d’entre eux, s’emparant de ces pathologies pour les transcender, les pousser vers des terres inconnues et parfois inquiétantes, où la réalité tangue sous les assauts de visions ou de sons déformés.

Voilà un album qui prouve de belle façon que l’Europe, les USA et le Japon ne sont pas les seuls foyers du 9ème art dans le monde. En effet, l’Argentine est une pépinière de dessinateurs depuis très longtemps, et on le sent bien à la lecture de ces petites histoires extrêmement modernes et créatives, dignes d’un délire oubapien. Des histoires qui se rapprochent beaucoup du travail de Marc-Antoine Mathieu, explorateur multidimensionnel ludique et génial.

A l’aide de sa plume ronde et rassurante orientée ligne claire et d’une bichromie sobre, Lucas Valera, assisté de Diego Agrimbau, imagine des univers paradoxalement inquiétants, oniriques ou fantastiques. Tout ce qui peut sembler familier au départ devient rapidement anxiogène et vire au cauchemar hallucinatoire. On pense notamment aux ambiances proprettes des vieilles séries SF comme La Cinquième dimension. A cet égard, le dessinateur semble affectionner les sphères de la folie, comme on avait pu le voir avec L’Héritage du colonel, récit névrotique et glaçant sur le fils d’un tortionnaire de la dictature argentine.

Ces historiettes sont globalement toutes d’un très bon niveau. Je mets une mention spéciale à Aphasie, épatant d’inventivité, avec le monologue intérieur du personnage principal incrusté sur les objets figurant dans le cadre. Mes faveurs vont également à Agnosie, délire surréaliste magrittien ; Claustrophobie, d’où l’on ne serait pas étonné de voir surgir Corentin Acquefacques ; Synesthésie, en mode polar à la fin inattendue, et enfin la dernière clôturant l’album, Prosopagnosie, digne, quitte à me répéter, du meilleur de Twilight Zone. Ce qui au final fait tout de même cinq histoires sur six… (juin 2014)

Diagnostics
Scénario : Diego Agrimbau
Dessin : Lucas Varela
Editeur : Tanibis
72 pages – 17 €
Parution : 16 novembre 2013

Diagnostics - Diego Agrimbau et Lucas Varela

Diagnostics © 2013 – Diego Agrimbau et Lucas Varela (Eiditions Tanibis)

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Portrait d’un dandy punk

MeRDrE - Jarry, le père d'Ubu – Daniel Casanave & Rodolphe

MeRDrE – Jarry, le père d’Ubu © 2018 Daniel Casanave & Rodolphe (Casterman)

Lorsqu’Ubu Roi d’Alfred Jarry fut présenté au public parisien pour la première fois en décembre 1896, les réactions outrées ne se firent pas attendre. Cela ne fut pas pour déplaire à son auteur, qui au contraire s’en délectait. L’homme, qui eut une vie brève et intense, laissa des traces en dynamitant la littérature et en inspirant les Surréalistes quelques années plus tard.

MeRDrE - Jarry, le père d'Ubu – Daniel Casanave & Rodolphe« Merdre ». C’est sur cette épenthèse scatologique que s’ouvre Ubu Roi, la pièce d’Alfred Jarry qui déclencha les sifflets des spectateurs et l’ire de la critique lors de la première. Jarry, qui avait fini par s’identifier à son personnage d’Ubu, aimait à provoquer les milieux mondains de l’époque. Par son humour grinçant, il n’avait de cesse de bousculer les codes de bienséance en tendant un miroir pas toujours reluisant à ceux dont il croisait le chemin. De façon ostentatoire, cet être hors-norme, grand admirateur de Rabelais, revendiquait sa liberté et son attachement à la doctrine d’Epicure. Rodolphe et Daniel Casanave dressent ici un portrait original et extrêmement vivant de celui qui allait laisser une empreinte indélébile dans le monde des arts et lettres du début du XXe siècle, préfigurant le mouvement surréaliste avec ses néologismes déconcertants et sa fameuse « science » pataphysique…

Etayé par une documentation fouillée, MeRDrE nous fait découvrir (ou re-découvrir) cet auteur original et attachant, au final assez méconnu, en nous livrant nombre d’anecdotes sur l’homme et ses contemporains. On y apprend notamment que le douanier Rousseau s’est lancé dans la peinture sous les injonctions de Jarry. Personnage fantasque et haut en couleur, irrévérencieux et imprévisible, Alfred Jarry fascinait tellement qu’il était devenu la coqueluche du Tout-Paris, un rôle qu’il acceptait de bonne grâce sans qu’il n’ait besoin de mentir et lui permettait de satisfaire son goût pour la bonne chère, lui qui était plus cigale que fourmi – et donc chroniquement désargenté. En dehors du Douanier Rousseau, il avait son cercle d’amis fidèles dont faisait partie Guillaume Apollinaire, ses pas avaient même croisé ceux d’Oscar Wilde, qui était alors sur le déclin après des années de harcèlement judiciaire, ce qui donnera lieu à une scène touchante entre les deux hommes accoudés au zinc. Mort à 34 ans, notre « surmâle », doté d’une énergie hors du commun, toujours muni d’un revolver, capable d’enfourcher son « Clément Luxe 96 » après avoir éclusé moult rasades d’absinthe, son « herbe sainte », eut une vie aussi courte que riche. Tel une sorte de punk avant l’heure, clown blanc à la fois aérien et frénétique, il a traversé le monde terrestre de façon fulgurante, trop vite usé par sa roide pesanteur.

Avec cet ouvrage, c’est un bien bel hommage que lui ont rendu Rodolphe et Casanave. Rodolphe, vieux routier prolifique dans le scénario de BD, s’essaie pour la seconde fois au genre biographique après Stevenson, le pirate intérieur (une évocation de la vie de Robert-Louis Stevenson), et c’est une réussite. Très équilibrée, la narration évite une trop grande linéarité, maintenant la chronologie des événements tout en insérant plusieurs digressions fantaisistes sur l’œuvre de Jarry. Quant à Daniel Casanave, il poursuit sa voie dans l’exploration des grands écrivains. Fort logiquement, celui-ci, qui avait déjà adapté en bande dessiné Ubu Roi, s’attaque cette fois-ci à son auteur, dont la vie avait quasiment fusionné avec l’œuvre. Comme il l’avait fait avec le récent Nerval l’inconsolé, Casanave nous entraîne une fois encore dans une folle sarabande qui nous rend Alfred Jarry très proche, comme si son époque était aussi la nôtre. Et son trait vif et virevoltant y est forcément pour quelque chose. Une biographie passionnante sur un artiste totalement fascinant qui a privilégié sa propre liberté sans compromission au détriment d’un confort anesthésiant, un vrai poète, à coup sûr invivable, mais qui savait dire « merdre » sans crainte des conséquences.

MeRDrE – Jarry, le père d’Ubu
Scénario : Rodolphe
Dessin : Daniel Casanave
Editeur : Casterman
200 pages – 18,95 €
Parution : 17 janvier 2018

Extrait p.97 – Alfred Jarry vu par André Gide :

André Gide, qui relatera plus tard le déroulement de cette soirée dans son roman Les Faux-Monnayeurs, donne de Jarry un portrait sans aménité…

« Ce kobold, à la face plâtrée, accoutré en clown de cirque et jouant un personnage fantasque, construit, résolument factice, en dehors de quoi plus rien d’humain ne se montrait… » « …exerçait au Mercure de France une sorte de fascination singulière. » « Tous, autour de lui, s’efforçaient avec plus ou moins de succès, d’imiter, d’adopter son humour. » « et surtout son élocution bizarre, implacable, sans inflexion ni nuances… » « … avec une accentuation égale de toutes les syllabes, y compris les muettes. » « Il inventait de bizarres mots, en estropiait bizarrement certains autres, mais il n’y avait que Jarry lui-même pour obtenir cette voix sans timbre, sans chaleur, sans intonation, sans relief. »

MeRDrE - Jarry, le père d'Ubu – Daniel Casanave & Rodolphe

MeRDrE – Jarry, le père d’Ubu © 2018 Daniel Casanave & Rodolphe (Casterman)

 

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Au paradis des crabes et des requins

Tyler Cross – t.3 : Miami – Brüno & Fabien Nury

Tyler Cross – t.3 : Miami © 2018 Brüno & Fabien Nury (Dargaud)

C’est dans le Miami de la fin des années 50 que l’on retrouve Tyler Cross. Le gangster badass vient demander des comptes à son avocat Sid Kabiloff. Véreux comme il se doit, celui-ci le croyait mort et a investi dans l’immobilier l’argent qu’il lui devait. Cross est prêt à tout pour récupérer son dû, sans aucun état d’âme. Et dans les eaux fangeuses de Floride, ce ne sont pas les gros poissons ni les requins qui lui font peur…

Cette nouvelle histoire du mercenaire au menton en crosse de révolver commence très fort, avec l’assassinat sordide d’une prostituée, mais avec une bonne dose d’humour noir, histoire de mettre dans l’ambiance. Un début en béton, pourrait-on dire, ce qui paraît la moindre des choses pour une intrigue qui se déroule dans le milieu de l’immobilier de Miami, une ville où visiblement « le crime paye »… Le reste du récit est axé sur un personnage féminin, Shirley Axelrod, jeune et jolie assistante de direction d’un promoteur mafieux. Présentée dans un premier temps comme une fille fragile et soumise aux hommes qui l’entourent, celle-ci va se découvrir une âme d’héroïne après avoir échappé par son seul instinct de survie à une mort quasi-certaine, juste parce qu’elle en sait trop. Un beau personnage de femme que Quentin Tarantino n’aurait pas renié (on pense avant tout à Jackie Brown). Au final, l’intrigue se révélera beaucoup plus classique que ne laissait espérer l’introduction, voire un brin complexe, avec profusion de personnages peu fréquentables dont la seule préoccupation est d’empocher le pactole, peu importe les moyens utilisés.

Heureusement, pour compenser la baisse de punch scénaristique de Fabien Nury, qui clairement laisse le lecteur sur sa faim, il y a le dessin de Brüno, qui lui n’en manque pas, tant s’en faut. Son trait élancé et épuré, hyper visuel, très bien calibré pour accueillir des à-plats de couleurs vives et vintage, comporte tout ce qu’il faut de cinématographique sur le plan du cadrage pour immerger facilement le lecteur dans l’histoire. Il a vraiment de la gueule, son dessin, au gars Brüno ! Et c’est en grande partie par ce style si reconnaissable, si puissant dans ce minimalisme parfaitement dosé, qu’il a imposé le personnage charismatique de Tyler Cross.

C’est donc avec plaisir que l’on découvre ce nouvel épisode, malgré les quelques réserves exprimées quant au scénario, celui-ci s’avérant assez peu marquant – contrairement à certaines scènes qui produisent leur petit effet – et in fine recourant de façon un peu trop appuyée aux clichés des films de gangsters des années cinquante. Comme avec « Blackrock », l’excellent tome inaugural, on aimerait juste que chaque épisode soit à la hauteur de ce héros ténébreux.

Tyler Cross t.3 : Miami
Scénario : Fabien Nury
Dessin : Brüno
Editeur : Dargaud
96 pages – 16,95 €
Parution : 23 mars 2018

Extrait (p.23) – Faisons connaissance avec Shirley…

Mardi. Tommy Ray ronfle encore. Il est rentré à 3 heures du matin. Il l’a réveillée, à sa manière. Elle s’est laissé faire. Elle voudrait lui en parler, lui dire qu’il abuse. Le secouer. Lui ouvrir les yeux. Comme chaque matin. Et comme chaque matin, elle ne fait rien de tout ça. Elle se prépare, déjeune et prépare aussi le petit-déjeuner de Tommy Ray… et lui, comme chaque matin, bouche pâteuse et haleine de poney. Elle sent encore la Piña Colada sur ses lèvres.
« À ce soir, ma chérie. »

 

Tyler Cross – t.3 : Miami – Brüno & Fabien Nury

Tyler Cross – t.3 : Miami © 2018 Brüno & Fabien Nury (Dargaud)

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Les Lulus, entre les « gentils » et les « méchants »…

La Guerre des Lulus, t.5 : 1918 - Le Der des ders – Régis Hautière & Hardoc

La Guerre des Lulus, t.5 : 1918 – Le Der des ders © Régis Hautière & Hardoc (Casterman)

1918. Alors que la Première guerre mondiale fait rage, les Lulus tentent de survivre en zone occupée. Enrôlés malgré eux par les Gentils hommes, une société secrète de résistants, les quatre orphelins vont devoir se séparer pour la première fois depuis qu’ils se connaissent. Et peut-être pour plus longtemps qu’ils ne l’imaginent…

Luce étant restée auprès de sa grand-mère en Belgique, les orphelins vont reprendre leur errance dans cette France endolorie par la violence des canons, dans un climat permanent de suspicion dont ils feront eux-mêmes les frais. Ils y perdront une grande part d’innocence, face à des adultes pour qui on est forcément dans un camp ou dans l’autre, car de neutralité il ne peut y avoir en temps de guerre, quand bien même on a encore du lait dans le nez…

Ce dernier tome sera marqué par l’apparition du jeune Albéric, le petit-fils autiste du « Comte », chef de la Résistance à l’occupant. Tel « un ange perdu entre deux mondes » depuis que sa mère est morte en couches, le petit garçon est cloîtré dans un silence d’où jaillissent parfois des cris stridents, interrogeant par là même les certitudes des adultes. A commencer par son grand-père, acteur activement impliqué dans un conflit binaire, à qui il arrive de perdre patience face à cet enfant déconcertant.

Si la psychologie des personnages demeure assez fine dans un contexte réaliste, on notera toutefois un léger essoufflement sur le plan de scénario. Malgré quelques rebondissements héroïques, celui-ci ne réserve guère de surprises et donne l’impression de se répéter par rapport aux tomes précédents, avec une accélération des événements vers la fin de l’histoire au détriment d’une certaine cohérence. En effet, qu’adviendra-t-il de Ludwig et de Lucas, capturés par les Allemands avec l’aide du traître Léandre ? Cela, on ne le saura jamais… Cela ne remet pas en cause la qualité globale de la série, qui, en dehors du fait qu’elle nous renseigne sur ce que pouvait être la Première guerre mondiale hors des champs de bataille, reste avant tout une belle histoire d’amitié.

Un rien académique, le dessin de Hardoc reste efficace, mais ce que l’on retient une fois encore, c’est le joli travail tout en nuances sur les couleurs, avec le concours d’un certain David François, qui n’est autre que le dessinateur du Vendangeur de Paname, qui vient de sortir chez Delcourt et a été chroniqué récemment sur ces pages.

Hasard du calendrier ou volonté de l’éditeur, la sortie de ce dernier volet coïncidait avec le 99e anniversaire de la fin de la « Der des ders ». Ainsi, cette épopée tout public, désormais achevée, est prête à confirmer sa notoriété à l’occasion de cette année commémorative. A noter qu’un midquel en deux tomes (La Perspective Luigi) doit voir le jour prochainement, racontant le périple des quatre orphelins en Allemagne entre le printemps 1916 et l’été 1917.

La Guerre des Lulus, tome 5 : Le Der des ders
Scénario : Régis Hautière
Dessin : Hardoc
Couleurs : David François, Hardoc
Editeur : Casterman
64 pages – 13,95 €
Parution : 15 novembre  2017

Extrait p.41 – Lucien et Luigi viennent d’être affectés par les Allemands à la construction des tranchées – Ludwig raconte :

« Les tranchées allemandes présentaient quelques différences avec leurs homologues françaises ou anglaises. Construites pour durer, elles étaient mieux étayées, plus profondes et bétonnées par endroits. L’état-major allemand avait voulu qu’on puisse y vivre, pendant qu’en face on se contentait de survivre. Il n’empêche que ces boyaux sinistres, dans lesquels deux hommes avaient parfois du mal à se croiser, n’avaient rien de ruelles tranquilles.

Hans, trois ans plus tôt, nous avait dépeint l’horreur de ce qu’il y avait vécu. Mais à l’époque, pour nos yeux d’enfants, c’était une horreur abstraite, une horreur de conte de fées. A présent que nous avions grandi et connu, nous aussi, la faim, le froid, la fatigue extrême et la proximité de la mort, nous mesurions pleinement l’importance des dangers auxquels nos camarades étaient exposés. Chaque jour, en plus d’œuvrer sous la menace permanente des bombes, des gaz mortels et des maladies, ils devaient affronter l’humidité, les rats, la vermine et le regard haineux des soldats allemands. Après des années de privations et de souffrance, ces derniers en étaient venus à détester tout ce qui était français. Comment leur en vouloir ? Chacun d’entre eux avait perdu au moins un frère, un cousin ou un ami dans cette guerre absurde. Nous-mêmes nous demandions souvent ce que serait notre réaction si l’un des nôtres venait à disparaître. »

La Guerre des Lulus, t.5 : 1918 - Le Der des ders – Régis Hautière & Hardoc

La Guerre des Lulus, t.5 : 1918 – Le Der des ders © Régis Hautière & Hardoc (Casterman)

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