L’esprit libre est un tigre

Le Vagabond des étoiles, première partie – Riff Reb’s

Le Vagabond des étoiles, première partie © 2019 Riff Reb’s (Soleil)

Riff Reb’s s’était fait brillamment remarquer en 2012 avec son album inspiré de Jack London, Le Loup des mers. Pouvait-il faire aussi bien ? La réponse est OUI+++, avec cette nouvelle adaptation du même écrivain !

Professeur à l’université de Californie, Darrell Standing était promis à un bel avenir. Jusqu’à ce printemps 1906 où, prix d’une colère inexplicable, il tua son collègue le professeur Haskell, un acte qui le fit condamner à la prison à vie. Mais ce qui l’attend en vérité, c’est la pendaison, et pour une tout autre raison… Depuis son cachot où, pour échapper aux terribles brimades quotidiennes de ses gardiens, il s’évade par l’esprit, Darrell Standing raconte… Avec un brio renouvelé, Riff Reb’s nous livre sa seconde adaptation d’un chef d’œuvre du grand Jack London.

Comme pour la précédente adaptation de London, le premier choc est visuel. La puissance du trait ardent de l’auteur havrais, alliée à un encrage soutenu qui vient creuser les visages, exprime très bien l’âpreté du monde décrit ici. Le côté oppressant de l’univers carcéral où croupit Darell Standing cloue le lecteur sur place et le traverse jusque dans ses veines. La camisole de force de Standing, c’est la nôtre, et on souffre avec lui. Et puis il y a ces voyages cosmiques salutaires, magnifiquement mis en images, qui permettent au prisonnier, par une technique d’autohypnose, d’oublier la douleur et de s’évader vers les mondes de l’esprit et du souvenir, et, dans un deuxième temps, de revivre ses multiples vies antérieures. Mais ces échappées immobiles ne font que renforcer la rage des gardiens, déconcertés par la capacité de résistance de Standing, obligés de resserrer toujours davantage les liens de son habit suppliciant sous le regard narquois de leur souffre-douleur. Une fois de plus, les variations de bichromie au fil des pages fonctionnent parfaitement. C’en est tellement devenu la marque de fabrique de Riff Reb’s qu’une colorisation traditionnelle apparaîtrait presque déplacée.

Plusieurs choses rendent l’histoire captivante : sous-tendue dès le début du livre par le mystère du meurtre commis par Darrel Standing, victime de ses « colères rouges », elle porte sur la captivité de ce dernier dans des conditions épouvantables, suite à la trahison d’un autre prisonnier prêt à tout pour raccourcir sa peine. Vient ensuite le temps du désespoir et de la mort imminente qui précéderont la découverte providentielle de l’autohypnose, moyen de survie et porte d’entrée vers ses pérégrinations mentales. Autant d’éléments qui suffisent à tenir le lecteur en haleine. Et le talent de conteur de Riff Reb’s de faire le reste pour ce qui se révèle être une ode formidable à l’imagination.

Paradoxalement, Jack London était athée et ne croyait donc pas à la vie après la mort, ce qui peut surprendre. En revanche, l’auteur américain combattait l’injustice et, ayant connu lui-même la brutalité dans les prisons pour « délit de vagabondage », réussit avec à ce roman à faire interdire la camisole pour les prisonniers de droits communs aux Etats-Unis.

Grâce à toutes les qualités énoncées plus haut, ce premier volet du Vagabond des étoiles, dont on a évidemment la plus grande hâte de connaître la suite, s’impose incontestablement comme l’un des must de l’année.

Le Vagabond des étoiles, première partie
D’après le roman de Jack London
Scénario & dessin : Riff Reb’s
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
106 pages – 17,95 €
Parution : 23 octobre 2019

Δ Adaptation du roman Le Vagabond des étoiles (titre original : The Star Rover) de Jack London (1915)

Extrait p.53-54 – La camisole décrite par Darell Standing :

« Cher et heureux contribuable, n’imagine pas que ton argent sert à éduquer, soigner, réinsérer ni même à donner un minimum de décence à la vie carcérale. Voilà comment est utilisée ta cotisation sociale. Une toile de bâche épaisse dont les bords sont garnis de solides œillets de cuivre.

Sa largeur, soigneusement étudiée, ne fait pas entièrement le tour d’un corps humain. Le prisonnier s’étend de gré ou de force sur la toile dont les bords sont ramenés l’un vers l’autre. Un lacet est passé dans les œillets. Et c’est au moment du serrage que vous pouvez mesurer la cruauté de vos geôliers.

Il vous est forcément arrivé de porter une chaussure trop petite, ou d’effectuer un laçage trop serré, et d’éprouver rapidement une vive douleur, bientôt insupportable. Là où la circulation du sang est arrêtée.

Imaginez maintenant que c’est votre corps entier qui subit cette pression.

Je n’oublierai jamais ma première séance de camisole. C’était suite à une de mes sautes d’humeur au sein de l’atelier de tissage. Ma résistance à m’allonger avait déplu à mes bourreaux qui lacèrent d’un cran de plus en représailles.

La première impression ne me sembla pas terrible mais bientôt, mon cœur se mit à battre violemment et l’oppression fut telle que j’eus la sensation tantôt d’étouffer, tantôt d’éclater. C’est à ce moment-là que j’ai dû commencer à hurler, hurler comme un dément. »

Le Vagabond des étoiles, première partie – Riff Reb’s

Le Vagabond des étoiles, première partie © 2019 Riff Reb’s (Soleil)

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Le jour des géants

Epiphania tome 3 © 2019 Ludovic Debeurme (Casterman)

Depuis la début, la trilogie SF de cet auteur passionnant n’avait eu de cesse de monter en puissance. Ce dernier volet, loin de décevoir, se termine en une mirifique apothéose !

Grâce à Koji et sa petite amie Bee qui ont refusé d’exécuter les ordres, le monde vient d’échapper à un attentat majeur, lequel avait été conçu par Vespero, chef autoproclamé des Epiphanians, des êtres hybrides entre l’homme et l’animal apparus mystérieusement à la suite du crash de météorites. Malheureusement, leur revirement de dernière minute ne suffira pas à leur épargner les représailles sans pitié des humains, qui cette fois ont juré l’extermination totale de ceux qu’ils nomment les Mixbodies, y compris les enfants adoptifs des humains comme Koji.

Avec une tension qui avait atteint son point culminant à la fin du deuxième tome en nous laissant sur le qui-vive, c’est avec une certaine impatience qu’on l’attendait, le dernier épisode du triptyque hors-normes de Ludovic Debeurme. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le résultat est pleinement à la hauteur des attentes.

D’abord sur le plan du dessin. C’est un véritable feu d’artifice graphique qui, dès le premier tiers de l’histoire, va se déployer sous nos yeux ébahis. Avec la chute d’une nouvelle météorite, la narration va évoluer de pair avec la structure visuelle. D’abord centrée sur les protagonistes et leurs altercations résultant de l’attentat manqué, sur un rythme échevelé, elle va prendre par intermittence la forme d’une suite de tableaux bibliques spectaculaires, destinées à situer le contexte général. Un contexte perturbé par ladite catastrophe, qui a son tour, telle une répétition de l’Histoire, va générer cette fois des géants, qui comme les Epiphanians, vont sortir de terre. Par un effet de réaction en chaîne, un terrible chaos digne de l’apocalypse entraînera guerres et destructions. Mais la suite réservera bien d’autres surprises au lecteur, qui ne se dévoileront qu’une fois le calme revenu. Impossible d’en dire plus à ce stade, mais certaines planches suscitent autant la sidération que l’émerveillement. Le jeu des couleurs, qui pouvaient apparaître ternes au début de la trilogie, s’est affiné. Sans souci de crédibilité, les tonalités artificielles créent une atmosphère irréelle qui contribue un peu plus à nous transporter dans une dimension onirique, loin de notre Terre à terre…

Sur le fond, l’histoire correspond pile-poil à l’esprit du temps, intégrant des préoccupations très actuelles, politiques (la montée de l’intolérance et du fascisme) et, de façon plus suggérée, écologiques. Ces êtres hybrides que sont les Epiphanians, conçus dans la terre nourricière, symbolisent parfaitement la supplique adressée par la nature à l’Homme l’invitant à se reconnecter au monde qui l’entoure. Mais celui-ci, en bon tocard aveuglé par son anthropocentrisme, préfère ne pas dresser l’oreille et poursuivre sur la voie confortable et intellectuellement paresseuse de son déni autodestructeur. Avec Epiphania, Ludovic Debeurme, dont les personnages dans leur aspect feraient de lui une sorte de Charles Burns candide et optimiste, veut croire malgré tout à un sursaut salvateur de l’humanité, et nous offre une œuvre ambitieuse particulièrement rafraichissante. Ces teenagers Epiphanians, qui semblent sortir tout droit de Black Hole, nous tendent un miroir peu reluisant en nous rappelant à quel point nous nous sommes éloignés à la fois de notre humanité et de notre animalité (dans le bon sens du terme), gangrénés moralement par un individualisme forcené, à la faveur d’un système politico-économique inique et corrompu.

Du début à la fin, cette œuvre inspirante n’aura cessé de monter en puissance, telle une fusée larguant successivement, grâce à un timing parfaitement étudié, ses trois étages : un premier qui intrigue, un second qui captive, et enfin un troisième qui émerveille. Il serait vraiment dommage de passer à côté de cette série, une des plus originales et les plus brillantes de la décennie, signée par l’auteur du multi-récompensé Lucille.

Epiphania, tome 3
Scénario & dessin : Ludovic Debeurme
Editeur : Casterman
136 pages – 23 €
Parution : 25 septembre 2019

Extrait p.10-11 :

« Dans les camps, ceux jugés les plus instables sont menés en prison dans l’attente d’un procès général… Dans le même temps, une loi est votée, qui fait définitivement passer les Epiphanians du côté de l’animal. Les droits qu’ils possédaient encore en tant que semi-humains disparaissent… Dorénavant, on aura le droit de vie et mort sur eux. On coupe, on arrache, on retire ce qui représente une menace potentielle. Après l’attentat majeur que l’humanité venait d’éviter de justesse, l’opinion publique accepta ce qui serait apparu comme de la barbarie quelques semaines auparavant… La voie était libre pour que l’on puisse enfin solutionner le problème « mixbodies ».

L’issue du procès ne faisait plus de doute… Quelques téméraires vinrent à la barre pour tenter de nuancer le débat… le Dr. Kupa… Gilbert Bird… Mais nous le savions tous… Ce n’était pas le procès de quelques-uns… mais celui d’une espèce tout entière. On avait pris soin de nous laisser nos cornes, nos dents, nos griffes… Que tous puissent contempler les monstres que nous étions. La peine de mort fut votée… Le coup de marteau raisonna bien au-delà des murs de cette cour… Il désigna avec une parfaite évidence tout nos semblables. »

Epiphania tome 3 © 2019 Ludovic Debeurme (Casterman)

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La révolte des enfants de la Terre

Epiphania tome 2 © 2018 Ludovic Debeurme (Casterman)

Après une introduction pour le moins intriguante, Ludovic Debeurme poursuit avec brio la construction de sa trilogie SF en phase avec l’époque et hors des sentiers battus.

Le premier tome s’était refermé sur un cliffhanger qui voyait Koji aux prises avec un dilemme douloureux lors d’une rixe l’opposant lui et son père adoptif avec les mixbodies. Koji allait-il livrer ce dernier à la colère de ses congénères pour prendre le maquis avec eux, ou défendre celui qui l’avait adopté avec amour mais appartenait à l’espèce humaine, celle qui avait finalement décidé d’entrer en guerre avec ces êtres hybrides, mi-hommes mi-bêtes, trop différents, trop dérangeants…

Le second volet de cette trilogie verra ainsi une montée en crescendo de l’intrigue. Après avoir laissé la vie sauve au père de Koji, le petit groupe d’Epiphanians, qui se sont choisis cette appellation en opposition au dévalorisant mixbodies des humains, vont partir en expédition dans les montagnes, là où ils pensent trouver des réponses à leur présence sur Terre, à l’endroit même où des météorites s’étaient écrasées quelques années plus tôt. Un événement qui curieusement avait coïncidé à leur « éclosion » soudaine par milliers à travers le monde. Et ce qui les y attend ne risque guère de les réconcilier avec le genre humain, mais va au contraire les entraîner dans un engrenage destructeur sous la houlette d’un mystérieux homme-chauve-souris vengeur dénommé Vespero, tandis que le chaos semble se répandre à travers le globe…

En s’inspirant des comics américains, Ludovic Debeurme a produit une œuvre tout à fait étonnante. Avec Epiphania, il ne s’est pas contenté de singer la production d’outre-Atlantique même s’il en reprend une bonne partie des codes, mais au contraire s’est efforcé d’intégrer le genre à son univers très particulier, qui évoque par certains moments celui de Charles Burns et de l’école alternative US. A la fois très bien structurée dans la narration, l’histoire pourra plaire au plus grand nombre, mais la violence brute qui traverse les productions marveliennes est ici écrémée au profit d’un esprit européen plus décalé, plus poétique.

Toutes ces caractéristiques se retrouvent dans son trait, plus réaliste que dans ses œuvres précédentes mais qui en a conservé l’étrangeté et le minimalisme fragile. En narrant l’épopée des Epiphanians, Debeurme semble totalement pris d’empathie pour eux, révulsé lui aussi par la bêtise des humains, qui acceptent mal les « difformités » de ces êtres parias. Et pourtant, la monstruosité peut aller bien au-delà des simples apparences physiques et souvent, elle est indissociable de la nature humaine… Si on peut avoir du mal à souscrire au premier coup d’œil au style graphique atypique, force est de reconnaître que celui-ci exerce une certaine fascination. Est-ce la candeur du trait, associé à la brutalité de certaines images, qui produit cet effet ? Toujours est-il qu’il est difficile de rester indifférent à un tel récit, qu’au fond on a presque du mal à classer dans une catégorie précise, tant il a le potentiel pour toucher des types de public très variés.

Epiphania, tome 2
Scénario & dessin : Ludovic Debeurme
Editeur : Casterman
136 pages – 23 €
Parution : 30 mai 2018

Extrait p.41 à 44- Bee raconte à Koji les dures conditions de sa venue au monde et de son éducation :

Bee — Tu sais, il y en a très peu qui ont grandi comme toi dans une vraie famille… Ça n’a concerné qu’une petite partie qui est née dans des jardins ou des champs privés.
Koji — Toi, tu es arrivée dans un parc public ?
Bee — Non, dans une forêt… (…) Et crois-moi, celui qui m’a sorti de mon trou n’avait rien d’une sage-femme ou d’une maman (…). Ils nous ont mis quelque temps en caissons de confinement, le temps de vérifier qu’on était porteurs d’aucun virus. Puis, ils ont monté des camps à la hâte… Une centaine répartie dans le pays… Quand ils ont vu à quelle vitesse on grandissait, et compris que de simples tentes ne nous retiendraient pas longtemps, ils ont construit des baraquements en dur. Je ne crois pas qu’ils nous aient jamais vraiment considérés comme des enfants… Ils voulaient apprendre quelque chose de nous, mais ils n’ont pas cherché au bon endroit. Ils pensaient trouver dans notre ADN, dans notre corps, ce qui faisait défaut au leur. Des améliorations… des solutions à leurs maladies… Mais ils n’ont rencontré que la différence… l’incompatibilité… Nous étions définitivement l’autre, l’étranger…

Epiphania tome 2 © 2018 Ludovic Debeurme (Casterman)

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Une vision en ombres et lumières

La Vision de Bacchus © 2014 Jean Dytar (Delcourt)

Sans aucun doute, Jean Dytar demeurera comme un des auteurs importants de son époque. Après Le Sourire des marionnettes, La Vision de Bacchus (2014), son brillant deuxième album, explorait de façon originale le processus de création durant la Renaissance picturale vénitienne.

Venise, octobre 1510. Le peintre Giorgione, touché par la peste, s’apprête à jeter ses dernières forces dans un ultime tableau. Une façon de se mesurer à Antonello de Messine, le maître illustre qui sans le savoir l’orienta plus jeune vers la carrière de peintre, un artiste dont la vie tumultueuse nous est racontée ici par Jean Dytar.

Pour son second opus, Jean Dytar a choisi pour cadre la ville de Venise sous la Renaissance, où les arts et la peinture rayonnaient sur l’Europe depuis plus d’un siècle. C’est à travers deux peintres majeurs de l’école vénitienne que l’auteur aborde son récit : Giorgione (1477-1510), emporté par la peste à l’âge de 32 ans, et Antonello de Messine (1430-1479), vénéré par le premier qui le considérait comme son mentor, sans l’avoir jamais rencontré.

En référence à l’univers pictural des deux artistes, Jean Dytar a conçu ses cases comme des petits tableaux, en jouant avec l’ombre et la lumière (à l’époque, l’école flamande fascinait et influençait beaucoup les Italiens), entamant une sorte de dialogue entre la peinture et la bande dessinée. Cela produit un style très singulier, révélant chez son auteur une très grande finesse, pas si courante dans le neuvième art.

Nous sommes ainsi plongés dans l’atmosphère vénitienne de ce siècle flamboyant, où se jouaient en coulisses les luttes de pouvoir et d’influence, tant dans le domaine politique qu’artistique. Mais ce dont nous parle surtout Jean Dytar, ce sont les affres de la création, et en particulier de la manière dont l’artiste peut parvenir à insuffler la vie dans son œuvre. De quelle manière doit-il s’impliquer pour représenter au mieux son sujet sur la toile ? Ne devra-t-il pas y laisser un peu de sa propre vie pour en mettre dans son tableau ? L’auteur effectue sa démonstration via le personnage d’Antonello de Messine, qui se voit chargé par un riche banquier, un certain Filippo Barbarelli, d’immortaliser en peinture sa jolie et magnétique épouse au regard triste, afin qu’il puisse la désirer jusqu’à la fin sans redouter le spectacle de sa lente décrépitude. Il acceptera la commande, tout en imposant ses exigences, notamment celle de travailler dans le plus grand secret vis-à-vis de son client, car pour peindre avec le plus grand réalisme l’épouse du vieux Barbarelli, il devra emprunter des chemins peu orthodoxes… Un travail brillant qui une fois terminé le rendra exsangue moralement, et laissera madame dans une solitude glacée, détrônée par son double figé dans la gouache dans le cœur de son mari.

La Vision de Bacchus © 2014 Jean Dytar (Delcourt)

Toutes ces questions sur le processus créatif sont passionnantes et sont traitées avec subtilité par l’ex-prof d’Arts plastiques qu’est Jean Dytar, qui développe un style tout à fait unique depuis une décennie. De plus, il sait insuffler suffisamment de mystère dans ses histoires pour les rendre captivantes. Auteur modeste, il sait se faire pédagogue en évitant tout snobisme et vanité vis-à-vis de ses lecteurs. Une qualité qu’il aura sans doute conservée de son passage dans l’enseignement, et qui s’explique aussi par le plaisir de partager la connaissance, tout simplement.

La Vision de Bacchus
Scénario & dessin : Jean Dytar
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
128 pages – 16,95 €
Parution : 19 février 2014

Extrait p.48 à p.50 – Au beau milieu de la nuit, le banquier Filippo Barbarelli rend visite à Antonello de Messine pour une affaire urgente… :

Filippo Barbarelli — Maître Antonello ?
Antonello de Messine — Oui ?
Filippo Barbarelli — Bonsoir. Je m’appelle Filippo Barbarelli. Puis-je m’entretenir avec vous… discrètement ?
Antonello de Messine — Heu ?!… Oui. Nous serons au calme ici.
Filippo Barbarelli — Bien. On dit que nul autre créateur ne sait donner vie à un corps peint… Il paraît même que des femmes sont tombées amoureuses de portraits de votre main !… C’est exact ?
Antonello de Messine — Mmh… Est-ce pour me dire cela que vous me sortez du lit ?
Filippo Barbarelli — Oui. Car vous êtes par conséquent le seul peintre capable de réaliser mon fabuleux projet !
Antonello de Messine — Ah… Je vous écoute…
Filippo Barbarelli — Sans prétention, je peux affirmer que mon épouse est d’une beauté sans égale. Il me faut d’elle un portrait. Mais pas un portrait ordinaire… Seriez-vous capable d’incarner par les pouvoirs de la peinture la grâce absolue d’un être ? Faire une image si juste et si forte que l’on pourrait sentir la chaleur de son corps, le souffle de sa respiration…
Antonello de Messine — Vous cernez mon ultime ambition…
Filippo Barbarelli — Alors le moment est venu de la concrétiser ! Mon épouse posera nue pour vous. Vous la peindrez grandeur nature… Bien entendu, je resterai présent lors des séances de pose… Votre prix sera le mien. Et si le tableau vaut celui de mes rêves, je triplerai la mise !…
Antonello de Messine — Je… Vous me mettez dans l’embarras… On ne m’a jamais demandé une telle chose !
(…)
Filippo Barbarelli — J’ai passé avec elle des jours heureux… Cependant, quelque chose me terrifie. Je la vois vieillir, alors qu’elle est encore jeune. Sa beauté, si fragile, je la sens déjà s’étioler… C’est pourquoi j’ai besoin de vous, Antonello ! Fixez la beauté d’Anna pour l’éternité. Que je puisse la conserver précieusement, non comme un souvenir, mais comme une présence, bien réelle…

La Vision de Bacchus © 2014 Jean Dytar (Delcourt)

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Chaplin en Amérique ou l’incroyable ascension du roi du burlesque

Chaplin, tome 1 : Chaplin en Amérique © 2019 Laurent Seksik & David François (Rue de Sèvres)

Avant d’avoir lu ce biopic dédié au célèbre acteur à la dégaine impayable, on imaginait mal que l’homme ait pu connaître une vie si mouvementée, après avoir grandi dans un milieu sordide…

Quand Charlie Chaplin débarque en Amérique en 1912, il avait faim, et dans tous les sens du terme. L’acteur, qui avait connu la misère dans son Angleterre natale, rêvait de conquérir Hollywood. Pour cela, il investit tout son sens comique exceptionnel qui le propulsera vers les sommets de la gloire. Charlie deviendra alors Charlot, avec sa fameuse moustache et son accoutrement si caractéristique. Six ans plus tard, Chaplin était devenu la première star de l’histoire du cinéma, avec une popularité qui s’était élargie au monde entier. Pour la première fois, une bande dessinée est consacrée à ce bouffon du 7e art, dont la carrière ne fut pas qu’une partie de rigolade.

Si tout le monde connaît bien cette icône du cinéma muet qu’est Charlot, peu connaissent réellement le personnage qui l’incarnait. Né dans un quartier miséreux de parents au destin cabossé, tous deux artistes de music-hall, l’acteur avait commencé très tôt à se produire sur scène. Alors que sa carrière tardait à décoller dans la vieille Angleterre victorienne, il prit la décision de se rendre aux États-Unis, terre de tous les possibles, son obsession étant de devenir riche et célèbre. C’est Hollywood, alors en phase de devenir le centre incontournable de l’industrie du cinéma, qui, en détectant son sens exceptionnel du burlesque, lui permit de propulser sa carrière vers des hauteurs inégalées jusqu’alors. Il y eut le revers de la médaille avec par la suite moult polémiques, la toute première émanant de la presse britannique qui lui reprocha d’avoir traversé l’Atlantique afin d’échapper à la mobilisation lors du premier conflit mondial de 1914-18.

C’est donc David François qui s’est vu confié la mission de redonner vie en dessin à Sir Charles Spencer Chaplin. De façon presque logique, puisqu’à la lumière de sa bibliographie, le co-auteur (avec Régis Hautière) de De Briques et de sang et plus récemment du Vendangeur de Paname semble avoir un goût particulier pour la Belle époque. Son trait, tout en ondulations fantasques et dynamiques, possède une qualité un rien désuète tout à fait adaptée à un tel récit, que vient rehausser une colorisation soignée. Dans une mise en page plutôt créative, David François s’en donne à cœur joie pour dessiner les scènes muettes, souvent burlesques — avec un joli clin d’œil au futur Dictateur où l’on voit Charlot, croyant à un avenir plein de promesses, s’amuser avec une Lune-ballon sous la voûte étoilée. La représentation pleine page des vues urbaines est splendide, notamment celle, fantasmée, de l’arrivée à New York de Chaplin, ce qui permet de mesurer tout le talent de l’auteur. Ce qui fonctionne moins, en revanche, c’est la façon dont est présentée la star. Le lecteur pourra être surpris voire déconcerté de le voir sous les traits d’un jeune homme élancé au visage en lame de couteau, avec des petits yeux de renard, pas spécialement avenant en séducteur arrogant… Un décalage énorme avec l’image que l’on peut avoir de « notre Charlot », ce petit bonhomme attachant à l’allure cocasse, bloquant toute empathie pour ce dernier dans ses mauvaises passes. Un parti pris qui nuit à la crédibilité de l’histoire, si authentique soit-elle.

Toute en respectant la chronologie, le scénario de Laurent Seksik, co-auteur avec Guillaume Sorel d’une excellente bio sur Stefan Zweig (Les Derniers jours de Stefan Zweig), fait la part belle aux anecdotes. Entrecoupée des digressions muettes de David François, la narration peine toutefois à nous offrir des moments véritablement forts et marquants. C’est un peu dommage, même si à la fin de ce premier tome, l’envie de connaître la suite de ce triptyque annoncé subsiste.

Chaplin, tome 1 : Chaplin en Amérique
Scénario : Laurent Seksik
Dessin : David François
Editeur : Rue de Sèvres
72 pages – 17 €
Parution : 18 septembre 2019

Extrait p.29-30 – Charlie Chaplin évoquant son père avec son ami Stanley :

Charlie — C’était l’époque bénie où le music-hall était roi. Le tout-Londres y accourait tous les soirs, de l’aristocratie au miséreux. Mon père travaillait d’abord comme mime, puis comme « chanteur dramatique de composition ». Il était parvenu à se faire un nom. Tiens, quand je te dis qu’on est vraiment sur ses traces, il a même fait une tournée en Amérique. Il s’est produit à New York, à l’Union Square, été 1890. Mais c’était le début de la fin. La tournée à viré au fiasco. Il s’est mis à boire. De retour à Londres, ça a été une longue descente aux enfers. Des cabarets de plus en plus miteux, des spectacles de plus en plus minables.
Stanley — Tu le voyais à l’époque ?
Charlie — Non, il refusait, il avait sa dignité de père. Même au fond du caniveau, il voulait pas être vu dans son état.
Stanley — Tu l’as plus jamais revu ?
Charlie — En 1901. Je l’ai croisé par hasard, sur Kennington Road. J’avais onze ans. Il était devenu un vrai vagabond. Il m’a fait signe d’approcher. Il paraissait très malade, il avait les yeux creux et le corps tout enflé. Il m’a pris dans ses bras, et pour la première fois, il m’a embrassé. C’est la dernière fois que je l’ai vu en vie.

Chaplin, tome 1 : Chaplin en Amérique © 2019 Laurent Seksik & David François (Rue de Sèvres)

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Quand le paradis a le goût de l’enfer

Le Sourire des marionnettes - Jean Dytar

Le Sourire des marionnettes © 2009 Jean Dytar (Delcourt)

Retour sur la magnifique première bande dessinée de Jean Dytar. Un ouvrage original tout en dorures pour mieux raconter les origines de l’obscurantisme, qui comme on le sait, abhorre la lumière, surtout quand elle est braquée sur lui…

Le Sourire des marionnettes - Jean DytarIran, XIe siècle. La dynastie turque des Seljoukides règne depuis trois générations. Sous la houlette de Hassan Ibn Sabbah, fondateur de la secte des Assassins, la rébellion s’organise contre les autorités qui, en ayant fait de l’Islam sunnite la religion officielle, persécutent les Chiites, majoritaires dans le pays. A la cour du sultan, Omar Khayyâm, poète libre penseur, également astronome et mathématicien, sceptique envers les croyances religieuses, sera vite amené à se confronter à l’ennemi de l’Empire.

Pour un premier album, ce fut véritablement un coup de maître. Le Sourire des marionnettes, publié il y a dix ans, révélait le talent d’un auteur au style bien à lui. Par la suite, Jean Dytar confirmera que s’il devait être classé dans une catégorie, cela ne pourrait être que celle des explorateurs capables de se renouveler. On verra aussi que les ouvrages de cet ancien prof d’arts plastiques ont tous un lien avec la peinture des siècles passés. Le dernier en date, Les Tableaux de l’ombre, didactique et orienté « jeunesse », est d’ailleurs inspiré d’un souvenir d’enfance avec pour lieu d’action le musée du Louvre.

Dans le cas présent, on ne peut être que subjugué devant la qualité éditoriale de l’objet. Delcourt a su parfaitement mettre en valeur le travail de Dytar, inspiré des peintures de l’art islamique de l’époque, où la perspective n’existait pas encore. L’impression à l’or, en ne se limitant pas à la couverture, vient rehausser de fort belle manière la merveilleuse combinaison de couleurs vives et chatoyantes. On est littéralement transporté vers le pays mythique des Mille et une nuits. Bien plus qu’une bande dessinée, c’est un objet d’art d’une grande finesse auquel nous avons affaire.

Le récit, se référant à un chapitre de l’Histoire du monde islamique au XIe siècle, nous amène à une réflexion philosophique sur la croyance religieuse et le fanatisme, toujours aussi prégnante mille ans après… On y apprend que le dissident Hassan Ibn Sabbah serait le concepteur du fameux paradis aux 70 vierges auquel accédaient à leur mort, en guise de récompense, les assassins des ennemis du gourou chiite, un paradis à l’origine des attentats djihadistes qui de nos jours ont pour but de répandre l’enfer terrestre pour les « impies »…

Si le point fort n’est certes pas le scénario, assez peu élaboré, les joutes verbales entre Hassan Ibn Sabbah et Omar Khayyâm sont passionnantes, permettant un comparatif pertinent des arguments entre deux points de vue diamétralement opposés. La tolérance contre l’obscurantisme. Mais comme toujours, les doutes du philosophe n’auront pas le dernier mot face aux certitudes du fanatique… Tout en plaidant pour la tolérance et le respect des croyances en nos temps troublés, Jean Dytar nous offre une œuvre admirable, dans tous les sens du terme, qui mérite une place de choix dans nos bibliothèques.

Le Sourire des marionnettes
Scénario & dessin : Jean Dytar
Éditeur : Delcourt
Collection : Mirages
128 pages –  24,95 €
Parution : 20 mai 2009

Extrait p.91-92 – Discussion entre Hassan Ibn Sabbah, chef de la secte des Assassins et Omar Khayyâm, poète et philosophe. Ce dernier est l’« hôte » d’Hassan, qui vient de lui montrer comment il conditionnait ses adeptes :

Hassan — Je crois que j’ai compris ce qui nous distingue… Tu n’es fasciné par rien… Pourtant la fascination est dans la nature des hommes. Tu as des disciples fascinés par ta science. J’ai des adeptes fascinés par mes pouvoirs… et cette fascination exerce sur moi une semblable fascination !… Nous fascinons même nos ennemis ! Mais toi, Omar, rien ne te fascine. Tu sembles revenu de tout !
Omar — Détrompe-toi, Hassan. Je suis fasciné par le mouvement des astres, ou par un cœur qui bat, ce qui revient au même. Or la finalité de ton système est mortifère… Comment voudrais-tu qu’il me séduise ? J’essaie de fuir l’hypocrisie et le mensonge, toi, tu les manipules. J’invite les hommes à dépasser les idées toutes faites, quant tu t’évertues à dissoudre en eux la moindre parcelle de pensée autonome… La volupté devient, entre tes mains, un instrument de guerre ! En somme tout ce qui compte à mes yeux, tu le pervertis ! Qu’attendais-tu de moi ? Que j’approuve ta funeste expérience ?

Le Sourire des marionnettes - Jean Dytar

Le Sourire des marionnettes © 2009 Jean Dytar (Delcourt)

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The Dancing Dead in the choucroute

Entrez dans la danse © 2019 Richard Guérineau (Delcourt)

Richard Guérineau adapte une nouvelle fois un roman de Jean Teulé, inspiré d’un fait divers du Moyen-âge aussi spectaculaire que mystérieux, et ce pour notre plus grand plaisir.

Que s’est-il passé durant cet été de l’an de grâce 1518 à Strasbourg, où une partie de la population s’est mise à danser sans discontinuer pendant deux mois, laissant les autorités de la ville totalement impuissantes ? En s’inspirant du roman de Jean Teulé, Richard Guérineau raconte en dessin cette incroyable épidémie qui s’est terminée de la façon la plus tragique.

Pour la seconde fois, après l’excellent Charly 9, Richard Guérineau met en images un récit de Jean Teulé, qui décidément semble inspirer les auteurs de BD. Logique me direz-vous, quand on sait que celui-ci a fait ses premières armes en dessinant notamment pour l’Écho des savanes. Avec Entrez dans la danse, Guérineau parvient une nouvelle fois à nous rendre proche un chapitre de l’histoire de France, ici très méconnu, à l’aide de son trait semi-réaliste très vivant, qui du coup convient parfaitement à la thématique traitée : la danse. La particularité du fait divers narré ici réside dans son extrême rareté et dans le fait que personne n’a jamais pu fournir d’explication satisfaisante. Folie collective ? Virus ? Mauvaise conjonction des astres ? Conséquence de la famine qui sévissait à l’époque ? Les suppositions allaient bon train chez les médecins et les ecclésiastiques… Quoi qu’il en soit, la « danse de Saint-Guy » qui s’était emparée soudainement des Strasbourgeois a démontré comment une pratique aussi anodine qu’un simple déhanchement, certes collectif et prolongé, réussit à mettre aux abois les autorités, révélant tout ce qu’elle pouvait avoir de subversif. A l’époque, la ville alsacienne était évidemment sous le carcan de l’Église catholique. Celle-ci jugea avec sévérité le comportement des habitants, qui pourtant ne semblaient aucunement conscients de leurs actes. Comme saisis par une transe mystérieuse, ils se contentaient de danser comme si le monde autour d’eux n’existait plus.

L’originalité de l’ouvrage tient plus dans la retranscription graphique que dans la narration en elle-même (celle-ci n’étant in fine qu’un compte-rendu chronologique de ce drôle de fait divers, si terrible soit-il), et pour cela, Richard Guérineau nous a déjà montré toute la créativité dont il était capable. La description de ces danseurs et danseuses qui semblent n’être que les pantins inoffensifs totalement sous le contrôle d’une puissance occulte, ramenés au rang de zombies désarticulés, donnent lieu à de longues scènes silencieuses à la fois comiques et saisissantes, que Rabelais, contemporain de l’époque où se déroule l’action, n’aurait pas reniées. Comme il sait très bien le faire, Guérineau joue beaucoup d’un point de vue visuel sur le décalage temporel avec quelques allusions furtives à notre époque, qui par exemple voient la place de la cathédrale strasbourgeoise se transformer en rave party échevelée et torride. A travers cette histoire vraie, l’auteur dénonce à sa manière l’initiative meurtrière et sanglante des autorités catholiques pour mettre fin à ces paillardises « impures »… Hasard du calendrier ou non, Strasbourg se convertit quelques années après la tragédie au protestantisme…

C’est donc avec un certain plaisir que l’on se laisse entraîner dans cette danse macabre phénoménale, dont les causes mystérieuses auront été emportées dans l’au-delà avec ses victimes, en raison de la bêtise religieuse la plus barbare. Avec ce nouvel opus, l’auteur du Chant des Stryges semble avoir pris goût au récit historique, un genre qui lui réussit plutôt bien.

Entrez dans la danse
D’après le roman de Jean Teulé
Scénario & dessin : Richard Guérineau
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
96 pages – 16,50 €
Parution : 28 août 2019

Δ Adaptation du roman « Entrez dans la danse » de Jean Teulé (2018, Editions Julliard)

Extrait p.20-21 – le maire a réuni médecins et écclésiastiques à l’Hôtel de ville pour tenter de trouver une solution à l’épidémie de danse qui touche Strasbourg :

L’Ammeister — A présent qu’a été clairement exprimée l’opinion de l’Eglise, j’aimerais avoir celle des médecins… Qu’en disent les disciples d’Hippocrate ?
Médecin n°1 — Force est de constater qu’Hippocrate ne nous est là d’aucune utilité… Ses écrits n’offrent pas le moindre indice sur une maladie semblable.
Médecin n°2 — Nous pouvons cependant affirmer que ce n’est pas une crise d’épilepsie collective… L’attaque du haut mal se signale par des râles d’étranglement saccadés et une forte émission de bave écumeuse, symptômes absents dans le cas qui nous préoccupe… L’hypothèse de l’hystérie peut être écartée également, puisqu’il s’agit par définition d’une divagation de la matrice utérine… Or, les hommes sont touchés aussi.
Médecin n°1 — Nous avons ensuite envisagé une intoxication à l’ingestion de pain lacé d’ergot, cette moisissure du seigle qui provoque hallucinations, spasmes et tremblements…
Médecin n°3 — Mais outre le fait que les céréales ne courent pas les rues ces temps-ci, la maladie du seigle empêche mécaniquement la possibilité de se lancer dans des rondes folles pendant des jours.
Médecin n°2 — On ne se trouve donc pas confrontés à un feu de Saint-Antoine…
L’Evêque de Honstein — Si Antoine ne peut les désenvoûter, qu’ils aillent à la grotte de Guy, en haut de la montagne de Saverne, prier le saint approprié !
Médecin n°2 — Sauf votre respect, Monseigneur, il ne s’agit pas non plus d’une « danse de Saint Guy ». D’abord parce que, contrairement à la croyance commune, ce mal nerveux d’origine infectieuse n’est pas une danse… Ensuite, il ne saurait contaminer les gens simplement par la vue.
L’Ammeister — Mais alors quelle pourrait être la raison de cette épidémie ?
Médecin n°2 — Peut-être est-ce ce qui arrive quand une population doit affronter une extrême détresse telle qu’en connaissent en ce moment les gens de Strasbourg… Ce n’est qu’une hypothèse, Ammeister, nous cherchons à comprendre…
L’Evêque de Honstein — Chercher à comprendre constitue une atteinte blasphématoire à la sphère divine !

Entrez dans la danse © 2019 Richard Guérineau (Delcourt)

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