Bezimena : dans la peau du grand méchant loup

Bezimena © 2018 Nina Bunjevac (Ici Même)

Entre le Beau livre et la BD, le récit thérapeutique hors-norme d’une victime d’agressions sexuelles, qui ne fait dans la dentelle que par sa technique graphique. Vous voilà prévenus…

dolescente, Nina Bunjevac fut victime d’un pervers sexuel. A travers ce livre singulier caractérisé par un onirisme sombre, elle décrit le parcours psychique d’un prédateur sexuel depuis son enfance jusqu’à ses méfaits commis à l’âge adulte. Une œuvre dérangeante qui tente d’analyser, sans tabou, comment les monstres surgissent parfois du néant…

De plus en plus, les frontières entre le neuvième art et les autres formes d’expression s’estompent. La « BD à papa » avait longtemps été confinée, à tort ou à raison, à un domaine réservé aux enfants et aux adolescents attardés, voire aux attardés tout court. Aujourd’hui, la BD contemporaine a enfin atteint l’âge adulte, après avoir emprunté les codes de la littérature, du documentaire, de la peinture… Et désormais, c’est même le cinéma qui l’adapte, avec plus ou moins de bonheur. Dans le cas présent, nous avons affaire à une œuvre qui n’est plus tout à fait une BD, pas encore exactement un Beau livre, mais plutôt un croisement entre les deux. Les cases ont disparu, mais la narration – ou si l’on veut, l’art séquentiel cher à Will Eisner subsiste, avec des magnifiques illustrations pleine page à droite, et du texte à gauche. Et tout cela grâce à une petite maison d’édition indépendante nantaise, Ici-Même, dont le credo consiste à « élargir, un tout petit peu, le champ du possible éditorial pour y faire entendre des voix qui [lui] sont chères. »

Car en effet, les illustrations de Nina Bunjevac sont superbes par leur minutie, digne d’un travail de dentellière, suscitant instantanément l’étonnement et l’admiration et recélant un étrange pouvoir hypnotique. La technique utilisée, à cheval entre croisillons et pointillisme, est impressionnante, dans un noir et blanc qui apporte une touche de mystère. Il se dégage de ces dessins une atmosphère très particulière qui rappelle ce qu’on peut ressentir devant les œuvres d’Edward Hopper ou de Charles Burns. Quelque chose qui s’apparente à un onirisme sombre, avec des personnages aux visages songeurs ou inquiets, toujours cernés par une ineffable solitude.

Et Bezimena n’a effectivement rien d’un récit à l’eau de rose, loin de là. En s’inspirant du mythe de Diane et Actéon, de sa culture slave et de sa propre expérience, Nina Bunjevac évoque le psychisme d’un délinquant sexuel. Durant son enfance en Yougoslavie, l’auteure, qui vit aujourd’hui à Toronto, fut victime d’un abus sexuel qui la fit « sombrer dans les ténèbres pendant des années ». En tentant avec cette histoire saisissante d’entrer dans la tête d’un pervers sexuel, elle a vraisemblablement tenté d’apaiser son traumatisme, En dépeignant la folie d’un homme lui-même manipulé par ses démons, sans la fausse pudeur qui l’aurait dissuadé de montrer les quelques scènes sexuellement explicites, Bunjevac a produit une œuvre très forte, relevant presque de l’acte de bravoure. Ce besoin de comprendre nécessitait aussi une certaine capacité à l’empathie. Et tout cela lui fait mériter aujourd’hui tout le bonheur du monde.

Bezimena
Scénario & dessin : Nina Bunjevac
Editeur : Ici Même
224 pages – 29 €
Parution : 24 août 2018
Avertissement : contenus explicites

Extrait :

« Benny parvint à se tenir tranquille et à garder ses pensées pour lui-même pendant tout un temps, jusqu’au jour fatal où il fut tenté de regarder par la fenêtre de la remise du vivarium… Et où il la vit, elle. Malgré toutes les années passées, il la reconnut immédiatement. Son cœur se mit à battre à tout rompre… C’était « White Becky » ! Benny la dévisageait, fasciné, incapable de détourner les yeux. A ce moment, il sut que ce serait elle et personne d’autre. »

Bezimena © 2018 Nina Bunjevac (Ici Même)

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Une chasse à l’homme très réaliste

La Traque t.1, Tora Bora © 2014 Jean-Claude Bartolli & Jef (Delcourt)

Entre la série Homeland et les romans de John Le Carré, une enquête à suspense d’un réalisme saisissant qui voit des agents du FBI se mettre en chasse d’Oussama Ben Laden, à la suite des attentats du 11 septembre 2001.

mi-chemin entre la fiction et le documentaire, ce thriller géopolitique, dont l’action se joue entre la Maison blanche et l’Afghanistan, est visiblement le résultat d’une enquête journalistique fouillée, et met à jour certains faits ignorés du grand public à propos de Ben Laden, notamment la complaisance douteuse des services secrets US à son égard…

Si le style réaliste du dessin et le mode narratif très nerveux restent dans les rails d’un académisme mille fois empruntés, on peut dire que cela fonctionne plutôt bien, et après tout, on ne demande rien d’autre à ce type de récit qui devrait sans doute toucher son public. Et même si l’on connaît l’issue de cette traque, on a envie d’en savoir plus sur les zones d’ombre qui subsistent dans la version officielle donnée par le gouvernement américain. Ne reste qu’à espérer que les deux prochains tomes tiendront les promesses du premier. A ce titre, on peut une fois encore souligner l’honnêteté de la maison Delcourt d’annoncer la couleur au dos : non, il ne s’agit pas d’une série à rallonge de plus, mais limitée à trois tomes. (janvier 2015)

La Traque t.1, Tora Bora
Scénario : Jean-Claude Bartolli
Dessin : Jef
Editeur : Delcourt
46 pages – 13,95 €
Parution : 1er octobre 2014
Précision : la série était prévue en trois tomes. Seuls deux sont parus, la série semblant avoir été abandonnée.

La Traque t.1, Tora Bora © 2014 Jean-Claude Bartolli & Jef (Delcourt)

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Changez de peau (de bête) !

Trap © 2019 Mathieu Burniat (Dargaud)

Un homme et son chien, seuls face à la nature. Un drôle de jeu de rôles, sans paroles, aussi fascinant que déjanté, qui vient stimuler notre instinct primal en alliant burlesque et sauvagerie.

n peu à la façon d’un jeu vidéo, cet album nous plonge avec jubilation dans un univers sauvage et impitoyable. Un trappeur, vivant avec son chien au cœur d’une nature primitive, doit pour survivre faire face à toutes sortes de prédateurs étranges et monstrueux, dinosaures sans yeux, félins-cyclopes… Et pour cela, quoi de mieux que rentrer dans leur peau ?

Tel un OVNI venu du fond des âges, Trap intrigue d’abord par sa couverture. Un homme, portant en guide de couvre-chef une tête de phacochère, est entouré avec son drôle de chien bleu par un groupe de créatures diverses, à la fois bizarres et familières, toutes regardant dans des directions différentes. Rien de menaçant dans ce curieux portrait de groupe, au contraire. Tous ces personnages, l’humain compris, dégagent un comique sous-jacent, de par leur difformité ou leur regard vide, ou les deux en même temps.

A en juger par la couverture souple, au format comics, on peut douter que Mathieu Burniat ait cherché à se prendre au sérieux. Et l’air de rien, malgré les apparences, l’objet est séduisant avec ses touches de vernis sélectif et sa jaquette amovible, laquelle une fois retirée, dévoile des motifs aléatoires évoquant un fatras de fourrures animales, de branchages et de pierres, le tout dans un rouge uni éclatant…On ne se plaindra non plus pas du trait si particulier de Burniat, trait dont les rondeurs habituelles ont été comme électrisées par le rythme du récit, totalement en accord avec la mise en page virevoltante et les couleurs quasi-psychédéliques.

L’histoire quant à elle est totalement raccord avec cette couverture. Originale, fascinante, insolite, drôle et surprenante, elle semble avoir été conçue à l’instinct, ce qui au regard de la thématique paraît assez logique. D’emblée, les pages se tournent sans que ne pointe l’ennui, tant le lecteur est intrigué par ce drôle de récit, quasi expérimental, et la raison n’est pas seulement liée au fait qu’il n’y ait pas de textes. Hormis d’obscures tentatives oubapéennes révélant une certaine prétention élitiste dénuée d’humour, Trap ne doit pas avoir beaucoup d’équivalents dans le neuvième art. C’est ainsi que l’on observe ce drôle d’humain à gros nez évoluer dans ce monde primitif. Muni d’un sac renfermant des masques de bêtes qui lui confèrent les pouvoirs de l’animal dès lors qu’il les met sur la tête, notre homme, accompagné d’un chien bleu à l’aura à peine plus impressionnante que celle de Rantanplan, se fait super-héros préhistorique, et nous laisse la plupart du temps interloqué et amusé.

Si l’ouvrage se lit évidemment vite, dans quelques cas – rares heureusement -, on peut avoir du mal à percuter avec certaines scènes. Mais l’ensemble est tellement bizarre, car c’est aussi ça qui est bon, que l’on en oublie ces petits défauts, et l’on pourra bien faire montre d’indulgence étant donné la difficulté du challenge consistant à produire une histoire sans paroles. Trap, c’est du primal délesté des blablas. Trap, c’est le retour à la vie sauvage, l’appropriation de l’instinct animal doublée de lycanthropie, la pure bagarre pour la survie, la grisante adrénaline, l’odeur dangereusement enivrante du sang, le catch frénétique jusqu’à la giclure finale de la sève vitale adverse, mais aussi la sensation voluptueuse des peaux de bête sur nos corps nus et larvaires. Trap, c’est tout cela avec un doigt de chamanisme et c’est follement bon…

Ce petit thriller préhisto-psychédélique est donc une belle surprise. Et quand on sait que son auteur manifeste de l’intérêt pour la physique quantique (Le Mystère du monde quantique), l’objet prend forcément une autre dimension. Il appartiendra au lecteur d’y trouver des connections…

Trap
Scénario & dessin : Mathieu Burniat
Éditeur : Dargaud
180 pages – 13 €
Parution : 25 janvier 2019

 

Trap © 2019 Mathieu Burniat (Dargaud)

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Un cauchemar du réel, si loin, si proche…

Rwanda 1994 © 2005-2008 Cécile Grenier & Ralph/Pat Masioni (Albin Michel)

Rwanda, 1994, entre avril et juillet, 100 jours de génocide, 1,5 million de Rwandais exterminés sur une population de 7,5 millions, hommes, femmes, enfants, nouveaux-nés, vieillards, pour le seul fait d’appartenir à la caste « Tutsi ». Celui que l’on appelle « le dernier génocide du siècle » s’est déroulé dans un tout petit pays d’Afrique, sous les yeux du monde entier, sous le joug des politiques internationales, et sous les machettes et la haine de toute une partie de la population. De cette tragédie historique, suite à plusieurs années de recherche dont sept mois passés au Rwanda pour récolter des témoignages, les auteurs ont écrit et mis en scène cette histoire basée sur des faits réels.

e diptyque est le fruit d’une enquête rigoureuse menée sur cinq ans, basée sur des documents d’archives mais aussi de témoignages. Les auteurs ont tenté d’effectuer un travail de mémoire, avec des textes explicatifs en préface et en postface, montrant l’horreur par le biais des images pour éviter autant que possible qu’elle ne se reproduise. Car ce génocide, conséquence d’une histoire complexe, fut conduit avec la complicité passive de certains pays occidentaux dont la France, qui a longtemps cherché à minimiser son implication.

Malgré toute la sincérité de la démarche, cette histoire a peiné à me convaincre. Le réalisme du dessin, plutôt correct, ne montre que trop bien l’horreur du génocide. Pour cette raison, je trouve que les codes plus en retenue du roman graphique auraient mieux correspondu à ce genre d’histoire qu’un format tel que celui-ci, évoquant plus une aventure pour adolescent. Même la couleur était superflue, quand bien même le sang coule moins à flots qu’on ne pourrait l’imaginer. Mais cela n’engage que moi…

Le problème, c’est que le récit en lui-même n’a suscité chez moi qu’un vague intérêt. Les personnages notamment Mathilde et son fils, m’ont à vrai dire peu touché malgré les épreuves insoutenables qu’ils traversent. Je me suis parfois perdu dans l’intrigue que j’ai trouvée au final assez confuse, avec trop de protagonistes, et par ailleurs convenue. Heureusement, cela se lit rapidement. En résumé, cette BD, dont je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est mauvaise, ne m’aura pas laissé une impression indélébile, et vu l’importance de cette tragédie historique, j’en suis le premier navré. (oct. 2014)

Rwanda 1994 (tomes 1 & 2)
Scénario : Cécile Grenier & Ralph
Dessin : Pat Masioni
Editeur : Albin Michel
144 pages – 15 € par tome
Parution : T1 : avril 2005/T2 : avril 2008

Rwanda 1994 © 2005-2008 Cécile Grenier & Ralph/Pat Masioni (Albin Michel)

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Trucs en plumes

Des Plumes & Elle – Paul Salomone

Des plumes et elle © 2018 Paul Salomone (Delcourt)

Paul Salomone a composé ici de magnifiques portraits de danseuses des cabarets parisiens, avec un parti-pris poétique mais souffrant d’une narration un peu fade.

aul Salomone nous livre ici un hommage graphique et poétique aux danseuses de French Cancan qui firent au tournant du XXe siècle la renommée des cabarets de Montmartre : les Folies bergères, le Moulin rouge ou encore le Chat noir. L’auteur de l’excellente série L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu a une attirance pour les trucs en plumes et les courbes féminines qu’ils chatouillent, et l’exprime avec une certaine sensibilité.

Cette production, il faut bien le dire, ressemble davantage à une parenthèse en dilettante qu’à un réel projet narratif. Paul Salomone s’est donc fait plaisir et il a eu raison. Le livre est agrémenté de plusieurs jolis portraits pleine page de ces danseuses dans des tenues soyeuses et froufroutantes (ou pas…). C’est presque comme si on partageait un moment d’intimité avec ces jeunes femmes, souvent dans des poses rêveuses, dans leur loge, leur chambre, ou dans les coulisses d’un théâtre… Du coup, on peut se demander s’il y avait un réel intérêt à glisser entre ces portraits une suite narrative pour donner l’impression qu’il s’agissait d’une bande dessinée. Et en fait, cela relève davantage du poème illustré, évocation du Paname des cabarets. Car oui, on peut le voir, l’auteur semble être poète à ses heures, et qui plus est, il respecte l’art de la rime. Malheureusement, il subsiste après lecture une impression de bâclage, d’inachevé, comme si le format BD entre chaque portrait avait été inséré dans la précipitation – malgré tout le talent de Salomone, ces séquences « en cases », peu fignolées, trahissent une cassure stylistique -, afin de correspondre à la ligne éditoriale (Delcourt ne publie que de la BD), alors que cela aurait pu être juste un « Beau livre ».

Quant au personnage anthropomorphe du hibou, voyeur malheureux et reclus se faisant narrateur, il n’est guère attachant. Est-ce dû à sa posture d’auto-apitoiement ? Est-ce à cause de son imper qui le fait ressembler à un pervers frustré, presque jusqu’au malaise ? Du coup, la sensibilité contenue dans les textes peine à toucher le lecteur, qui globalement reste sur sa faim. C’est dommage, et sans vouloir faire de mauvaise métaphore sur les plumes, tout cela est un peu léger.

Des plumes et elle
Scénario & dessin : Paul Salomone
Editeur : Delcourt
88 pages – 21,90 €
Parution : 21 novembre 2018

Extrait p.1-3 :

« Je ne suis pas comme elles… Je suis une bête. Je suis laide… Voilà ce que je suis… Un monstre ! Dans son manteau de plume ! D’apparence légère, mais un être lourd à porter. Je me cache. Personne ne m’aime. Je ne m’aime pas. Je traîne ce fardeau… Je me cache derrière elle… derrière elles ! Je suis un oiseau de nuit enfermé dans sa cage. Et elles sont tout autour de moi. Elles sont ma couleur, mon souffle. Elles sont belles… Elles sont belles… Je suis une bête. Je suis laide ! »

Des Plumes & Elle – Paul Salomone

Des plumes et elle © 2018 Paul Salomone (Delcourt)

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Des cyborgs dans la rue Morgue

Les Métamorphoses 1858 – tome 1 : Tyria Jacobaeae © 2019 Alexie Durand & Sylvain Ferret (Delcourt)

Imaginez… Dans un Paris Second Empire à la sauce comics, Vidocq rencontrerait Jules Verne en pourchassant un Jack l’éventreur français… Pas banal, certes, mais ce tome introductif déçoit malgré ses qualités indéniables…

aris, 1858. En l’espace d’une semaine, trois jeunes femmes des quartiers populaires disparaissent mystérieusement. Lorsque le jeune frère d’une disparue contacte le détective Stanislas Andrzej, celui-ci y voit une aubaine financière et accepte d’enquêter, contre l’avis de son ami chirurgien Joseph. De plus, les choses prendront une tournure effrayante quand le corps d’une des victimes sera repêché dans la Seine, entièrement vidé de ses organes…

S’il y a au moins quelque chose de réussi dans cet ouvrage, c’est la couverture, aussi belle qu’inquiétante, qui attire l’œil et donne envie de découvrir le contenu. Dans des tons rouges et verts étincelants est représentée en plan buste une jeune femme dans une tenue Second Empire, la tête et le corps en partie rongés, laissant apparaître les os et les organes…

En ce qui concerne les deux auteurs, il s’agit d’une première bande dessinée. Amatrice de science-fiction et de romans policiers, Alexie Durand a toujours écrit pour le plaisir. Sylvain Ferret, lui, tient son inspiration aussi bien dans la BD franco-belge que dans les comics ou le manga.

Tout cela pourrait assez bien résumer ce premier volet des Métamorphoses 1858, nouvelle série policière horrifique proposée par Delcourt. Pour ce qui est de l’atmosphère, on est projeté dans un univers à la croisée de Jules Verne et Gaston Leroux. Sylvain Ferret possède une patte, et son dessin, extrêmement léché, foisonne de détails. On peut admirer un Paris d’époque représenté de façon très réaliste. Le jeune dessinateur sait user de perspectives variées, conférant un certain dynamisme au récit. De même, la mise en couleurs, également signée de ce dernier, est très réussie, comme la couverture pouvait le laisser supposer. Si la performance technique est incontestable, ce niveau de perfectionnisme dégage en contrepartie une certaine froideur académique, excluant toute digression poétique.

Le scénario maintenant. Force est de constater que cette enquête policière met un certain temps à démarrer. Le lecteur, à défaut d’être franchement captivé par ces étranges disparations de jeunes femmes d’un quartier populaire, peut toutefois être charmé par l’atmosphère Second Empire du récit. Alexie Durand s’efforce de ménager ses macabres effets, prend le temps de développer le contexte de l’enquête et la psychologie des personnages. Du moins dans la première partie. Ainsi, on s’interroge, lorsqu’au deux tiers de l’histoire, apparaît de façon grand-guignolesque cette espèce de cyborg cauchemardesque qui tente d’assassiner Stanislas. D’accord, on s’en doute bien, il y a une machination derrière tout cela, et quelqu’un veut à coup sûr dissuader notre héros-détective de poursuivre son enquête. Mais ce changement de registre brutal, du « pas assez » au « trop », peine à convaincre, peut-être aussi à cause de cette sensation de déjà-vu.

Ces Métamorphoses 1858 ressemblent un peu à une recette alléchante sur la photo, à laquelle on aurait oublié d’adjoindre le sel et les épices… C’est donc un petit arrière-goût de déception qui subsiste après lecture de ce premier épisode. Néanmoins, on est en droit d’espérer que la suite parvienne à nous surprendre davantage.

Les Métamorphoses 1858 – tome 1 : Tyria Jacobaeae
Scénario : Alexie Durand
Dessin : Sylvain Ferret
Éditeur : Delcourt
64 pages – 15,50 €
Parution : 9 janvier 2019

Extrait p.25 – Lors de l’autopsie à la morgue d’un cadavre repêché dans la Seine, échange entre le le docteur Michon, Stanislas et Joseph :

Dr Michon — La Seine est peu profonde en ce moment et avec la chaleur, les corps remontent vite à la surface. Le buste présente une incision qui s’étend du dessus de la fourchette sternale jusqu’au bas du processus xiphoïde. Le cœur et les poumons étaient absents et… tu vois ces cicatrices de chaque côté des flancs ? Eh bien en poursuivant mes recherches, j’ai eu la surprise de ne pas trouver les reins.
Stanislas — Quoi !??
Dr Michon — Oh, il y a mieux…
Joseph — Il manque aussi les yeux.
Stanislas — Un cadavre de femme que l’on a ouvert puis vidé et dont on s’est débarrassé dans la Seine ? J’ai entendu dire que certains médecins libres n’hésitaient pas à voler les corps qu’ils transportent à la nuit tombante, parfois dans leur propre appartement, pour effectuer des cours d’anatomie lors de dissections privées.
Dr Michon — Euh, oui… Il est vrai, Monsieur Andrzej, que cette femme était déjà morte quand elle a été mise à l’eau, mais pour le reste… comment dire… Dissection n’est pas le mot exact. Opération serait plus juste. Ses organes, ou tout du moins les reins… Le rein droit a certainement été prélevé de son vivant, on a effectué une laparotomie dans les règles de l’art, les chairs de l’incision sur le côté droit de l’abdomen présente un processus de cicatrisation… Je sais que c’est complètement fou mais il semblerait que la mort soit due au fait qu’on lui ait ôté… le cœur.

Les Métamorphoses 1858 – tome 1 : Tyria Jacobaeae © 2019 Alexie Durand & Sylvain Ferret (Delcourt)

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EKKKsplosif : à manier avec précaution

Amerika © 2004 Robert Crumb ( Cornélius)

Les Editions Cornélius ont réuni dans cette compilation une quinzaine de sketchs où Robert Crumb a exprimé son dégoût pour les Etats-Unis et son système politico-financier. L’ouvrage propose un survol varié et pertinent sur plus de vingt ans (de 1969 à 1993) du travail du chef de file de la BD underground sur le sujet, et permet de vérifier que si l’humour n’est pas absent, loin de là, sa colère n’a fait que croître envers son pays au fil des ans.

e Crumb, je ne connaissais que quelques planches piochées au hasard en librairie ou ailleurs, ainsi que le côté subversif du personnage, extravagant et éternel râleur, et sa passion pour les filles pulpeuses à gros mollets. Décidé à combler ce manque à ma culture générale, j’ai choisi cet album dont le titre résume bien l’état esprit, avec ce K explicite à la place du C du mot « America ». J’ignore si c’était le meilleur choix, mais il est sûr que ce mec a un vrai talent pour aborder la politique et les sujets « sérieux » en utilisant tous les codes ludiques des cartoons américains, en plus trash – dessin caoutchouteux, personnages à gros nez et sens du burlesque – qui viennent ainsi contrebalancer l’aspérité et la véhémence du propos. Du moins pour la première période allant jusqu’au début des années 80, car à la fin de la même décennie, le dessin noir et blanc semble avoir pris imperceptiblement une tournure plus réaliste, plus sombre (avec plus de hachures dans le trait), car en effet, la colère et la désillusion n’’ont pas faibli avec le temps chez ce rebelle pour qui le rêve américain a tourné au cauchemar.

Assurément, Robert Crumb est un écorché vif plein de lucidité, et comme souvent chez ce type de personnes, il a un côté attachant. Et forcément, le public français l’adore, comme tous les « ennemis de l’intérieur » contempteurs de l’Amérique capitaliste, et il le lui rend bien puisqu’il a décidé de fuir son pays pour le sud de la France en 1991. Mais cela ne tient pas qu’à cela, car celui qui se présentait, non sans ironie, comme le « dessinateur underground le plus aimé d’Amérique » se met souvent en scène dans ses sketchs, avec des mises en perspective, n’hésitant pas à se « mettre à poil » en s’autodénigrant, lui, le looser, le « vieux réac » ronchon, face aux beaux gosses WASP à la mâchoire carrée et aux dents étincelantes. C’est assez courageux de sa part et le rend extrêmement humain, le père Crumb, à tel point qu’on aurait envie de lui payer un canon si par hasard on venait à le croiser.

Pourtant, quelque chose m’a vraiment gêné dans cet exercice de US bashing. Deux histoires en particulier, When the Niggers Take Over America et When the Goddamn Jews Take Over America, pour lesquelles je vous passe la traduction. Crumb joue les oiseaux de mauvais augure, prédisant un avenir terrifiant pour l’Amérique, imaginant une prise de pouvoir des plus barbares par les Noirs, et ne se révèle guère plus amène avec les Juifs, en utilisant les pires clichés rednecks. L’éditeur a beau expliquer en annexe que « Crumb tape là où ça fait mal, et parie sans le dire sur une réaction de rire et de rejet de l’abjection », le fait de savoir qu’un groupuscule néonazi américain l’ait pris pour argent comptant est extrêmement dérangeant. C’est bien ça, le problème avec les écorchés vifs. Pensant qu’ils sont incompris, ils n’hésitent pas à pousser le bouchon très loin, dans une démarche quasi suicidaire. Le « vieux crouton râleur » ne se sent même plus tenu de se justifier, comptant sur l’intelligence de ses lecteurs, délivrant cette chose déplaisante qu’on suppose motivée par une colère froide, comme s’il était aux commandes d’un bombardier atomique. Encore heureux que l’éditeur soit intervenu pour relativiser le propos.

Crumb a peut-être juste oublié qu’on pouvait rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Je peux lui pardonner cet écart mais cela affaiblit mon appréciation de ce recueil, même si incontestablement, cela a valeur de document. (sept. 2014)

Amerika
Scénario & dessin : Robert Crumb
Editeur : Cornélius
95 pages – 20,50 €
Parution : 18 février 2004

Amerika © 2004 Robert Crumb ( Cornélius)

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