Forêt noire

Le troisième volet de cette saga épique nous entraîne au cœur d’une forêt terrifiante, qu’un guerrier dénommé Lours devra traverser pour rejoindre la tribu qui l’avait banni autrefois et affronter les siens.

Les Ogres-Dieux t.3 : Le Grand Homme © 2018 Hubert & Bertrand Gatignol (Soleil)

Cette fois, c’en est fini de la dynastie des Ogres-dieux. Désormais, le royaume est en proie au chaos. Petit, mi-homme mi-ogre, est parvenu à s’échapper avec sa compagne Sala, mais il est activement recherché par le chambellan qui veut l’installer sur le trône dans une tentative de rétablir l’ordre. Lors d’une embuscade, Sana est capturée par les soldats du Chambellan. Petit, gravement blessé, est recueilli par un mystérieux personnage prénommé Lours.

er de lance de la belle collection Métamorphose des Éditions Soleil, la série des Ogres-Dieux trace depuis quatre ans son sillon, et ce de façon peu linéaire puisque ce troisième opus commence là où se terminait le premier, tandis que chaque volet est centré sur un personnage de la saga. Après Petit, Demi-Sang (Yori le chambellan), les auteurs nous proposent le portrait de Lours, le bien nommé, combattant nomade et clandestin pour la liberté et la justice : entré dans la rébellion après avoir été chassé des troupes du royaume, Lours était apprécié pour ses qualités de fin stratège mais fut une victime collatérale des luttes de pouvoir. En résistant à la tyrannie du chambellan, l’homme se livre parallèlement à une quête personnelle: obtenir la reconnaissance d’un père qui l’avait autrefois renié. Pour cela, il lui faudra traverser une immense forêt sombre et pleine de dangers, avant de rejoindre la tribu barbare où il a grandi.

Si dans la forme on est plutôt dans le registre de l’aventure gothique teintée d’heroic fantasy, la trame de fond demeure l’étude psychologique de la nature humaine, les fameux ogres ne sont là que pour illustrer la cruauté et l’arbitraire d’un pouvoir tyrannique. Dans Le Grand Homme, c’est une fois de plus, avec le besoin irrépressible de Lours d’être reconnu par son père, la question de la descendance présidant à la destinée d’un individu qui est abordée. Une question vieille comme le monde : pouvons-nous décider entièrement de notre destin ou sommes-nous immanquablement lesté par le contexte social et éducatif où nous avons grandi ?

Cette fable œdipienne épique signée d’Hubert est comme toujours rehaussée par le graphisme unique de son compère Gatignol, lequel frappe par l’omniprésence de ce noir intense, parfaitement adapté au côté gothique de l’histoire. La séquence de la forêt est d’ailleurs emblématique de ce tome, faisant remonter avec délice nos peurs enfantines. Les troncs gigantesques et le feuillage inextricable y apparaissent extrêmement menaçants, semblant recouvrir mille dangers, telle une prophétie sinistre de ce qui attend Lours. Et en effet, le récit se terminera de manière saisissante, dans un tourbillon psychédélique de sang et de fureur, auquel succédera, contre toute attente, l’apaisement…

Avec leurs Ogres-Dieux, Hubert et Gatignol, duo à la synergie rêvée, sont l’air de rien en train de construire une œuvre qui restera symbolique de cette décennie, une œuvre où la vigueur du manga vient flirter avec l’imagerie gothique européenne, où terreur et flamboyance côtoient l’épaisseur psychologique des protagonistes, où les contes d’antan rejoignent la puissance shakespearienne, le tout par une alchimie qui, on doit le reconnaître, se bonifie avec chaque album, monumentalisant toujours davantage cette épopée au souffle indéniable.

Les Ogres-Dieux t.3 : Le Grand Homme
Scénario : Hubert
Dessin : Bertrand Gatignol
Editeur : Soleil
188 pages – 26 €
Parution : 21/11/2018

Extrait p.72-73 – Echange entre Lours et Eusébia :

« Je suis usé, Eusébia. Encore des morts à cause de moi. Parfois, je me dis que je ferais mieux de tout laisser tomber. Ça ne te ressemble pas.
— On est quoi ? Une poignée ! Et on se bat pour tout un pays. Parfois, j’ai l’impression que les gens s’en foutent. Ils restent là, l’œil vide, pendant qu’on les exhorte à résister, quand ils ne prennent pas leurs jambes à leur cou. Parfois, je me dis que ce pays est foutu, qu’il n’y a rien à sauver, et que notre lutte ne fait qu’empirer les choses.
— Lours…
— Et le lendemain, je me lève avec une nouvelle idée, un nouveau projet et l’envie d’en découdre encore. Parce que ce n’est pas juste. Parce que sinon, autant nous résigner à devenir du bétail et tendre le cou vers la lame qui vient nous égorger.
— Tu es capable de beaucoup de choses, Lours, mais pas de te résigner. Tu as ça en toi. Sinon, tu serais resté tranquille dans ta forge au lieu de rejoindre les niveleurs. »

Les Ogres-Dieux t.3 : Le Grand Homme © 2018 Hubert & Bertrand Gatignol (Soleil)

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[Interview] Philippe Valette à Angoulême : de retour sur les lieux du « crime » !

A peine remis de son Fauve Polar 2018, Philippe Valette évoque pour La Case de l’Oncle Will Jean Doux et le mystère de la disquette molle, un album original et ébouriffant qui l’air de rien l’a laissé sur les rotules…

⇒  Voir la suite, l’interview et un extrait de l’album

L’interview en vidéo de Philippe Valette :

Propos recueillis le 26 janvier 2019 à Angoulême

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Road trip au purgatoire

Essence © 2018 Fred Bernard & Benjamin Flao (Futuropolis)

Quand on atterrit au purgatoire, il vaut mieux rester en mouvement pour réussir sa quête libératoire, encore faut-il trouver le carburant… La vie après la mort comme vous ne l’avez jamais vue !

chille vient d’arriver au purgatoire. Incapable de se souvenir des derniers instants avant sa mort, il va être assisté d’une jeune femme qui prétend être son ange gardien. Celle-ci va l’aider à comprendre les raisons de sa présence dans cet univers désertique quasi-inhabité, qu’il parcourt sans but au volant d’une voiture de sport.

Sept ans après son chef d’œuvre Kililana Song, Benjamin Flao nous revient avec une « vraie » BD, Essence. Autant dire qu’il était attendu au tournant… Et on peut l’affirmer sans faux-semblants, c’est un retour réussi, malgré une fin un peu décevante ! D’emblée, nous sommes plongés dans un univers très singulier, qui sous le pinceau de Flao, atteint une dimension grandiose. Le décor : un mélange perturbant de réalisme burlesque et d’onirisme exubérant, juste fascinant à regarder.

On le comprend assez vite même si cela n’est pas dit explicitement, c’est le purgatoire d’un homme qui est raconté ici. Cet homme, Achille, se retrouve dans un paysage post-apocalyptique quasiment inhabité où il doit trouver de l’essence, de plus en plus rare, pour pouvoir continuer à piloter sa voiture de sport à travers des étendues désertiques, parsemées de bâtiments crasseux, ruines en devenir. A ses côtés, un ange gardien au féminin qui va l’aider à chercher en lui-même les raisons de son arrivée dans ce monde intermédiaire, qui au fil du récit s’avérera n’être qu’une vaste prison à ciel ouvert. Mais si ce statut de fantôme semble lui convenir, dans la mesure où il peut assouvir sa passion des belles cylindrées (même s’il faut constamment se mettre en quête de carburant), ce road trip qui n’est en réalité qu’une fuite ne finira- t-il pas par atteindre son point de lassitude ? Pour en sortir, Achille sera condamné à faire son examen de conscience, à admettre ses failles et ses lâchetés, mais pas seulement, car il découvrira aussi le courage dont il fut capable pour l’amour d’une femme.

De par l’originalité de sa narration et de sa thématique, trop rarement abordée en fiction, ce tourbillonnant huis-clos en extérieur est franchement captivant. Une expérience comparable à un jeu vidéo où notre héros doit surmonter une foule d’obstacles, traverser des lieux labyrinthiques, aborder des personnages baroques et énigmatiques, dans un décor toujours changeant. Et c’est ainsi qu’on réalise ainsi la richesse du trait de Benjamin Flao, capable de produire de magnifiques planches, plus proches graphiquement de Kililana Song, tout en lorgnant vers le style franco-belge, plus naïf mais parfait pour représenter les belles voitures d’une époque révolue et symboliser le côté immature d’Achille. On songe alternativement à Hergé, Franquin, Moebius… On appréciera les divers clins d’œil (notamment l’apparition de Gilles Villeneuve, le coureur canadien devenu ici artiste reclus et alcoolique).

Dans les dernières pages, le récit va si l’on peut dire revenir sur Terre, bifurquant de façon plus conventionnelle vers le thriller – un poil sanglant et assorti évidemment d’une course-poursuite. La fin laissera au lecteur une vague impression de bâclage, comme si le scénario avait dû être comprimé soudainement pour rentrer dans un format « one-shot ». C’est un peu dommage, même si cela ne remet pas en question la prouesse accomplie ici par Benjamin Flao et Fred Bernard. Nous, lecteurs humains masochistes, avions peut-être tout simplement le désir inconscient de voir cet extravagant purgatoire extra-terrestre se prolonger…

Essence
Scénario : Fred Bernard
Dessin : Benjamin Flao
Editeur : Futuropolis
184 pages – 27 €
Parution : 4 janvier 2018

Extrait p.94-95 : Dialogue à bâtons rompus entre Achille et son ange gardien, en route pour une destination inconnue…

« Vous ne me posez plus de questions ?
— Et vous, vous vous en posez parfois ?
— Rhooo, mademoiselle, détendez-vous, profitez du paysage… regardez, la route est belle, pas une bagnole ni un poulet à l’horizon et un gros v6 sous le capot qui ne demande qu’à chanter ! Le paradis, quoi…
— Oui, c’est ça, allez-y ! Ils hurlent tous ça au départ : « OH GÉNIAL ! WOOOOUUUH ! Super ! PAS DE RADAR ! SEUL AU MONDE ! PIED AU PLANCHER ! WOOOUUUH ! » Mais au bout d’un moment, ça saoule, vous verrez. Y a que les psychopathes pour ne pas se lasser. Et vous n’êtes pas comme ça ! »

 

Essence © 2018 Fred Bernard & Benjamin Flao (Futuropolis)

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Quand le 9ème art colle une gifle au 7ème

Pour en finir avec le cinéma © 2011 Blutch (Dargaud)

Cet album inclassable fournit à Blutch l’occasion de parcourir l’histoire du 7ème art, disséquant à l’aide de son trait acéré le modèle hollywoodien dans une tonalité très « nouvelle vague ». En quelques 80 pages, l’auteur s’interroge sur le rôle du cinéma et son rapport à l’art, et nous livre un constat amer et impitoyable : le cinéma est « la supercherie suprême, la bourgeoisie industrielle qui avance masquée ». Un piège tragique pour les acteurs qui sont conduits à livrer à tout le monde le spectacle de leur lente décrépitude malgré tous leurs efforts pour se farder et masquer les effets du temps…

Blutch met ainsi en avant la dimension érotique du cinéma. Pour lui, les actrices sont des objets à fantasme manipulés par des producteurs-maquereaux. Le cinéma est LA révolution du XXe siècle : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des pin-ups à la plastique parfaite sont livrées en pâture au plus grand nombre, telles des victimes sacrificielles entre les mains d’industriels vénaux davantage préoccupés par le nombre d’entrées en salle que par l’aspect artistique (la métaphore de King Kong est parlante).

Il en ressort une forte impression de désenchantement, même si on sent que l’auteur, de par son érudition, est – ou a été – un passionné de cinéma. L’album grouille de nombreuses références qui n’échapperont pas aux cinéphiles, en particulier ceux attachés à la grande époque « Quartier latin », d’ailleurs eux-mêmes égratignés au passage… Avec des questions contenant leurs propres réponses : La cinéphilie, simple pratique masturbatoire ? (« le ciné-club était une entreprise faite pour baiser »). Le cinéma, « filet à papillons pour petites filles » ? Miroir poussant à l’identification compulsive voire pathologique des petits garçons jusqu’à l’âge adulte aux héros américains (tels Burt Lancaster sur lequel Blutch semble faire une fixette et semble prendre un malin plaisir à démystifier) ?

Blutch insuffle à sa réflexion une poésie âpre et hallucinée soulignée par un trait épais et anguleux, comme s’il avait dessiné avec un couteau. Structuré de façon aléatoire, tel un monologue intérieur à bâtons rompus, le propos est cérébral et torturé et pourra rebuter quiconque n’est pas cinéphile dans le sens noble du terme, si tant est que l’on trouve une noblesse au 7ème art. Moins attiré par les salles obscures depuis quelques temps, je ne pouvais être qu’interpelé par le titre de cet album, qui je dois dire, a apporté un peu d’eau à mon moulin et ne fera que me rendre davantage indifférent vis-à-vis du cinéma, tout particulièrement l’industrie hollywoodienne et ses acteurs dont les nombrils réunis pourraient contenir toute l’eau du Pacifique. Mais après tout, s’il y en a que ça fait encore rêver… En résumé, une œuvre à lire et à relire afin d’en saisir toutes les subtilités. (août 2014)

Pour en finir avec le cinéma
Textes et dessin : Blutch
Éditeur : Dargaud
88 pages – 19,99 €
Parution : 9 septembre 2011

Pour en finir avec le cinéma © 2011 Blutch (Dargaud)

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Voulez-vous manger des Krisprolls avec moi ce soir ?

La Délicatesse © 2016 Cyril Bonin (Futuropolis)

Peut-on se reconstruire et aimer de nouveau quand celui qu’on aimait d’amour pur décède accidentellement ? C’est ce que décrit avec subtilité cette charmante comédie romantique adaptée du roman de David Foenkinos.

athalie et François étaient jeunes, beaux et amoureux. Pour ce couple à qui la vie semblait sourire de mille promesses, aucun nuage n’était visible dans le ciel limpide de leur idylle. Jusqu’à ce dimanche où François trouva la mort en traversant la rue, percuté de plein fouet par cette camionnette de fleuriste qu’il n’avait pas vu venir…

Publiée il y a déjà un peu plus de deux ans, cette adaptation est une belle réussite. Il faut dire que nombre d’éléments étaient réunis. Des personnages touchants, denses et atypiques, des situations inattendues et parfois cocasses… Le joli trait de Cyril Bonin – pour le coup très délicat – vient encore ajouter au charme de l’histoire. Certes, d’aucuns argueront qu’il ne s’agit que d’une gentillette bluette à l’eau de rose et que le fond est un peu léger. Mais La Délicatesse s’inscrit aussi dans un style littéraire qui n’a pas prétention à faire dans l’esbroufe ou ne cherche pas à évoquer des sujets de société brûlants. On est ici dans la comédie romantique et pourtant, on doit bien le reconnaître, il est difficile de résister au charme de celle-ci. Jusqu’à la fin, le lecteur reste captivé par la relation très particulière qui se noue entre Nathalie, la jolie « executive woman » admirée et respectée dans son milieu professionnel, et Markus, l’employé subalterne, gauche et insignifiant.

Ce qui fait aussi partie des points forts de cette BD, c’est aussi la qualité de l’écriture même quand on sait qu’à la base c’est un roman, mais cela n’est pas si courant dans le neuvième art pour ne pas le souligner. De même, on jubile avec ce récit qui joue sur les différences culturelles entre la France et la Suède, source de malentendus amusants (Nathalie la française travaille dans une boîte suédoise implantée à Paris où elle rencontre Markus, créature lunaire qui a quitté volontairement sa Suède natale). Mais l’intérêt réside surtout dans l’évolution des personnages au fil de l’histoire, notamment Markus dont on va assister à la transformation physique dès lors que l’amour qu’il porte à Nathalie deviendra réciproque… L’Amour majuscule, pas le factice, celui qui donne des ailes et transforme les grenouilles en princes, encore plus beau, encore plus émouvant, lorsqu’il est comme ici décrit avec subtilité.

La Délicatesse
D’après le roman de David Foenkinos
Scénario : Cyril Bonin
Dessin : Cyril Bonin
Editeur : Futuropolis
96 pages – 17 €
Parution : 4 novembre 2016

Δ Adaptation du roman La Délicatesse, de David Foenkinos
⊗ Adaptation au cinéma : La Délicatesse, de Stéphane et David Foenkinos, avec Audrey Tautou, François Damiens, Bruno Todeschini

Extrait p.17 :

« François était mort depuis trois mois. Trois mois c’était si peu. Ses amis lui avaient conseillé de recommencer à travailler, de ne pas se laisser aller, d’occuper son temps pour faire en sorte qu’il ne soit pas insupportable.

Ne pas se laisser aller, quelle étrange expression. On se laisse aller quoi qu’il arrive. La vie consiste à se laisser aller. Elle, c’était tout ce qu’elle voulait : se laisser aller. Elle n’avait pas voulu téléphoner avant pour rendre l’événement plus discret. Ses collègues lui avaient tous témoigné un peu de chaleur. Un mot, un geste, un sourire, ou parfois un silence… Mais si elle revenait, elle allait devoir jouer la comédie de la vie, faire en sorte que tout aille bien… »

La Délicatesse © 2016 Cyril Bonin (Futuropolis)

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Un fauve en or massif pour Emil Ferris

 

Sans polémique et sans bourde marquante cette année (ouf !), le Festival d’Angoulême a récompensé quatre femmes, dont deux avec les prix les plus prestigieux, ce qui semble indiquer que les choses bougent vraiment dans le neuvième art.

Le Fauve d’or est donc attribué, finalement sans grande surprise, à Emil Ferris pour Moi ce que j’aime, c’est les monstres (pendant le festival, l’effervescence autour cette artiste et de son pavé hors-norme étaient très palpables). L’auteure américaine, devenue handicapée après une méningo-encéphalite, a recouvré une partie de ses capacités grâce à son dessin (au stylo-bille !), contredisant ainsi les diagnostics des médecins  qui la considérait invalide à vie. Mais les avis semblent un rien partagés. Certains parleront de pavé indigeste, d’autres de chef d’œuvre sous-tendu par un choc émotionnel dérangeant.

Le Grand prix est remis à Rumiko Takahashi, une autrice nippone qui ne semble être connue que des seuls amateurs de mangas. Un choix étrange alors que la BD asiatique n’est pas en position dominante en Europe (du moins pour l’instant) et que d’autres femmes plus connues dans la BD française et européenne auraient largement mérité la récompense. De plus, quand on regarde le dessin de Madame Takahashi, on se dit que tout cela paraît un peu mièvre et que l’image des femmes bédéastes n’en sortira peut-être pas grandie.

Alors en voulant flatter à la fois un marché en pleine croissance (cette année aura vu la construction d’un immense chapiteau sur 2 500 m2, « Manga City », accessible très facilement par une navette spéciale) et la gent féminine, ce prix ne serait-il pas pour cette dernière juste un cadeau empoisonné ? Pas question de créer ici une vaine polémique ni de dresser des barrières pour stopper l’invasion d’un genre très apprécié dans l’Hexagone, désormais deuxième plus gros consommateur de mangas après les Japon. D’ailleurs, on ne peut plus tout à fait parler d’invasion dans la mesure où nombre de bédéastes français s’y sont mis. Mais cela n’empêche pas de méditer sur les choix parfois discutables du jury.

  • Grand Prix de la ville d’Angoulême : Rumiko Takahashi
  • Fauve d’or : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris
  • Prix spécial du jury : Les Rigoles, Brecht Evens
  • Prix de la série : Dansker, Halfdan Pisket
  • Prix révélation : Ted drôle de coco, Émilie Gleason
  • Prix du patrimoine : Les Travaux d’Hercule, Gustave Doré
  • Prix Jeunesse : Le Prince et la Couturière, Jen Wang
  • Fauve Polar SNCF : VilleVermine, Julien Lambert
  • Prix de la bande dessinée alternative : Experimentation de Samandal (collectif).
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Du sexe sans rock’n roll

Polaris ou la nuit de Circé © Fabien Vehlmann & Gwen de Bonneval (Delcourt)

Les rapports sexuels sont-ils plus intenses quand ils sont transgressifs ? Ce polar intimiste et intrigant tente de nous livrer quelques réponses mais ne tient malheureusement pas toutes ses promesses.

aris, de nos jours. Une jeune femme vient d’être assassinée chez elle. Jeanne Condorcet, flic chargée de l’enquête, va vite réaliser qu’il s’agit d’un crime sexuel impliquant une organisation secrète spécialisée dans les parties fines. Elle-même ne dédaignant pas le sexe licencieux, cette enquête s’avérera être pour elle totalement inédite…

Polaris ou la nuit de Circé. Un titre élégant et mystérieux associé à une couverture un peu fade, reflétant assez bien la teneur de cet ouvrage au pitch intrigant : une enquête policière dans les milieux libertins, conduite par une jeune lieutenant, Jeanne Condorcet, elle-même adepte des jeux sexuels déviants. Et le lecteur de se dire : « Tiens donc ? Une œuvre érotique qu’on n’aurait plus à dissimuler dans les recoins obscurs de sa bibliothèque et dont on pourrait clamer haut et fort tout le bien qu’on pense ? ».

C’est donc armé des meilleures dispositions que l’on attaque ce one-shot signé Fabien Vehlmann, auteur prolixe qui a notamment participé à la série jeunesse à succès Seuls et a également écrit pour Kerascoët (Jolies Ténèbres et Satanie). Au dessin, son frère d’armes Gwen de Bonneval, par ailleurs scénariste à ses heures, est loin d’être un amateur, avec à son actif nombre d’ouvrages qui lui ont permis d’utiliser alternativement le pinceau et la plume.

Après une intro lymphatique, le récit embraye sur un crime sexuel commis dans des circonstances mystérieuses, peut-être un acte sexuel qui aurait mal tourné… En menant son enquête, Jeanne va se retrouver happée au cœur d’une organisation secrète créée dans les années 50 par une prostituée libertine amie des artistes, Polaris, dans le but d’expérimenter d’autres façons de pratiquer la sexualité. Au terme de l’album, force de constater que non seulement l’intrigue est peu palpitante, souffrant d’un manque de rythme, mais qu’en plus le dénouement est prévisible, ce qui pour un polar constitue un double handicap. Reste le fond, qui est peut-être la seule chose permettant de maintenir l’attention du lecteur, avec des questions passionnantes autour de la sexualité : l’érotisme positif et créatif, sa part cérébrale et sa mesure (avec le fameux érosismogramme), à mille lieues des pulsions sexuelles primaires, la transgression et bien sûr le consentement des partenaires dans les pratiques SM. Malheureusement, telles des traces de pas dans le sable, toutes ces réflexions se trouvent bien vite noyées sous une vague de monotonie narrative. Quant au dessin, il est en total décalage avec l’esprit du récit, en particulier pour ce qui est des personnages, dont on finit par se contrefoutre littéralement. Évoluant dans un décor lugubre, ceux-ci apparaissent figés et fantomatiques dans leurs attitudes, et, qu’ils soient hommes ou femmes, leurs visages sont laids et peu expressifs, ce qui fait qu’on les distingue mal les uns des autres. Bref, rien qui puisse évoquer une sexualité épanouie. Un comble !

A l’évidence, les auteurs semblent ne pas avoir maîtrisé leur sujet en s’éparpillant dans tous les sens, peinant à trouver un équilibre entre la forme et le fond. Si au départ il était question d’un polar érotique, on se retrouve avec un polar pas très sexy qui n’est pas vraiment un polar. A la fin de l’histoire, l’un des protagonistes, dont on aura oublié qui il était exactement, évoque une nuit d’orgie en hommage à Circé : « Et la nuit s’est terminée – beaucoup trop vite – sans que je sache si j’y avais compris quoi que ce soit. » Un peu comme le lecteur quand il referme le livre en fait…

Polaris ou la nuit de Circé
Scénario : Fabien Vehlmann
Dessin : Gwen de Bonneval
Éditeur : Delcourt
Collection : Mirages
160 pages – 19,99 €
Parution : 3 octobre 2018

Extrait p.61-62 – Échange entre un vieux couple, membres originaux du Cercle de Circé, et Jeanne Condorcet :

« Je ne dirais pas que les jeux de Circé recherchent systématiquement la transgression… Nous cherchons juste notre plaisir là où les autres ne vont pas. Car l’érotisme est rétif à ce qui est grégaire. Le naturisme n’a rien d’érotique : la nudité n’excite que tant qu’elle n’est pas la norme.
— Et les normes varient selon les époques et les cultures… Je trouve toujours risibles les libertins ostensiblement en lutte contre les « bonnes mœurs » : celles-ci ne sont que les habitudes du moment, il ne faut pas les prendre au sérieux !
— Certains membres du Cercle ont pourtant succombé à ce travers…
— Ah oui : Édouard ! Tous les jeux qu’il inventait étaient fondés sur des représentations pornographiques de la Bible ! Sa réinterprétation d’Adam enculant Eve se voulait « politique »… Tout ça était d’un puéril !
— D’autant que sur son lit de mort, il a avoué avoir fait cela dans le fol espoir d’être « sévèrement puni par Dieu »… Les anticléricaux sont des masochistes refoulés !
— Circé prône certes une forme de « révolution » artistique, mais à une échelle personnelle, intime… Notre goût du secret vient de là.
— Une ligne de conduite qui a permis d’éviter la présence de situationnistes au sein du Cercle… On ne va pas se tirer dessus au fusil pendant le coït non plus !
— Oui, enfin, certains jeux de Niki n’en étaient pas loin, haha !
— Quand on voit le mal que leur « liberté sexuelle » a fait à l’érotisme… Ils n’ont fait qu’ouvrir la porte au consumérisme, oui ! En fait, voilà, notez : l’érotisme que nous défendons cherche une voie médiane entre l’ordre moral du moment et une trop grande permissivité. »

Polaris ou la nuit de Circé © Fabien Vehlmann & Gwen de Bonneval (Delcourt)

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