Quand mathématique rime avec poétique

Le Théorème funeste – Alexandre Kha

Le Théorème funeste © 2019 Alexandre Kha (Tanibis)

L’histoire incroyable et mouvementée d’un tout petit énoncé mathématique, pour un tout petit ouvrage qui l’air de rien, pourrait bien réconcilier nombre d’entre nous avec les maths !

u XVIIe siècle, lorsque Pierre de Fermat mourut, on retrouva dans son carnet de notes un énoncé dans son carnet de note. Le mathématicien, quelque peu facétieux, prétendait n’avoir pas la place pour inscrire la solution. C’est ainsi que pendant trois siècles, ses confères dans la discipline s’arrachèrent les cheveux pour tenter de résoudre l’énigme, quand ils ne se suicidaient pas… Ce n’est qu’en 1994 que la démonstration fut établie par le britannique Andrew Wiles !

Avec cette petite bande dessinée à la couverture souple qui se lit comme un fascicule (43 pages), Alexandre Kha s’est offert une parenthèse, loin des mondes fantastiques desquels il est coutumier. Encore que…Découvert à sa mort dans un exemplaire de son livre de Diophante, le théorème de Fermat postulait que (attention, on se concentre !) il n’existe pas de nombres entiers strictement positifs x, y et z tels que : xn + yn =zn dès que n est un entier strictement supérieur à 2.

A travers cette anecdote réservée aux initiés, l’auteur rend en quelque sorte hommage aux mathématiciens qui ont marqué l’Histoire (Pythagore, Archimède, Evariste Gallois, Sophie Germain, Paul Wolfskehl, Yukata Taniyama…) mais en particulier à Pierre De Fermat ainsi qu’à Andrew Wiles, qui fut le premier à découvrir l’énigme, il y a seulement vingt-cinq ans !

Si Le Théorème funeste peut se concevoir comme un ouvrage de vulgarisation, il faudra tout de même être familier des nombres et autres équations pour mieux appréhender l’objet. On pourra bien sûr se contenter de savourer l’envoûtant trait lunaire d’Alexandre Kha, plus minimaliste qu’à l’accoutumé mais conservant toute sa poésie, prouvant ainsi que celle-ci peut faire bon ménage avec les maths. Les mathématiques, qui pour beaucoup étaient une véritable hantise à l’école, appartiennent pourtant bien au monde de l’esprit, et à ce titre peuvent se révéler absolument fascinante. Elles peuvent même paraît-il receler une très grande beauté pour certains. En nous faisant pénétrer un domaine pas toujours accessible au commun des mortels, à l’aide d’étonnantes métaphores graphiques, l’auteur nous invite peut-être aussi à nous initier en passant outre nos préjugés. Il est presque dommage que l’ouvrage soit aussi court, nous faisant un peu rester sur notre faim…

Le Théorème funeste
Scénario et dessin : Alexandre Kha
Editeur : Tanibis
44 pages – 7 €
Parution : 21 août 2019

Extrait p.10-11 :

« Les mathématiciens aiment les défis. Le fantôme de Fermat hanta longtemps leurs esprits. Le problème paraissait si simple. Il avait forcément une solution. On ne pouvait pas vérifier tous les nombres un par un puisqu’il en existe une infinité. Il fallait donc une preuve mathématique. Une suite d’arguments basés sur des déductions logiques qui s’enchaînent les unes après les autres… jusqu’à la preuve irréfutable.

L’énigme fit tourner les têtes ! De brillants esprits sacrifièrent leur vie pour cette mystérieuse et belle équation ? Léonard Euler s’élança le premier, développant l’utilisation des nombres imaginaires, travaillant la nuit, s’usant les yeux. La perte d’un œil ne le découragea pas. Ses recherches avancèrent à grands pas. Puis il perdit son deuxième œil et progressa encore plus vite, démontrant l’absence de solution pour x3 + y3 = z3. . Certains prétendent que sa cécité aurait même fait reculer les limites de son imagination. »

Le Théorème funeste – Alexandre Kha

Le Théorème funeste © 2019 Alexandre Kha (Tanibis)

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Une affaire de conquêtes

Les Indes fourbes © 2019 Alain Ayroles & Juanjo Guarnido (Delcourt)

Quand le scénariste de De cape et de crocs rencontre le dessinateur de Blacksad, ça a toutes les chances de donner du lourd. Et C’EST du lourd. Les Indes fourbes, le must de la rentrée BD !

ette aventure épique, dans la grande tradition du roman picaresque, nous narre les tribulations de don Pablos de Ségovie, mendiant magnifique mais peu recommandable, bien décidé, malgré les innombrables dangers, à se faire une place au soleil, celui d’Amérique du sud – qu’à cette époque on croyait être les Indes -, grâce à un lieu mythique et plein de promesses : l’Eldorado. Handicapé par des origines misérables, il ne reculera devant rien pour arriver à ses fins, accumulant les coups sans broncher et endossant mille personnages afin de traverser toutes les couches de la société et ainsi mieux tromper son monde…

Juanjo Guarnido (Blacksad) et Alain Ayroles (De cape et de crocs) ont uni leur talent pour produire une œuvre remarquable à tous points de vue. Tout comme leur héros Pablos, le lecteur embarque pour le Nouveau monde avec délectation. Certes, les rebondissements seront nombreux et les conséquences plus âpres pour le premier, dur à la douleur, qui parviendra néanmoins à retomber sur ses pieds à chaque coup du sort, en ressortant comme renforcé, comme dopé…

Alain Ayroles nous a concocté ici un scénario aux petits oignons, qui est en fait la continuation du roman picaresque « El Buscón (Vie de l’aventurier Don Pablos de Ségovie) », signé d’un certain Francisco de Quevedo, figure majeure des lettres ibériques au XVIIe siècle. A la fin du livre, qui se situait en Espagne, l’écrivain annonça une suite qui ne vit jamais le jour. Le créateur de « Blacksad » avait toujours été fasciné par ce classique de la littérature espagnole. Quant à Alain « DCEDC » Ayroles, il envisageait de raconter les aventures de Don Quichotte dans le Nouveau monde. C’est donc tout naturellement que les deux auteurs ont conçu ce projet haut en couleurs.

Dans un style littéraire soigné, Ayroles fait s’exprimer le narrateur principal, qui n’est autre que Pablos, en s’inspirant du langage de l’époque. L’histoire est extrêmement bien construite, respectant la linéarité du roman picaresque, avec plusieurs récits enchâssés au sein du récit central. C’est sans relâche que nous suivons les péripéties de Pablos, personnage ambigu qui suscite autant la pitié que la répulsion, même si cette fripouille pour le moins rusée a des raisons de vouloir s’extirper de sa condition sociale calamiteuse. Le twist final est juste ahurissant, mais l’auteur parvient à le rendre crédible de façon subtile, avec une ironie totalement subversive contre tous les puissants de ce monde. Du reste, le propos de cette saga au souffle épique reste tout à fait transposable à nos sociétés contemporaines, où la misère la plus noire côtoie plus que jamais la richesse la plus obscène.

Juanjo Guarnido de son côté ne fait que, preuve s’il en fallait, confirmer son talent, quand bien même les animaux ont repris ici leur rôle de figurants silencieux… De Blacksad, les humains ont conservé le sourire carnassier ou les yeux de chien battu selon les cas. Pour le reste, le dessinateur espagnol nous emmène littéralement au cinéma, tant la représentation des paysages de l’Altiplano et de l’Amazonie est époustouflante. Le passage décrivant la découverte de l’Eldorado par Don Diego et ses hommes est à couper le souffle. Confessant s’être rendu au Pérou pour parvenir à un rendu le plus réaliste possible, Guarnido n’a utilisé que des couleurs directes, à l’aquarelle, et le résultat est somptueux.

A n’en pas douter, Les Indes fourbes s’impose d’emblée comme une réussite et rencontrera le succès, plus que mérité. Cela apparaît presque comme une évidence quand on sait que ces deux auteurs talentueux avaient l’envie de travailler ensemble. Cette brillante épopée, qui prouve que l’alchimie entre les deux hommes a parfaitement fonctionné, figurera non seulement parmi les meilleurs albums de 2019 mais également au panthéon du neuvième art.

Les Indes fourbes
Scénario : Alain Ayroles
Dessin : Juanjo Guarnido
Editeur : Delcourt
160 pages – 34,90 €
Parution : 28 août 2019

Extrait p.29-30 – Pablos raconte :

« Nous atteignîmes sans peine la vallée. C’est là que je vis pour la première fois les natifs des Indes ! Ils ressemblaient en tout point aux descriptions qu’en font les livres. Protégés par une solide bulle papale et réputés ennemis de l’effort, les Indiens ne pouvaient être utilisés comme esclaves. Ces intrus par anticipation ne servaient donc à rien.

Mes compagnons mettaient du cœur à l’ouvrage. Sans doute, au pays, avaient-ils été de braves gens, mais les colonies en avaient fait de sales gosses laissés sans maître. »

Les Indes fourbes © 2019 Alain Ayroles & Juanjo Guarnido (Delcourt)

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Une enquête féroce contre l’enfumage

Cigarettes, le dossier sans filtre © 2019 Pierre Boisserie & Stéphane Brangier (Dargaud)

Si vous avez prévu d’arrêter la clope, cet ouvrage est fait pour vous. Il ne s’agit pas d’une méthode de plus mais d’une enquête au cœur du Big Tobacco, qui devrait provoquer en vous moult nausées et vomissements…

es auteurs montrent dans cette enquête passionnante comment le tabac est devenu une des industries les plus florissantes, mais surtout une mafia ultra-puissante basée aux USA, laquelle est parvenue à s’imposer dans le monde entier pour vendre en toute légalité un poison mortel, décimant chaque année rien qu’en France une ville de la taille de La Rochelle !

Les fumeurs préfèrent généralement hausser les épaules face aux arguments, ressassés à l’envi, contre leur sale petite habitude tenace. Et pourtant ils les connaissent tous, plus ou moins. Ils savent que les chances d’attraper un cancer en sont multipliées et que la cigarette comprend en outre quantité d’additifs dangereux. Mais allez comprendre pourquoi, pour les accros à la cibiche, l’acte de fumer semble demeurer, depuis plusieurs décennies, un des plus forts symboles de liberté individuelle pour tous et d’émancipation quand il s’agit de la gent féminine. Et malgré les messages faisant ressembler les paquets de clopes à des faire-part de décès, certains pensent toujours que le fait de remplir ses poumons de fumée et de goudron constitue le summum de la transgression, procurant peut-être ce grand frisson que l’on ressent quand on danse avec la mort… De vrais rebelles, les fumeurs, c’est sûr !

Cette BD-docu pourrait pourtant bien provoquer chez eux un vrai déclic… Pierre Boisserie nous livre ici une enquête captivante sur une industrie née avec la conquête de l’Amérique et qui a réellement pris son essor lors des deux guerres mondiales. S’appuyant sur un découpage narratif rigoureux et une documentation fournie, l’auteur analyse et démonte méticuleusement les mécanismes de propagande à l’œuvre dans l’expansion hors-norme de cette pratique mortifère. Il en profite pour démasquer « Big Tobacco », mafia de nababs sans scrupules qui ont fait main basse sur cet « eldorado » à caractère agricole, détourné de son usage originel, principalement thérapeutique. Car les premiers à le consommer furent évidemment les Indiens qui ne l’absorbaient que lors de cérémonies chamaniques… avec modération, contrairement à nos fumeurs modernes ! Mais c’est lorsque la cigarette fut inventée que le marché explosa véritablement, avec la catastrophe sanitaire qui s’ensuivit…

Cigarettes, le dossier sans filtre © 2019 Pierre Boisserie & Stéphane Brangier (Dargaud)

La présence de « Mr Nico », maître de cérémonie peu amène, évoque avec un humour particulièrement cynique l’industrie sous tous ses aspects, historique, économique, sociologique, scientifique, sanitaire et culturel. Et tout cynique soit-il, ce personnage, sous sa caricature à l’image des fat cats de l’US Tobacco, rend l’exposé très vivant tout en médusant le lecteur, à la fois incrédule et terrifié devant ce « Joker » sinistre, rendu seulement sympathique par le fait qu’il « balance » son propre camp… On appréciera aussi le trait assuré, agile et expressif de Stéphane Brangier, qui dynamise la narration de façon très pertinente, avec moult trouvailles faisant que jamais l’ennui ne s’installe.

Alors si les lecteurs non-fumeurs ne pourront que souscrire, les accros à la clope resteront-ils insensibles à cette diatribe implacable contre la petite tige tellement stylée dans les soirées, si ce n’est qu’elle fait le désespoir de nos bronches ? Le seul léger bémol peut-être à cet excellent documentaire est que l’enquête est centrée uniquement sur l’industrie américaine. Le seul léger bémol peut-être à cet excellent documentaire est que l’enquête est centrée uniquement sur l’industrie américaine. Même si elle n’existe plus aujourd’hui, on aurait aimé connaître l’histoire de la SEITA française, avalée par le géant Imperial Tobacco… De même, un chapitre aurait pu être consacré à la cigarette électronique, dont on sait encore peu de choses, notamment si elle sert véritablement à arrêter de fumer ou si elle n’est pas juste une addiction destinée à en remplacer une autre… Quoi qu’il en soit, Cigarettes, le dossier sans filtre constitue une lecture providentielle pour les plus motivés à se désintoxiquer (oui, la nicotine est bien une drogue, et pas la moins addictive…), et pourra même provoquer un déclic chez les autres… « Cramer » son argent pour en faire don à cette richissime mafia qui ne dit pas son nom n’est pas l’acte le plus rebelle, tant s’en faut…

Cigarettes, le dossier sans filtre
Scénario : Pierre Boisserie
Dessin : Stéphane Brangier
Editeur : Dargaud
160 pages – 19,99 €
Parution : 26 avril 2019

Extrait p.42-43-44 :

« La guerre… Dans cet environnement un peu bruyant, je le concède, le tabagisme, sous toutes ses formes, progresse de façon formidablement exponentielle. Je vous l’avais dit, la guerre, ça a du bon… surtout pour notre industrie. Et surtout, la guerre a complètement retourné l’opinion publique…

Qui aurait le cœur de refuser une cigarette à un petit gars qui va bientôt se prendre un obus sur la gueule ? Ce serait inhumain, non ?

Dans les tranchées, la cigarette s’impose comme le moyen le plus pratique de consommer le tabac. Offrir une dernière taffe au poilu blessé est le geste ultime de fraternité… La cigarette devient le symbole du partage et du patriotisme. Elle donne force et courage, aussi bénéfique pour le corps que pour le mental de nos p’tits gars qui se battaient pour notre liberté !

Un journaliste — Général Pershing, que peut-on faire pour nos soldats ?
Général Pershing — Vous me demandez ce dont nous avons le plus besoin pour gagner cette guerre ? Je vous réponds : de tabac au moins autant que de balles !

Les marchands de tabac, comme Bull Durham, ne s’y trompent pas, mettant en avant ce patriotisme exacerbé dans leur communication.

Dans les associations, même les plus hostiles aux fumeurs avant-guerre, comme les YMCA, les collectes s’organisent pour envoyer des cigarettes sur le front en solidarité avec les boys. Des groupes de soutien se créent partout dans le pays : les filles, les vieux, les églises, tout le monde veut participer à ce grand élan de générosité.

Tous les mois, 425 millions de cigarettes sont envoyées sur le front aux soldats américains en 1917. »

Cigarettes, le dossier sans filtre © 2019 Pierre Boisserie & Stéphane Brangier (Dargaud)

 

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L’Amazonie mise à mal

Kanopé tome 2 : Héritage © 2019 Louise Joor (Delcourt)

L’Amazonie, une région extraordinaire qui bientôt ne sera plus qu’un mythe. Et quand Louise Joor parle d’elle au futur, ce n’est pas le feu, mais une catastrophe nucléaire qui l’a durement éprouvée…

ean, un hacker pourchassé par les autorités de son monde, s’apprête à revenir en Amazonie, six ans après l’avoir quitté. Il va ainsi découvrir un fils qu’il n’a jamais connu, né de sa liaison avec Kanopé. Mais son retour ne va pas se dérouler aussi calmement que prévu…

Cinq ans après, Louise Joor revient donc avec la suite de Kanopé, ce que le premier volume ne laissait pas entrevoir de façon évidente. Cette BD jeunesse de science-fiction, se déroulant en 2137, nous plonge de nouveau au cœur de la forêt amazonienne, « qui doit paradoxalement sa préservation à une catastrophe nucléaire survenue 119 ans plus tôt ».

Il n’y a bien sûr par l’effet de surprise ressenti lors du tome précédent, mais la jeune autrice belge tient la barre solidement, toujours avec cette même candeur touchante, et le public ado sera servi en matière d’aventure à rebondissements. C’est toujours plutôt bien mené, malgré les quelques petits raccourcis scénaristiques un peu faciles, mais cela n’empêche pas de passer un bon moment. La problématique environnementale est toujours présente, mais Louise Joor n’a pas oublié d’y mettre de l’amour et de la tendresse, avec l’apparition de Cai, fils de Kanopé, né en l’absence du papa… Les trois personnages principaux, père, mère et fils, sont bien campés, ce qui donne une certaine saveur au récit.

On rencontre également plein d’animaux sauvages, des crocos très méchants, mais aussi de jolis perroquets, et surtout des loutres adorables… Le cadrage très efficace imprime un dynamisme bienvenu à cette histoire pleine de fougue.

Une série plaisante et rafraichissante qui est aussi une supplique pour la préservation de notre fragile et belle planète, ce que l’actualité vient de nous rappeler cruellement avec les incendies dévastateurs dans cette région du monde !

Kanopé tome 2 : Héritage
Scénario & dessin : Louise Joor
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
136 pages – 17,95 €
Parution : 29 mai 2019

Kanopé tome 2 : Héritage © 2019 Louise Joor (Delcourt)

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Une histoire de résistance

Fêtes himalayennes, les derniers Kalash – Jean-Yves Loude, Hubert Maury, Hervé Nègre, Viviane Lièvre

Fêtes himalayennes, les derniers Kalash© 2019 Jean-Yves Loude, Hubert Maury, Hervé Nègre, Viviane Lièvre (La Boîte à Bulles)

Tel un village gaulois face aux armes romaines, les Kalash tentent de résister pour préserver leur culture, dans un Pakistan en proie à la mainmise des extrémistes religieux. Un documentaire unique à plusieurs mains !

Fêtes himalayennes, les derniers Kalash – Jean-Yves Loude, Hubert Maury, Hervé Nègre, Viviane Lièvreu nord du Pakistan, dans l’Himalaya, une petite communauté méconnue tente de perpétuer ses coutumes millénaires. Les Kalash parlent leur propre langue, sont polythéistes, boivent du vin et célèbrent les changements de saison selon des rites chamaniques. Deux ethnologues et un photographe français sont partis vivre en immersion pendant plusieurs mois pour mieux les connaître, tandis que la pression à la conversion des Talibans se fait de plus en plus menaçante.

« Allez parler de nous, chez vous, au-delà des montagnes. Dites au monde que nous existons ». Avec cet ouvrage documentaire, les auteurs ont tenu promesse au villageois qui leur avait tenu ces propos en guise d’adieu. Au printemps 1978, Hervé Nègre, Viviane Lièvre et Jean-Yves Loudes ont ainsi quitté leurs emplois respectifs et leurs vies confortable en France, sans prévoir que l’aventure allait durer quinze ans !, Car ce témoignage est bien plus qu’une simple « visite au zoo » puisque ces derniers ont partagé le quotidien de cette peuplade réduite aujourd’hui à quelque 3.000 âmes, adoptant leurs coutumes, apprenant leur langue, participant à leurs fêtes et abandonnant leurs vêtements occidentaux pour revêtir les tenues locales. En évitant bien évidemment tout jugement, se fondant dans la communauté dans un processus de mimétisme assez incroyable.

Ce documentaire suit au plus près les pratiques festives de ces hommes et ces femmes, retranscrit grâce au dessin simple mais descriptif de Hubert Maury. Chaque événement, calqué sur les saisons, semble réglé comme une horloge suisse, avec son lot de rituels millénaires destinés à s’attirer les faveurs des dieux par rapport aux récoltes. C’est parfois drôle et inattendu (la séance d’insultes entre les femmes et les hommes lors de la fête Sarasari), parfois moins car lesté d’un paternalisme un peu poussiéreux faisant que les femmes sont considérées comme impures et n’ont pas accès à certains lieux. Mais cela sera peut-être le seul point commun avec l’Islam, et pour un peu, ce pays pourrait presque s’appeler « Bisounours Land » si ce n’était pour le voisinage agressif des Talibans mettant en péril leurs pratiques les moins conformes au Coran.

Même si aucune image forte ne ressort véritablement de cet album, ce dernier se laisse lire sans déplaisir. Certes, on n’a pas non plus vraiment affaire à une tribu aborigène oubliée dans la course au progrès, mais il est intéressant de voir qu’une société si différente ait pu survivre si longtemps face à un monothéisme aussi prédominant qu’est l’Islam, moins tolérant que jamais vis-à-vis des autres cultures. Sans doute, leur isolement géographique y est pour quelque chose. Les photos d’Hervé Nègre s’intègrent parfaitement parmi les dessins, qui ont repris la même gamme de couleurs. Bien sûr, la technique n’a rien de nouveau, un certain Emmanuel Guibert l’ayant déjà exploitée dans Le Photographe, et d’autres après lui. Au final, Fêtes himalayennes s’avère être un témoignage sympathique par des personnalités curieuses et généreuses à travers leur soutien à une cause, la défense des derniers Kalash, dont on ne peut prévoir si elle n’est pas déjà perdue d’avance.

Fêtes himalayennes, les derniers Kalash
Dessin : Hubert Maury
Scénario : Jean-Yves Loude
Photographies : Hervé Nègre
Photographies et extraits de films : Viviane Lièvre
Couleurs : Philippe Marlu
Éditeur : La Boîte à Bulles/Musée des Confluences
96 pages – 18,00 €
Parution : 2 janvier 2019

Extrait p.14-15-16-17 :

« Nous n’avions pas dit à l’aimable instituteur que nous avions déjà passé trois semaines chez les Kalash deux ans auparavant. Nous en étions revenus bouleversés… Nous ne comprenions pas ce que nous avions vécu… ce que nous avions vu : les femmes et leurs lourdes coiffes de coquillages, les autels de dieux ornés de têtes de chevaux de bois, les grandes statues funéraires aux cimetières, les cercueils posés sur le sol et non enterrés, les sacrifices de boucs, les danses d’été sous la lune…

Comment le peuple Kalash avait-il réussi à préserver une identité aussi particulière malgré les pressions exercées par certains de leurs voisins ?

A notre retour en France, nous n’avions pas trouvé de réponse à cette question. Aucun livre n’existait vraiment sur les Kalash, dans les années 1970. On trouvait plus d’articles et d’ouvrages sur leurs voisins, les Kafirs d’Afghanistan, renommés Nuristani depuis leur conversion à l’Islam. Rudyard Kipling avait écrit son beau roman sans jamais pénétrer dans ces vallées alors interdites.

Tous les trois, on se jura d’écrire ce livre jamais écrit sur les derniers polythéistes de l’Hindu-Kush. »

Fêtes himalayennes, les derniers Kalash – Jean-Yves Loude, Hubert Maury, Hervé Nègre, Viviane Lièvre

Fêtes himalayennes, les derniers Kalash© 2019 Jean-Yves Loude, Hubert Maury, Hervé Nègre, Viviane Lièvre (La Boîte à Bulles)

Fêtes himalayennes, les derniers Kalash – Jean-Yves Loude, Hubert Maury, Hervé Nègre, Viviane Lièvre

Une dédicace sympa lors du dernier festival d’Angoulême 🙂

-> Pour aller plus loin…

DES MÊMES AUTEURS :
Jean-Yves Loude, Hervé Nègre, Viviane Lièvre
Kalash, les derniers infidèles de l’Hindu-Kush (Berger-Levrault, 1980)
Solstice Païen (Presses de la Renaissance, 1984 ; réédition éd.Findakly, 2007)
Le Chamanisme des Kalash du Pakistan (réédition PUL/Musée des Confluences, 2018)

Jean-Yves Loude
Tournoi dans l’Himalaya (Tertium, 2003)
Tanuk le Maudit, illustration François Place (Belin, 2007)

Hubert Maury
Le Pays des purs, d’après l’histoire de Sarah Caron (La Boîte à Bulles, 2017)

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Les exquis délices du macabre

Les Contes macabres, volume 2 – Edgar Allan Poe & Benjamin Lacombe

Les Contes macabres, volume 2 © 2018 Benjamin Lacombe & Edgar Allan Poe (Soleil)

Avec ce second recueil consacré à Edgar Poe, Benjamin Lacombe réitère son admiration pour l’homme de lettres américain, avec ses illustrations à la fois sombres et lumineuses.

enjamin Lacombe s’est attelé ici au second volume des Contes macabres, sélection de nouvelles d’Edgar A. Poe, dont le premier remonte à dix ans. L’auteur nous a habitués au meilleur en tant qu’illustrateur des classiques de la littérature (Carmen, Notre-Dame de Paris…), et l’on est forcément déçu quand c’est un peu en dessous comme dans le cas présent.

En fait, la déception tient probablement en grande partie au choix des textes. Car parmi les six œuvres sélectionnées dans la bibliographie assez touffue de l’auteur américain, si cinq sont bien des nouvelles, l’une est un essai, Le Joueur d’échecs de Maelzel. Une lecture si fastidieuse, si technique qu’elle en devient inintéressante, représentant tout de même le quart du livre. Les nouvelles sont quant à elles de bon aloi, révélant l’humour, évidemment noir, d’un auteur souvent classé comme gothique, la plus belle, d’une poésie tragique et touchante, étant sans conteste Eléonora. Par ailleurs, on comprend mal l’intérêt d’avoir inséré en fin d’ouvrage cette longue dissertation, dont l’auteur, vraisemblablement un contemporain de Poe, n’est même pas mentionné. Rédigée dans un style quelque peu nébuleux, elle est une succession de considérations diverses sur la société de l’époque, le socialisme, la littérature ou la poésie, dont on peine à saisir véritablement les tenants et les aboutissants, si ce n’est que son auteur prend le parti de l’écrivain-poète en défendant ce genre littéraire qu’est la nouvelle, dans une Amérique où il eut du mal à trouver sa place. Néanmoins, avec un minimum de persévérance, il sera possible d’en tirer quelques réflexions intéressantes. Au passage, saviez-vous que jusqu’à la fin du XIXe siècle, « poésie » s’orthographiait « poësie » ?

Et pour revenir au travail du sieur Lacombe, si ce dernier nous offre quelques jolies planches, dommage qu’il y en ait si peu, dommage que certaines soient moins plaisantes, moins pertinentes. Quant à l’effet de flou numérique utilisé parfois sur des personnages ou objets au premier plan, il faut bien reconnaître que ce n’est pas toujours très heureux. Mais que l’on ne se méprenne pas. Ces remarques ne remettent évidemment pas en cause le talent de l’artiste, dont on attend avec impatience la suite de sa bande dessinée sur Léonard de Vinci, Léonard et Salaï.

La qualité éditoriale est comme toujours remarquable, et même si l’on sait que c’est la marque de fabrique de la collection Métamorphose. Il n’est pas interdit de le rappeler…

 

Les Contes macabres, volume 2
Textes : Edgar Allan Poe
Illustrations : Benjamin Lacombe
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
240 pages – 29,95 €
Parution : 28 novembre 2018

Les Contes macabres, volume 2 – Bande annonce :

Extrait p.36 (« Eléonora ») :

La beauté d’Eléonora était celle des séraphins ; c’était d’ailleurs une fille sans artifice, et innocente comme la courte vie qu’elle avait menée parmi les fleurs. Aucune ruse ne déguisait la ferveur de l’amour qui animait son cœur, et elle en scrutait avec moi les plus intimes replis, pendant que nous errions ensemble dans la Vallée du Gazon Diapré et que nous discourions des puissants changements qui s’y étaient récemment manifestés.

A la longue, m’ayant un jour parlé, tout en larmes, de la cruelle transformation finale qui attend la pauvre Humanité, elle ne rêva plus dès lors qu’à ce sujet douloureux, le mêlant à tous nos entretiens, de même que, dans les chansons du barde de Schiraz, les mêmes images se présentent opiniâtrement dans chaque variation importante de la phrase.

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Une parodie décevante sur Macron

Le Nouveau Président © 2019 Yann Rambaud (Delcourt)

Le portrait d’un Président qui voudrait faire rire (le portrait, pas le Président), sans vraiment y parvenir. Dommage que le vitriol soit absent de cette BD un peu lisse, à l’image de l’intéressé.

e nouveau Président de la République française vient d’être élu, après une campagne énergique à la tête du P.R.O.U. T. (Parti des Républicains Oligarques et Ultra-Techniques). Mais la tâche ne s’annonce pas facile pour lui. En effet, le lobby clandestin du parmesan, soupçonné d’être à l’origine de la disparition de son prédécesseur, n’a de cesse de le harceler afin qu’il mette en avant ses produits. Mais heureusement, Romain Duris semble tout à fait disposé à lui prodiguer ses judicieux conseils…

S’il existe un certain nombre de bandes dessinées politiques, peu sortent vraiment du lot, a fortiori celles consacrées aux hommes qui ont dirigé la France. L’une des meilleures à ce jour – et aussi la plus cinglante – reste La Face karchée de Sarkozy. Après deux ans à la tête de l’Etat, Emmanuel Macron, notre petit Jupiter, y avait échappé, par le même « miracle » qui semble l’avoir porté si jeune, si rapidement, à de telles responsabilités, sans forcer, sans aucune expérience en tant qu’élu du peuple, avec juste un C.V. dans le monde des affaires, notamment en tant que conseiller à la Banque Rothschild.

Si aujourd’hui, on prend enfin la mesure de son inexpérience à travers la crise des Gilets jaunes – toujours pas résolue malgré l’accalmie liée à la période estivale -, de sa capacité à diviser le pays comme jamais aucun président avant lui (y compris Sarkozy, c’est dire !), et de son vain entêtement à paraître démocrate, tout en phagocytant sans état d’âme l’exécutif à la manière d’un Poutine et en menant une politique répressive encore jamais vue sous la Cinquième République – même De Gaulle n’avait pas été aussi loin -, on pouvait espérer qu’un tel ouvrage vienne combler ce vide et nous venger – du moins ses opposants – de son arrogance invraisemblable doublée d’un narcissisme exacerbé. Le Nouveau Président aurait pu être un des brûlots marquants de son quinquennat, à l’instar de l’œuvre précitée. Hélas, il n’en est rien, et même si on croit lire une parodie, comme le Canada Dry on n’en voit que la couleur…

Pourtant, il est clair que le personnage représenté ici est bien Macron, même si son nom n’est jamais cité. De la même façon, on reconnaît Marine Le Pen, sa principale opposante lors de la dernière élection. Malgré le fait assez troublant, voire inquiétant, que ces personnages n’ont pas d’yeux, comme tous ceux représentés dans le livre. Des personnages aveugles, pourquoi pas, l’idée aurait pu être pertinente si le fond avait suivi. Car après quelques gags et calembours plus que douteux, placés dans un contexte très décalé, inspiré pourrait-on croire de Goossens, Edika ou encore Pierre La Police, le soufflé s’affaisse rapidement en dégageant une odeur un peu fade. Ici, le fluide du rire n’est que tiède. N’est pas maître de l’humour absurde qui veut…

Pourtant, on comprend bien que Yann Rambaud tente par cette BD de parodier cette société du spectacle qu’est devenue la vie politique, ne faisant que se renforcer avec l’arrivée des réseaux sociaux.

Si le trait, plutôt commun, convient à ce genre d’exercice, ce n’est de fait pas le critère qui viendra sauver l’ensemble, qui fait l’effet d’un pétard mouillé. Après deux ans de macronisme sans partage, aux velléités totalitaires, a-t-on vraiment besoin de ce type d’ouvrage, à l’humour mi-pipi-caca, mi-32ème degré ? Il serait inutile de s’étendre davantage sur ce portrait bien anodin qui, en se voulant décalé, a si bien fait qu’il est tombé dans le ravin. Dommage. Dommage que la déception soit à ce point à la hauteur des attentes. Avec ça, notre Néron du XXIe siècle pourra au moins passer encore quelques nuits sur ses deux oreilles.

Le Nouveau Président
Scénario & dessin : Yann Rambaud
Editeur : Delcourt
96 pages – 16,50 €
Parution : 5 juin 2019

Extrait p.30-31 : Emmanuel Macron, qui vient d’emménager dans son bureau présidentiel, appuie sur le bouton rouge et voit débarquer Romain Duris dans la seconde :

Romain Duris — Salut Président !
Emmanuel Macron — Mais… Mais ! Qui êtes-vous ?
R.D. — Du calme. Je suis Romain Duris !
E.C. — Wahou, Romain Duris ! Mais que faites-vous ici ?
R.D. — Mais enfin, c’est vous qui m’avez appelé en appuyant sur le bouton !
E.C. — Et vous servez à quoi ?
R.D. — Je suis là pour vous aider. Je peux vraiment vous aider, j’ai joué pas mal de rôles dans pas mal de films.
E.C. — Eh bien, mon petit Romain, si ça vous dit de vous joindre à moi pour le repas, ça serait un plaisir de vous avoir à ma table.
R.D. — Avec plaisir ! Par contre, je suis un régime strict. C’est pour un rôle, je joue Depardieu qui chante Patrick Bruel qui chante Barbara. On va manger quoi ?
E.C. — Pour moi, ça sera du poisson… Et pour Romain, du riz !

Le Nouveau Président © 2019 Yann Rambaud (Delcourt)

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