Une curiosité, à replacer dans le contexte

L’Homme est-il bon ? © 1977 Moebius (Les Humanoïdes Associés)

Cet album est un recueil d’histoires courtes incluant la première histoire de science-fiction du représentant culte du neuvième art qu’est Moebius. Publiées pour la plupart dans Pilote et Métal hurlant dans les années 70, l’auteur donne à voir l’étendue de ses capacités graphiques dans six histoires mêlant fantastique et science-fiction.

e ne pense pas que cet album soit le meilleur moyen de découvrir l’œuvre de Moebius – alias Jean Giraud – en tout cas d’être conquis. Je suis pour ma part resté un peu sur ma faim, et même si The Long Tomorrow, la plus longue et la plus consistante de ces histoires, est digne d’intérêt, avec l’assez rigolo L’Homme est-il bon ?, l’ensemble reste un peu superficiel et daté, tant sur le plan du dessin que de la narration. Et puis ces couleurs criardes… En même temps, comme pour toute forme d’art, je comprends qu’il ait fallu passer par là pour en arriver où nous sommes aujourd’hui. Depuis, il est vrai que les techniques des bédéastes se sont sophistiquées, mais de cette compilation émane le joyeux esprit créatif un peu foutraque qui découlait de mai 68. Même si à travers ces nouvelles l’auteur ne se révèle pas très optimiste envers le genre humain, il ressort quelque chose d’un peu naïf, comme une sorte de miroir sombre du mouvement hippie déjà sur le déclin à l’époque. J’imagine aussi que dans ces années-là, les univers délirants de Moebius devaient apparaître très innovateurs.

Aujourd’hui en 2014, j’avoue personnellement ne pas tomber à la renverse, même si je sais que l’auteur a été souvent honoré par moult récompenses et dans bon nombre d’expositions qui lui ont été consacrées, principalement en Europe. Ce recueil reste quand même une curiosité qui pourra susciter une nostalgie amusée et indulgente chez les fans. Je me suis tout de même promis de relire L’Incal, sa série emblématique qui ne m’avait toutefois pas laissé un souvenir impérissable il y a quelques quinze années de cela. (août 2014)

L’Homme est-il bon ?
Scénario & dessin : Moebius
Editeur : Les Humanoïdes Associés
56 pages – 49,99 €
Parution : mai 1977

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Quand à l’adolescence s’éveillent les sens

Une soeur – Bastien Vivès

Une soeur © 2017 Bastien Vivès (Casterman)

C’est le début des grandes vacances pour Antoine, à l’aube de l’adolescence. Cette année encore, il les passera avec ses parents et son petit frère Titi dans la maison familiale en Bretagne. Le jeune garçon tente de cacher son spleen derrière son carnet de croquis. Mais la rencontre avec Hélène, la fille d’une amie de ses parents, va faire prendre à ses vacances une tournure extraordinaire, avec la découverte de l’amour et la perte d’une certaine innocence.

Une soeur – Bastien Vivèse thème des premières amours dans le cadre des vacances familiales à Chmolduc-Plage est un sujet rebattu mille fois, le plus souvent au cinéma. Pourtant, à chaque fois, il y a toujours ce je-ne-sais-quoi d’irrésistiblement charmant, même lorsque le scénario ne vole pas bien haut, comme un goût de Madeleine de Proust sans doute. Bastien Vivès s’est-il replongé dans ses souvenirs – le jeune héros étant la plupart du temps affairé à griffonner dans son carnet de croquis – pour nous livrer cette histoire ? Dans Une sœur, non seulement on retrouve tout cela, mais en plus, l’auteur parvient à susciter une belle émotion, évitant de tomber dans le romantisme teenager un peu niais. Vivès y a mis beaucoup de sensibilité et de tendresse, montrant davantage par son dessin épuré les corps, les gestes et les postures, que les regards, les yeux n’étant représentés que lorsqu’ils ont quelque chose à exprimer. Par exemple, l’insondable mélancolie adolescente d’Antoine.

C’est donc dès le moment où il fait connaissance avec Hélène, jolie jeune fille de deux ans son aînée, que l’adolescent va peu à peu s’éveiller à la sensualité et au langage du corps. Entre cette dernière et lui-même va s’instaurer une intimité particulière, du fait d’une certaine ressemblance physique et de la timidité d’Antoine, dont la sensibilité à fleur de peau et l’aspect frêle en font presque un être androgyne. Les rôles vont alors en quelque sorte s’inverser. Hélène, intriguée et touchée par cette singularité, rare chez les garçons du même âge qui souvent préfèrent jouer les coqs, va prendre les commandes et l’accompagner de façon troublante, telle une grande sœur un peu incestueuse, vers les choses de l’amour. A ce « petit frère » lunaire et rêveur, elle fera un double cadeau. L’un marquera Antoine pour la vie, celui qu’elle n’aura jamais fait à tous les petits frimeurs qui lui tournaient autour et dont l’arrogance leur coûtera la vie… L’autre sera de sauver celle du jeune garçon, justement en lui interdisant de les suivre en traversant la baie à la nage…

La façon dont Bastien Vivès amène son sujet est d’une intelligence rare et tout en retenue. Sans verbiage inutile, l’émotion, toujours suggérée, n’en est que plus forte. L’auteur, disposant de cette capacité à ne garder que l’essentiel, fait véritablement figure de dessinateur des sentiments et des émotions. Et nous offre ainsi une histoire que l’on quitte à regret, un peu comme l’amour de vacances à qui l’on dut dire adieu quand on était ado…

Une sœur
Scénario & dessin : Bastien Vivès
Editeur : Delcourt
216 pages – 20 €
Parution : 3 mai 2017

Extrait p.144 – Hélène et Antoine bavardent dans le jardin à la lueur d’une bougie en attendant le retour de leurs parents :

« Comment ça se fait que t’as jamais eu de copines ? Je suis sûre qu’il y a plein de filles qui sont amoureuses de toi en secret.
— J’ai un an d’avance à l’école… Ils ont tous 14 ans. J’suis le plus jeune. Dans ma classe, y en avait même un qui avait 15 ans… Il avait de la barbe.
— T’as pas de barbe qui pousse ? (Antoine lève le cou) Ah ouais. T’as rien. Ça va venir… Toi au moins t’as pas de boutons. T’as des poils en bas ?
— Euh… Ouais un peu.
— Tu me montres ?
— Euh…
— Si tu veux, j’te montre (Hélène abaisse son short sur le devant)… À toi… (Antoine fait de même) Eh bah y en a… Tu vas bientôt les faire toutes tomber. »

Une soeur – Bastien Vivès

Une soeur © 2017 Bastien Vivès (Casterman)

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Bush Bay !!!

Guantánamo Kid © 2018 Jérôme Tubiana & Alexandre Franc (Dargaud)

Après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, les représailles ne se sont pas fait attendre : guerre en Irak, ouverture de la prison de Guantánamo… Mohammed El-Gorani est une victime « collatérale » de cette guerre contre Al-Qaïda, dont il garde encore aujourd’hui les séquelles et les stigmates. Emprisonné à 14 ans dans les geôles de Bush junior, il fut finalement libéré au bout de huit longues années après avoir été totalement innocenté. Mais s’il pensait que ses galères allaient prendre fin une fois de retour dans son pays, il se trompait lourdement…

n témoignage rare qui met en lumière l’absurdité d’un système carcéral inique où le recours à la torture était la règle, celui de Guantánamo, initié par le va-t-en guerre George W. Bush, avec la complicité de certains gouvernements en échange de monnaie sonnante et trébuchante. Contrairement à la plupart des récits initiatiques qui peu ou prou finissent par s’approcher du Graal, celui-ci ressemble davantage à un cauchemar qui ne se termine même pas sur une note d’espoir… Mohammed El-Gorani, capturé de la façon la plus arbitraire à son adolescence par l’armée pakistanaise qui le revendit aux Américains, usé physiquement par huit années passées dans le camp loué à Cuba par les faucons US, pourchassé à sa libération par les gouvernements africains complices de la mascarade parce qu’ils redoutaient qu’il ne s’exprime dans la presse, a ainsi passé la plus grande partie de sa vie à combattre pour sa dignité et sa survie. Lui qui abordait la vie avec les plus grands espoirs pour sortir de la misère dans laquelle il était né, le constat s’avère extrêmement triste. Et pourtant, ce type n’a jamais courbé l’échine face à ses tortionnaires, ayant toujours clamé son innocence, et c’est sans doute aussi ce qui l’a aidé à tenir…

L’histoire, si elle peut parfois s’attarder sur des détails pas toujours pertinents, nous laisse néanmoins abasourdis, autant parce qu’elle révèle la cruauté sans limites de l’Homme qu’elle montre le courage incroyable de ce personnage, qui en devient un modèle de résistance pour chacun.

Par son minimalisme, le dessin noir et blanc, loin d’être désagréable, permet de rester centré sur le propos. Alors que le sinistre camp de Cuba n’a toujours pas fermé ses portes, plus de quinze ans après sa création et malgré la promesse de Barack Obama, Guantánamo Kid reste plus que jamais d’actualité dans un monde toujours sous la menace terroriste, où la démocratie semble constamment reculer face à une certaine montée des intolérances. D’autant qu’on ne peut pas prétendre que les témoignages des anciens détenus de la prison cubaine sont légion. Sans doute pour les raisons mêmes qui sont exposées dans ce livre, d’où l’image des États-Unis n’en sort pas grandie.

Guantánamo Kid – L’histoire vraie de Mohammed El-Gorani
Scénario : Jérôme Tubiana
Dessin : Alexandre Franc
Éditeur : Dargaud
172 pages – 19,99 €
Parution : 16 mars 2018

Guantánamo Kid - Jérôme Tubiana & Alexandre Franc

Guantánamo Kid © 2018 Jérôme Tubiana & Alexandre Franc (Dargaud)

Extrait p.34-35 – Mohamed El-Gorani raconte son transfert vers Guantanamo :

« J’ai passé un mois sur cette base militaire américaine. C’est bien plus tard que j’ai appris que j’étais à Kandahar, en Afghanistan. Ils ont commencé à évacuer les prisonniers chaque nuit, par groupes de vingt. Ils nous ont déshabillés, rasé la tête et la barbe (à cette époque, j’étais trop jeune pour porter la barbe), puis ils nous ont battus. Ils nous ont habillés avec des vêtements oranges, menotté les pieds et les mains, mis des gants sans doigts pour qu’on ne puisse pas ouvrir les menottes. Ils nous ont aussi mis des lunettes complètement opaques et des casques antibruit sur les oreilles.

[Un garde hurle sur les prisonniers : « Les gars ! Vous partez pour un endroit où vous ne verrez ni le soleil ni la lune, où il n’y a pas de liberté, et où vous allez passer le reste de votre vie ! »]

Avec ça, je n’avais plus la moindre notion du temps. J’entendais la relève des gardes, sans doute toutes les heures. J’ai dû rester assis cinq heures, sur un banc, avec un autre détenu dans mon dos. Nous n’avions pas le droit de parler. Ceux qui criaient de douleur étaient frappés. Puis ils nous ont embarqués dans un avion. (…)

Le voyage a duré des heures. Ceux qui bougeaient ou qui parlaient étaient frappés. Nous avons atterri, je ne savais pas où. Ils nous ont mis dans un bus sans sièges, assis par terre. Je ne voyais toujours rien.

[Un garde : « You’re under arrest ! Si vous ne suivez pas les ordres, nous vous abattons ! »]

Nous n’avions eu ni eau ni nourriture pendant tout le voyage. Je me suis évanoui.

Quant j’ai ouvert les yeux, je n’avais plus de masque. Des voix me posaient des questions dans différentes langues. Il y avait des médecins autour de moi et j’avais une perfusion au bras. On m’a conduit à ma cellule. J’ai vu des soldats partout, de hautes clôtures métalliques. Ma cellule n’avait ni murs, ni toit, rien pour se protéger du soleil ou de la pluie. Seulement du grillage.

J’étais au camp X-Ray, à Guantánamo. »

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How to twist a Jewish cliché…

Fagin le Juif © 2004 Will Eisner (Delcourt)

En reprenant ce personnage d’Oliver Twist, Will Eisner avait entrepris de s’attaquer à la caricature détestable du « Juif », bien présente dans l’inconscient collectif depuis longtemps mais qui ne choquait pas grand monde jusqu’à l’avènement de Hitler. Cette histoire, qui n’est pas une adaptation du livre de Charles Dickens, est entièrement consacrée au vieux receleur, permettant à l’auteur de démonter un par un les préjugés – antisémites ou pas – qui pèsent sur cette communauté.

’est en examinant les illustrations des éditions originales d’Oliver Twist que Monsieur Eisner, lui-même d’origine juive et contemporain de la Seconde guerre mondiale, se mit en tête de combattre les stéréotypes persistants sur l’ethnicité juive, notamment en publiant cette BD inspirée du célèbre roman victorien. Faisant preuve d’honnêteté, il reconnaît lui-même avoir été victime de ce type de préjugés à ses débuts en mettant en scène un jeune afro-américain dans sa série The Spirit, ce qui l’oblige à une certaine indulgence vis-à-vis de Charles Dickens. Lorsqu’il le fait intervenir comme personnage à la fin de l’histoire, il laisse éclater sa colère contre l’écrivain anglais par le biais de Fagin, décrit dans Olivier Twist comme un « criminel juif », mais se met également dans la peau de Dickens en lui faisant dire que si son roman manquait d’équité, il avait été écrit sans arrières pensées antisémites, seulement pour témoigner d’une réalité sociale. Il faut savoir qu’à l’époque de sa publication, son auteur avait tenté de modifier les passages les plus sensibles, mais il était déjà trop tard…

On comprend l’agacement de Will Eisner en consultant ces illustrations du XVIIIe et XIXe siècles reproduites à la fin du livre, tout à fait conformes à l’odieuse propagande hitlérienne mais peu dérangeantes avant la Shoah. Bien que vivant sur le sol européen, les Juifs y sont systématiquement dépeints avec des traits sémites, le corps vouté et la mine patibulaire, ayant toujours l’air de manigancer une affaire juteuse, tandis que les « Européens » ont fière posture, sont dotés d’un visage rond et un nez fin. A cet égard, Eisner nous prodigue un petit cours judicieux sur l’histoire du judaïsme en Angleterre, rappelant que les premiers Juifs venus dans ce pays étaient séfarades et, ayant dû fuir l’Inquisition en Espagne et au Portugal, purent s’assimiler sans mal à la faveur d’un commerce florissant. A l’inverse, les Ashkénazes, chassés par les pogroms d’Allemagne et d’Europe de l’est, n’arrivèrent que beaucoup plus tard (au XVIIIe). Si leur physionomie pouvaient les faire passer inaperçus dans la population, ils étaient en revanche appauvris et analphabètes, ce qui les confinait dans des quartiers sordides où ils devaient voler pour survivre. Pour Dickens, Moses Fagin ne pouvait être qu’ashkénaze, donc loin du portrait qui en a été fait dans Oliver Twist, et c’est ainsi qu’il l’a représenté dans sa bande.

A partir de ce personnage, Will Eisner a ainsi recréé un récit à part entière, où l’on suit avec empathie le vieux bandit depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse (alors qu’il vient d’être condamné à la pendaison), en passant par son séjour au bagne. C’est mené tambour battant, avec ce sens du rythme et de l’ellipse propre à l’auteur qui sait comme personne conter des histoires avec cette charmante touche désuète. En noir et blanc comme d’habitude, le trait, précis et enlevé, est toujours agréable à détailler. Une œuvre salutaire à lire voire à enseigner dans les écoles ! (août 2014)

Fagin le Juif
Scénario & dessin : Will Eisner
Editeur : Delcourt
122 pages – 19,72 €
Parution : 16 août 2004

Fagin le Juif © 2004 Will Eisner (Delcourt)

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Mal de mer

Jack London – Arriver à bon port ou sombrer en essayant © 2017 Koza (Le Lombard)

Le neuvième art a fait à plusieurs reprises des adaptations de l’œuvre de Jack London : Le Loup des mers, par Riff Reb’s, Construire un feu par Chabouté ou encore Fils du soleil par Fabien Nury & Eric Henninot. Il était donc dans la logique des choses que l’auteur américain fasse l’objet d’une biographie dessinée. Ainsi, Koza restitue son parcours en mettant en lumière son engagement politique en faveur de la révolution socialiste, car London n’était pas seulement l’écrivain aventurier des grands espaces. Dommage que le résultat soit inégal.

« Le présent ouvrage n’est en rien une biographie, seulement le récit d’un voyage, d’un couple et d’un voilier, d’avril 1907 à mars 1909 ». Koza (qui serait en fait Maximilien Le Roy, avec déjà plusieurs BD à son actif en tant que dessinateur et/ou scénariste) préfère prendre les devants avec sa préface, et on ne saurait le lui reprocher. Car tout lecteur s’attendant à une biographie risque en effet de rester sur sa faim. Rejetant toute linéarité narrative, ce que nous livre l’auteur est plus une évocation poétique aux dialogues épars qu’un récit véritablement construit. Là où le bât blesse, c’est que, le mélange des genres étant toujours délicat, cela ne fonctionne pas très bien ici. Il est possible que certains apprécient cette odyssée erratique, mais si le dessin de Koza est plutôt plaisant avec ses tons chatoyants et ses superbes aquarelles impressionnistes en pleines pages (si l’on excepte les visages que l’on distingue difficilement les uns des autres), au final le lecteur ne retiendra pas grand-chose de cette histoire poussive qui sent l’improvisation et engendre parfois un sentiment de perplexité voire de confusion.

Malgré la performance graphique, ce Jack London reste donc décevant. Même si l’on sent une sincère admiration de l’auteur pour l’écrivain américain, on doit constater ici que sincérité n’est pas forcément gage de qualité. Et dans le cas présent, la déception est hélas à la hauteur des attentes.

Jack London – Arriver à bon port ou sombrer en essayant
Scénario & dessin : Koza
Editeur : Le Lombard
160 pages – 19,99 €
Parution : 15 septembre 2017

Extrait du journal de bord de Jack London – p.60-62 :

« A mesure que s’écoulaient les semaines, l’univers s’évanouissait à nos yeux, et bientôt il n’y eut plus de tangible sur l’étendue liquide, que le minuscule Snark chargé de sept âmes. Nos souvenirs du monde, du vaste monde civilisé, nous semblaient des rêves d’autres existences vécues par nous avant notre départ. De mémoire d’homme, aucun voilier n’avait tenté cette aventure. »

Jack London – Arriver à bon port ou sombrer en essayant © 2017 Koza (Le Lombard)

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Une intrigue un peu fastidieuse

La Chenue © 2013 Jean-Blaise Djian/Didier Convard/Sébastien Corbet (Vent d’Ouest)

Dans un petit village de Champagne, la Chenue semble avoir un peu perdu la boule depuis la mort de son mari. Enfermée dans un silence inquiet, la vieille dame se contente d’assister à la guerre des nerfs entre sa famille et les Loray, qui ont jadis fait fortune en tant que vignerons. Pris entre ces deux feux acides, deux adolescents, chacun issu d’une des familles rivales, vont tenter de s’aimer tels Roméo et Juliette sur fond de lourds secrets et de lettres anonymes.

’après un roman exhumé des tiroirs de Didier Convard par Jean-Blaise Djian, cet album champêtre s’annonçait sous les meilleurs auspices. Las ! Tout avait pourtant si bien commencé… Sans être exceptionnel, le dessin aux pastels chauds était avenant et fleurait bon le terroir, les sous-bois humides et les vieilles demeures sous le lierre. Et puis, plus je m’enfonçais dans le récit, moins je m’y retrouvais, en raison surtout du trop grand nombre de protagonistes. Toute cette profusion de parents sur quatre générations, c’en était trop pour ma mémoire de daurade ! Cela ne fait que compliquer l’intrigue et ne permet pas de creuser vraiment les personnages, à l’exception de deux ou trois plus intéressants, notamment la Verdingante, sorte de sorcière haute en couleur. Si ce n’était pour l’atmosphère intrigante lourde de secrets, je pense que j’aurais pu réellement m’ennuyer.

Je n’ai pas davantage été convaincu par la facilité avec laquelle la jeune Caroline, toute futée qu’elle soit, rassemble quasiment à elle seule les pièces de ce puzzle nauséabond. Le dénouement est certes assez inattendu, mais l’effet de surprise est atténué par le poids de la narration. Heureusement, le dessin vient équilibrer l’ensemble. Paisible et champêtre, il contraste avec la bassesse des personnages et la laideur de leurs intrigues. (août 2014)

La Chenue
Scénario : Jean-Blaise Djian/Didier Convard
Dessin : Sébastien Corbet
Editeur : Vent d’Ouest
120 pages – 25,50 €
Parution : 13 février 2013

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Démentiels pixels

Jean Doux et le mystère de la disquette molle © 2017 Philippe Valette (Delcourt)

  L’histoire se déroule dans une petite entreprise spécialisée dans les broyeuses à papier qui s’apprête à être reprise par un gros concurrent. Un de ses employés, Jean Doux, découvre par hasard une bien mystérieuse disquette. Avec l’aide de deux collègues, celui-ci, en tentant d’en déchiffrer le contenu, va vivre un incroyable jeu de piste qui va lui permettre de découvrir ce qui se cache derrière le rachat de la société Privatek.

résentée dans un format à l’italienne, Jean Doux et le mystère de la disquette molle se distingue aussi par d’autres aspects, tant graphiques que scénaristiques. Tout d’abord, l’histoire, qui commence dans la PME la plus ennuyeuse qui soit, avec ses employés tout aussi ennuyeux, si bien que certains boulets se sentent investis d’une mission en faisant des blagues douteuses qu’ils croient drôles pour leurs collègues… mais de façon inattendue, tout va s’emballer et prendre la forme d’un thriller haletant, une fois que notre héros, Jean Doux, aura découvert dans le faux plafond d’un débarras une mallette contenant une disquette souple (ou « molle » comme le veut le titre…), relique d’un passé révolu… Armé d’un humour bien déjanté, Philippe Valette en profite au passage pour se moquer allégrement de la vie en entreprise et de cet esprit corporate qui frise souvent le ridicule. Comme pour mieux enfoncer le clou, tout le monde dans la société a un prénom composé commençant par « Jean » (« Jeanne » pour les femmes), jusqu’à un chien prénommé Jean-Iench ! Sans parler des tenues vestimentaires colorées (cravates fluo sur chemises flashy) qui faisaient fureur il y a une vingtaine d’années…

Et c’est cela, l’autre bonne idée, que d’avoir situé l’histoire dans les années 90 en accentuant leur désuétude par un graphisme complètement inspiré des jeux vidéo de l’époque, mais en plus de nous proposer une mise en abyme temporelle via l’apparition de la fameuse disquette (256 kilobits de stockage !) datant de cette préhistoire de l’informatique qu’étaient encore les seventies. On est toujours le ringard de quelqu’un ! Si cet album ravira probablement les geeks de tout poil, et autres pré-nerds qui ont connu ces trente naissantes et non moins glorieuses du personal computer, avec le premier OS Windows et son démineur intégré, il évite toute nostalgie bas de gamme par son humour grinçant, les dialogues resituant clairement sa conception dans nos années 2010.

Philippe Valette (photo : Chloé Vollmer-Lo)

C’est une BD originale et surprenante, et c’est d’abord ce qu’on demande à une œuvre, mais en plus elle bénéficie d’un scénario cohérent qui ne nous lâche pas, parsemé de punchlines décapantes qu’un certain Michel Audiard n’aurait pas renié. Si Philippe Valette met en avant les progrès technologiques et surtout informatiques jusqu’en 2000, forme d’hommage pourrait-on penser, cet auteur, nouveau-venu dans la bande dessinée, est également un observateur fin et caustique des évolutions du quotidien (notamment des vêtements, de la déco et du mobilier de bureau !). Le dessin n’est pas vraiment joli, mais paradoxalement, ce qui peut être vu plutôt comme un parti pris sert extrêmement bien le propos. En conclusion, notre « Mario Bros de bureau » mérite amplement son Fauve polar décerné cette année à Angoulême.

Jean Doux et le mystère de la disquette molle
Scénario & dessin : Philippe Valette
Éditeur : Delcourt
Collection : Tapas
300 pages – 29,95 €
Parution : 25 janvier 2017

Angoulême 2018 : Prix du public Cultura

Extrait – Le patron convoque Jean Doux dans son bureau :

« Jean Doux ! Dans mon bureau, fissa !
— (Oh non…)
— Bon ! Je vais pas tortiller du cul pour chier droit. Je sais bien que votre retard de ce matin n’était qu’un incident isolé. Et puis c’est bientôt la Noël, alors je vais laisser pisser. Si j’ai été sec, c’était pour faire bonne impression devant nos nouveaux investisseurs. Vous savez bien que je vous apprécie beaucoup.
— Merci Monsieur Delmiche ! Je ne sais pas quoi dire… je suis vraiment désolé…
— Vous allez commencer par me faire un compte rendu sur le contrat SHRAPER. Même si c’est déjà gros signé… Que je vous paye pas à rien foutre !
— Très bien Monsieur Delmiche ! Je vous fais mon rapport cet après-midi sans faute !
— Pas si vite, Jean Doux.
— Vous vous doutez que je me dois de vous réprimander un tantinet. C’est la procédure. Vous me raccourcirez votre cravate de vingt centimètres. Ça vous fera les pieds.
— 20 CENTI… oui patron…
— Et je vois que vous avez enfin troqué votre éternel baise-en-ville pour un attaché-case un peu plus burné. Ça fait plaisir. »

Jean Doux et le mystère de la disquette molle © 2017 Philippe Valette (Delcourt)

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