Le grisant vertige du danger

Ailefroide, Altitude 3 954 © 2018 Jean-Marc Rochette ( Casterman)

Avant Le Loup, publié tout récemment, il y avait eu Ailefroide. Retour sur une œuvre qui avait fait forte impression à sa sortie l’an dernier.

ans cette biographie, Jean-Marc Rochette évoque les instants de son enfance qui ont déclenché sa passion pour l’alpinisme. Comme pour la mer, ce n’est pas l’Homme qui prend la montagne mais la montagne qui prend l’Homme… Car celle-ci grouille de dangers, et a tué nombre de ses compagnons de cordée. Mais il en fallait plus pour dissuader le jeune Jean-Marc. L’auteur raconte comment, entre la bande dessinée et les joies de l’escalade, c’est finalement la première qui aura le dessus. Il faut parfois un tragique accident pour « redescendre sur terre »…

Tout d’abord, il y eut Soutine et son Bœuf écorché, que le petit Jean-Marc passait de longs moments à contempler lors de ses visites au Musée de Grenoble. Puis, le coup de foudre pour l’escalade au cours d’une promenade avec sa mère. Ces deux événements en rapport avec deux disciplines en apparence très éloignées scelleront le destin de Jean-Marc Rochette, dont le parcours semble avoir toujours oscillé entre son amour pour la montagne et celui pour le dessin.

Rebelle né, l’auteur grenoblois a toujours mené sa vie comme il l’entendait, malgré les remontrances de sa mère avec qui il entretenait des rapports parfois houleux, et celles de ses professeurs qui moquaient les « gribouillis » de cet élève peu docile avec l’autorité. Les multiples tentatives de découragement du système socio-éducatif n’auront fait que renforcer sa détermination à suivre ses envies, en s’échappant mentalement via le dessin, physiquement par l’escalade. On ne domestique pas les loups.

Ailefroide est la parfaite synthèse de ses deux passions, permettant d’une certaine manière à Rochette de boucler la boucle. Le senior à la barbe et aux cheveux blancs peut aujourd’hui parler de l’ado fougueux qu’il était alors, avec tendresse et sans reniement malgré les années écoulées. Dans une narration très fluide, il évoque avec une sincérité qui fait toute la force de cette autobiographie, son gravissement sysiphéen vers un sommet qu’il n’atteindra jamais, celui qui a donné son nom au titre. Comme une métaphore de sa propre vie, avec cette impression que rien ne pourra vous arrêter dans cette compétition vers les hauteurs (à moins que cela ne soit qu’une fuite…), jusqu’au jour où survient l’accident, celui qui en principe « n’arrive qu’aux autres » et remet les choses en perspective de façon radicale. Un événement grave mais qui sauvera peut-être la vie de notre casse-cou en précipitant son choix définitif vers la bande dessinée, et débouchera sur la création de son personnage fétiche, le cynique et teigneux Edmond le cochon… On l’aura compris, Rochette n’est pas du genre à s’avouer vaincu !

Ailefroide, Altitude 3 954 © 2018 Jean-Marc Rochette ( Casterman)

Graphiquement, le trait ne fait que confirmer le talent de cet auteur pour qui la montagne apparaît désormais comme un genre à part entière et a révélé une nouvelle facette de son art, après notamment l’humour punko-trash des années Actuel/L’Echo des savanes et son cultissime Transperceneige, œuvre de SF adaptée dans une superproduction hollywoodienne au cinéma. Disposant d’une palette stylistique très étendue, Rochette recourt ici à son trait le plus âpre, où les stries rocailleuses des montagnes se retrouvent jusque dans les visages burinés par le soleil, toujours très expressifs, où l’on ressent quasi-physiquement la minéralité de la pierre et le coupant de la glace, à peine adoucis par le bleu pur des cieux.

Si Jean-Marc Rochette n’a pas vaincu le sommet tant rêvé, il est en passe, avec cette aventure humaine puissante, de se hisser au panthéon du neuvième art. Ailefroide fait partie de ces œuvres à forte persistance cérébrale, incontestablement un must de l’année 2018, un pavé qu’on se prend en pleine tronche. Et fort heureusement, à l’inverse de ce qui se passe dans la BD, ce n’est ici qu’une image (seuls ceux qui l’ont lu pourront comprendre).

Ailefroide, Altitude 3 954
Scénario & dessin : Jean-Marc Rochette
Editeur : Casterman
296 pages – 28 €
Parution : 21 mars 2018

Ailefroide, Altitude 3 954 © 2018 Jean-Marc Rochette ( Casterman)

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Aventures sous les tropiques

Zibeline, tome 1 : Sur l’autre rive © 2019 Mohamed Aouamri, Régis Hautière & Régis Goddyn (Casterman)

Une aventure qui commence comme un conte africain et se transforme en satire cinglante du pouvoir. Avec pour héroïne une fillette énergique qui n’est justement pas décidée à s’en laisser conter…

as facile quand on a huit ans d’être le souffre-douleur de son grand frère et d’assumer seule les corvées désagréables. Rêvant de quitter son petit village de brousse, Tannicia va voir ses vœux exaucés de la plus étrange manière… C’est à la suite d’un kidnapping, qui doit en faire la victime d’un sacrifice vaudou, que la petite rebelle va vivre une expérience initiatique hors du commun. Ayant réussi à s’échapper, elle sera pris en charge par un trio atypique avec qui elle deviendra amie : un crocodile, un lion et un chameau. Ceux-ci vont l’aider à retrouver son village, car Tannicia, rebaptisée Zibeline par les trois compères, commence à avoir l’ennui de son papa et sa maman…

Le premier tome de cette sympathique BD jeunesse aux faux airs de conte africain comporte beaucoup d’atouts, ne serait-ce que par son démarrage sur des chapeaux de roues, qui du coup réussit à happer d’emblée le lecteur dans cette folle aventure. Et pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. Bien que talentueux dans sa vivacité, le trait franco-belge n’est pas ce qu’on a vu de plus inventif mais cela fonctionne parfaitement ici. Mohamed Aouamri a du talent, ce n’est pas pour rien qu’il a été repéré par Loisel et Le Tendre pour la réalisation du 6e tome de La Quête de l’oiseau du temps.

Quant aux personnages de cette série « mi-animalière », ils sont très vite attachants. La gouaille et la personnalité de Tannicia-Zibeline font le reste. Le scénario, co-écrit par Régis Hautière – qu’on ne présente plus – et Régis Goddyn, écrivain de fantasy dont c’est ici la première incursion dans la BD, est bien ficelé, sans temps morts. Et l’air de rien, on est en présence d’une parodie plutôt subtile du pouvoir, où des gorilles imposants mais un peu bêtas sont faits rois par des intrigants de la pire espèce, qui les remplacent à volonté dès lors que leurs marionnettes de monarques ne semblent plus faire l’affaire. C’est futé, moderne et cela pourra plaire autant aux enfants qu’aux adultes.

L’album se conclut sur le journal des aventures de Zibeline, rédigé de façon manuscrite et agrémenté de croquis – on se dit alors que cette petite fille dessine merveilleusement bien, mais que son style est tout de même un peu trop proche du dessinateur de l’histoire…

Cela ne sera pas une raison suffisante pour bouder cette histoire, qui sans aucun doute, procurera du plaisir à ses jeunes – et moins jeunes – lecteurs. Le prolifique Régis Hautière est une valeur sûre (Aquablue, La Guerre des Lulus, Abélard…), et Mohamed Aouamri un dessinateur accompli. Après avoir dévoré cette aventure pleine d’humour sur les plages –on pourra s’impatienter de rejoindre « l’autre rive » avec le deuxième tome.

Zibeline, tome 1 : Sur l’autre rive
Scénario : Régis Hautière & Régis Goddyn
Dessin : Mohamed Aouamri
Editeur : Casterman
64 pages – 14 €
Parution : 15 mai 2019

Extrait p.58 – « Le journal de mes aventures » :

« Papa, maman, Badou, je sais pas dans combien de temps je vous reverrai, alors j’ai décidé d’écrire mon histoire pour bien me rappeler tout, comme ça j’aurai plein de choses à vous raconter quand on se retrouvera.

Tout a commencé quand les méchants sorciers m’ont attrapé près de la rivière et qu’ils m’ont mis un collier bizarre autour du cou parce qu’ils voulaient… euh… ben, je sais pas trop ce qu’ils voulaient, en fait, mais en tout cas ils avaient l’air très très méchants et ils faisaient très très peur alors je me suis enfuie.

Après, j’ai pas trop compris ce qui s’est passé mais je me suis retrouvée dans une cabane avec des drôles de bonhommes. Enfin, c’est pas vraiment des bonhommes. C’est plutôt des bonanimaux. »

Zibeline, tome 1 : Sur l’autre rive © 2019 Mohamed Aouamri, Régis Hautière & Régis Goddyn (Casterman)

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Meurtre dans un jardin normand

Nymphéas noirs © 2019 Fred Duval, Michel Bussi et Didier Cassegrain

Polar à succès en liaison avec l’impressionnisme, Nymphéas noirs a désormais sa version graphique. Une adaptation assez classique mais habile qui ne peut que séduire…

Giverny, la vie semblerait presque aussi idyllique que dans une toile de Monet, à peine troublée par le ballet incessant des cars de touristes. Mais en ce jour du 13 mai 2010, un mystérieux meurtre va perturber la quiétude apparente du village. Avec le cadavre d’un riche notable repêché dans la rivière, ce sont des secrets enfouis qui vont ressurgir, des secrets pesants dont trois habitantes, une fillette, l’institutrice et une vieille dame recluse, semblent détenir les clés…

Une adaptation en BD pouvait-elle apporter quelque chose à l’habile best-seller de Michel Bussi autour de l’impressionnisme, si ce n’est quelques bénéfices pécuniaires ? Tout d’abord, il faut le reconnaître, le polar de Bussi était habilement ficelé, même si certains en ont vu les coutures parfois un peu faciles, dont je ne dirai rien pour ne pas spoiler ceux qui ne l’ont pas encore lu. Et puis ce titre, Nymphéas noirs. Extrêmement bien trouvé, il a largement contribué à l’aura du livre.

Nymphéas noirs © 2019 Fred Duval, Michel Bussi et Didier Cassegrain

Scénariste prolifique dans le domaine du neuvième art, Fred Duval a su respecter le récit original, avec une bonne qualité de synthèse et de fluidité. Une adaptation, faut-il le rappeler, ne consiste pas seulement à rajouter des dessins… Quant à Didier Cassegrain, il fait le job, avec quelques belles planches à l’aquarelle qui évoquent l’univers pictural de Claude Monet. Plus habitué à la Fantasy et la SF, il a changé de registre pour nous ramener dans une réalité plus prosaïque, celle d’un village normand, Giverny, petit par la taille mais immense par la notoriété…. Son dessin réaliste est sans bavures, même si les personnages principaux, dans leur représentation, ont un peu l’air de sortir du casting d’un feuilleton télévisé à l’eau de rose.

Nymphéas noirs, la BD, s’avère donc une adaptation honorable du roman de l’écrivain normand. Si toutefois on a lu et apprécié ce dernier, on ne bénéficiera pas ici de l’effet de surprise. Pour ceux qui comme moi sont dans ce cas, le résultat est un peu en deçà des attentes. In fine, Duval et Cassegrain ont respecté   les codes de la BD classique sans apporter réellement la touche de fantaisie qui aurait fait la différence. Une fantaisie qui était plus à rechercher du côté du graphisme dans le cas présent. En résumé, à la lecture de cette réécriture graphique, on ressort avec de bonnes impressions sans être véritablement impressionné…


Nymphéas noirs

D’après le roman de Michel Bussi
Scénario : Fred Duval
Dessin : Didier Cassegrain
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
144 pages – 28,95 €
Parution : 25 janvier 2019

Δ Adaptation du roman Nymphéas noirs, de Michel Bussi

Extrait p.14 – En promenant son chien Neptune, la vieille dame du Moulin évoque pour elle-même les changements dans son village natal :

« Je suis née ici, à Giverny, en 1926, l’année de la mort de Claude Monet… Pendant presque cinquante ans après sa diparition, ces jardins ont été fermés, oubliés, abandonnés… Aujourd’hui la roue a drôlement tourné et chaque année, c’est des dizaines de milliers de Japonais, d’Américains, de Russes ou d’Australiens qui traversent la planète pour flâner dans Giverny… Le jardin de Monet, c’est un temple, une Mecque, une cathédrale…

[s’adressant à son chien] Tu vois ce qu’ils ont fait de la campagne de Monet ? Un décor de supermarché ! »

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La SF dépoussiérée (kof…)

Poussière, tome 1 © 2018 Geoffroy Monde (Delcourt)

Aussi complexe qu’étonnante, une série SF qui nous promène entre notre Terre et sa jumelle quantique. Par un jeune auteur prometteur qui se cherche encore.

ans un monde aux accents médiévalo-futuristes ressemblant étrangement au nôtre, un dérèglement d’origine inconnue est survenu sur la planète Alta. Depuis deux ans, les cyclopes se mettent à attaquer la population, accompagnés de terribles cataclysmes. De plus, les attaques redoublent d’intensité depuis l’apparition d’un mystérieux « homme noir », ce qui complique la tâche des Augures, chargés de prévoir les catastrophes…

Après De rien, son premier album atypique composé d’histoires courtes déjantées dans l’esprit de Fluide Glacial, Geoffroy Monde aborde un registre radicalement différent, la science-fiction. Et c’est avec une série, intitulée Poussière, dont le deuxième tome vient de paraître, que l’auteur s’essaye à déployer tout son imaginaire hors-normes. Si ce dernier cherche à élargir sa palette, c’est tout à son honneur, même si cela peut dérouter ceux qui s’attendaient à quelque chose de plus proche dudit ouvrage, qui traduisait un goût prononcé pour l’humour absurde et le non-sens. Non, ici on est dans le sérieux, avec pour thème dominant l’écologie, un sujet devenu très prégnant en ce début de siècle. Et c’est via une aventure impressionnante dans un monde fictif que Monde a choisi de l’aborder. Pour autant, on peut ne pas être convaincu…

Les premières pages du tome 1 introductif intriguent au plus haut point, il est vrai. Ne serait-ce que par les effets graphiques étonnants utilisés (et là on retrouve tout à fait la patte de l’auteur, qui se définit également comme « peintre numérique »), notamment pour la représentation des Cyclopes, dont la dangerosité croît à chacune de leurs attaques. Ces entités géantes évanescentes apparaissent comme des créatures aux contours imprécis, tels des assemblages de figures géométriques contrastant avec la ligne claire dominante aux accents manga. Là où le bât blesse, c’est que ces contours imprécis semblent avoir impacté le scénario, qui peine à nous embarquer vraiment malgré une originalité évidente. S’il est tout à fait louable de vouloir s’affranchir de l’académisme généralisé qui obère la grande majorité des séries de bande dessinée, encore faut-il savoir vers quoi on va… Ce tome, qui fait la part belle au spectaculaire, se contente de montrer tout en faisant du surplace, avec trop de circonvolutions scénaristiques et une – trop – longue scène d’action explosive, trop de dialogues oiseux (avec un humour qui est loin de fonctionner aussi bien qu’avec De rien), trop de personnages dont aucun n’est marquant ni attachant, trop de métaphores et d’étrangeté peut-être… Comme si Geoffroy Monde, à force de trop vouloir ménager ses effets (hormis ceux graphiques), avait cédé à la dispersion et échoué à rentrer dans le vif du sujet, prenant le risque de perdre une partie de ses lecteurs en route.

Fort heureusement, le deuxième volet parvient à resserrer un minimum les boulons, en commençant par un résumé du précédent, assorti d’une présentation des protagonistes principaux (dont on se demande si la plupart avaient déjà joué un rôle quelconque…). Monde nous dévoile ensuite les tenants et les aboutissants, et c’est seulement là que ça commence à devenir un tant soit peu intéressant. On comprend alors que le monde terrestre est entré en connexion avec cette planète dénommée Alta – en fait le double dimensionnel de la Terre -, à la suite d’expériences scientifiques dans le domaine de la physique quantique. Même si l’arrière-goût mitigé du premier tome demeure, il faut reconnaître que l’intérêt est réactivé. Certes, la fluidité de lecture n’est pas ce qui prime, loin s’en faut, mais l’enjeu de l’intrigue (la survie du monde terrestre) est suffisamment angoissant pour que le livre ne nous tombe pas des mains.

Geoffroy Monde s’est livré ici à un véritable défi : concevoir seul une série de SF assez complexe dans ses ressorts et ses implications. C’est une première et on pourra donc faire preuve d’indulgence, étant donné le potentiel créatif de cet auteur. À charge pour lui de tenir solidement la barre pour que son projet trouve sa place parmi la pléthore de publications qui sortent à une cadence échevelée. À cet égard, la sortie du troisième volet sera décisive.

Poussière tome 1 & 2
Scénario & dessin : Geoffroy Monde
Editeur : Delcourt
64/72 pages – 15,50 €/14,95 €
Parution tome 1 : 5 septembre 2018
Parution tome 2 : 10 avril 2019

Extrait p.37-38 (tome 2) – échange entre le professeur Jan Nansen et Hanna, alias Poussière :

« Pr. Nansen — Je viens d’un monde parallèle au vôtre.
Poussière — Ha ha ha ha, quoi ?
Pr. Nansen — Voilà. Ce monde, qui existe donc sur la même planète que la vôtre, se situe dans une autre dimension. Là-bas, la planète ne s’appelle pas « Alta », mais « La Terre ». Vous voyez l’idée ?
Poussière — Okay, vous avez de la chance que je puisse pas sortir.
Pr Nansen — Vous verrez, Hanna, ce n’est pas aussi ennuyeux que ça en a l’air. Ça risque même de vous amuser. Un peu moins quand vous réaliserez que c’est bien réel, mais bon… Et donc sur cette planète Terre, dans mon monde à moi, je fais justement des recherches sur les dimensions parallèles. J’ai consacré ma vie à ces recherches, qui ont plus ou moins trouvé leur aboutissement il y a deux ans, lorsque j’ai réussi à venir dans votre monde.
Poussière — « Plus ou moins » ? Qu’est-ce qu’il y a, elle est pas bien notre dimension ?
Pr Hansen — Non, j’entends par là que ma venue était plutôt accidentelle. Nous travaillions, mes collaborateurs et moi, sur un instrument de mécanique quantique, dont la fonction était de réaliser des échanges de matière entre les dimensions. Une expérience inédite dans notre histoire scientifique !… Mais l’appareil a tout simplement explosé entre mes mains, propulsant la moitié de mon laboratoire sur Alta. »

Poussière, tome 1 © 2018 Geoffroy Monde (Delcourt)

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De l’intolérance des monothéismes

Ainsi se tut Zarathoustra © 2013 Nicolas Wild (La Boîte à bulles)

Zarathoustra a parlé… puis il s’est tu. Ou presque. Dans les années 2000, Nicolas Wild s’était rendu en Iran sur les traces des derniers Zoroastriens, une communauté religieuse mise à l’écart mais extrêmement vivace. Un voyage dépaysant et passionnant !

et album au titre étrange, référence détournée à l’œuvre de Friedrich Nietzsche, n’a rien d’un livre philosophique ou religieux. Il s’agit d’un documentaire en forme de road trip, ça se passe en Iran et ça raconte l’histoire de Cyrus Yazdani, personnage fictif mort assassiné qui incarnait de son vivant la résistance des leaders du zoroastrisme face au pouvoir religieux dans ce pays.

Nicolas Wild s’est donc emparé ici d’un sujet rare, celui d’une religion méconnue : le zoroastrisme. Cette religion millénaire a pris ses racines dans l’empire perse (ancien nom de l’Iran) et reste aujourd’hui très minoritaire dans la république islamique, voire menacée de disparition, alors que ses adeptes y sont réduits au statut de quasi-paria. Considérée comme l’un des plus anciens monothéismes, Zarathoustra en était son prophète et postulait que l’existence se jouait sur l’opposition entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres.

L’ouvrage s’ouvre ainsi sur le procès de l’assassin présumé de Cyrus pour embrayer en quelque sorte sur les faits qui ont amené l’auteur à produire ce reportage où il se met en scène à la manière d’un Guy Delisle. Tout commence à Paris, au bord du canal St Martin, un quartier que les réfugiés afghans ont choisi comme point de chute. Nicolas Wild, qui revient d’Afghanistan, a appris le persan et va tout naturellement à leur rencontre. De fil en aiguille et au gré des rencontres, l’auteur de Kaboul Disco retournera en Iran, et sillonnera le pays pour découvrir, en compagnie de Sofia, la fille de Cyrus, les quelques lieux emblématiques de la communauté zoroastrienne. Oscillant entre le reportage et les faits historiques, Nicolas Wild dresse un état des lieux de cette religion caractérisée par son humanisme et qui tente de trouver sa place au sein d’un régime islamique totalitaire. Avec humilité et discrétion, il nous invite à l’empathie vis-à-vis de cette population qui s’efforce de garder la tête haute face au harcèlement du gouvernement et au mépris des Iraniens en général.

Le style graphique traduit bien l’état d’esprit de l’auteur alsacien. Dénué d’effets spectaculaires mais méticuleux dans les détails, avec une rondeur plaisante à l’œil. Ce que l’on apprécie aussi chez Nicolas Wild, c’est qu’il a su avec finesse injecter à la narration un certain humour, et ce à travers plusieurs anecdotes qui viennent dédramatiser un sujet foncièrement tragique. Et le tout de susciter immédiatement la sympathie.

Bénéficiant d’un traitement didactique très enrichissant sur le zoroastrisme, « Ainsi se tut Zarathoustra » aborde aussi en filigrane la problématique des migrants, qui en 2007, date d’écriture de l’ouvrage, commençait déjà à devenir prégnante, conséquence du terrorisme religieux au Moyen-Orient et des guerres menées par l’Occident dans cette région du monde. Ce documentaire captivant, narré par un auteur des plus attachants, a été récompensé à juste titre par le prix France Info lors de sa date de sortie en 2014.

Ainsi se tut Zarathoustra
Scénario & dessin : Nicolas Wild
Editeur : La Boîte à bulles
192 pages – 19 €
Parution : 21 mars 2013

Prix France Info 2014

Extrait p.98-99 :

L’après-midi suivant la cérémonie, Ardéchîr nous emmène aux alentours de Yazd pour y découvrir quelques hauts lieux du zoroastrisme…

« Ardéchîr — Nous vénérons le feu comme symbole divin. Mais nous respectons également les trois autres éléments, la terre, l’eau et l’air. Nos enveloppes charnelles étant impures, un enterrement souillerait la terre… une immolation souillerait l’air et le feu… une inhumation aquatique souillerait l’eau… De ce fait, les corps des défunts étaient disposés au sommet de la tour du silence. Ici-même. Ils étaient déchiquetés par les vautours. Et les gracieux volatiles emmenaient avec eux l’âme du défunt au ciel ! Les Mobeds revenaient plus tard jeter les résidus de cadavres dans ce trou, puis ils y versaient de la chaux vive. Aujourd’hui, ce rite funéraire est interdit en Iran, mais encore pratiqués par les Parsis, les zoroastriens d’Inde. »

Ainsi se tut Zarathoustra © 2013 Nicolas Wild (La Boîte à bulles)

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L’androïde est un humain comme les autres

Le Sortilège de la femme-automate © 2019 Alexandre Kha (Tanibis)

A la foire aux Freaks, osez donc défier Olympia, la femme-automate qui n’a jamais perdu une seule partie d’échecs. Mais surtout, prenez bien garde à ce qu’elle ne s’attache pas à vous…

epuis quelques jours, la foire aux monstres s’est installée à la lisière de la ville. Parmi les curiosités, la plus fascinante est sans aucun doute Olympia, une automate joueuse d’échecs qui n’a jamais été vaincue. Animée d’une force mystérieuse, Olympia appartient à Zaccharius, un énigmatique génie horloger. Ce dernier est aussi le père de Lola, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’étrange créature… Attiré par la jeune femme, Antoine, un jeune homme désœuvré et désargenté, va perdre totalement ses repères…

Il est de ces auteurs qu’on regrette de ne pas avoir découvert plus tôt. C’est mon cas en ce qui concerne Alexandre Kha, car son dernier album, adéquatement titré, m’est tombé dessus comme un sortilège, doublé d’un coup de cœur. L’auteur breton, qui n’est pas vraiment un nouveau venu dans la bande dessinée, a publié la majeure partie de sa production chez l’éditeur villeurbannais Tanibis.

Côté dessin, la jolie ligne claire minimaliste en quadrichromie contribue pour beaucoup à l’étrangeté de cet univers à la fois familier et insolite, avec des personnages un peu désincarnés qui la plupart du temps ont l’air d’errer sans but précis. La simplicité du trait, évoquant un mix de Joost Swarte et Jason, dégage un charme intemporel.

Il ne faudra pas chercher de réalisme dans le scénario, totalement fictionnel, mais soulevant des questions philosophiques autour de l’intelligence artificielle. Au lieu de livrer des réponses toutes faites, Alexandre Kha a préféré traiter la question de façon poétique. Sans négliger la réflexion, il laisse le champ large à l’imagination. Avec son androïde à la démarche lunaire prénommée Olympia, version féminisée du fameux automate joueur d’échecs du baron von Kempelen qui fascina l’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, et son double « humain » Lola, nous sommes transportés dans une zone intermédiaire. Dans cette banlieue industrielle oubliée et cernée de terrains vagues, les outcasts, tels ces clones d’Iggy Pop et David Bowie, tentent de survivre, tandis que les freaks viennent s’exposer pour gagner leur croûte. Si cet univers délaissé apparaît anxiogène dans sa froideur urbaine et métallique, la plage environnante en fait la terre de tous les possibles, avec toutefois des restrictions physiques. Tel un point d’embarquement statique, on n’y voit presque aucun bateau, et il faut éviter les marais boueux qui menacent d’engloutir ceux qui le traversent… L’échappée pourra être belle, mais ne se fera que par le rêve…

Olympia quant à elle, fascine tous ceux qui la croisent ou osent l’affronter aux échecs, toujours en vain. Aussi jolie qu’insaisissable, elle semble ne pas vouloir se résoudre à être la propriété de qui que ce soit et passe son temps libre à fuguer. Mais ce qui trouble le plus chez elle, ce sont peut-être ses grands yeux vides dont on croit parfois percevoir une force troublante … Après avoir rencontré Lola, au final moins humaine qu’il n’y paraît avec ses jambes en kit, le jeune Antoine va tenter de percer le secret de sa « jumelle » pour remporter la cagnotte promise à ceux qui gagneront contre elle. Victorieux, il n’échappera pas au sortilège d’Olympia, cette machine prétendument dépourvue de cœur et d’âme… Le dénouement amène dans nos boîtes crâniennes quelques questionnements à propos du transhumanisme : là où technologie et prothèses s’insinuent de plus en plus dans nos corps, tandis que certains s’efforcent de rendre les robots plus humains, par l’aspect et le comportement… Le moment où nous deviendrons des machines pensantes, et où nos créations pourront se passer de nous et nous remplaceront en tant qu’espèce dominante, est peut-être plus proche qu’on ne l’imagine…

Cette très belle histoire, qui finit sur une décharge, n’est pas à jeter aux ordures, bien au contraire. A vrai dire, on n’a jamais vu la décharge aussi belle. Sous l’œil d’Alexandre Kha, elle est devenue « le Pays de Cocagne », le pays où naissent les rêves des androïdes de Philip K. Dick ! Encore un album qui se détache et vient s’ajouter aux meilleurs crus de 2019.

Le Sortilège de la femme-automate
Scénario & dessin : Alexandre Kha
Editeur : Tanibis
88 pages – 17 €
Parution : 17 mai 2019

Extrait p.6 – Antoine se dirige en compagnie de son ami Arthur vers la foire aux freaks :

« Antoine — Toi et ton goût pour la monstruosité… Ce zoo humain est infâme.
Arthur — Non c’est comme une expo d’art. La nature, elle aussi, est parfois imaginative.
Antoine — Tu veux dire que les freaks sont des œuvres d’art ?
Arthur — Question de mise en situation. Dans la vie, un type de deux mètres vingt sera très grand. Ici, à la foire, il sera un géant ! D’extraordinaire, il deviendra… freak et mythique. C’est pourquoi les freaks sont si fiers. »

Le Sortilège de la femme-automate © 2019 Alexandre Kha (Tanibis)

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Un conte gothique et flamboyant

Peau de Mille Bêtes © 2019 Stéphane Fert (Delcourt)

Stéphane Fert a complètement dépoussiéré le conte des frères Grimm, lui-même inspiré de Peau d’âne. Le résultat est somptueux, totalement envoûtant !

l y a fort longtemps, Lucane, le Roi de la forêt, prit pour reine Belle, la plus jolie fille du pays, qui, lassée de ses innombrables prétendants, avait fui son village. Le jour où celle-ci mourut, le roi, terrassé par le chagrin, bannit du palais l’unique fille née de leur union. Ronces connut alors un long exil dans la forêt, vêtue d’un manteau magique confectionné par son père à l’aide de toutes les créatures vivantes… Jusqu’au jour où Lucane décida de la faire revenir au château pour lui demander sa main…

Après avoir revisité le mythologie celte de façon très originale avec Morgane, Stéphane Fert nous enchante de nouveau avec cette adaptation d’un conte des Frères GrimmToutes-Fourrures. Une fois de plus, le dessinateur-scénariste semble avoir bénéficié d’une totale liberté de l’éditeur (et on ne s’en plaindra pas), de par sa technique bien particulière mêlant désinvolture et flamboyance. Un style graphique unique irradié par l’aura d’un Matisse ou d’un Gauguin. Un talent de coloriste procurant instantanément l’émerveillement, un univers foisonnant totalement immersif, qui charme et fait frémir en même temps. Pas de doute, on est bien dans le conte de fées, mais le vrai, le gothique, à mille lieues des mièvreries disneyiennes.

Si l’aspect graphique de l’objet est prépondérant, Stéphane Fert n’en a pas pour autant oublié la narration, bien construite et captivante. Refusant la facilité d’un copier-coller de l’œuvre originale, il s’est complètement approprié l’histoire, non sans humour, et l’a modernisé en y intégrant un point de vue féministe, comme pour Morgane.

Il est vrai qu’à travers les siècles, contes et mythologie étaient empreints d’un patriarcat odieux où la femme avait rarement le beau rôle, et Fert semble vouloir s’employer à faire un peu de dépoussiérage. Ronces, le personnage central du récit, va se construire seule, sans ce père qui l’abandonne alors qu’elle n’est qu’une enfant, pour la demander en mariage une fois devenue jeune fille ! Mais Ronces a entretemps appris la liberté. Elle refuse l’inceste, s’exposant ainsi à une malédiction de son géniteur qui fera d’elle un monstre aux yeux des hommes. Mais sous le pinceau de Stéphane Fert, la jeune femme apparaît comme une reine d’une beauté terrifiante, à l’allure dominatrice, qui envoûte tous les hommes s’approchant d’elle. Ronces les broie ou les avale comme de misérables vermisseaux, une façon peut-être de venger sa mère qui avait dû fuir son village sous les assauts répétés de la gent mâle.

Présenté dans une très belle édition à la couverture veloutée, mettant en éveil nos sens tactiles – un parti pris assez logique puisqu’il est largement question ici d’enveloppe charnelle -, Peau de Mille Bêtes brille d’un éclat à la fois sombre et lumineux, remettant avec brio un conte d’antan au goût du jour. De la fort belle ouvrage, et à n’en pas douter, l’un des plus beaux albums de l’année.

Peau de Mille Bêtes
Scénario & dessin : Stéphane Fert
Editeur : Delcourt
120 pages – 17,95 €
Parution : 27 mars 2019

Δ Adaptation du conte « Toutes-Fourrures » ((1819) des Frères Grimm

Extrait p.20-21 – L’épouse du Roi Lucane vient de mourir :

« Lucane — Ma fille, tu n’iras pas au château avec moi. Tu n’y reviendras plus jamais.
Ronces — Pardon ?! Mais… Pourquoi ? Qu’ai-je fait de mal ?!
Lucane — N’insiste pas ! Je suis trop fatigué pour tes habituelles jérémiades !
Un valet — Mais enfin, Sire, la Reine n’aurait pas voulu que…
Lucane — Comment osez-vous, misérable ?! C’est justement parce que je suis terrassé par le chagrin que je ne peux plus supporter la vue de sa progéniture ! Mais ne soyez pas inquiets, j’ai réfléchi à un moyen de respecter ma promesse…

Alors le Roi prit à nouveau son instrument pour jouer une terrible et puissante magie… Et la forêt frémit.

Les créatures rampantes, les insectes et les araignées, le Roi les avait depuis longtemps domptés. Mais pour s’occuper d’un enfant, il fallait des bêtes à poil, des bêtes à plumes et à écailles. Des grands ducs pour administrer ses nuits, des ours mal léchés pour lui inculquer la ténacité, des loups blancs pour hurler son chagrin à la lune, des vipères pour lui apprendre à bien pendre sa langue, et des petits rats d’opéra pour la distraire durant les longues soirées d’hiver. Mille bêtes, en tout, furent envoûtées pour escorter Ronces à l’âge mûr. Mille animaux pour faire un royaume et remplacer une famille. »

Peau de Mille Bêtes © 2019 Stéphane Fert (Delcourt)

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