ByMöko : « J’avais envie de faire en sorte que quand on ait terminé la BD, on se sente bien… »

Le 6 juin dernier, ByMöko avait organisé au Mob Hotel Of The People de Saint-Ouen (93) une petite fête pour la sortie de Au pied de la falaise. Un lieu atypique pour une BD atypique, aux couleurs de l’Afrique et autour de laquelle s’est construit un projet multimédia allant vidéo, musique et danse. J’en ai profité pour interroger son auteur ainsi que le concepteur du site, Abdou Diari. ⇒ Lire les interviews

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Authentique Afrique

Au pied de la falaise - ByMöko

Au pied de la falaise © ByMöko (Soleil)

ByMöko nous livre ici plusieurs mini-fables autour du quotidien d’un petit village africain, avec ses joies et ses peines, évoquant des thèmes allant des mythes ancestraux aux événements les plus banals, bref tous ces instants qui animent une communauté dans laquelle l’entraide jour un rôle primordial. Un premier album s’inscrivant dans le cadre d’un projet artistique trans-média.

Avec cette bande dessinée, ce qui attire l’œil immédiatement, c’est ce graphisme très séduisant, tout en souplesse et en rondeur, étayé par une colorisation chaude aux tonalités tirant sur le marron. Le tout dégage une beauté à la fois sombre et lumineuse, reflétant parfaitement ce vaste continent qui fascine et fait peur en même temps, car profondément enraciné dans le culte des ancêtres et des croyances surnaturelles, où la vie est intimement liée à la mort.

Avant tout illustrateur, ByMöko, dont c’est la première bande dessinée, semble avoir mis tout son cœur dans cette œuvre, on le sent par le soin apporté au dessin et ce souci du détail dont chaque case est empreinte. A travers plusieurs récits courts, on suit ce garçonnet dénommé Akou depuis l’enfance, au moment où il vient de perdre son grand-père, jusqu’au début de l’âge adulte, tandis qu’il s’apprête à devenir le chef du village. Une succession d’anecdotes mêlant humour et poésie résume le parcours initiatique de l’enfant, qui se construit grâce aux diverses expériences vécues dans son village.

ByMöko dit avoir écrit ces petites histoires comme s’il avait composé des textes de chansons, car c’est une autre occupation de l’auteur, un peu musicien à ses heures. L’homme se révèle ainsi être un touche-à-tout, curieux de tout, mais surtout de ce continent sur lequel il n’a, chose étonnante, jamais mis les pieds. Car l’Afrique le passionne sincèrement mais il la connaît davantage à travers la communauté africaine de France.

Ce qui est mis en scène par le biais de ces mini-fables, c’est une Afrique idéalisée et intemporelle, peut-être pas forcément réaliste, mais l’auteur, un rien candide, le reconnaît volontiers, il a puisé son inspiration dans les livres qu’il a emmagasinés, fasciné depuis longtemps par ce continent. Pour ce qui est des personnages, il s’est inspiré des amitiés africaines qu’il a nouées au fil des années. Pourtant, si ces histoires se déroulent en Afrique, elles possèdent le caractère universel des fables. Des fables légères qui distillent leur petite musique vibrante d’amour et de bienveillance.

Humaniste et bâtisseur de passerelles, ByMöko, trouvant les arts « trop souvent cloisonnés », a fait de cette BD un projet choral et polyartistique, avec notamment la participation de Abdou Diouri (photographe/webdesigner), de Semmy Demmou (photographe-vidéaste) et de Tismé (musicien/beatmaker) :
Le site : aupieddelafalaise.com
Le clip : vimeo.com/user64652547
Le EP 7 titres : vimeo.com/user64652547

Au pied de la falaise
Scénario & dessin : ByMöko
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
160 pages – 17,95 €
Parution : 31 mai 2017

Extrait p.1:

Autour du cercle, inlassablement, la scène se répète… Ici, tout n’est que parole, croire sans voir, vision noire. Les griots chantent pendant que les ombres, elles, dansent sur la terre sombre… Pleine, la lune guette… Et autour du feu, des cris de joie… le son des instruments résonne et sur le dos des mères, les petits dorment, bercés par le silence des tam-tams. La nuit tombe comme un voile blanc… Aujourd’hui, mon grand-père est mort…

[On voit Akou en train de pleurer]

– Aïïïe !!! Mais maman, tu m’as giflé !
– Imbécile ! Pourquoi est-ce que tu pleures ?! Il n’y a que toi de triste, ici… Arrête ça ! Akou… La vie, c’est la mort, et inversement. Sèche tes larmes et tâche de lui faire honneur si tu veux qu’elle t’accompagne dans tes choix…

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Dans l’amer de nos déserts

Fables amères © 2010 Christophe Chabouté ( Vent d’Ouest)

Ce recueil comporte onze petites histoires du quotidien, onze tranches de vie insignifiantes en apparence mais qui en disent long sur l’état de nos sociétés modernes. A travers ces saynètes si anecdotiques que chacun pourrait avoir l’impression de les avoir vécues, sont illustrées plusieurs des tares de nos modes de vie urbains : incommunicabilité, solitude, indifférence, égoïsme, perte des racines…

C’est avec cet ouvrage que j’ai fait connaissance avec Chabouté et je dois dire que j’ai plutôt bien accroché. Si ces onze historiettes se lisent presque trop vite, ça ne m’a pas empêché d’être interpelé par le talent de cet auteur. Tout d’abord, j’aime beaucoup son utilisation du noir et blanc qu’il applique à merveille à ces formes accidentées et ces visages qu’on dirait cabossés par la vie. Il y a quelque chose de très visuel où le texte est rare (ce qui explique aussi pourquoi ça se lit vite) avec un cadrage très réussi car particulièrement évocateur. Un gros plan sur une main, sur un regard, sur une boîte de cassoulet vide, de « tout petits riens » qui disent tout… A noter aussi l’absence de titre pour chaque histoire, un parti pris qui efface toute rupture car finalement ces anecdotes parlent toutes de la même chose, de l’absence de « liens » dans notre monde moderne justement… Le tout est fait avec beaucoup de sensibilité et d’humanité, mêlé à une dose d’humour acide qui fait que l’on ne rit pas vraiment mais évite de plomber le propos. Ces petites histoires sont toujours cruelles et montrent ce que des paroles ou des gestes anodins peuvent avoir de blessant… [mars 2013]

Fables amères – De tout petits riens
Scénario & dessin : Christophe Chabouté
Editeur : Vents d’Ouest
102 pages – 12,25 €
Parution : 17 mars 2010

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La force d’un regard contre l’autisme

Les petites victoires © 2017 Yvon Roy (Rue de Sèvres)

Marc vient d’avoir son premier fils, ce qui fait de lui un père comblé. Mais Olivier grandit et ses parents se rendent compte que quelque chose cloche. Tel un éclair dans un ciel d’azur, le diagnostic tombe : Olivier est autiste. Une fois encaissé le choc, Marc va devoir gérer le handicap de son fils en tentant de l’extirper du monde dans lequel il semble enfermé. Leur couple n’y survivra pas, mais il a conservé avec son ex-femme une bonne relation, ce qui va leur permettre de conjurer les certitudes du milieu médical à coup de « petites victoires »…

Julie Dachez nous l’avait expliqué dans La Différence invisible, paru il y a un an chez Delcourt, l’autisme peut recouvrir plusieurs formes. Elle-même décrivait de façon « humoristique » le syndrome Asperger dont elle était atteinte. De la même façon, Yvon Roy a choisi de traiter ce récit autobiographique sur un mode léger et sans pathos, alors que contrairement à Julie Dachez, l’autisme de son fils était beaucoup plus aigu au départ, menaçant gravement son équilibre psychologique et par ricochet son adaptation sociale.

Avec sobriété et une certaine dose de poésie, l’auteur québécois nous narre son expérience en évitant l’auto-apitoiement, ce qui est déjà fort appréciable. En outre, son témoignage va à l’encontre de tous les clichés sur l’autisme, démystifiant gentiment les méthodes éducatives prétendument adaptées du milieu socio-médical.

A force d’abnégation et de courage – et il en fallait pour affronter les crises récurrentes de son fils -, le père, refusant de se résigner, réussit progressivement à briser, avec son intuition créative, la cage de verre dans laquelle la chair de sa chair semblait devoir être cloitrée à vie. Son récit pourrait fort bien faire référence et redonner espoir à tous les parents dans le même cas. C’est magnifiquement raconté, les personnages et les situations sont justes. Petit à petit, on voit Olivier prendre goût à la vie, et parallèlement le redonner à son père, plus vivant que jamais, ravi d’apprécier enfin une complicité inattendue avec ce fils différent et néanmoins attachant. Le dessin, sobre et délicat, traduit bien l’état d’esprit du narrateur.

Les petites victoires constituent un récit revigorant, une admirable leçon de vie qui prouve qu’il n’y jamais de fatalité face à ce type de situation, et par la même occasion, nous fait relativiser, nous les « bien-portants », nos petits tracas du quotidien.

Les petites victoires
Scénario & dessin : Yvon Roy
Editeur : Rue de Sèvres
160 pages – 17 €
Parution : 10 mai 2017

 

Extrait p.95 :

Le temps passe. La rentrée d’Olivier à l’Étincelle a beaucoup changé les choses. Il progresse bien. On travaille tous dans la même direction, mais pas toujours avec les mêmes méthodes. Je continue dans ma voie. Je sens que la combinaison des deux approches pourrait être gagnante.

Il y a tant à apprendre sur l’autisme… Une chose est certaine : plus Olivier arrive à me regarder dans le yeux, et plus les autres interventions sont efficaces. C’est comme un déclencheur. Les yeux. Les yeux. Les yeux.

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Avant d’aller au talus…

Ralentir © 2017 Alexis Horellou & Delphine Le Lay (Le Lombard)

Lorsque David, citadin pressé et très investi dans son métier de commercial, va prendre en stop Emma, aux convictions et au mode de vie à l’opposé des siennes, il ne se doute pas encore des conséquences que cette rencontre aura dans sa vie. Avec le concours du hasard, la jeune femme va l’entraîner sur des chemins de traverse qui vont remettre en cause ses ambitions professionnelles et l’offre de promotion que vient de lui faire sa hiérarchie.

Ralentir, dans un monde qui nous pousse à aller toujours plus vite, à être plus performant, à viser toujours plus haut, ça n’est pas si simple. La crainte d’être mis hors circuit est quelque chose de bien compris par la « matrice productiviste » conçue pour nous conduire par foules entières vers un monde aussi accueillant et lumineux qu’une publicité pour les assurances… Et gare à qui s’aviserait de quitter le troupeau ! Dans cette histoire, le VRP David, bien qu’épuisé par son métier, est prêt à se mettre « en marche » en acceptant une promotion de sa direction. Mais un enchaînement d’événements va concourir à provoquer un déclic chez ce dernier. Tout d’abord, la rencontre inopinée d’Emma qu’il va prendre à son bord, puis l’accident de voiture mortel sous leurs yeux d’un homme qui n’a pas pu « ralentir » à temps, et enfin un arrêt obligé d’une nuit (en raison des conditions météo) dans une communauté d’altermondialistes bons vivants… et quelque peu « déconnectés »… autant de hasards qui vont le conduire à s’interroger sur ses choix professionnels…

Après Plogoff et 100 Maisons, Delphine Le Lay et Alexis Horellou creusent leur sillon social avec leurs histoires sans prétention, dans un esprit militant empreint de bienveillance, sans volonté de culpabiliser. Avec eux, un autre monde est possible, mais c’est par l’exemple et non les grands discours que le monde changera, et Ralentir en est la parfaite illustration. On pourra toujours arguer que la psychologie des personnages, si attachants soient-ils, reste schématique, mais Delphine Le Lay a choisi de privilégier l’axe politique plutôt qu’intimiste. Il n’en reste pas moins que ce récit dégage une grande humanité, que Horellou, avec son trait semi-réaliste, parvient à faire ressortir à travers les physionomies, les attitudes et les cadrages.

Ralentir aurait pu avoir comme sous-titre Carpe Diem. En effet, cette œuvre nous invite à suspendre le temps qui passe et à nous interroger sur notre mode de vie, nous, glorieux représentants de l’homo-technologicus, habitués de plus en plus à satisfaire nos désirs en un clic, et donc de moins en moins enclins à s’interroger voire à se remettre en question. Le progrès est une chose magnifique, mais qui a toujours exigé la monnaie de sa pièce. Quelle sera-t-elle dans les années qui viennent, étant donné que le progrès en question semble suivre une courbe exponentielle ? Ne faudrait-il pas ralentir, à défaut de s’arrêter, et réfléchir un instant ? Il va sans dire que dans une tendance globale à l’individualisme cynique et au « toujours plus », le récit du duo (et néanmoins couple) Le Lay/Horellou est rafraichissant dans sa simplicité et sa générosité d’âme.

Laurent Proudhon

Ralentir
Scénario : Delphine Le Lay
Dessin : Alexis Horellou
Editeur : Le Lombard
104 pages – 16,45 €
Parution : 24 mars 2017

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Extrait p. 74 :
– Et depuis votre retraite, vous vivez ici, coupés du monde…
– Pourquoi coupés du monde ? Parce que nous n’avons pas Internet ?
– Non, je ne sais pas… je disais ça comme ça. Vous êtes dans un endroit un peu isolé et… et oui, effectivement, vous n’avez pas trop de moyens de communication…
– Ha ha ! C’est exactement ça : j’en ai pas trop ! Juste ce qu’il faut : un téléphone. Après je suis pas réfractaire, hein… Internet, c’est vachement bien. Et malgré les apparences, on s’en sert régulièrement. Ne serait-ce que pour prendre des nouvelles de notre fille, qui est en Finlande pour ses études. Et puis on y trouve aussi tout un tas de renseignements super-utiles pour notre activité. C’est juste qu’on a une seule connexion pour tout le hameau. Mais c’est un choix.

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Shallow submarine

Le Fulgur tome 1 : Au fond du gouffre © Christophe Bec & Dejan Nenadov (Soleil)

En 1907, soutenu par un riche industriel, un scientifique vient de mettre au point un sous-marin révolutionnaire, le Fulgur. Le but : retrouver un trésor dans les cales d’un bateau échoué peu de temps avant dans une fosse sous-marine. Alors que le Fulgur vient d’entamer sa descente au fond de l’océan, un puissant séisme se produit. L’expédition va prendre alors une tournure défiant l’entendement…

Pour tout dire, l’histoire a un côté tellement désuet qu’il paraît difficile de croire que ce n’est pas un parti pris… on pense notamment à ces vieilles bandes dessinées d’aventures des années 50, d’une naïveté qui paraît presque amusante pour le lecteur de 2017. Le récit est balisé par la voix off de l’auteur d’un journal de bord dans un style factuel quelque peu compassé, mais qui correspond néanmoins parfaitement à l’époque où se situe l’action. Quant au Fulgur, le sous-marin dédié à l’expédition, il complète le contexte « dix-neuvième » de l’aventure avec son aspect très steampunk inspiré de l’univers de Jules Verne.

A défaut de fulgurances, Christophe Bec ne craint pas de livrer des extravagances scénaristiques – bien que justifiée par des explications pseudo-scientifiques – dans un cadre très académique, lesquelles peuvent parfois faire soit sourire, soit écarquiller les yeux de perplexité, soit les deux à la fois (la scène du requin pendu par la queue, celle-ci étant coincée dans les rochers…). Doit-on préciser que la psychologie des personnages est remisée au second plan, ceux-ci n’étant que les faire-valoir d’un récit pour le moins rocambolesque, où nos héros parviennent toujours comme par miracle à se sortir des plus mauvaises passes. Qui plus est, on ne verra aucune femme pour distraire notre escouade masculine de son objectif ! Clairement, on n’est pas dans Alien

Pour ce qui est du dessin, Dejan Nenadov assure le job sans pour autant faire preuve d’un style très caractéristique, mais après tout ce n’est pas ce qu’on lui demande. Ici, il fallait juste du réalisme et le résultat reste professionnel. Le travail sur la couleur, dans des tons marron et bleuté, est soigné, ce qui contribue à s’immerger plus facilement dans cette aventure.

Malgré toutes les réserves énoncées plus haut, on peut néanmoins décider de ne pas se prendre la tête et considérer cette bande dessinée pour ce qu’elle est : du pur grand spectacle au charme suranné dont le seul but est distractif. Il faut noter par ailleurs la jolie couverture bénéficiant d’un tirage mat très plaisant.

Le Fulgur tome 1 : Au fond du gouffre
Scénario: Christophe Bec
Dessin : Dejan Nenadov
Editeur : Soleil
64 pages – 15,50 €
Parution : 19 avril 2017

Extrait p.62 :

Je crois que de toute ma vie, jamais je n’oublierai ce que j’ai vu alors. Tout le fond de la caverne était couvert d’une flore évoquant les abysses du crétacé, d’étranges animaux peuplaient le fond du gouffre… des êtres de cauchemar ! Mais à ce moment, il me venait une tout autre réflexion. Le Fulgur, auréolé de lumière phosphorescente, avec sa forme bizarre et ses bras armés, ne semblait-il pas un de ces êtres géants dont les empreintes des terrains carbonifères nous ont transmis les incompréhensibles structures ? Son opercule vitré ne paraissait-il pas aussi être l’œil lumineux d’une bête des abîmes ? Sa vie n’était-elle pas réelle, mue par son propre mouvement ? Sa vitalité, toute mécanique et créée par le génie de l’homme, ne prenait-elle pas les étranges apparences d’une vie animale fantastique ? Oui, on eût dit une sorte d’étoile pâlie qui errait, perdue, tombée de l’azur des cieux dans le fond du gouffre.

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Sushis à la grecque

Perséphone © 2017 Loïc Locatelli-Kournwsky (Delcourt)

Perséphone est une jeune fille ordinaire. Fille adoptive de Déméter, elle peine à trouver sa place aux côtés d’une mère omniprésente qui dispose de pouvoirs magiques prodigieux. Poussée par la curiosité et des cauchemars récurrents, elle va essayer d’en savoir plus sur ce passé qu’on essaie de lui dissimuler. Une quête qui va la conduire aux Enfers, dans une aventure épique dont les enjeux dépassent de loin sa situation personnelle…

Cette adaptation du mythe grec de Perséphone est plutôt une bonne surprise. Et si cet album est clairement destiné au public jeunesse, les adultes pourront également l’apprécier sans déplaisir aucun. Cette bande dessinée d’un auteur français est très influencée par le manga d’un point de vue graphique, ce qui peut s’expliquer par le fait que celui-ci réside au Japon. Loïc Locatelli-Kournwsky n’en est pas à sa première production, mais c’est la première fois qu’il s’inspire de manière si flagrante de la BD nipponne. Il opère ici un croisement étonnant, tout en s’inspirant des codes du manga, entre la mythologie grecque et les fifties américaines pour le décor. Sous des apparences sommaires, le trait est en fait assez détaillé quand il est question notamment de représenter un environnement urbain. L’imaginaire riche de l’auteur et le fond mythologique font le reste, et tout cela contribue à un univers foisonnant et attachant.

La narration est pour le moins enlevée, avec quelques scènes – heureusement non prédominantes – de combat façon « ninja », un des aspects les plus agaçants du manga. Cela reste néanmoins supportable car dilué dans la narration en question et l’univers graphique évoqué plus haut. Quant aux personnages, ils sont plutôt bien campés malgré l’hyper-stylisation des visages. A travers la jeune héroïne Perséphone et sa quête vers elle-même est abordée en filigrane la question de la filiation, l’adolescente étant la fille adoptive de Déméter. Les autres thèmes abordés concernent la corruption du pouvoir et le partage des richesses, un sujet hautement actuel de notre monde réel. La Porte des Enfers, bloquant l’accès entre Eleusis et le monde souterrain, symbolise parfaitement les nouveaux « murs » se dressant entre un Occident riche et un « Sud » en proie à la misère et à la guerre. En avançant dans l’histoire, on réalise que les habitants de ces enfers n’ont rien de diabolique, bien au contraire…

Perséphone est donc un album à recommander à tous les lecteurs de « 7 à 77 ans », retenant l’attention par l’originalité du traitement et toutes les raisons évoquées plus haut. Si Loïc Locatelli-Kournwsky promeut l’échange entre les peuples par le biais de cette histoire, il le met en pratique intelligemment avec ce mariage intelligent entre la BD européenne et la BD japonaise, qui, n’étant pas du tout un copier-coller stupide de la seconde, pourrait ainsi séduire les plus rétifs vis-à-vis du manga.

Perséphone
Scénario & dessin : Loïc Locatelli-Kournwsky
Editeur : Delcourt
144 pages – 17,95 €
Parution : 19 avril 2017

Extrait p. 77-78 – Discussion entre Perséphone et Rhadamante, l’intendant des Enfers, à propos de la guerre entre Eleusis et les Enfers :

– Mais comment ils ont pu être aussi stupides pour croire ça ! Ils ne se rendaient pas compte qu’ils allaient massacrer des innocents ? A leur place j’aurais… j’aurais…

– Tu aurais fait quoi ? Ils crevaient la faim, ces gens-là ! Ils voyaient leurs enfants grandir dans la misère, dans ces ruines stériles desquelles nous sommes toujours prisonniers ! Et la faute à qui ? Qui se prélasse tranquillement dans vos beaux quartiers, mange à sa faim et écrit ensuite des discours plein d’orgueil qui ont tant de succès chez vous ? Le camp des vainqueurs s’arrange toujours pour se donner le beau rôle, n’est-ce pas ? Même si je n’approuverai jamais les actions commises et la guerre qui s’ensuivit… Elle n’est que le résultat des frustrations et des peines accumulées par des personnes comme toi et moi qui n’aspiraient qu’à une vie paisible mais qui n’avaient plus rien à perdre. Qu’aurais-tu fait à leur place, jeune habitante de la surface qui n’a sans doute jamais manqué un repas ?

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