Into the wild woman

Femme sauvage © 2019 Tom Tirabosco (Futuropolis)

L’effondrement a finalement eu lieu, et plus vite que prévu… Fuyant les villes ou règne la répression, une jeune rebelle va faire, dans une nature préservée du monde civilisé, une rencontre extraordinaire qui va bouleverser sa vie…

L’originalité de ce récit d’anticipation est qu’il prend comme point de départ géographique les États-Unis sous la présidence Trump (jamais nommé mais désigné de façon implicite) et nous fait basculer dans une réalité angoissante qui a vu le système s’écrouler, en proie aux catastrophes et au chaos social que le gouvernement tente de contenir par une répression féroce. Nous allons ainsi suivre l’échappée d’une jeune femme qui va tenter de rejoindre, avec sac à dos et couteau de survie, l’État du Yukon, où s’est établie une communauté rebelle. En traversant des étendues sauvages où elle devra se méfier autant des animaux que des rares humains, elle fera une rencontre extraordinaire qui transformera sa fuite en véritable quête initiatique…

Avec cette fiction bien menée qui fleure bon les grands espaces d’Amérique du Nord, Tom Tirabosco nous plonge dans un univers intemporel, tel une oasis où le temps semble s’être arrêté aux origines de l’humanité. Semblant surgir de la nuit des temps, cette « femme sauvage » aux dimensions hors-normes, sorte de chamane dont l’apparence évoque un croisement entre le yéti et Big Foot, va apporter une belle dimension fantastique à l’histoire. Silencieuse ou muette, ne s’exprimant que par gestes ou par grognements, elle ne dévoilera rien de ses origines, se contentant d’entourer notre jeune héroïne de son aura protectrice, lui permettant de s’inventer une nouvelle vie où la technologie a totalement disparu. Dans l’immense grotte qui leur sert d’habitat, ces deux femmes solitaires vont nouer une amitié solide où les mots sont devenus inutiles et seule la tendresse prévaut, ce qui donnera lieu à des scènes magnifiques, en particulier celle de l’accouchement.

Le dessin semi-réaliste au monotype de Tirabosco, tout à fait atypique, procure toujours autant de plaisir, par sa rondeur et cet aspect pictural et authentique. Le noir et blanc se suffit largement à lui-même, évacuant l’idée même d’une colorisation qui semblerait presque déplacée ici.

Derrière ce retour aux sources romancé et radical, Femme sauvage traite en filigrane, par la voix de la jeune rebelle en révolte et pourtant non dénuée de lucidité, d’un sujet de plus en plus brûlant et de moins en moins « science-fictionnesque » : l’effondrement de notre système, dont on commence à voir les premiers signes après avoir assisté à ses causes depuis quelques décennies déjà. L’auteur fait clairement référence au magnifique film de Sean Penn, Into the Wild, lui-même inspiré des écrits d’Henry David Thoreau, par ailleurs cité dans le récit. Ce très beau one-shot semble être passé quelque peu inaperçu en France à sa sortie l’an dernier et c’est tout à fait regrettable, car cet artiste à part qu’est Tom Tirabosco mériterait vraiment une plus grande visibilité chez nous, comme en Suisse (son pays) ou en Belgique où il est très apprécié.

Femme sauvage
Scénario & dessin : Tom Tirabosco
Editeur : Futuropolis
240 pages – 25 €
Parution : 8 mai 2019

Extrait p.3-9 :

« La fin d’un monde… Son effondrement. Tu me l’avais prédit. J’avais rigolé. Je pensais : nous sommes dans un pays libre. Tu me disais : « Regarde en face le vrai visage du capitalisme ! ». Il faut reconnaître qu’on s’est bien endormis durant toutes ces années… Normal que l’autre psychopathe se soit emparé de la Maison blanche. Lui est sa bande de tarés, ils n’ont fait qu’accélerer l’effondrement. Depuis la dernière insurrection, le gouvernement a décrété l’état d’urgence et les Rebels ont dû se réfugier au Canada.

Toi, tu participais depuis longtemps aux meetings des Rebels. Ton milieu familial t’avait mieux préparé que moi. La résistance, les manifs, tous ces trucs d’une autre époque. Le capitalisme, ça fait maintenant pas mal de temps qu’il a pris le contrôle de nos têtes. Son avidité a fini par se substituer à notre intelligence, par ronger le peu d’humanité qu’il nous restait. La connerie et la peur de l’autre nous ont pétrifié devant nos écrans. Aujourd’hui, la machine s’est grippée… Durablement. »

Femme sauvage © 2019 Tom Tirabosco (Futuropolis)

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Va-t-en, vilain chat-tyran !

Les Vermeilles © 2019 Camille Jourdy (Actes Sud BD)

Un conte satirique rafraichissant sur la comédie du pouvoir qui réjouira petits et grands. Avec un Ubu Matou prétentieux et cruel, qui, à force d’emprisonner tout ce qui bouge, sera remis en boîte à son tour !

Lors d’un pique-nique en forêt, la petite Jo, échappant à la surveillance de ses parents, va ouvrir une porte spatio-temporelle, ce qui la conduira au « pays des Vermeilles ». Dans ce pays imaginaire, le petit peuple bigarré de la forêt va devoir s’unir contre la tyrannie de l’odieux empereur Matou, reclus dans son château de pacotille, qui emprisonne tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui et collectionne les vermeilles, de magnifiques chevaux sauvages aux mille couleurs… Décidée à libérer ses amis des geôles du tyran, Jo va se voir entraînée dans une aventure extraordinaire où mille dangers l’attendent…

Un conte satirique rafraichissant sur la comédie du pouvoir qui réjouira petits et grands. Avec un Ubu Matou prétentieux et cruel, qui, à force d’emprisonner tout ce qui bouge, sera remis en boîte à son tour !

Avant tout illustratrice de livres jeunesse, Camille Jourdy avait fait une incursion remarquée dans la BD avec plusieurs récompenses en 2009 pour Rosalie Blum, un ouvrage adapté depuis au cinéma. Cette fois, elle revient avec une quatrième BD, qui à peine sortie, se voit déjà couronnée par une Pépite au Salon du livre jeunesse de Montreuil.

Camille Jourdy, c’est d’abord un univers. Un univers en phase totale avec le monde de l’enfance, un monde un peu loufoque, rafraîchissant et plein d’humour, où l’imagination est le maître mot, avec de nombreuses circonvolutions scénaristiques qui progressent tel un tourbillon mû par l’énergie de l’âge tendre. Et le minimalisme du trait enfantin appliqué aux personnages, loin d’être une gêne, laissera au contraire à chacun la liberté d’adapter à son propre imaginaire l’univers incroyablement riche de l’autrice. On est par ailleurs bluffé par les planches « grand-angle » très variées, superbement mises en couleur, que permet la curiosité insatiable de la petite Jo, qui, telle une Alice des temps modernes, « ne tient pas en place » au grand dam de ses parents et ne pense qu’à explorer le monde…

Les vermeilles en question, ce sont des créatures hybrides entre le cheval sauvage et la licorne, qui ont la particularité d’être de couleurs différentes. À cet égard, on est infiniment reconnaissant à Camille Jourdy de n’avoir pas réutilisé la désormais trop classique licorne, qui, de chimère féérique rare autrefois, s’est transformée aujourd’hui une vulgaire poupée de plastoc présente dans toutes les chambres de fillettes, grâce aux lois du merchandising mièvre et aux dents longues. Et ce sont ces chevaux colorés qui vont, sous la houlette de la jeune héroïne, renverser de son trône l’odieux et cruel empereur Matou qui exigeait que le monde soit à son image en traitant ses sujets comme de vulgaires pions. Et aussi rapidement qu’un château de cartes pourrait s’écrouler, le roi d’opérette finira nu… En lisant entre les lignes, on peut en déduire aisément que l’autrice, en plus des petits messages disséminés ça et là, notamment sur la perte de l’innocence, revendique l’imagination contre le totalitarisme sous toutes ses formes. C’est cette métaphore puissante qui achève de faire des Vermeilles un livre jeunesse au ton moderne, hautement recommandable à tous les enfants, et qui plaira sans doute à leurs parents estimant peut-être avoir grandi trop vite…

Les Vermeilles
Scénario & dessin : Camille Jourdy
Editeur : Actes Sud BD
156 pages – 21,50 €
Parution : 2 octobre 2019

♦ Pépite BD du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil 2019

Les Vermeilles © 2019 Camille Jourdy (Actes Sud BD)

Extrait p153-155 – Comptine :

« C’est l’histoire d’une colère assagie,
D’une enfant qui grandit
Le bleu du soir envahit la forêt
C’est l’heure des loups, des feux follets
L’heure de rentrer, de se retourner
Demain on pourra encore jouer
Aux billes, aux cartes, à la poupée
Aux cow-boys, aux brigands, aux bagarres pour semblant

Ainsi va la vie,
Et si un jour te prend l’envie
De faire une fugue pleine d’aventures, de rêves et de merveilles
Viens faire un tour dans la forêt des Vermeilles… »

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Une vague d’amour bouleversante

In Waves © 2019 Aj Dungo (Casterman)

Aj Dungo a dédié ce livre à sa girlfriend, morte à l’âge de 25 ans des suites d’un cancer incurable. Une œuvre que la pudeur et l’élégance rendent encore plus émouvante, un énorme coup de cœur…

Juste avant d’être emportée par la maladie, Kristen avait demandé à son petit ami de la faire continuer à exister par son dessin. Aj a tenu sa promesse et délivre aujourd’hui ce magnifique chant d’amour à celle qui avait la passion du surf, un chant apaisant inspiré par le va-et-vient des vagues …

Si le surf lui sert de fil rouge, In Waves est d’abord le livre d’un deuil. Comme le précise l’auteur en postface, ll n’est pas « expert en matière de surf », se définissant plutôt comme « amateur enthousiaste, que les grandes figures du surf inspirent ». Et d’évoquer cette obsession en commun « de chevaucher les vagues, ce profond respect pour l’océan, et le cœur brisé ». Un cœur brisé par la mort de sa petite amie.

Il n’est donc nullement nécessaire de s’intéresser au surf pour apprécier ce très beau roman (autobio-)graphique, qui du coup nous fait voir cette discipline sous un jour nouveau, loin des clichés faciles sur les beaux gosses un peu benêts passant leur journée à se faire admirer par des meutes de filles éperdues. Nous sommes ici dans un registre très différent, beaucoup plus grave, plus mélancolique aussi. Aj Dungo évoque ici la maladie de sa petite amie Kristen, disparue bien trop tôt après des années de lutte pour rester en vie.

Quel rapport entre le surf et la maladie me direz-vous ? On le comprend dès le début du livre, où tous les amis de Kristen se sont réunis sur la côte à l’occasion de son anniversaire pour la voir surfer, alors que celle-ci apparaît déjà passablement affaiblie. L’auteur, qui ne l’avait jamais vue sur une planche, connaissait sa passion pour ce sport qu’elle ne pratiquait presque plus depuis que son cancer avait été diagnostiqué. Aj Dungo va ainsi utiliser la passion de la jeune fille pour construire un récit alternant l’histoire du surf et la descente aux enfers de Kristen. Et contre toute attente, ce parti pris fonctionne formidablement bien, avec un code couleur bichromique pour chaque versant du récit, bleu-vert pour raconter l’intimiste, sépia pour évoquer le sport et ses figures. Et les deux narrations, en s’entrecoupant de la sorte, finissent par produire une alchimie inattendue, un rythme harmonieux, régulier et apaisant comme peuvent l’être le bruit des vagues… ce qui contribue sans nul doute à alléger un récit au thème pas forcément très joyeux. L’auteur nous épargne tout pathos inutile, se contentant de nous livrer sa propre expérience, celle d’un amour pur, avec pudeur et sensibilité.

In Waves © 2019 Aj Dungo (Casterman)

Très graphique, le dessin est d’une sobriété exemplaire, avec une ligne épurée où chaque trait est à sa place, sans surcharge, comme une évidence. Un peu comme si la mer avait guidé le crayon d’Aj Dungo, d’une fluidité et d’une douceur infinie, même si l’on peut imaginer la tempête qui a précédé… Et quand arrivent les dernières pages, on se dit que l’auteur n’a pu concevoir cette œuvre tout seul, et que la personne qui l’a aidé vit forcément en lui… comme une évidence.

In Waves parvient ainsi à nous toucher au plus profond de nous-mêmes. L’histoire de Kristen, cette jeune fille profondément amoureuse de la vie, frappée injustement par une maladie qui « se jouait d’elle », nous brise le cœur à nous aussi. Elle constitue un exemple admirable de courage pour chacun et une leçon pour tous les bien-portants grognons centrés sur leur petite personne. Loin d’être une vague bluette, Ce bel ouvrage nous submerge telle une vague émotionnelle puissante, nous rendant à la fois plus humble et plus fort, plus proche de l’essentiel.

In Waves
Scénario & dessin : Aj Dungo
Editeur : Casterman
376 pages – 23 €
Parution : 21 août 2019

Prix de la BD Fnac 2019

Extrait – Hiver 2008, Lakewood, Californie :

« Le ciel était pur ce soir-là. Les étoiles brillaient. Bien au-delà de la pollution lumineuse. On avait prévu de se retrouver à la nuit tombée.

Elle était seule chez elle. Mais trop nerveuse pour me laisser entrer. Ses parents n’allaient pas tarder à revenir.

On est restés longtemps blottis comme ça. Elle sentait la fleur de poirier. Elle était sublime. Même dans son pyjama. J’aurais pu vivre cet instant pour l’éternité.

Mes yeux ont suivi l’arête de son nez. La ligne fine de ses sourcils. Elle avait les yeux couleur d’ambre. Elle était parfaite.

La lumière des phares a dissous notre étreinte. Ses parents étaient rentrés. Et je me suis retrouvé seul dans le noir. Avec la pluie pour seule compagne.

Huit ans plus tard… Kristen m’abandonnerait de la même façon. Précipitamment, sans crier gare. Avec l’eau comme seul réconfort. »

In Waves © 2019 Aj Dungo (Casterman)

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L’amour est un oiseau rebelle

Le Boiseleur, tome 1 : Les mains d’Illian © 2019 Gaëlle Hersent & Hubert (Soleil)

  Voici un récit superbe qui sait mêler avec finesse la féérie des contes d’antan à des thématiques plus actuelles, à la fois sociales et sociétales, portées par la symphonie magique des chants d’oiseaux.

Dans la ville de Sobibor, le jeune héros Illian, menuisier virtuose, fabrique des cages d’oiseaux pour Maître Koppel. Très vite, il se découvre un don unique, celui de sculpter les oiseaux d’une façon si réaliste qu’on les croirait vivants. Son odieux patron, qui a trop bien compris l’intérêt qu’il va pouvoir tirer de ce don, va par ailleurs tout faire pour faire obstacle à l’amour naissant d’Illian pour sa fille Flora, elle-même envoûtée par le talent de ce dernier…

Le joli néologisme du titre reflète à merveille ce conte où il est question d’oiseaux sculptés dans le bois. On connaissait le talent de conteur de Hubert, scénariste prolifique dont on ne citera que la fabuleuse saga gothique des Ogres-Dieux. Son talent, il le met cette fois au service de Gaëlle Hersant, dessinatrice remarquée en 2015 pour sa biographie sur Marie-Angélique Leblanc, Sauvage.

Le Boiseleur possède tous les attraits des contes de notre enfance, ne serait-ce que parce qu’il emprunte à la magie de Pinocchio, Illian évoquant de loin le personnage de Geppetto. Le livre bénéficie par ailleurs d’une narration simple avec des thématiques très contemporaines. Sans vouloir interpréter à outrance les propos de l’auteur, le jeune ouvrier Illian ne symbolise-t-il pas d’une certaine manière tous les enfants des pays pauvres exploités pour la fabrication des jouets à destination des Occidentaux ? Le même Illian qui ose faire la cour à la fille de son patron, n’enfreint-il pas les règles implicites voulues par les classes dirigeantes, consistant à maintenir les couches populaires dans leurs conditions misérables, à les empêcher de s’élever au dessus du plafond de verre séparant les dominants des dominés ?… Le don du jeune garçon pour sculpter les oiseaux est à ce titre on ne peut plus symbolique…

Cette thématique sociale vieille comme le monde se double d’une autre, plus sociétale, qui aurait à voir avec nos comportements consuméristes aux effets pervers. Ici, c’est le don extraordinaire d’Illian qui, à cause du panurgisme des habitants de Sobibor, va devenir une malédiction, entraînant la disparition des vrais oiseaux de l’île, et avec eux leurs chants…

Le bel univers graphique de Gaëlle Hersent est loin d’être étranger au charme très particulier de ce récit. Comme si les oiseaux l’avaient inspirée, son trait semble se déployer à la manière du long plumage de ces merveilleuses créatures, pour la plupart exotiques, si bien qu’on aurait presque la sensation de les entendre agiter leurs ailes ou jaser leurs trilles harmonieuses. Des chants d’oiseaux qui persistent dans votre tête et vos oreilles longtemps après avoir refermé le livre… Il y a décidément de la magie dans ce Boiseleur

Non dénué d’un certain humour, le premier tome de ce diptyque se referme sur une note inattendue pleine de poésie, suggérant d’autres belles séquences à venir. Publiée dans la collection « Métamorphose », l’ouvrage bénéficie, faut-il le préciser, d’une magnifique présentation.

Le Boiseleur, tome 1 : Les mains d’Illian
Scénario : Hubert
Dessin : Gaëlle Hersent
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
94 pages – 19,99 €
Parution : 19 octobre 2019

Extrait p.13 :

« De tous les habitants de la ville, celui dont la passion pour les oiseaux était la plus vive était sans aucun doute le jeune Illian. Il se souvenait encore de la première fois où, enfant, il avait débarqué de sa campagne natale peuplée d’oiseaux ternes à la voix sans apprêt. Il avait cru pénétrer dans un lieu enchanté, un monde de légendes tant les chants l’avaient charmé. Qu’importe si nombre de bâtisses étaient décrépites, si parfois ça ne sentait pas très bon : chaque maison recelait alors au moins un trésor en son sein, une petite boule de plumes colorées habitée d’un chant cristallin. »

Le Boiseleur, tome 1 : Les mains d’Illian © 2019 Gaëlle Hersent & Hubert (Soleil)

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Festival d’Angoulême : J-17 !

Angoulême approche à grands pas… Qui décrochera le Fauve d’Or cette année ? Faites vos jeux ! Mon pronostic ? Selon moi (même si je n’ai pas lu toute la sélection), le mieux placé est incontestablement In Waves, le sublime roman graphique de Aj Dungo.

Voir la sélection

 

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BEST OF 2019

La première leçon, pour établir un best-of de l’année, c’est de ne jamais trop se presser pour le publier… Pour preuve, si je n’avais pas quelque peu procrastiné, je me serais sans doute mordu les doigts de n’avoir pas fait figurer dans mon classement 2019 cette petite merveille qu’est In Waves, et que je viens juste de terminer. Et dans une coïncidence comme je les aime, son auteur Aj Dungo vient tout juste de se voir décerner le prix Fnac/France Inter, avant peut-être d’obtenir le Fauve d’Or à Angoulême !

Même si je vais sûrement donner l’impression de me répéter, l’année qui vient de s’écouler fut, une fois encore, très riche en œuvres passionnantes, à la seule différence qu’elle le fut encore davantage que l’année d’avant. A mon humble petit avis, bien évidemment… Et d’ailleurs, ce n’est pas un top 10 que je vous propose cette fois, mais un top 20, car il y avait un peu trop de dilemmes… Avec à l’honneur, trois vagabonds plein de panache. Des vagabonds sans le sou, des parias dont la richesse intérieure est inversement proportionnelle à la condition sociale. Le premier, clochard céleste, nostalgique de mondes mythologiques perdus, le second, victime d’un système carcéral injuste qui s’évade par l’esprit, et le troisième, mendiant magnifique qui gravira l’échelle sociale vers un destin hors normes…

Ce top possède par ailleurs un petit goût de fin du monde (ou de fin d’un monde si on préfère), avec quatre ouvrages traitant de l’effondrement à venir sous des angles différents, du plus anxiogène au plus philosophique, en passant par le plus merveilleux…Dans tout cela, il y a tout de même de la légèreté, du voyage, de l’exotisme, de l’humour, du documentaire, et de belles échappées vers des univers imaginaires, avec toujours une pointe de réflexion en toile de fond parce que la BD, ce n’est pas, comme certains le croient encore, un domaine réservé aux imbéciles heureux. Excellente année inclusive à « toustes » ! 😉

Depuis son cachot où, pour échapper aux terribles brimades quotidiennes de ses gardiens, il s’évade par l’esprit, Darrell Standing raconte comment il en est arrivé là… Avec un brio renouvelé, Riff Reb’s nous livre sa seconde adaptation d’un chef d’œuvre du grand Jack London.

Le Dieu vagabond nous invite à franchir une porte magique menant vers le monde enchanté des mythes. Nostalgie d’une époque bénie où Dieu était pluriel…

  • In Waves, d’Aj Dungo (Casterman)
    Sélection officielle Angoulême 2020

Avec le surf en toile de fond, une approche très originale de la maladie, sans plombage d’ambiance et avec une sensibilité inouïe. In Waves nous submerge telle une vague émotionnelle puissante, nous rendant à la fois plus humble et plus fort, plus proche de l’essentiel. Objectivement le mieux placé pour remporter le Fauve d’or. [chronique à venir]

  • Les Indes fourbes, d’Alain Ayroles & Juanjo Guarnido (Delcourt)
    Sélection officielle Angoulême 2020

Cette aventure épique, dans la grande tradition du roman picaresque, nous narre les tribulations de don Pablos de Ségovie, mendiant magnifique mais peu recommandable, bien décidé à se faire une place au soleil, infligeant au passage une sévère déculottée aux puissants de ce monde.

  • Saccage, de Frederik Peeters (Atrabile)

Animal insaisissable, l’auteur de Pilules bleues a encore frappé fort, là où on ne l’attendait pas, avec cet ouvrage – qui n’est pas vraiment une BD – prémonitoire et terrifiant, témoin de nos peurs contemporaines. Attachez vos ceintures, ça secoue !

Une conclusion en beauté de la fameuse série de « rural fantasy fromagère » au goût de revenez-y, avec jusqu’au bout cette alliance parfaite de burlesque et de merveilleux…

  • Senso, d’Alfred (Delcourt)

Six ans après Come Prima, primé à Angoulême, Alfred nous offre de nouveau un peu de dolce vita, avec cette promenade nocturne dans un parc merveilleux qui mettra tous vos SENS en éveil…

Depuis la début, la trilogie SF de Ludovic Debeurme n’avait eu de cesse de monter en puissance. Ce dernier volet, loin de décevoir, se termine en une mirifique apothéose ! Il serait vraiment dommage de passer à côté de cette série apocalyptique, une des plus originales et les plus brillantes de la décennie.

Un récit superbe qui sait mêler avec finesse la féérie des contes d’antan à des thématiques plus actuelles, à la fois sociales et sociétales, portées par la symphonie magique des chants d’oiseaux. [chronique à venir]

  • Dédales t.1, de Charles Burns (Cornélius)
    (Sélection officielle Angoulême 2020)

Réjouissez-vous, le Charles Burns nouveau est arrivé ! Une fois encore, il semble décidé à hanter vos nuits avec ses labyrinthes psychiques et ses monstruosités dignes d’un film de David Lynch.

Si vous avez prévu d’arrêter la clope, cet ouvrage est fait pour vous. Il ne s’agit pas d’une méthode de plus mais d’une enquête au cœur du Big Tobacco, qui devrait provoquer en vous moult nausées et vomissements… et faire ch**r les fabricants de cigarettes…

A la foire aux freaks, osez donc défier Olympia, la femme-automate qui n’a jamais perdu une seule partie d’échecs. Mais surtout, prenez bien garde à ce qu’elle ne s’attache pas à vous…

Stéphane Fert a complètement dépoussiéré le conte des frères Grimm, lui-même inspiré de Peau d’âne. Le résultat est somptueux, totalement envoûtant !

  • Le Loup, de Jean-Marc Rochette (Casterman)
    Sélection officielle Angoulême 2020

Les prédateurs sauvages ont-ils encore leur place dans notre monde anthropocentriste ? C’est la question que pose de façon équilibrée Jean-Marc Rochette, devenu après le brillant Ailefroide le bédéaste spécialiste des récits de montagne. Il dépeint ici une confrontation réaliste et passionnante entre un loup et un berger.

Un album jeunesse hyper rafraichissant où les personnages des tableaux du Louvre s’animent et deviennent des héros de BD. Avec à la clé une réflexion très pertinente sur la notoriété d’une œuvre.

  • Soon, de Thomas Cadène et Benjamin Adam (Dargaud)

Que sera devenue la Terre dans un siècle ? Comme prévu, le « déluge » a eu lieu… Pourtant, loin de sombrer dans le catastrophisme, les auteurs nous proposent un récit lucide et empreint de réflexion.

Loisel revient, accompagné d’Olivier Pont au dessin, avec une nouvelle série prometteuse, qui voit un jeune homme partir en quête d’un père inconnu, au cœur d’une Amazonie hostile.

  • Trap, de Mathieu Burniat (Dargaud)

Un homme et son chien, seuls face à la nature. Un drôle de jeu de rôles, sans paroles, aussi fascinant que déjanté, qui vient stimuler notre instinct primal en alliant burlesque et sauvagerie.

L’histoire d’une fillette qui ne voulait pas grandir et se réfugiait dans un royaume imaginaire, jusqu’au jour où l’affreuse réalité étendit ses ailes noires… Une superbe et envoûtante fable poétique.

A l’heure de l’effondrement, une jeune fille va fuir les villes pour tenter de rejoindre une communauté de rebelles. Sa route va croiser celle d’une femme hors du commun, qui va lui apprendre comment vivre en totale harmonie avec les éléments…

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De dague et de crocs

Les 5 Terres, tome 1 : « De toutes mes forces » © 2019 Lewelyn & Jérôme Lereculey (Delcourt)

Un royaume imaginaire, enjeu de luttes de pouvoir sanglantes, ça ne vous rappelle rien ? Si a priori on pourrait effectivement penser à un vulgaire clone en BD de GOT, le premier volet de cette ambitieuse saga commence plutôt très bien…

Angleon, le prospère royaume des félins, est en ébullition : Cyrus, le vieux roi, est au plus mal, et cette mort imminente aiguise les appétits. Son neveu Hirus, jeune tigre brutal et ambitieux, et successeur désigné du roi, rêve d’imposer sa loi au reste des 5 Terres. Mais le trône est l’objet de toutes les convoitises au sein de la famille royale, et dans les royaumes voisins, on observe la situation, prêt à fondre sur Angleon au moindre faux pas…

Les 5 Terres apparaît comme la nouvelle série susceptible de s’imposer comme une voire LA future locomotive des ventes chez Delcourt. Un projet titanesque qui devrait se dérouler (logiquement) sur 5 cycles, avec un cycle par « Terre » et 6 tomes par cycle. Ce premier tome est plutôt de bon augure, et Delcourt, qui n’a pas fait les choses à l’aveuglette, semble s’être donné les moyens de ses ambitions: budget conséquent, équipe fournie et expérimentée, chapeautée par un directeur artistique (également dessinateur), Didier Poli. Avec aux commandes du scénario David Chauvel – qui signe sous le collectif Lewelyn, composé également d’Andoryss et Patrick Wong -, et Jérôme Lereculey au dessin, assisté d’une encreuse et d’un coloriste, l’éditeur a joué la carte des valeurs sûres et des talents. De la même façon, l’histoire pourrait avoir un air de déjà vu, puisqu’on pense à une sorte de mix entre Blacksad pour le coté anthropomorphe et Murena pour l’intrigue, voire Game of Thrones si l’on s’écarte un peu de la BD. Au-delà du gros coup éditorial qui prêterait aisément le flanc à la critique, force est de reconnaître que la lecture de ce tome est plutôt convaincante.

Le dessin y est pour beaucoup, tout à fait en phase avec ce que l’on attend d’une telle série. Un brin académique certes, mais le vieux compère de David Chauvel possède un trait sûr et détaillé, tout en finesse. Il conçoit des plans audacieux bien choisis et très variés, dont beaucoup à vue d’oiseau, ainsi qu’un bon cadrage cinématographique qui n’oublie pas de mettre en valeur les jeux de regards des personnages très expressifs. Le travail de Dimitris Martinos sur la couleur est fabuleux, notamment sur les costumes. Quant au scénario, s’il ne brille pas par son originalité (du moins jusqu’à présent), la narration est relativement fluide, même s’il faut un peu de temps pour se familiariser avec les nombreux protagonistes en butte aux querelles de pouvoirs (le syndrome Game of Thrones sans doute), mais ils possèdent tous une personnalité bien campée pour faciliter suffisamment la tâche au lecteur. Bref, voilà une superproduction, puisque c’est bien de cela dont il s’agit, qui se révèle des plus prometteuses.

Les 5 Terres, tome 1 : « De toutes mes forces »
Scénario : Lewelyn
Dessin : Jérôme Lereculey
Coloriste : Dimitris Martinos
Encrage : Lucyd
Editeur : Delcourt
Collection : Terres de légendes
Cycle : Cycle 1 – Angleon
56 pages – 15,50 €
Parution : 11 septembre 2019
Existe en deux versions : couleur et noir & blanc

Sortie du tome 2 prévue aujourd’hui

Les 5 Terres, tome 1 : « De toutes mes forces » © 2019 Lewelyn & Jérôme Lereculey (Delcourt)

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