Un récit rare mais un peu fastidieux

Le Rapport W – Infiltré à Auschwitz © 2019 Gaétan Nocq (Editions Daniel Maghen)

Cette bande dessinée raconte un aspect méconnu de la seconde guerre mondiale : l’espionnage dans les camps de concentration. Witold Pilecki, officier de l’Armée secrète polonaise, décide d’infiltrer le camp d’Auschwitz en septembre 1940, sous l’identité de Tomasz Serafinski. Son objectif : monter un réseau de résistance afin d’organiser le soulèvement du camp, sans se douter de l’enfer qui l’attendait.

Il arrive parfois qu’une œuvre déçoive, et quand les attentes sont grandes, cette déception est d’autant plus forte. L’auteur, Gaétan Nocq, n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour donner un écho à cette histoire vraie, se rendant même sur le site d’Auschwitz pour s’imprégner du lieu et en reproduire les sensations à travers ses pinceaux. Le projet est d’une nature réellement artistique, quasi expérimentale, bien éloigné des canons habituels de la BD, et c’est aussi cela que l’on recherche face à une production toujours pléthorique.

En décrivant de façon clinique le quotidien de l’espion polonais Witold Pilecki au sein du camp d’Auschwitz, Gaétan Nocq a fait preuve d’un minimalisme tout à fait adapté aux conditions de vie très spartiates des prisonniers, avec des pastels monochromes balayant une gamme de couleurs variées au fil des pages du gris au bleu en passant par le rouge-orangé. On est parfois plus dans la peinture que dans la BD, et certaines planches laissent entrevoir de façon convaincante le talent de l’artiste. Là où le bât blesse, c’est sur le plan de la narration, qui apparaît quelque peu en décalage par rapport au parti pris artistique. A ce titre, les visages, dilués sous les couleurs, sont assez peu expressifs et pas suffisamment différentiables les uns des autres, ce qui pose un vrai problème étant donné le grand nombre de protagonistes — et le fait que notre espion porte deux noms (le sien et son nom d’espion) n’arrange rien à l’affaire… Tout cela finit par perdre le lecteur, qui finit par se contrefoutre du sort des personnages et de l’issue de l’intrigue, d’autant que le récit reste globalement assez monotone. Le cadrage, plutôt digne d’intérêt, ne suffira hélas pas à tempérer cette impression.

Et là on peut se demander si le parti pris artistique était vraiment justifié. Originalité ne veut pas forcément dire qualité, et dans le cas présent, il faut se rendre à l’évidence, Le Rapport W n’est pas un projet suffisamment abouti, malgré toute la bonne volonté de l’auteur. Notons que le livre est augmenté d’une postface assez consistante d’Isabelle Davion, historienne et maîtresse de conférences à la Sorbonne, certainement utile pour ceux qui auront été déroutés par la narration — et de quelques jolies aquarelles de Gaétan Nocq.

Le Rapport W – Infiltré à Auschwitz
Scénario et dessin : Gaétan Nocq
Editeur : Daniel Maghen
264 pages – 29 €
Parution : 23 mai 2019

Extrait p.61-63 :

« Le camp s’agrandissait. Des wagons il fallait débarquer des poutres, des rails, des carreaux de verre, des briques, des tuyaux, de la chaux. Tout le matériel nécessaire à la construction de nouveaux bâtiments fut en effet livré.

Tout devait être déchargé rapidement. Alors, nous nous hâtions, nous portions, culbutions et tombions. Des rails d’un poids de deux tonnes nous écrasaient. Ceux qui ne tombaient pas épuisaient leurs dernières forces.

Tant que nous fûmes dans le groupe de Michal, nous pûmes nous économiser. Nous devions porter des briques à notre retour du camp, le midi et le soir. Les deux premiers jours, nous portâmes chacun sept briques, puis, les fois suivantes, six et, enfin, cinq.

Le soir, je marchais d’un pas régulier… Ce n’était qu’en apparence. Je perdais parfois conscience. »

Le Rapport W – Infiltré à Auschwitz © 2019 Gaétan Nocq (Editions Daniel Maghen)

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