La quête con de l’éternité

Les Derniers Jours d’un immortel © 2021 Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann (Futuropolis)

Avec ce space-opera low-fi paru il y a onze ans, le duo Vehlmann-Bonneval jongle avec une pléthore de concepts passionnants concernant l’avenir de l’humanité, les biotechnologies, l’identité, l’altérité et j’en passe. Las ! L’art du jonglage n’est pas donné à tout le monde…

Dans un futur lointain, l’homme est devenu immortel, a colonisé l’espace et communique avec les extra-terrestres. Elijah, « policier philosophique » (diplomate en d’autres termes) immensément respecté à travers la galaxie, va tenter de résoudre les tensions qui agitent des communautés aux caractéristiques très différentes de ce à quoi l’humanité est habituée. Envoyé sur la planète Ganed, il va enquêter sur un conflit millénaire larvé entre les Ganédons et les Aleph 345, qui ont cessé de communiquer depuis un temps immémorial, un conflit qui menace l’équilibre de l’univers…

Cet album pas tout récent (2010) était la seconde collaboration des deux auteurs, bien avant Le Dernier Atlas, légitimement couronné par le Prix Goscinny en 2020. Si Fabien Vehlmann s’en tient depuis toujours au scénario, Gwen de Bonneval quant à lui aime autant dessiner que raconter des histoires, et d’ailleurs tous les deux ont scénarisé la série précitée, tandis qu’Hervé Tanquerelle et Fred Blanchard étaient aux pinceaux. Ici, Bonneval s’était en revanche cantonné au dessin.

Ce récit de science-fiction a des allures d’OVNI, en premier lieu à cause des premières pages tiennent plus du puzzle dont le lecteur va devoir assembler les morceaux pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette mystérieuse intrigue, où l’on voit un diplomate humain se balader à travers la galaxie pour tenter de dénouer des conflits entre espèces. En d’autres termes, on ne rentre pas si facilement dans le récit, à l’introduction un peu longuette, une caractéristique pas si gênante quand on en ressort pleinement satisfait. L’histoire finit par captiver, cela va sans dire, et de façon étourdissante même, si bien que des retours en arrière seront peut-être nécessaires. Outre l’immortalité, qui reste le sujet principal du livre, Vehlmann profite du genre SF pour explorer une multitude de thèmes.

Tout d’abord, par le biais de la vie extra-terrestre, c’est la question de l’altérité et de la difficulté de communiquer avec des êtres aux codes de communication très éloignés de l’humain qui est posée, et nous ramène à nos caractéristiques si terriennes : absence d’empathie souvent doublée d’orgueil ou d’arrogance, besoin d’avoir raison sans écouter l’autre. On trouve également d’autres sujets, en lien avec le transhumanisme et la biotechnologie, dont fait d’ailleurs partie l’immortalité, tels que la transmigration de l’esprit humain (que certains scientifiques de la Silicon Valley considèrent ni plus ni moins comme un système d’exploitation informatique), le clonage de soi-même en plusieurs exemplaires, contenant chacun un bout de sa propre mémoire. Plus politique est le thème de la précognition (bien développée dans le film Minority Report), de la culpabilité et de la responsabilité juridique des témoins et même des victimes ( !). Le récit donne également lieu à divers questionnements philosophiques sur la satisfaction des désirs, le deuil, l’amitié ou la réalité de sa propre existence, entre autres…

Les Derniers Jours d’un immortel © 2021 Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann (Futuropolis)

Bref, les nombreuses questions abordées sont véritablement passionnantes, et c’est peut-être de là que vient le problème. A trop vouloir en dire, Fabien Vehlman ne fait finalement qu’effleurer ses sujets, tandis que la narration souffre d’un manque flagrant d’ossature, avec mille histoires dans l’histoire, ce qui donne un côté foutraque à l’ensemble, lesté qui est plus d’anecdotes parfois incongrues, parfois déconcertantes… Si le format était trop restreint, peut-être aurait-il été plus judicieux d’en faire une série… Quant au dessin noir et blanc de Bonneval, il s’efforce d’être stylé et original, et y parvient parfois, mais reste un peu sec et inabouti dans son minimalisme un brin paresseux, et les personnages manquent singulièrement de charisme, y compris le protagoniste principal.

Les Derniers jours d’un immortel ont quelques défauts qui rappellent un peu ceux de Polaris ou la nuit de Circé, et l’on s’étonne d’un tel constat quand on a aimé Satanie et Jolies Ténèbres (de Vehlmann et Kerascouët), ou encore Les Racontars arctiques (de Bonneval et Tanquerelle), sans parler du Dernier Atlas, à tel point qu’on se demande si l’objet a été produit par les mêmes auteurs. C’est une vague impression de gâchis qui subsiste, et clairement, le récit péche par son scénario (et un peu son dessin aussi). Ce qui est un peu dommage pour un livre qui parle d’incommunicabilité, et qui avait pourtant beaucoup d’atouts pour s’imposer comme une œuvre culte.

Les Derniers Jours d’un immortel
Scénario : Fabien Vehlmann
Dessin : Gwen de Bonneval
Editeur : Futuropolis
152 pages – 21 €
Parution : 25 mars 2010
(Nouvelle édition en 2013, avec une nouvelle couverture)

Extrait p.48 – Mais quel est ce mystérieux peuple des Aleph ?

« Eux, c’est un autre monde. Comment les décrire ? Gigantesques, cachés, souterrains. Ils vivent dans d’immenses réseaux de cavernes où ils ont développé une forme élaborée de culture musicale, mais sans jamais avoir éprouvé le besoin de construire de bâtiments ou de fabriquer d’outils.

Il est en outre difficile de communiquer avec eux, car ils vivent à un rythme infiniment plus lent que le nôtre.

Pour leur parler, il nous faudrait ralentir notre message sur plusieurs dizaines d’années, afin de leur rendre perceptible. Et leur réponse prendrait autant de temps.

Les Ganédons ont tenté d’entamer ce lent dialogue. Mais ils commencent seulement à comprendre que les Aleph leur reprochent un crime dont ils ne savent rien, vieux de plusieurs millénaires… »

Les Derniers Jours d’un immortel © 2021 Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann (Futuropolis)

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