L’histoire d’un palais sauvé de la poussière

Le Château de mon père – Versailles ressuscité © 2019 Maïté Labat, Jean-Baptiste Véber & Alexis Vitrebert (La Boîte à Bulles)

Pierre de Nolhac est l’homme qui a redonné à Versailles son prestige d’antan. Un véritable sacerdoce qui comportait aussi le revers d’une médaille hantée par les puissants fantômes d’un illustre passé…

Avant d’être l’un des sites les plus visités de France, le château de Versailles sortait d’une période de sommeil qui avait duré plus de vingt ans. Lorsque Pierre de Nolhac en fut nommé l’attaché puis le conservateur à la fin du XIXe siècle, le célèbre bâtiment, délaissé depuis des décennies, se préparait à tomber en ruines. Grâce à la détermination sans failles de cet homme, le château commença peu à peu à récupérer son lustre en réouvrant ses portes aux puissants de ce monde.

Ce roman graphique est passionnant à plus d’un titre, notamment parce qu’il raconte autant la « renaissance » du Château de Versailles vers son entrée dans le XXe siècle que le parcours d’un homme, dont la vie avait fini par se confondre avec le monument dont il fut le conservateur pendant près de trente ans. A tel point que cela n’avait pas été sans conséquences sur sa vie privée, occasionnant brouilles et disputes avec sa famille. En particulier sa femme, qui finira pas le quitter, considérant que le château avait pris l’ascendant sur elle-même et ses enfants.

A travers ce personnage remarquable et pourtant méconnu, sont évoqués les faits historiques ayant jalonné sa vie, de la construction de la tour Eiffel pour l’exposition universelle de 1889 jusqu’à la première guerre mondiale, en passant par la construction du métro parisien, ou, plus anecdotique, l’arrivée du téléphone à Versailles même… Inspirée des mémoires de Pierre de Nolhac lui-même, cette saga familiale se déroulant sous l’ombre imposante voire écrasante du célèbre château bénéficie d’une narration fluide et prenante. On est littéralement immergé dans cette Belle époque qui succédait à une période de troubles, mais où désormais tous les espoirs étaient permis à l’approche d’un XXe siècle que révolutionneraient à coup sûr les progrès scientifiques et techniques. Las, ceux qui en connaîtront les deux premières décennies verront ces espoirs bien vite douchés…

Sans être forcément très précis, le trait semi-réaliste en noir et blanc d’Alexis Vitrebert met davantage l’accent sur les atmosphères, avec sobriété. Le dessin n’est parfois qu’esquissé, permettant au lecteur de s’en emparer pour reconstituer et extrapoler lui-même les décors et les situations, dans une approche à mi-chemin entre BD et littérature. On peut concevoir, comme le dit très bien Jean Dytar, dont le style est similaire, ces « images pensées comme des maillons de la chaîne narrative, qui n’ont pas de sens en dehors de cette économie [de détails, ndr] ». Et comme par une magie inexplicable, le château, se réveillant d’un long sommeil, nous fait entendre le grincement de ses parquets fatigués, nous fait humer avec délice les vapeurs de cire de son mobilier antique, ainsi que l’odeur de poussière de ses vastes pièces bien souvent abandonnées…

Le Château de mon père – Versailles ressuscité © 2019 Maïté Labat, Jean-Baptiste Véber & Alexis Vitrebert (La Boîte à Bulles)

Le Château de mon père est donc une excellente BD historique avec une perspective très originale, de l’intérieur, une description passionnante de ce symbole d’une royauté engloutie, sans nostalgie malsaine ni admiration ostentatoire, un symbole qui aura d’une certaine manière permis à la République de se réconcilier avec la monarchie.

Ce récit revisité par Maïté Labat, en quelque sorte héritière de Nolhac puisqu’elle a travaillé huit ans dans le mythique château, et Jean-Baptiste Véber, fut possible grâce aux témoignages d’un homme, d’une énergie peu commune, qui à la fin de sa vie trouva encore la force de les consigner par écrit, un homme animé par une passion qui se transforma au fil des années en obsession et fut parallèlement son drame, puisqu’elle entraîna l’éclatement de sa famille. Enfin, le titre, comme une évidence, n’est pas qu’un clin d’œil au roman de Marcel Pagnol, puisque les auteurs ont décidé de placer le fils du conservateur, Henri, dans la position du narrateur, ajoutant à cette histoire le doux parfum de l’enfance.

Le Château de mon père – Versailles ressuscité
Scénario : Maïté Labat et Jean-Baptiste Véber
Storyboard : Stéphane Lemardelé
Dessin : Alexis Vitrebert
Editeur : La Boîte à bulles
168 pages – 24 €
Parution : 11 décembre 2019

Extrait p.15 – Nouvellement arrivé à Versailles, Pierre de Nolhac dîne au restaurant avec son supérieur, M. Gosselin :

Mon père allait de surprise en étonnement. Il n’avait jamais rencontré un supérieur qui se préoccupait de le mettre à l’aise plutôt que de lui énumérer les responsabilités qui lui incomberaient.

M. Gosselin — Alors jeune homme, comment diable vous êtes-vous retrouvé nommé à Versailles ?
Pierre de Nolhac — J’ai longuement étudié Pétrarque à l’école française de Rome. Après être rentré d’Italie, j’ai effectué un stage à la Bibliothèque nationale. J’y ai passé un concours pour une place d’attaché mais nous étions de nombreux candidats pour un seul élu…
M. Gosselin — Je me disais bien aussi… Versailles ne pouvait être qu’un second choix !
Pierre de Nolhac — Je dirais plutôt une opportunité inattendue.

Mon père était bien obligé d’avouer à demi-mot son échec. Gabriel Monod, historien qui officiait à l’Ecole des hautes études, l’avait encouragé à candidater au château. Il avait jugé en outre que l’air de Versailles serait plus sain pour mes frères et moi.

M. Gosselin — Parfait, voici notre poularde !
Pierre de Nolhac — J’ai hâte de m’atteler à la tâche !
M. Gosselin — Allons, ne vous emballez pas, jeune homme ! Je sais bien que nous avons des richesses là-haut dans les greniers du château. Mais n’en ébruitons surtout pas l’existence ! Notre fonction est de les conserver, ce qui est d’autant plus facile qu’elles se conservent toutes seules.Vous pouvez lire et même écrire des livres sur Versailles si ça vous chante, mais laissons en paix ce musée qui n’intéresse plus personne en ces temps républicains.

Le Château de mon père – Versailles ressuscité © 2019 Maïté Labat, Jean-Baptiste Véber & Alexis Vitrebert (La Boîte à Bulles)

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