Vénal est le venin

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

Cette période de confinement laisse à beaucoup d’entre nous plus de temps pour lire, alors que les sorties d’ouvrages sont gelées jusqu’à nouvel ordre. C’est le moment idéal pour (re-)découvrir des œuvres parues il y a déjà quelques mois… Aujourd’hui, une petite perle nommée « Serena ».

Au lendemain de la Grande dépression, George Pemberton débarque avec son épouse Serena dans la petite ville de Waynesville, en Caroline du Nord. Ce dernier, qui vient d’hériter d’une exploitation forestière dans la région, compte bien faire fructifier l’entreprise, avec le concours de Serena. Manipulatrice et vénale, celle-ci va peu à peu s’imposer au sein du couple comme une incontournable et redoutable négociatrice.

Après une adaptation cinématographique peu convaincante par la Danoise Susanne Bier en 2014, ce fut au tour, quatre ans plus tard, d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (lui-même Danois également), de transposer en bande dessinée le roman de Ron Rash paru en 2008. Si la moulinette hollywoodienne en a fait un mélo hautement romanesque passablement édulcoré, le duo Pandolfo/Risbjerg semble non seulement avoir mieux respecté l’esprit originel du roman, mais il l’a magnifié.

Pour les besoins de sa conversion en BD, Anne-Caroline Pandolfo a su parfaitement resserrer le scénario tout en y intégrant une tension omniprésente, faisant que d’emblée et jusqu’à la conclusion, le lecteur est littéralement happé. Et ce personnage de femme charismatique qu’est Serena n’y est pas pour rien. Lorsque celle-ci débarque avec son mari George Pemberton, dirigeant d’une exploitation forestière, dans cette petite gare des Smoky Mountains, dans le but de faire prospérer la compagnie, on comprend vite que c’est la jeune femme qui tire les ficelles. Dès la troisième page, l’image est frappante. En sortant du wagon, Serena suit son mari, qui du coup apparaît plus petit tandis qu’il a déjà posé le pied par terre. Avec son regard déterminé et son allure altière, elle s’impose comme la marionnettiste dominant son pantin de mari, ce que va confirmer la suite de l’histoire qui se lit comme un thriller palpitant où tous les coups seront permis.

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

Loin du film lisse de sa compatriote, Terkel Risbjerg au dessin nous livre une version bien plus âpre du roman, avec son trait charbonneux qui va à l’essentiel, et c’est ce qu’on aime chez lui. Avec paradoxalement peu de détails, les expressions des visages sont très bien rendues, à commencer par le regard imperturbablement froid, sans émotion, de Serena. La mise en page est fluide et variée, et on apprécie la façon dont Risbjerg restitue les paysages de Caroline du Nord, un peu à la manière d’un peintre, prouvant sa maîtrise de la couleur comme du noir et blanc, ainsi qu’on avait pu le voir avec Le Roi des scarabées. Du grand art.

Si la nature et le thème de l’écologie évoqués dans le livre de Rash sont bien repris ici— de l’écologie avant l’heure puisque l’histoire de déroule dans les années 30 —, les auteurs semblent s’être davantage centrés sur les personnages, mais en particulier, bien évidemment, sur celle qui donne son nom au titre de l’histoire. Serena domine tout le récit de son aura puissante et mystérieuse, reléguant toutes les autres figures au second plan. Serena est une calculatrice à sang froid et une prédatrice implacable — à l’image de l’aigle qu’elle va dresser pour décimer les serpents qui tuent les ouvriers de l’exploitation —, exterminant tout ce qui a le malheur d’être à sa portée, les âmes, les êtres, les arbres ou les animaux, animée par une haine profonde et dérangeante dont on ne connaîtra jamais l’origine. D’ailleurs, on ne saura jamais rien du passé de cette femme, aussi fascinante que détestable, et peu encline à laisser filtrer la moindre émotion. Du double dénouement – qui donne froid dans le dos et fait de Serena un être surnaturel et maléfique – on ne révélera évidemment rien…

Une fois encore, les auteurs dressent le portrait d’un être hors normes. Férue d’adaptations, Anne-Caroline Pandolfo a ce talent certain pour détecter de bonnes histoires avec des personnages singuliers et marquants. Pourtant, il ne suffit pas de prendre un bon livre, encore faut-il savoir en faire une adaptation qui honore l’œuvre originale. Avec le concours de son brillant alter-ego Terkel Risbjerg, celle-ci a fait plus que l’honorer, elle l’a transcendé en se l’appropriant, lui donnant une nouvelle vie.

Serena
Scénario : Anne-Caroline Pandolfo
Dessin : Terkel Risbjerg
Editeur : Sarbacane
200 pages – 23,50 €
Parution : 7 mars 2018

Δ Adaptation du roman « Serena », de Ron Rash (2008)
⊗ Adaptation au cinéma : « Serena, de Susan Bier, avec Jennifer Lawrence, Bradley Cooper, Rhys Ifans (2014)

Extrait p.20-21 : les difficiles conditions de travail des ouvriers bûcherons :

« Les hommes prenaient garde où ils posaient les pieds car si les serpents sortaient rarement de leur repaire avant que le soleil ne vienne frapper les pentes, les guêpes et les frelons ne leur laissaient pas de répit.

Tous les hommes avaient des cigarettes, du tabac à chiquer, ils avaient bu quatre à cinq tasses de café… certains prenaient même de la cocaïne pour soutenir l’effort et rester alertes, parce qu’une fois l’abattage commencé, il s’agissait de faire attention aux lames de hache rebondissant sur les troncs, aux dents de scie mordant le genou, aux pinces de câble qui se détachaient. Et surtout, il fallait se méfier de ces branches cassées et pointues qu’on appelait les « faiseuses de veuve », lesquelles attendaient plusieurs minutes, plusieurs heures, voire plusieurs jours avant de tomber vers le sol comme des javelots. »

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

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