L’esprit libre est un tigre

Le Vagabond des étoiles, première partie – Riff Reb’s

Le Vagabond des étoiles, première partie © 2019 Riff Reb’s (Soleil)

Riff Reb’s s’était fait brillamment remarquer en 2012 avec son album inspiré de Jack London, Le Loup des mers. Pouvait-il faire aussi bien ? La réponse est OUI+++, avec cette nouvelle adaptation du même écrivain !

Professeur à l’université de Californie, Darrell Standing était promis à un bel avenir. Jusqu’à ce printemps 1906 où, prix d’une colère inexplicable, il tua son collègue le professeur Haskell, un acte qui le fit condamner à la prison à vie. Mais ce qui l’attend en vérité, c’est la pendaison, et pour une tout autre raison… Depuis son cachot où, pour échapper aux terribles brimades quotidiennes de ses gardiens, il s’évade par l’esprit, Darrell Standing raconte… Avec un brio renouvelé, Riff Reb’s nous livre sa seconde adaptation d’un chef d’œuvre du grand Jack London.

Comme pour la précédente adaptation de London, le premier choc est visuel. La puissance du trait ardent de l’auteur havrais, alliée à un encrage soutenu qui vient creuser les visages, exprime très bien l’âpreté du monde décrit ici. Le côté oppressant de l’univers carcéral où croupit Darell Standing cloue le lecteur sur place et le traverse jusque dans ses veines. La camisole de force de Standing, c’est la nôtre, et on souffre avec lui. Et puis il y a ces voyages cosmiques salutaires, magnifiquement mis en images, qui permettent au prisonnier, par une technique d’autohypnose, d’oublier la douleur et de s’évader vers les mondes de l’esprit et du souvenir, et, dans un deuxième temps, de revivre ses multiples vies antérieures. Mais ces échappées immobiles ne font que renforcer la rage des gardiens, déconcertés par la capacité de résistance de Standing, obligés de resserrer toujours davantage les liens de son habit suppliciant sous le regard narquois de leur souffre-douleur. Une fois de plus, les variations de bichromie au fil des pages fonctionnent parfaitement. C’en est tellement devenu la marque de fabrique de Riff Reb’s qu’une colorisation traditionnelle apparaîtrait presque déplacée.

Plusieurs choses rendent l’histoire captivante : sous-tendue dès le début du livre par le mystère du meurtre commis par Darrel Standing, victime de ses « colères rouges », elle porte sur la captivité de ce dernier dans des conditions épouvantables, suite à la trahison d’un autre prisonnier prêt à tout pour raccourcir sa peine. Vient ensuite le temps du désespoir et de la mort imminente qui précéderont la découverte providentielle de l’autohypnose, moyen de survie et porte d’entrée vers ses pérégrinations mentales. Autant d’éléments qui suffisent à tenir le lecteur en haleine. Et le talent de conteur de Riff Reb’s de faire le reste pour ce qui se révèle être une ode formidable à l’imagination.

Paradoxalement, Jack London était athée et ne croyait donc pas à la vie après la mort, ce qui peut surprendre. En revanche, l’auteur américain combattait l’injustice et, ayant connu lui-même la brutalité dans les prisons pour « délit de vagabondage », réussit avec à ce roman à faire interdire la camisole pour les prisonniers de droits communs aux Etats-Unis.

Grâce à toutes les qualités énoncées plus haut, ce premier volet du Vagabond des étoiles, dont on a évidemment la plus grande hâte de connaître la suite, s’impose incontestablement comme l’un des must de l’année.

Le Vagabond des étoiles, première partie
D’après le roman de Jack London
Scénario & dessin : Riff Reb’s
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
106 pages – 17,95 €
Parution : 23 octobre 2019

Δ Adaptation du roman Le Vagabond des étoiles (titre original : The Star Rover) de Jack London (1915)

Extrait p.53-54 – La camisole décrite par Darell Standing :

« Cher et heureux contribuable, n’imagine pas que ton argent sert à éduquer, soigner, réinsérer ni même à donner un minimum de décence à la vie carcérale. Voilà comment est utilisée ta cotisation sociale. Une toile de bâche épaisse dont les bords sont garnis de solides œillets de cuivre.

Sa largeur, soigneusement étudiée, ne fait pas entièrement le tour d’un corps humain. Le prisonnier s’étend de gré ou de force sur la toile dont les bords sont ramenés l’un vers l’autre. Un lacet est passé dans les œillets. Et c’est au moment du serrage que vous pouvez mesurer la cruauté de vos geôliers.

Il vous est forcément arrivé de porter une chaussure trop petite, ou d’effectuer un laçage trop serré, et d’éprouver rapidement une vive douleur, bientôt insupportable. Là où la circulation du sang est arrêtée.

Imaginez maintenant que c’est votre corps entier qui subit cette pression.

Je n’oublierai jamais ma première séance de camisole. C’était suite à une de mes sautes d’humeur au sein de l’atelier de tissage. Ma résistance à m’allonger avait déplu à mes bourreaux qui lacèrent d’un cran de plus en représailles.

La première impression ne me sembla pas terrible mais bientôt, mon cœur se mit à battre violemment et l’oppression fut telle que j’eus la sensation tantôt d’étouffer, tantôt d’éclater. C’est à ce moment-là que j’ai dû commencer à hurler, hurler comme un dément. »

Le Vagabond des étoiles, première partie – Riff Reb’s

Le Vagabond des étoiles, première partie © 2019 Riff Reb’s (Soleil)

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