Le jour des géants

Epiphania tome 3 © 2019 Ludovic Debeurme (Casterman)

Depuis la début, la trilogie SF de cet auteur passionnant n’avait eu de cesse de monter en puissance. Ce dernier volet, loin de décevoir, se termine en une mirifique apothéose !

Grâce à Koji et sa petite amie Bee qui ont refusé d’exécuter les ordres, le monde vient d’échapper à un attentat majeur, lequel avait été conçu par Vespero, chef autoproclamé des Epiphanians, des êtres hybrides entre l’homme et l’animal apparus mystérieusement à la suite du crash de météorites. Malheureusement, leur revirement de dernière minute ne suffira pas à leur épargner les représailles sans pitié des humains, qui cette fois ont juré l’extermination totale de ceux qu’ils nomment les Mixbodies, y compris les enfants adoptifs des humains comme Koji.

Avec une tension qui avait atteint son point culminant à la fin du deuxième tome en nous laissant sur le qui-vive, c’est avec une certaine impatience qu’on l’attendait, le dernier épisode du triptyque hors-normes de Ludovic Debeurme. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le résultat est pleinement à la hauteur des attentes.

D’abord sur le plan du dessin. C’est un véritable feu d’artifice graphique qui, dès le premier tiers de l’histoire, va se déployer sous nos yeux ébahis. Avec la chute d’une nouvelle météorite, la narration va évoluer de pair avec la structure visuelle. D’abord centrée sur les protagonistes et leurs altercations résultant de l’attentat manqué, sur un rythme échevelé, elle va prendre par intermittence la forme d’une suite de tableaux bibliques spectaculaires, destinées à situer le contexte général. Un contexte perturbé par ladite catastrophe, qui a son tour, telle une répétition de l’Histoire, va générer cette fois des géants, qui comme les Epiphanians, vont sortir de terre. Par un effet de réaction en chaîne, un terrible chaos digne de l’apocalypse entraînera guerres et destructions. Mais la suite réservera bien d’autres surprises au lecteur, qui ne se dévoileront qu’une fois le calme revenu. Impossible d’en dire plus à ce stade, mais certaines planches suscitent autant la sidération que l’émerveillement. Le jeu des couleurs, qui pouvaient apparaître ternes au début de la trilogie, s’est affiné. Sans souci de crédibilité, les tonalités artificielles créent une atmosphère irréelle qui contribue un peu plus à nous transporter dans une dimension onirique, loin de notre Terre à terre…

Sur le fond, l’histoire correspond pile-poil à l’esprit du temps, intégrant des préoccupations très actuelles, politiques (la montée de l’intolérance et du fascisme) et, de façon plus suggérée, écologiques. Ces êtres hybrides que sont les Epiphanians, conçus dans la terre nourricière, symbolisent parfaitement la supplique adressée par la nature à l’Homme l’invitant à se reconnecter au monde qui l’entoure. Mais celui-ci, en bon tocard aveuglé par son anthropocentrisme, préfère ne pas dresser l’oreille et poursuivre sur la voie confortable et intellectuellement paresseuse de son déni autodestructeur. Avec Epiphania, Ludovic Debeurme, dont les personnages dans leur aspect feraient de lui une sorte de Charles Burns candide et optimiste, veut croire malgré tout à un sursaut salvateur de l’humanité, et nous offre une œuvre ambitieuse particulièrement rafraichissante. Ces teenagers Epiphanians, qui semblent sortir tout droit de Black Hole, nous tendent un miroir peu reluisant en nous rappelant à quel point nous nous sommes éloignés à la fois de notre humanité et de notre animalité (dans le bon sens du terme), gangrénés moralement par un individualisme forcené, à la faveur d’un système politico-économique inique et corrompu.

Du début à la fin, cette œuvre inspirante n’aura cessé de monter en puissance, telle une fusée larguant successivement, grâce à un timing parfaitement étudié, ses trois étages : un premier qui intrigue, un second qui captive, et enfin un troisième qui émerveille. Il serait vraiment dommage de passer à côté de cette série, une des plus originales et les plus brillantes de la décennie, signée par l’auteur du multi-récompensé Lucille.

Epiphania, tome 3
Scénario & dessin : Ludovic Debeurme
Editeur : Casterman
136 pages – 23 €
Parution : 25 septembre 2019

Extrait p.10-11 :

« Dans les camps, ceux jugés les plus instables sont menés en prison dans l’attente d’un procès général… Dans le même temps, une loi est votée, qui fait définitivement passer les Epiphanians du côté de l’animal. Les droits qu’ils possédaient encore en tant que semi-humains disparaissent… Dorénavant, on aura le droit de vie et mort sur eux. On coupe, on arrache, on retire ce qui représente une menace potentielle. Après l’attentat majeur que l’humanité venait d’éviter de justesse, l’opinion publique accepta ce qui serait apparu comme de la barbarie quelques semaines auparavant… La voie était libre pour que l’on puisse enfin solutionner le problème « mixbodies ».

L’issue du procès ne faisait plus de doute… Quelques téméraires vinrent à la barre pour tenter de nuancer le débat… le Dr. Kupa… Gilbert Bird… Mais nous le savions tous… Ce n’était pas le procès de quelques-uns… mais celui d’une espèce tout entière. On avait pris soin de nous laisser nos cornes, nos dents, nos griffes… Que tous puissent contempler les monstres que nous étions. La peine de mort fut votée… Le coup de marteau raisonna bien au-delà des murs de cette cour… Il désigna avec une parfaite évidence tout nos semblables. »

Epiphania tome 3 © 2019 Ludovic Debeurme (Casterman)

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