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A l’heure où des champs de bataille apparaissent dans tout l’Hexagone face à un Etat défaillant, il semble pertinent de remettre en lumière ce livre-enquête sur une politique agricole désormais inadaptée (la PAC), héritière d’une modernisation imposée de façon brutale après la Seconde Guerre mondiale.
Le remembrement, tout le monde en a entendu parler, de près ou de loin, mais cet épisode tragique de la politique agricole française tend à s’effacer au fil des années. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il fallait agrandir les surfaces pour accroître la production. Derrière le prétexte légitime de nourrir une France appauvrie par la guerre, il fallait aussi rentrer dans le jeu de la compétitivité à l’échelle internationale. Mise en place de façon souvent autoritaire par les pouvoirs publics dans les années cinquante, cette politique à marche forcée a pourtant eu des conséquences dévastatrices dont nous ressentons encore les effets aujourd’hui. Confortée par le succès de son best-seller choc consacré à la prolifération des algues vertes en Bretagne, Inès Léraud s’est introduite dans les caves scellées de l’Histoire pour exhumer un sujet que beaucoup dans les cercles du pouvoir aimerait voir enseveli à tout jamais. La journaliste a ainsi enquêté sur ce projet de grande ampleur qui pendant des décennies pouvait s’apparenter à une véritable guerre sociale et environnementale, laissant derrière lui des plaies toujours ouvertes. Un travail salutaire mis en image avec doigté par son compère Pierre van Hove.
Il convient de saluer une nouvelle fois le travail remarquable d’Inès Léraud, un travail journalistique et historique de haut vol. Alors oui, le remembrement, c’est peut-être du passé, mais dans cette France que certains tentent d’idéaliser à des fins électoralistes, cet ouvrage nous fait prendre conscience que l’image d’Epinal du paysan bienheureux en contact avec sa terre généreuse et son bétail épanoui n’a plus grand-chose à voir avec la réalité. Aujourd’hui, ce paysan n’existe plus, sauf peut-être parmi ceux qui tentent de revenir vers des pratiques biologiques, le remembrement les a fait disparaître pour laisser la place à des entrepreneurs et des industriels de l’agrochimie plus soucieux de rentabilité que du bien-être des citoyens.
Richement documenté, Champs de bataille ne plaira assurément pas à la FNSEA, le syndicat qui règne en maitre depuis des décennies sur la politique agricole dans l’Hexagone. Inès Léraud part de la Bretagne où elle a élu domicile pour révéler comment, dès les années 50, fut appliquée cette politique agricole « salutaire » et « révolutionnaire » qui devait placer la France sur les rails du progrès, et tant pis pour les « arriérés » qui s’accrochaient à leur « misérable » lopin de terre. Le modèle, c’était les Etats-Unis d’Amérique avec leurs champs à perte de vue et leur technologie avancée, véritable corne d’abondance pour les Européens affamés par la guerre. Pour être compétitifs, on n’avait pas le choix, il fallait pour cela détruire le bocage à coup de bulldozers, abattre les arbres et transformer les parcelles en immenses prairies monotones, les machines et les tracteurs géants feraient le reste… A l’époque on ne parlait pas d’écologie et de biodiversité, c’est la nature qui devait s’adapter à l’Homme et non pas l’inverse… Pendant plusieurs décennies, les gouvernements n’hésitaient pas recourir à la force, on recense même des cas d’internement psychiatrique (« angle mort du remembrement ») contre les plus rebelles, comme Gildas le Coënt, dont le cerveau fut rongé par les neuroleptiques.

Dans plusieurs villages, on a assisté à des batailles rangées contre les forces de l’ordre, mais il y eu aussi des brouilles sévères entre habitants, et même au sein des familles. Léraud a interrogé les plus anciens qui ont vécu ces événements. Dans un souci d’objectivité, elle a donné la parole aux pro-remembrement comme aux antis. Il y a les nostalgiques d’un paysage idyllique détruit à tout jamais, mais aussi les repentis, rongés par les regrets, avec le sentiment d’avoir été manipulés. A travers ces témoignages souvent émouvants, parfois empreints d’amertume, on réalise la portée des dégâts humains, sociaux et écologiques d’une politique qui n’avait comme ambition que le prétendu « progrès ». L’ouvrage évoque également d’autres conséquences : un exode rural massif qui transformait les paysans en ouvriers sur les chaînes de montage des constructeurs automobiles, ou encore l’utilisation incontrôlée de pesticides néfastes à la biodiversité et à la santé des consommateurs, utilisation favorisée dès 1962 par la Politique agricole commune (PAC), qui perdure aujourd’hui encore, avec bien souvent la bénédiction des pouvoirs publics soumis aux lobbies de l’agrochimie. Ce qui n’empêche pas ces mêmes lobbies de s’en prendre à l’Europe dès que celle-ci ne va pas dans le sens de leurs exigences…
Même si tous les gouvernements, quelles que soit leur couleur politique, adhéraient et continuent à adhérer à cette politique, Léraud nous rappelle judicieusement que la FNSEA est un héritage direct du gouvernement de Pétain. Déjà à cette époque, le remembrement commençait doucement à être testé durant l’Occupation, notamment en Champagne et dans les Ardennes, en se basant sur le modèle allemand. Il fallait aussi penser à nourrir l’occupant ! On apprendra même — et là j’ai failli tomber de ma chaise ! — que René Dumont, le premier à introduire l’écologie dans une campagne présidentielle, fut un bon petit soldat du productivisme sous Pétain, même si son revirement par la suite était tout à son honneur…
Comme à son habitude, Pierre van Hove a mis son talent au service du propos. Sa ligne claire sobre renforce la lisibilité de la narration, avec discernement, sans outrance ni volonté de se mettre en avant. Les visages expressifs, parfois tout en émotion, traduisent bien l’âpreté des situations, avec parfois une touche d’ironie bienvenue quand il est question des décideurs… Un travail appréciable de dessinateur-reporter.
Inès Léraud est parvenue à rendre intelligible et captivant un sujet touffu aux intrications multiples. Un sujet qui fâche ceux qui n’aiment pas qu’on mette leur nez dans leur petit business entre amis. Certes, les odeurs de fumier qui remontent, ce n’est jamais agréable ! Un peu dans la foulée d’Algues vertes, Champs de bataille apparaît comme un incontournable du docu-BD. Celui-ci permet de bien saisir les enjeux des politiques actuelles qui, de façon très archaïque, semblent souvent menées à l’encontre des intérêts des citoyens, en totale déconnection des réalités contemporaines. En cela, ce livre, bien que traitant d’une question déjà ancienne, reste d’une actualité brûlante. En tout cas, pour tout être humain soucieux de vivre dans un monde respectueux de l’environnement et de laisser aux générations futures une planète viable.
A noter en fin d’ouvrage une annexe regroupant des archives diverses : articles de presse, tracts, affiches, photographies, interviews, chansons contre le remembrement…


