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Avec ce nouvel opus remarquable aux accents expressionnistes, Pascal Rabaté livre une perspective passionnante du quotidien des Berlinois dans les années trente, alors que se profilait la menace hitlérienne.
Berlin, début des années 30. Les cicatrices de la Grande Guerre sont encore visibles, mais la vie bat son plein, entre insouciance et privations. Pour Volker, publicitaire dans une agence renommée et play-boy durant son temps libre, l’avenir semble radieux, malgré les bruits de bottes et les croix gammées qui fleurissent çà et là comme des mauvaises herbes. En quête de l’âme sœur, Folker ne veut pas se mêler de politique mais la réalité viendra vite le rappeler à l’ordre. Témoin de la violence des nazis, dont sa sœur, artiste-peintre, fera les frais, il devra choisir son camp…
Cinq ans après La Loi des probabilités, où il s’était contenté d’être scénariste, Pascal Rabaté fait un retour en force, à la fois au pinceau et au stylo, avec une œuvre qui résonne singulièrement avec l’actualité. L’Enfance des ruines évoque ce Berlin des années 30 avec pour toile de fond la montée du nazisme. A l’heure où les discours d’extrême-droite envahissent le paysage médiatico-politique, favorisant les marées brunes électorales à travers le monde, il est impossible de ne pas faire le parallèle, même si ses représentants actuels ont remplacé les uniformes paramilitaires par des jolis costards de préférence instagrammables !
Au début du récit, l’heure est à la fête. Les Berlinois, comme partout ailleurs en Europe, s’étourdissent dans des soirées libertines où l’alcool coule à flots. La guerre de 14-18 n’en finit pas d’exposer ses plaies ouvertes. Tout le monde aimerait bien oublier la misère rampante et dissimuler les gueules cassées incarnant le fantôme de la défaite. Nous sommes en 1932, un an avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Les années folles n’auront, hélas, pas suffit à contenir la bête immonde, bien trop avide de vengeance et de sang.
Plusieurs personnages vont incarner des profils sociologiques représentatifs de cette Allemagne en proie à des vents contraires. Tout d’abord, Folker, golden boy débutant dans la pub et navigant entre deux eaux. Ce n’est pas le mauvais bougre, le Folker, mais il semble comme aveuglé par son désir de réussite et voudrait croire que l’univers entier lui sourit. Dandy célibataire, il vit dans un appartement modeste et tombera bientôt amoureux de sa mystérieuse voisine Ada, qui derrière le masque glamour de danseuse de cabaret, dissimule une réalité autre… Il y aussi Rudy Ganz, le beau blondinet qui, sans l’intervention héroïque de Folker, aurait probablement laissé sa peau dans un accident. Une amitié va naître entre les deux hommes, jusqu’au moment où le publicitaire découvrira la véritable nature, beaucoup moins sympathique, de Rudy, ébranlant ses certitudes… Enfin, la quatrième protagoniste de ce récit est la sœur de Folker, Ingrid, une artiste-peintre toute entière dédiée à son art… et à son amant Lincoln, un musicien noir américain qui pense avoir trouvé en Allemagne une terre d’accueil bienveillante vis-à-vis des couples mixtes… une impression qui sera bien vite balayée par la réalité, ce juggernaut nazi qui n’épargnera personne…

Rabaté nous offre un scénario très bien structuré, en exposant avec subtilité la montée en puissance progressive de la vague hitlérienne : au début de simples signes vestimentaires, quelques affiches, pour finir par un déchaînement de violence inouïe contre les boucs émissaires d’une doctrine mortelle (les premiers étant les Juifs comme on le sait), bien avant la Nuit de cristal ou les camps de la mort.
Le trait semi-réaliste rend bien compte du Berlin de cette époque, associant une bichromie changeante aux tonalités artificielles, tour à tour électrique ou maladive, reflétant l’instabilité liée au contexte politique. Certaines scènes semblent être inspirées par le mouvement expressionniste allemand, notamment celle, très onirique, où Folker rêve qu’il fait le saut de l’ange, enchaînant par une chute interminable entre des immeubles, assailli par des visages grimaçants, ou encore la séquence de beuverie avec les nazis. Visuellement, l’ensemble est juste admirable !
L’Enfance des ruines est une réussite totale, un objet artistique permettant à Rabaté de déployer tout son talent graphique et d’y mêler ses préoccupations politiques. Ce faisant, il montre très bien comment les idées extrémistes contaminent progressivement le paysage émotionnel d’un pays, sans prise en compte de leur danger. Si l’on pense éviter le mal en faisant preuve d’indifférence ou de déni, les cauchemars, eux, finiront toujours par envahir la réalité.
L’Enfance des ruines
Scénario & dessin : Pascal Rabaté
Editeur : Rue de Sèvres
176 pages – 27 €
Parution : 23 septembre 2026
Extrait p.107 :
« Si l’apparence fait encore illusion, les doutes et le désespoir ont envahi les esprits. L’homo Germanicus ne veut plus comprendre, il veut croire, et comme la misère et la colère ne sont pas bonnes conseillères, il est prêt à suivre le premier joueur de flûte.
Une civilisation qui disparaît, ça n’est pas un bâtiment qui s’écroule, c’est un bâtiment que l’on vite, des fenêtres et des portes que l’on condamne.
On a peur du chaos mais c’est l’ordre que l’on devrait craindre.
Je suis un prophète de l’effondrement, un augure sans auditoire, on ne me voit plus depuis longtemps. Pourquoi m’écouterait-on ?
Les lumières de l’esprit s’éteindront quand on s’éclairera à la flamme des livres que l’on brûle. »


