La vie des poètes n’est pas un long fleuve tranquille

Les Illuminés © 2023 Jean Dytar et LF Bollée (Delcourt/Mirages)

Temps de lecture ≈ 1 mn 45

Pour conclure une année où la lumière fut souvent bien rare, quoi de mieux qu’une œuvre consacrée à des poètes « illuminés » du XIXe : Rimbaud, Verlaine et Nouveau. Ce superbe ouvrage relate avec réalisme leurs relations intimes autour d’un texte maudit, Les Illuminations

Jean Dytar et LF Bollée reviennent sur ce mystérieux manuscrit que fut Les Illuminations, à travers trois poètes français du XIXe siècle : son auteur, Rimbaud, mais aussi Verlaine, figurant tous deux au panthéon des arts et de la littérature, et Germain Nouveau, qui en revanche est un peu tombé dans l’oubli. Les trois hommes se sont côtoyés, dans des relations intenses, passionnelles, parfois tumultueuses comme ce fut le cas entre Verlaine et Rimbaud. Un récit prenant au format très original pour raconter les parcours croisés d’un trio à fleur de peau.

Une fois encore, Jean Dytar aura réussi à nous surprendre avec ces Illuminés. En s’associant avec LF Bollée pour le scénario, déjà connu pour quelques beaux albums parus ces dernières années (La Bombe, Terra Australis…), il s’attaque à un épisode de la vie de ces trois écorchés vifs qui avaient la poésie chevillée au corps et à l’âme. Rimbaud, parti vers des contrées lointaines, avait abandonné un célèbre manuscrit pas encore publié et auréolé de mystère, Les Illuminations, un document maudit qui semblait encombrer ses deux amis. Si l’on connaît Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, notamment à travers leur liaison à la fois fusionnelle et toxique, on connaît moins bien Germain Nouveau, qui figure pourtant ici comme l’un des membres à part entière du trio. D’une moindre notoriété que les deux autres, celui-ci n’en était pas moins un poète talentueux et digne d’intérêt, mais il a eu quelque peu tendance à se faire oublier, et on va comprendre pourquoi à la lecture de l’album.

Cette biographie triangulaire coche toutes les cases d’une œuvre réussie, à commencer par le format de narration très original. Le pari était risqué de dérouler plusieurs fils narratifs cote à cote (deux ou trois en fonction des passages, centrés sur chacun des poètes), mais les auteurs ont su éviter la confusion grâce à différents codes couleur, s’en tenant à une structure de mise en page basique. Et contre toute attente, cela fonctionne à merveille. La lecture est d’une fluidité impeccable, avec, double trouvaille, des correspondances ponctuelles entre les différents fils, certaines évidentes (exemple p.110), d’autres plus suggérées pour la participation active du lecteur. C’est extrêmement bien vu voire addictif !

Les Illuminés © 2023 Jean Dytar et LF Bollée (Delcourt/Mirages)

Quant au dessin, il faudra se réfréner pour ne pas tomber dans un éloge par trop déraisonnable ! Jean Dytar, véritable explorateur graphique et conteur hors pair, nous a prouvé son talent de caméléon créatif avec ses albums précédents. Il adopte ici un style réaliste, avec une technique au fusain et des tonalités sepia évoquant des œuvres du XIXe siècle. Si l’on apprécie les portraits des trois hommes, très ressemblants, on restera admiratifs devant les paysages naturels et les scènes urbaines : Londres s’estompant sous le « fog » des usines, le Pont neuf étincelant sous un féérique croissant de lune, un jardin bruxellois fantomatique dans la brume nocturne, ou encore un navire voguant sur une mer exotique. C’est tout simplement superbe !

Les doubles pages itératives du porche de la cathédrale d’Aix-en-Provence inaugurant chaque chapitre et la fin de l’album donnent à penser que les auteurs ont cherché en quelque sorte à réhabiliter cet artiste méconnu qu’était Germain Nouveau — une telle approche étant à l’évidence moins justifiée pour Verlaine et Rimbaud. Et nous, lecteurs, sommes heureux de faire connaissance avec ce poète qui ne voulut jamais être publié de son vivant et termina sa vie en clochard céleste dans sa Provence bien aimée. Finalement, ne serait-ce pas lui, Nouveau, le véritable poète ?

Les Illuminés restera comme une des œuvres marquantes de cette année 2023, parvenant à allier modernité et intemporalité. Jean Dytar se révèle au fil de ses publications comme un artiste qui compte sans calculer, un artiste-conteur à qui l’audace graphique réussit à tous les coups. L’auteur de Florida et du Sourire des marionnettes est de la race des artisans-bâtisseurs avec ce je-ne-sais-quoi de médiéval, un peu hors du temps, construisant patiemment une palette d’univers très différents assortie à un propos toujours passionnant.

Les Illuminés
Scénario : Laurent-Frédéric Bollée et Jean Dytar
Dessin : Jean Dytar
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
144 pages – 29,95 € (version numérique : 19,99 €)
Parution : 25 octobre 2023
Les Illuminés © 2023 Jean Dytar et LF Bollée (Delcourt/Mirages)

Extrait – Conversation entre Paul Verlaine et Germain Nouveau :

Germain Nouveau — Je voulais aussi vous donner autre chose…
Paul Verlaine — Oh ! Le fameux… Vous êtes sérieux ?
Germain Nouveau — Publiez-le sous votre nom si ça vous chante ! Moi je m’en déleste.
Paul Verlaine — Vous êtes fou ! Jamais je ne… Enfin… merci !
(Nouveau s’éloigne, tandis que Verlaine, saisi de vertiges, s’appuie contre un arbre…)
Germain Nouveau — Oh ! Verlaine ! Vous allez bien ?
Paul Verlaine — Je… pas fort… La tête qui tourne. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, Germain…
Germain Nouveau — Quoi ?
Paul Verlaine — …de me confier ces textes…
Germain Nouveau — Vous les vouliez pourtant…
Paul Verlaine — C’est vrai… Mais je dois dire que… les posséder me fait peur !
Germain Nouveau — Peur que ce ne soit eux qui vous possèdent ? Je vois… Et… et si on les lui rendait ?
Paul Verlaine — Il les détruirait… Et de toute façon, je n’ai plus de nouvelles.
Germain Nouveau — Moi non plus. Dieu seul sait où il erre à présent…
Paul Verlaine — Il paraît qu’il est parti pour l’Afrique.
Germain Nouveau — Vous croyez qu’il n’écrira plus ?
Paul Verlaine — Je ne sais pas.
Germain Nouveau — Nous tenons peut-être son testament littéraire…
Paul Verlaine — Mmh… Et vous voudriez que je supporte un tel fardeau sur mes épaules !
Germain Nouveau — Alors… nous pourrions aller à Charleville le léguer à sa mère…
Paul Verlaine — Cette austère paysanne ? Que pourrait-elle bien en faire !… Et si on le jetait à l’eau ?
Germain Nouveau — Hein ?!
Paul Verlaine — Nous en serions soulagés… et personne n’en saurait rien.
Germain Nouveau — Ha ! Ha ! Soulagés, je ne sais pas… Mais c’est une idée.
Paul Verlaine —  Je… Je vous laisse faire.
Germain Nouveau — Heu ?!… Je croyais que vous plaisantiez…

Les Illuminés © 2023 Jean Dytar et LF Bollée (Delcourt/Mirages)

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