Les pépins d’une épopée pas pépère

1629… ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta © 2022 Xavier Dorison & Thimothée Montaigne (Glénat)

Temps de lecture ≈ 2 mn

Le vent du large souffle sur ce récit spectaculaire, qui s’inspire de faits réels : l’effroyable expédition d’un navire vers les terres australes au XVIIe siècle. Vent du large, certes, mais surtout vent mauvais, attisé par l’appât du gain et les enjeux de pouvoir.

1629, Amsterdam. Le Batavia, chargé d’or et de diamants, s’apprête à lever l’ancre pour rejoindre l’Indonésie, le but étant de corrompre l’Empereur de Sumatra. A son bord, plus de 300 personnes dont la plupart avaient pour but d’échapper à la misère qui régnaient dans les bas-fonds de la Venise du nord. Aucune d’elle n’aurait pu deviner que ce qui les attendait était un voyage au bout de l’enfer.

Cette bande dessinée, premier volet d’un diptyque, est clairement la sensation du moment chez Glénat, et on comprend pourquoi. A commencer par le magnifique travail éditorial : livre en grand format doté d’une couverture luxueuse avec vernis sélectif doré et marque-page en tissu. Au-delà de ce bel emballage qui pourrait s’avérer trompeur, le contenu est tout à fait à la hauteur…

Alors certes, graphiquement, on a affaire à ce style commun à toutes les grandes séries commerciales au long cours. Cela n’a rien d’original mais c’est très bien fait, avec cette touche cinématographique qui immerge le lecteur dans l’histoire : pleines pages spectaculaires, cadrages de haute volée, incrustation de petites cases en plans serrés pour un rendu hyper dynamique. Thimothée Montaigne est doué, c’est incontestable, et le travail sur la couleur de Clara Tessier ne fait qu’en rehausser la qualité visuelle. Sans compter les mappemondes de l’époque et le plan en coupe du bateau au début qui confèrent au livre un côté « archive ». De la belle ouvrage, comme disaient les anciens.

Le scénario de Xavier Dorison, inspiré d’une histoire vraie, n’est pas en reste. La narration est totalement maîtrisée, Dorison ayant conçu ici un véritable page turner qui vous happe sans plus vous lâcher jusqu’à la fin… de ce premier tome — dommage pour les impatients ! De même, les personnages principaux ont des personnalités bien marquées, ce qui ne gâche rien. Si le neuvième art regorge de récits sur les « Vieux gréements », un genre presque à lui seul, celui-ci nous met dans la peau des occupants du navire Batavia, rebaptisé ici Jakarta, qui tous sans exception endurèrent des conditions de vie extrêmement difficiles durant un périple depuis les Pays-Bas jusqu’à l’Indonésie, ancienne colonie hollandaise.

1629… ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta © 2022 Xavier Dorison & Timothée Montaigne (Glénat)

En préface, Dorison nous avertit, cette aventure va nous montrer que l’Homme est capable de la pire barbarie, avec « arrêt complet de l’empathie », ce qui ne fait que renforcer notre curiosité, pour ne pas dire, toute honte bue, notre fascination pour le sordide ou le voyeurisme. Ce qui laisse penser que le second tome ira encore plus loin dans l’horreur, ce premier tome restant finalement assez « sage », toute proportion gardée. Heureusement, l’histoire ne se limitera pas à cette accroche, dans la mesure où elle se fait l’excellente métaphore — et c’est là tout son intérêt — du capitalisme financier moderne, le même qui aujourd’hui mène le monde à sa perte. Les Hollandais semblaient être précurseurs en la matière, le navire étant détenu par la première « multinationale » de l’Histoire, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, contrôlée par des actionnaires dont la puissance financière imposait des règles inhumaines d’une cruauté inégalée au sein de l’équipage. La tournure que va prendre l’aventure confirmera l’inadéquation totale d’un tel système avec la réalité la plus triviale.

C’est du grand spectacle pour une épopée maritime qui le méritait bien, avec ce paradoxe d’être certes une invitation au voyage, mais plus sûrement un voyage vers l’enfer, laissant le lecteur entre l’émerveillement et la sidération face à l’horreur vécue par ces hommes. Il est rare qu’une œuvre dans sa première partie nous laisse avec une si forte envie de connaître sa conclusion, que les auteurs ne devraient pas manquer, espérons-le, d’amener à bon port…

1629… ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta
Scénario : Xavier Dorison
Dessin : Thimothée Montaigne
Couleur : Clara Tessier
Éditeur : Glénat
136 pages – 35 €
Parution : 16 novembre 2022

Extrait de l’interview par l’éditeur de Xavier Dorison :

— Vous avez connu de francs succès dans des univers très différentes, dont « Undertaker » (2015), un western acclamé par le public et la critique, « Le Châteaux des animaux » (2019) ou encore Goldorak (2021). Pourquoi écrire sur cet épisode oublié de l’Histoire maritime ?

— Parce qu’à mes yeux il a toutes les qualités d’un récit historique, et tout particulièrement celle de parler… du présent ! La tragédie du Jakarta offre bien sûr un dépaysement total, un voyage dans le temps et sur les mers comme j’en ai rarement lu. Mais, au-delà de l’évasion, il nous parle du rapport intemporel de la liberté individuelle contre la soumission au groupe. Le voyage en mer est une métaphore incroyable d’un libéralisme et d’un capitalisme totalement aveugle quand le récit de survie — qui sera le second tome — est un parfait exemple de la sauvagerie à laquelle peut conduire un effondrement soudain des règles et des normes. L’idéal rousseauiste de l’homme libre et l’apologie de la Société régulatrice de Hobbes s’y retrouvent renvoyées dos à dos. Et tout cela… en une histoire magique, remplie de personnages extrêmes, dans leur héroïsme comme dans leur lâcheté, leur cruauté ou leur folie. Pour moi, c’était impossible de passer à côté de cette histoire vraie où se côtoyaient tant de superlatifs.

1629… ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta © 2022 Xavier Dorison & Thimothée Montaigne (Glénat)
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