Quitter les vils ils à tire d’elles

A la Maison des femmes© 2021 Nicolas Wild (Delcourt)

La Maison des femmes, projet novateur visant à reconstruire les femmes en souffrance, trouve un écho bienvenu grâce au talent de Nicolas Wild, qui parvient avec cette BD à susciter non seulement la compassion mais aussi l’enthousiasme du lecteur.

La Maison des femmes de Saint-Denis, créée en 2016 par la Dr. Ghada Hatem, a pour but d’accompagner les femmes en difficulté ou victimes de violence grâce à une organisation dynamique et polyvalente. Cette structure couvre de multiples champs d’activité, avec en premier lieu la santé, le juridique et le soutien psychologique… Depuis 2016, le « bébé » a vite grandi grâce à une mobilisation des soutiens et des financements. Aujourd’hui c’est une extension du bâtiment d’origine qui est inaugurée ! Avec cette bande dessinée, Nicolas Wild évoque ses quatre années d’immersion dans ce projet médico-social extraordinaire et totalement innovant.

Après l’Afghanistan (Kaboul Disco) et l’Iran (Ainsi se tut Zarathoustra), Nicolas Wild est allé cette fois traîner ses guêtres dans un endroit beaucoup moins exotique, la Seine Saint-Denis, une destination qu’il n’aurait peut-être pas forcément choisie au départ et qui ne fait pas toujours rêver, avec comme point d’encrage cette « Maison des femmes », structure d’accueil pour femmes en détresse coincée entre l’Hôpital Delafontaine, des barres d’HLM et une bretelle d’autoroute. Un sujet pas vraiment sexy d’emblée et pourtant… on comprend rapidement dès les premières pages pourquoi Nicolas Wild a été convaincu d’en faire une bande dessinée, sur proposition de Nicolas Grivel, « agent littéraire spécialisé en bande dessinée » rencontré au hasard des salons.

Ainsi, l’auteur va nous faire découvrir cette Maison des femmes, sorte d’oasis au milieu d’un environnement pas des plus riants mais qui en fait ressortir d’autant plus l’unicité. Un véritable havre de paix pour des femmes qui ont vécu des expériences traumatisantes : violences conjugales, mariages forcés ou excision… Ces femmes sont prises en charge par une équipe très soudée de professionnelles où toute présence masculine reste exceptionnelle mais tolérée. Seuls deux hommes faisaient partie d’une équipe d’une vingtaine de personnes à l’époque où Nicolas Wild fréquentait le lieu.

Ce dernier était donc loin d’être en terrain conquis, mais sa présence de gentil bédéaste a été vite facilement acceptée, et si au début il a été quelque peu ébranlé par la dureté des témoignages dont certains ont été retranscrit dans l’ouvrage, il a été vite séduit par l’ampleur de ce projet ambitieux et enthousiasmant, mais aussi par l’ambiance chaleureuse et solidaire qui règne en ces lieux.

A la Maison des femmes© 2021 Nicolas Wild (Delcourt)

Pour évoquer son expérience, Wild va se mettre en scène comme il l’avait fait avec ses précédents opus. Une formule qui, à la manière d’un Guy Delisle, fonctionne très bien et confère une certaine authenticité au documentaire. L’humour candide et l’autodérision propre à l’auteur permet aussi d’insuffler un peu de légèreté à des propos âpres que parfois on a presque peine à croire. Le découpage en chapitres aère également la lecture, chacun d’entre eux étant consacré à l’une des protagonistes du livre, principalement des professionnelles ou des patientes livrant leur témoignage. On retiendra notamment celui de Sophie, dont des extraits de la bande dessinée qui lui a permis de raconter son calvaire conjugal tout en le tenant à distance, ont été insérés dans l’ouvrage. Comme il l’a prouvé avec ses précédents opus, Nicolas Wild sait nous prendre par la main pour nous emmener vers des contrées pas des plus engageantes, sans qu’on ait à le regretter une seule seconde, bien au contraire. Et ça, c’est un talent qui n’est pas donné à tout le monde !

Vous l’aurez compris, La Maison des femmes est une lecture chaudement recommandée par votre serviteur, non seulement pour toutes les qualités de l’ouvrage énoncées plus haut, mais aussi grâce à l’admiration que l’on peut ressentir en découvrant qu’un tel projet ait pu voir le jour, un projet évitant aux patientes le dédale interminable de formalités administratives, et parfaitement résumé de la bouche même de Ghada Hatem : « Notre volonté, à la Maison des femmes, c’est que chaque personne qui arrive avec un problème reparte avec une solution ».

À la Maison des femmes
Scénario & dessin : Nicolas Wild
Editeur : Delcourt
196 pages – 23,95 €
Parution : 29 septembre 2021

Extrait p.113-114 – témoignage d’une femme sur son excision dans le cadre d’un groupe de parole:

« Moi je viens du pays voisin, la République populaire du Sahara central de l’est… je me souviens, j’avais 13 ans… je jouais avec ma grande sœur… ma mère et ma tante sont venues la chercher (…)

Quand ma sœur est revenue, elle était triste et ne voulait plus qu’on joue ensemble. L’année suivante, ça a été mon tour. Je savais ce qui m’attendait.

Je me suis débattue. Je voulais m’enfuir. L’excision a été mal faite, elles n’ont enlevé que la moitié du clitoris.

L’année d’après, elles ont voulu recommencer. J’avais 25 ans. Je me suis enfuie par la fenêtre des toilettes. J’ai trouvé refuge chez une commerçante du marché. Je travaillais avec elle sur le marché le jour… Le soir, je révisais les cours qu’une amie me rapportait de l’école. Cette amie était comme une seconde sœur, elle aussi devait se faire exciser, on a décidé de partir en France.

Je voulais revoir ma mère une dernière fois avant le départ mais, arrivée devant la maison, le courage m’a manqué. J’ai fini par lui téléphoner.

— Tu es ma fille ! Soulage ma peine et reviens à la maison !
— Je suis déjà loin, Maman… Je t’appelais pour te dire adieu… »

A la Maison des femmes© 2021 Nicolas Wild (Delcourt)

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