De l’intolérance des monothéismes

Ainsi se tut Zarathoustra © 2013 Nicolas Wild (La Boîte à bulles)

Zarathoustra a parlé… puis il s’est tu. Ou presque. Dans les années 2000, Nicolas Wild s’était rendu en Iran sur les traces des derniers Zoroastriens, une communauté religieuse mise à l’écart mais extrêmement vivace. Un voyage dépaysant et passionnant !

et album au titre étrange, référence détournée à l’œuvre de Friedrich Nietzsche, n’a rien d’un livre philosophique ou religieux. Il s’agit d’un documentaire en forme de road trip, ça se passe en Iran et ça raconte l’histoire de Cyrus Yazdani, personnage fictif mort assassiné qui incarnait de son vivant la résistance des leaders du zoroastrisme face au pouvoir religieux dans ce pays.

Nicolas Wild s’est donc emparé ici d’un sujet rare, celui d’une religion méconnue : le zoroastrisme. Cette religion millénaire a pris ses racines dans l’empire perse (ancien nom de l’Iran) et reste aujourd’hui très minoritaire dans la république islamique, voire menacée de disparition, alors que ses adeptes y sont réduits au statut de quasi-paria. Considérée comme l’un des plus anciens monothéismes, Zarathoustra en était son prophète et postulait que l’existence se jouait sur l’opposition entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres.

L’ouvrage s’ouvre ainsi sur le procès de l’assassin présumé de Cyrus pour embrayer en quelque sorte sur les faits qui ont amené l’auteur à produire ce reportage où il se met en scène à la manière d’un Guy Delisle. Tout commence à Paris, au bord du canal St Martin, un quartier que les réfugiés afghans ont choisi comme point de chute. Nicolas Wild, qui revient d’Afghanistan, a appris le persan et va tout naturellement à leur rencontre. De fil en aiguille et au gré des rencontres, l’auteur de Kaboul Disco retournera en Iran, et sillonnera le pays pour découvrir, en compagnie de Sofia, la fille de Cyrus, les quelques lieux emblématiques de la communauté zoroastrienne. Oscillant entre le reportage et les faits historiques, Nicolas Wild dresse un état des lieux de cette religion caractérisée par son humanisme et qui tente de trouver sa place au sein d’un régime islamique totalitaire. Avec humilité et discrétion, il nous invite à l’empathie vis-à-vis de cette population qui s’efforce de garder la tête haute face au harcèlement du gouvernement et au mépris des Iraniens en général.

Le style graphique traduit bien l’état d’esprit de l’auteur alsacien. Dénué d’effets spectaculaires mais méticuleux dans les détails, avec une rondeur plaisante à l’œil. Ce que l’on apprécie aussi chez Nicolas Wild, c’est qu’il a su avec finesse injecter à la narration un certain humour, et ce à travers plusieurs anecdotes qui viennent dédramatiser un sujet foncièrement tragique. Et le tout de susciter immédiatement la sympathie.

Bénéficiant d’un traitement didactique très enrichissant sur le zoroastrisme, « Ainsi se tut Zarathoustra » aborde aussi en filigrane la problématique des migrants, qui en 2007, date d’écriture de l’ouvrage, commençait déjà à devenir prégnante, conséquence du terrorisme religieux au Moyen-Orient et des guerres menées par l’Occident dans cette région du monde. Ce documentaire captivant, narré par un auteur des plus attachants, a été récompensé à juste titre par le prix France Info lors de sa date de sortie en 2014.

Ainsi se tut Zarathoustra
Scénario & dessin : Nicolas Wild
Editeur : La Boîte à bulles
192 pages – 19 €
Parution : 21 mars 2013

Prix France Info 2014

Extrait p.98-99 :

L’après-midi suivant la cérémonie, Ardéchîr nous emmène aux alentours de Yazd pour y découvrir quelques hauts lieux du zoroastrisme…

« Ardéchîr — Nous vénérons le feu comme symbole divin. Mais nous respectons également les trois autres éléments, la terre, l’eau et l’air. Nos enveloppes charnelles étant impures, un enterrement souillerait la terre… une immolation souillerait l’air et le feu… une inhumation aquatique souillerait l’eau… De ce fait, les corps des défunts étaient disposés au sommet de la tour du silence. Ici-même. Ils étaient déchiquetés par les vautours. Et les gracieux volatiles emmenaient avec eux l’âme du défunt au ciel ! Les Mobeds revenaient plus tard jeter les résidus de cadavres dans ce trou, puis ils y versaient de la chaux vive. Aujourd’hui, ce rite funéraire est interdit en Iran, mais encore pratiqués par les Parsis, les zoroastriens d’Inde. »

Ainsi se tut Zarathoustra © 2013 Nicolas Wild (La Boîte à bulles)

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