La Statue de la Liberté sur le divan

Frink & Freud © 2021 Pierre Péju et Lionel Richerand (Casterman)

En cette période anxiogène propice à l’introspection, on dirait que la psychanalyse a le vent en poupe, comme l’atteste le succès de la série-phénomène En Thérapie sur Arte. La BD s’y mettrait-elle aussi ?

Horace Westlake Frink, peu connu si ce n’est par les spécialistes, est l’un des pères fondateurs de l’American Psychoanalytic Association au début du XXe siècle. Cet homme, qui admirait Sigmund Freud, voulait diffuser ses théories aux États-Unis. Ce roman graphique nous fait découvrir ce personnage atypique à la fois lunaire et tourmenté, qui souffrait lui-même de troubles psychologiques, et pour qui la vie ne fut pas un long fleuve tranquille.

Comme on le voit au début du livre, Sigmund Freud, qui détestait l’Amérique, sa morale puritaine, ses refoulements et ses névroses, était déterminé à lui imposer sa découverte révolutionnaire : la psychanalyse. Horace Frink, qui avait accueilli le célèbre neurologue à New York en 1909, était disposé à servir de relais pour la diffusion de ses idées dans ce vaste pays. C’est ce personnage auquel le récit va s’attacher, Freud n’étant en réalité que la statue du commandeur, un peu lointaine. Ce dernier, on ne le verra qu’à deux occasions : durant son voyage outre-Atlantique et lors d’une consultation en 1921 de ce fameux « patient américain » qu’était Frink. Celui-ci avait tenu à faire le déplacement à Vienne pour s’allonger sur le divan du théoricien, une initiative qui sembla précipiter sa chute vers ses propres gouffres intérieurs.

On va ainsi découvrir la vie d’Horace Frink, un homme dont le parcours tragique pouvait expliquer aisément les tourments qui le submergeaient. Marqué par un contexte familial peu favorable, le pauvre Horace dut lutter pour se construire et atteindre une sérénité qu’il ne connaîtra jamais. Adopté par ses grands-parents, il put néanmoins suivre des études de médecine qui auraient dû le conduire à être chirurgien, mais une grave blessure à la main l’en empêcha. Il décida alors de devenir psychanalyste, après avoir été subjugué par les écrits de Freud.

Sa vie sentimentale fut à l’image de ses tourments intérieurs. Écartelé entre l’amour de deux femmes, son épouse Doris et sa patiente et maîtresse Angelica Bijur, il n’en rendit aucune heureuse. Rongé par les remords, il finit tragiquement, sans que l’on sache vraiment s’il s’agissait d’un suicide. Le mari jaloux, Abraham Bijur, homme d’affaires et homme politique, voulut alors se venger, non pas de l’amant mais de Freud lui-même, qu’il tenait pour responsable de l’infidélité d’Angelica, cette dernière ayant aussi consulté le psychanalyste autrichien. Alors qu’il s’apprêtait à lancer une vaste campagne de « Freud-bashing » dans la presse américaine, ce mâle dominant un peu trop sûr de lui fut frappé d’une crise cardiaque. Il s’en était fallu de peu pour que le projet de Freud fasse chou blanc aux États-Unis…

Frink & Freud © 2021 Pierre Péju et Lionel Richerand (Casterman)

La narration de Pierre Péju est plutôt prenante, même si au début, on a tendance à se sentir peu concerné par ce personnage en apparence inconsistant. Mais peu à peu, la mayonnaise prend. Pour ce qui est du dessin, Lionel Richerand possède indubitablement un imaginaire fertile, à la hauteur du sujet, où forcément, l’inconscient a la part belle. Richerand fait assurément partie de ces artistes où la technique est moins importante que l’intuition créative. Cela étant, son trait, à un stade à peine plus avancé que l’esquisse, laisse un peu trop voir les coutures, et c’est dommage car cela produit quelque chose d’un peu inégal. Les postures et les visages ne sont pas toujours très heureux, ce qui empêche d’adhérer complètement à ce style pourtant foisonnant. Certes, le caractère anxieux et la solitude du personnage de Frink sont bien représentés, évoquant même parfois le fameux Cri de Munch, mais cela ne suffit pas pour autant à nous combler. En revanche, on apprécie le choix inattendu et décalé de la célèbre police de caractère d’Hergé, et l’on a peine à croire que c’est inconscient de la part du dessinateur. On pourrait même imaginer qu’il s’agit d’un clin d’œil à Tintin en Amérique.

Frink & Freud demeure une lecture agréable et recommandée, avec une approche introductive et démystifiante de la psychanalyse, très utile pour les profanes. Même si bien sûr, le sujet principal demeure la biographie d’Horace Frink, personnage quasi oublié qui pourtant aura largement contribué à l’essor des théories freudiennes.

Frink & Freud – Le Patient américain
Scénario : Pierre Péju
Dessin : Lionel Richerand
Editeur : Casterman
200 pages – 22 € (e-book : 14,99 €)
Parution : 27 janvier 2021

Extrait p.8-9 – Freud évoque l’Amérique :

A peine quatre décennies avant ma venue dans ce grand pays, l’Amérique était encore une jeune nation, optimiste et pleine de promesses, mais brutale et puritaine. Souvent impitoyable !

Du monde entier, des émigrants plein d’espoir affluaient pas centaines de milliers. C’était le règne du chacun pour soi. Il s’agissait de l’emporter sur la nature, sur les immensités… Un Eden à conquérir à la sueur de son front et la puissance de feu de ses colts !

Ceux qui n’avaient aucune chance de réussir dans les terribles villes de l’est du continent se ruaient vers l’ouest, avec une bible et un fusil, persuadés que Dieu leur avait fait don de cette terre… Un Dieu austère et pragmatique, « Good Guy God », fermait les yeux sur les massacres d’Indiens, la violence et la soif de dollars.

Mais ce Dieu exigeait aussi le respect absolu des « bonnes mœurs » et de ce que j’appelle « la morale civilisée ». Chacun était seul avec son angoisse et sa mauvaise conscience.

Le refoulement et le malaise dans la civilisation furent bientôt aussi vastes que les grands espaces et la nature sauvage.

Frink & Freud © 2021 Pierre Péju et Lionel Richerand (Casterman)

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