Au pôle Nørd, l’art tique

Groenland Vertigo © 2017 Hervé Tanquerelle (Casterman)

Dans un hommage réjouissant à Hergé, Hervé Tanquerelle s’est mis en scène dans l’esprit des truculents Racontars de l’écrivain danois Jørn Riel. Comme si une mystérieuse étoile avait inspiré son auteur…

Par un mystérieux coup du destin, Hervé Tanquerelle, qui déteste les voyages, semble avoir été rattrapé par ses fameux Racontars. A force d’adapter les nouvelles de Jørn Riel sur la vie des trappeurs dans le Grand nord, cela devait finir par arriver… un jour où l’auteur nantais était atteint par l’angoisse de la page blanche, il reçoit un e-mail de la part d’un certain capitaine Magnus, qui lui adresse de la part de l’écrivain danois une invitation à participer à une expédition au Groenland. Malgré les risques encourus et le mal de mer, Tanquerelle finira pas accepter, voyant dans ce voyage une opportunité pour relancer sa carrière…

Pour mieux apprécier toute la saveur de Groenland Vertigo, il conviendrait d’avoir d’abord lu les Racontars arctiques, même si cela ne gêne en rien la compréhension de l’histoire. Tanquerelle signe ici une histoire entre la fiction et l’autobiographie, conjuguée à un hommage conjoint à Jørn Riel et à Hergé, dans une sorte de double mise en abyme. Pour narrer ses souvenirs de cette fameuse expédition, il s’est inspiré des écrits de Riel, avec tout leur cocasse si caractéristique, aux vagues effluves de tord-boyaux, seul remède pour affronter la solitude des étendues glacées…

De même, d’un point de vue graphique, l’auteur fait clairement référence au créateur de Tintin, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Pour ce voyage en Arctique, Tanquerelle s’est quelque peu identifié au célèbre reporter à la houpe même s’il n’y a guère de ressemblance physique, tandis que l’écrivain Jørn Riel — rebaptisé Jørn Freuchen pour les besoins de la fiction — apparaît comme un sosie du capitaine Haddock, avec ses airs de vieux loup de mer, qui plus est amateur de whisky plus que de raison… Quant aux autres protagonistes, ils ont tous l’air de sortir d’une BD de Tintin, à commencer par l’artiste Kloster, qui rappelle sous certains aspects le professeur Tournesol avec ses colères noires. En plus d’orienter son pinceau vers la ligne claire, l’auteur a même poussé le vice jusqu’à reprendre la fameuse typographie hergéenne lorsque les personnages sont censés s’exprimer en anglais.

Ce faisant, Tanquerelle ne s’est pas limité à faire bêtement un copier-coller du style de l’auteur belge. Pour mieux souligner le clin d’œil, il a conservé sa propre police de caractères pour les passages où il s’exprime en français. Mais l’autre excellente surprise de ce one-shot, ce sont ces très belles planches à l’aquarelle et au lavis représentant ces incroyables paysages arctiques, qui sortent du cadre très ligne claire du récit et marque peut-être chez son auteur une velléité de mettre un pied dans l’art pictural.

Hervé Tanquerelle parvient donc à nous assurer un dépaysement total avec ce roman graphique, qui, faut-il le préciser, est davantage une suite d’anecdotes délicieusement burlesques qu’une véritable aventure classique (et sur ce plan, rien à voir avec Tintin). Et pour quelqu’un qui n’aime pas voyager, ce n’est pas rien que d’’arriver, par la magie d’un dessin inspiré de ses souvenirs, à immerger le lecteur dans des contrées encore largement méconnues sur cette planète. Et si on pense beaucoup à L’Etoile mystérieuse, ce n’est pas par hasard, puisque lorsqu’il était au Groenland, l’auteur a dit avoir eu l’impression de se retrouver dans cette histoire.

Groenland Vertigo
Scénario & dessin : Hervé Tanquerelle
Mise en couleur : Isabelle Merlet
Traduction : Camilla Michel-Paludan, Volker Zimmermann
Editeur : Casterman
100 pages – 19 €
Parution : 18 janvier 2017

Extrait p.7 – Hervé Tanquerelle vient de recevoir l’invitation du capitaine Magnus Kuller à participer à une expédition au Pôle Nord :

« Bon, fini de rire. J’y vais ou j’y vais pas. C’est une occasion en or… Mais en même temps, je déteste les voyages. Déjà rien que de prendre le train pour Paris, ça me fiche des crampes au bide… Alors, trois semaines au bout du monde !

Mais le Groenland ! Tout de même, ça a de la gueule ! Le Nord-Est… L’Île d’Ella, le Fjord Franz-Joseph ! Exactement là où Jørn Freuchen a vécu dans les années 50, parmi les derniers trappeurs… et les ours polaires affamés !

Sans parler de prendre l’avion et le bateau. J’ai jamais mis les pieds sur un bateau comme ça, moi. Et si j’ai le mal de mer ?

En même temps, le bateau, c’est classe. C’est un peu comme embarquer sur le Pourquoi-Pas ? du commandant Charcot…

… qui a coulé corps et biens au large de l’Islande !

Oui, mais pense à tous les dessins et photos que tu pourrais faire là-bas ! Ça pourrait même te donner des idées de scénario. Tu pourrais devenir le Paul-Emile Victor de la BD ! À toi les honneurs, la réussite ! »

Groenland Vertigo © 2017 Hervé Tanquerelle (Casterman)

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