La SF dépoussiérée (kof…)

Poussière, tome 1 © 2018 Geoffroy Monde (Delcourt)

Aussi complexe qu’étonnante, une série SF qui nous promène entre notre Terre et sa jumelle quantique. Par un jeune auteur prometteur qui se cherche encore.

ans un monde aux accents médiévalo-futuristes ressemblant étrangement au nôtre, un dérèglement d’origine inconnue est survenu sur la planète Alta. Depuis deux ans, les cyclopes se mettent à attaquer la population, accompagnés de terribles cataclysmes. De plus, les attaques redoublent d’intensité depuis l’apparition d’un mystérieux « homme noir », ce qui complique la tâche des Augures, chargés de prévoir les catastrophes…

Après De rien, son premier album atypique composé d’histoires courtes déjantées dans l’esprit de Fluide Glacial, Geoffroy Monde aborde un registre radicalement différent, la science-fiction. Et c’est avec une série, intitulée Poussière, dont le deuxième tome vient de paraître, que l’auteur s’essaye à déployer tout son imaginaire hors-normes. Si ce dernier cherche à élargir sa palette, c’est tout à son honneur, même si cela peut dérouter ceux qui s’attendaient à quelque chose de plus proche dudit ouvrage, qui traduisait un goût prononcé pour l’humour absurde et le non-sens. Non, ici on est dans le sérieux, avec pour thème dominant l’écologie, un sujet devenu très prégnant en ce début de siècle. Et c’est via une aventure impressionnante dans un monde fictif que Monde a choisi de l’aborder. Pour autant, on peut ne pas être convaincu…

Les premières pages du tome 1 introductif intriguent au plus haut point, il est vrai. Ne serait-ce que par les effets graphiques étonnants utilisés (et là on retrouve tout à fait la patte de l’auteur, qui se définit également comme « peintre numérique »), notamment pour la représentation des Cyclopes, dont la dangerosité croît à chacune de leurs attaques. Ces entités géantes évanescentes apparaissent comme des créatures aux contours imprécis, tels des assemblages de figures géométriques contrastant avec la ligne claire dominante aux accents manga. Là où le bât blesse, c’est que ces contours imprécis semblent avoir impacté le scénario, qui peine à nous embarquer vraiment malgré une originalité évidente. S’il est tout à fait louable de vouloir s’affranchir de l’académisme généralisé qui obère la grande majorité des séries de bande dessinée, encore faut-il savoir vers quoi on va… Ce tome, qui fait la part belle au spectaculaire, se contente de montrer tout en faisant du surplace, avec trop de circonvolutions scénaristiques et une – trop – longue scène d’action explosive, trop de dialogues oiseux (avec un humour qui est loin de fonctionner aussi bien qu’avec De rien), trop de personnages dont aucun n’est marquant ni attachant, trop de métaphores et d’étrangeté peut-être… Comme si Geoffroy Monde, à force de trop vouloir ménager ses effets (hormis ceux graphiques), avait cédé à la dispersion et échoué à rentrer dans le vif du sujet, prenant le risque de perdre une partie de ses lecteurs en route.

Fort heureusement, le deuxième volet parvient à resserrer un minimum les boulons, en commençant par un résumé du précédent, assorti d’une présentation des protagonistes principaux (dont on se demande si la plupart avaient déjà joué un rôle quelconque…). Monde nous dévoile ensuite les tenants et les aboutissants, et c’est seulement là que ça commence à devenir un tant soit peu intéressant. On comprend alors que le monde terrestre est entré en connexion avec cette planète dénommée Alta – en fait le double dimensionnel de la Terre -, à la suite d’expériences scientifiques dans le domaine de la physique quantique. Même si l’arrière-goût mitigé du premier tome demeure, il faut reconnaître que l’intérêt est réactivé. Certes, la fluidité de lecture n’est pas ce qui prime, loin s’en faut, mais l’enjeu de l’intrigue (la survie du monde terrestre) est suffisamment angoissant pour que le livre ne nous tombe pas des mains.

Geoffroy Monde s’est livré ici à un véritable défi : concevoir seul une série de SF assez complexe dans ses ressorts et ses implications. C’est une première et on pourra donc faire preuve d’indulgence, étant donné le potentiel créatif de cet auteur. À charge pour lui de tenir solidement la barre pour que son projet trouve sa place parmi la pléthore de publications qui sortent à une cadence échevelée. À cet égard, la sortie du troisième volet sera décisive.

Poussière tomes 1 & 2
Scénario & dessin : Geoffroy Monde
Editeur : Delcourt
64/72 pages – 15,50 €/14,95 €
Parution tome 1 : 5 septembre 2018
Parution tome 2 : 10 avril 2019

Extrait p.37-38 (tome 2) – échange entre le professeur Jan Nansen et Hanna, alias Poussière :

« Pr. Nansen — Je viens d’un monde parallèle au vôtre.
Poussière — Ha ha ha ha, quoi ?
Pr. Nansen — Voilà. Ce monde, qui existe donc sur la même planète que la vôtre, se situe dans une autre dimension. Là-bas, la planète ne s’appelle pas « Alta », mais « La Terre ». Vous voyez l’idée ?
Poussière — Okay, vous avez de la chance que je puisse pas sortir.
Pr Nansen — Vous verrez, Hanna, ce n’est pas aussi ennuyeux que ça en a l’air. Ça risque même de vous amuser. Un peu moins quand vous réaliserez que c’est bien réel, mais bon… Et donc sur cette planète Terre, dans mon monde à moi, je fais justement des recherches sur les dimensions parallèles. J’ai consacré ma vie à ces recherches, qui ont plus ou moins trouvé leur aboutissement il y a deux ans, lorsque j’ai réussi à venir dans votre monde.
Poussière — « Plus ou moins » ? Qu’est-ce qu’il y a, elle est pas bien notre dimension ?
Pr Hansen — Non, j’entends par là que ma venue était plutôt accidentelle. Nous travaillions, mes collaborateurs et moi, sur un instrument de mécanique quantique, dont la fonction était de réaliser des échanges de matière entre les dimensions. Une expérience inédite dans notre histoire scientifique !… Mais l’appareil a tout simplement explosé entre mes mains, propulsant la moitié de mon laboratoire sur Alta. »

Poussière, tome 1 © 2018 Geoffroy Monde (Delcourt)

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Un commentaire pour La SF dépoussiérée (kof…)

  1. Ping : #PartageTaVeille | 26/06/2019 – Les miscellanées d'Usva

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