Cyrano : cap vers le neuvième art

Edmond © 2018 Léonard Chemineau & Alexis Michalik (Rue de Sèvres)

Adaptation d’une pièce d’Alexis Michalik, Edmond nous immerge dans le processus créatif de Cyrano de Bergerac. A travers son auteur, une façon originale de (re-)découvrir la célèbre pièce.

aris, 1895. Le jeune Edmond Rostand vivote dans une chambre de bonne avec femme et enfants. Ses pièces laissent le public indifférent, la présence de Sarah Bernard lui évitant seulement les salles vides. Redoutant la concurrence imminente du cinématographe, sa seule obsession est de créer l’œuvre de sa vie, celle qui le rendra riche et célèbre. Et si l’inspiration ne vient pas, qu’à cela ne tienne, il ira la chercher…

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas ici de l’adaptation de la pièce de théâtre d’Edmond Rostand mais de celle d’Alexis Michalik, créée en 2016 et depuis peu transposée au cinéma, laquelle relate la création de Cyrano de Bergerac (de quoi se prendre un peu les pieds dans les rideaux…). Si le titre fait référence à son auteur, l’histoire, qui est une biographie, reste centrée sur la période où Edmond Rostand publia sa fameuse pièce.

Ainsi, si l’on apprend pas mal de choses sur le contexte dans lequel Rostand a écrit l’œuvre qui l’a rendue célèbre, la narration est conçue comme une mise en abyme, où la fiction s’entremêle avec la réalité. Dans ce récit, Rostand s’inspire d’anecdotes de sa propre vie pour composer le personnage de Cyrano, ce dernier ayant réellement existé au XVIIe siècle. Le procédé est assez ingénieux bien qu’au final, on puisse s’y perdre à vouloir démêler la part du vrai. Le rythme ignore les temps morts et les textes sont denses, d’une façon logiquement très théâtrale. Mais si en effet on a vraiment le sentiment de lire du théâtre en BD, l’auteur n’a pas oublié de situer le contexte historique, en évoquant des faits d’époque, notamment au début, comme la création du cinématographe qu’Edmond Rostand voyait d’ailleurs comme une menace.

De son joli trait semi-réaliste à l’aquarelle, Léonard Chemineau nous propose quelques reconstitutions bienvenues d’un Paris d’époque où les très animés Grands boulevards ont évidemment la part belle… Car de la vie, il y en a dans cette BD. Les personnages semblent être constamment en mouvement, courent partout, déclament leurs tirades et virevoltent en tous sens, comme sur les planches !

Bien sûr, pour pouvoir apprécier pleinement Edmond, il conviendrait d’être amateur de théâtre, en particulier dans ce style propre à Cyrano mêlant chevaleresque et vaudeville. Savoir si à l’inverse cette BD peut donner l’envie d’aller au théâtre, rien n’est moins sûr, et cela voudrait dire alors que l’hommage de Chemineau est une totale réussite. On n’ira peut-être pas jusque là, mais néanmoins, on est obligé d’admettre que ce dernier s’en sort tout à fait honorablement.

Edmond
Scénario : Léonard Chemineau & Alexis Michalik
Dessin : Léonard Chemineau
Editeur : Rue de Sèvres
120 pages – 18 €
Parution : 17 octobre 2018

Extrait p.17-18 – Dans une brasserie, Edmond Rostand tente de trouver l’inspiration pour sa pièce, observant avec consternation la grossièreté d’un client vis-à-vis du serveur noir :

Un client — Bon alors ! Ce ballon de rouge, il vient ?
Le serveur — « La patience adoucit tout mal sans remède », cher ami.
Le client — Voyez-vous ça ! Un nègre qui sait parler !
Le serveur — J’ai dû mal entendre. Mon oreille me joue parfois des tours.
Le client — Quoi ?! J’appelle un chat un chat, et un nègre un nègre.
Le serveur — « Nègre » ? C’est tout ? C’est un peu court, jeune homme ! Vous auriez pu dire… voyons… tel un géographe : « Africain, Antillais, Créole ». Tel un peintre : « marron, mélanoderme, moricaud ». Ou tout simplement : « noir », si vous aviez eu la sobriété, l’élégance ou simplement le vocabulaire qu’un homme, entrant dans mon café se doit d’avoir. Ne l’ayant pas, je me vois par conséquent, dans l’obligation de vous indiquer la porte.
Le client — Mais je…
Le serveur — DEHORS !
Emond, du fond de la salle —Voilà ! Il n’est pas beau, il est laid !
Le serveur — Plaît-il ? Qui est laid ?
Edmond — Personne ! Un personnage… je cherche mon sujet.
Le serveur — Et vous êtes inspiré par ma laideur ?
Edmond — Oui… Enfin non ! Je suis inspiré par votre répartie !
Le serveur — Vous êtes écrivaillon ?
Edmond — Poète. Raté, à ce qu’il paraît.
Le serveur — Un poète qui a de la dérision !… Le voilà, votre héros !

Edmond © 2018 Léonard Chemineau & Alexis Michalik (Rue de Sèvres)

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