Le vin divin du devin

Le Dieu vagabond © 2019 Fabrizio Dori (Sarbacane)

Excellente surprise de ce début d’année, Le Dieu vagabond nous invite à franchir une porte magique menant vers le monde enchanté des mythes. Nostalgie d’une époque bénie où Dieu était pluriel…

ais qui est donc cet étrange personnage prénommé Eustis, qui dort dans un champ à la lisière de la ville et que l’on dit devin ? Il raconte, paraît-il, à qui veut bien l’entendre, des histoires magiques qui résolvent les problèmes. Ce qui l’aide à survivre, c’est la dive bouteille, souvenir d’un glorieux passé lointain où il faisait partie de la cour de Dyonisos…

Avec cette nouvelle publication des éditions Sarbacane, préparez-vous à en prendre plein les mirettes ! De très belle facture avec dos toilé et vernis sélectif (ce qui n’est pas surprenant quand on sait que l’éditeur est autant attaché au contenu qu’à la forme), doté d’une couverture splendide, cet album très personnel de l’italien Fabrizio Dori est à la croisée de l’art et de la littérature.

Le Dieu vagabond, c’est une sorte de road trip mystique, où l’on suit la quête d’un satyre échoué dans le monde des humains, après avoir été puni par la déesse Artémis pour avoir pénétré dans son royaume en pourchassant une nymphe. Désormais alcoolique et à la rue, Eustis, ce dieu « inférieur », désormais simple clochard céleste, doit partager le triste quotidien des humains, dépourvu de la magie qui régnait jadis sur le monde avant que les dieux de l’Olympe ne soient remplacés par le nouveau dieu unique. Bientôt, il va se voir confier une mission par Hécate, la sœur d’Artémis. Cette mission pour le moins délicate consistera à sceller les retrouvailles de Séléné et de Pan, ce dernier étant mort trop tôt pour faire ses adieux à la déesse, sœur d’Artémis et d’Hécate. La récompense promise s’il réussit : se retrouver lui-même tel qu’il était et mettre ainsi fin à son long exil. C’est ainsi qu’équipé de son baluchon, il va prendre la route en compagnie d’un vieux professeur très myope.

Graphiquement, c’est une pure merveille. Fabrizio Dori nous enchante littéralement en jouant avec les styles et les couleurs, au risque de paraître trop disparate. Il y a pourtant un vrai parti pris, mais qui fonctionne parfaitement bien car en symbiose totale avec le récit, à savoir que ce que l’auteur a produit ici n’est rien de moins qu’une ode à la vie, à la beauté et à l’amour. Le lecteur pourra ainsi se délecter de ces illustrations extraordinaires qui sont, au-delà du style contemporain propre à Dori, tout autant de références à Van Gogh, Klimt et aux peintres romantiques du XIXe siècle.

Ainsi, l’auteur italien – dans le cas présent on doit pouvoir dire l’artiste – nous propose, avec ce très beau conte pour lequel il a puisé à pleines mains dans la mythologie grecque, de réenchanter le monde, notre triste monde auquel même Dori parvient à trouver une certaine poésie, quand il représente une banlieue hérissée de tours et de pylônes électriques géants… La couverture à elle seule, parfaite allégorie de notre époque, résume parfaitement le propos : assis devant sa tente Quechua, Eustis, l’ancien dieu-satyre devenu SDF, contemple l’air hagard, une boutanche de gros rouge à la main, l’immensité du ciel étoilé, souvenir résiduel de l’ancien monde, celui de la magie, de la beauté et de l’hédonisme. Ainsi, nous sentons-nous interpelés. Et si les clochards sur lesquels nous, clochards potentiels, préférons détourner le regard, étaient tout simplement des dieux déchus ? Et si pour eux le vin était juste le moyen d’oublier et d’embellir un tant soit peu la laideur qui nous environne et que nous ne voyons plus, ou que nous ne voulons plus voir ?

Le Dieu vagabond dégage une vraie beauté malgré quelques tout petits défauts – des regards pas toujours très expressifs par exemple ou des postures un peu balourdes, guère normées « BD » parce que sans doute, cela relève davantage de l’art pictural – Fabrizio expose dans des galeries de peinture… Mais ces « maladresses » sont d’autant plus touchantes qu’on a envie de les oublier, car qui dit œuvre poétique, dit albatros aux ailes trop grandes pour se mouvoir sur une Terre trop ferme, trop fermée. D’autant que le scénario est très bien construit, reste fluide, et que l’humour est aussi là pour empêcher à quiconque toute velléité de tomber dans le sérieux comme on tomberait dans le panneau.

Laissez vous emmener par ce petit chef d’œuvre, laissez infuser les merveilleuses images et la poésie de Fabrizio dans votre subconscient, des images inouïes qui pourraient bien vous aider à étoiler votre vie intérieure et vous accorder la légèreté – tout dépend évidemment de votre capacité à affronter le quotidien, à lutter contre sa pesanteur si puissante qui cloue nombre d’entre nous au sol sans que l’on en soit réellement conscient. « Les mythes sont faits pour être racontés, sans ça, le monde s’appauvrit et meurt. » Cette phrase d’Eustis synthétise à merveille la teneur du projet. Magique, je vous dis !

Le Dieu vagabond
Scénario & dessin : Fabrizio Dori
Editeur : Sarbacane
156 pages – 25 €
Parution : 2 janvier 2019

Extrait p.106-108 – Eustis raconte à son compagnon de voyage sa rencontre avec Van Gogh :

« Je suis resté quelques semaines dans les environs d’une petite ville appelée Arles, où je me suis lié d’amitié avec un type qui aimait bien peindre en plein air. J’aimais sa compagnie. On deviendrait fou à rester seul…

[Van Gogh apparaît de dos, marchant sur une route de campagne]
— Je t’ai vu, Eustis !
— Tu as de bons yeux, Vincent ! Il en faut pour distinguer un satyre se cachant dans les herbes folles…
— Un peintre doit s’initier à voir, mon ami.
— Hmm. Peindre me semble une activité bien morne. Se tenir raide des heures durant…
— A quoi s’occupent les satyres ?
— Ha ha ! A boire du vin, chanter et sentir l’herbe pousser sous leurs pieds.
— Nous ne sommes pas si différents. Je cherche à capturer l’essence insaisissable de la nature, à coucher en peinture le jaune incandescent de la lumière… Une lumière pure, sans ombres. Mais elle m’échappe.
— Vous, les mortels, avez toujours l’esprit tourmenté. Si vous ne voyez pas les choses clairement, c’est parce que vous les recouvrez constamment d’une couche de paroles. Nous, les satyres, gardons la tête claire, solidement attachée au corps, et le corps bien ancré dans la terre. Le monde s’offre à nous spontanément !
— Tu sais, Eustis… J’aimerais voir le monde comme tu le vois.
— Ça peut se faire, Vincent.

Et, juste comme ça, c’était joué. Par l’un de mes tours, nous avons échangé nos yeux pour un jour et une nuit. Mais ça a mal tourné. La version divine du monde sauvage et absolue, fut trop violente pour le peintre. Il ne s’en remit pas. Ses nerfs lâchèrent, et il finit par se donner la mort. Je crois que vous avez raison d’habiller le monde de paroles. La réalité brute est trop belle et dangereuse pour vous mortels. »

Le Dieu vagabond © 2019 Fabrizio Dori (Sarbacane)

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