Road trip au purgatoire

Essence © 2018 Fred Bernard & Benjamin Flao (Futuropolis)

Quand on atterrit au purgatoire, il vaut mieux rester en mouvement pour réussir sa quête libératoire, encore faut-il trouver le carburant… La vie après la mort comme vous ne l’avez jamais vue !

chille vient d’arriver au purgatoire. Incapable de se souvenir des derniers instants avant sa mort, il va être assisté d’une jeune femme qui prétend être son ange gardien. Celle-ci va l’aider à comprendre les raisons de sa présence dans cet univers désertique quasi-inhabité, qu’il parcourt sans but au volant d’une voiture de sport.

Sept ans après son chef d’œuvre Kililana Song, Benjamin Flao nous revient avec une « vraie » BD, Essence. Autant dire qu’il était attendu au tournant… Et on peut l’affirmer sans faux-semblants, c’est un retour réussi, malgré une fin un peu décevante ! D’emblée, nous sommes plongés dans un univers très singulier, qui sous le pinceau de Flao, atteint une dimension grandiose. Le décor : un mélange perturbant de réalisme burlesque et d’onirisme exubérant, juste fascinant à regarder.

On le comprend assez vite même si cela n’est pas dit explicitement, c’est le purgatoire d’un homme qui est raconté ici. Cet homme, Achille, se retrouve dans un paysage post-apocalyptique quasiment inhabité où il doit trouver de l’essence, de plus en plus rare, pour pouvoir continuer à piloter sa voiture de sport à travers des étendues désertiques, parsemées de bâtiments crasseux, ruines en devenir. A ses côtés, un ange gardien au féminin qui va l’aider à chercher en lui-même les raisons de son arrivée dans ce monde intermédiaire, qui au fil du récit s’avérera n’être qu’une vaste prison à ciel ouvert. Mais si ce statut de fantôme semble lui convenir, dans la mesure où il peut assouvir sa passion des belles cylindrées (même s’il faut constamment se mettre en quête de carburant), ce road trip qui n’est en réalité qu’une fuite ne finira- t-il pas par atteindre son point de lassitude ? Pour en sortir, Achille sera condamné à faire son examen de conscience, à admettre ses failles et ses lâchetés, mais pas seulement, car il découvrira aussi le courage dont il fut capable pour l’amour d’une femme.

De par l’originalité de sa narration et de sa thématique, trop rarement abordée en fiction, ce tourbillonnant huis-clos en extérieur est franchement captivant. Une expérience comparable à un jeu vidéo où notre héros doit surmonter une foule d’obstacles, traverser des lieux labyrinthiques, aborder des personnages baroques et énigmatiques, dans un décor toujours changeant. Et c’est ainsi qu’on réalise ainsi la richesse du trait de Benjamin Flao, capable de produire de magnifiques planches, plus proches graphiquement de Kililana Song, tout en lorgnant vers le style franco-belge, plus naïf mais parfait pour représenter les belles voitures d’une époque révolue et symboliser le côté immature d’Achille. On songe alternativement à Hergé, Franquin, Moebius… On appréciera les divers clins d’œil (notamment l’apparition de Gilles Villeneuve, le coureur canadien devenu ici artiste reclus et alcoolique).

Dans les dernières pages, le récit va si l’on peut dire revenir sur Terre, bifurquant de façon plus conventionnelle vers le thriller – un poil sanglant et assorti évidemment d’une course-poursuite. La fin laissera au lecteur une vague impression de bâclage, comme si le scénario avait dû être comprimé soudainement pour rentrer dans un format « one-shot ». C’est un peu dommage, même si cela ne remet pas en question la prouesse accomplie ici par Benjamin Flao et Fred Bernard. Nous, lecteurs humains masochistes, avions peut-être tout simplement le désir inconscient de voir cet extravagant purgatoire extra-terrestre se prolonger…

Essence
Scénario : Fred Bernard
Dessin : Benjamin Flao
Editeur : Futuropolis
184 pages – 27 €
Parution : 4 janvier 2018

Extrait p.94-95 : Dialogue à bâtons rompus entre Achille et son ange gardien, en route pour une destination inconnue…

« Vous ne me posez plus de questions ?
— Et vous, vous vous en posez parfois ?
— Rhooo, mademoiselle, détendez-vous, profitez du paysage… regardez, la route est belle, pas une bagnole ni un poulet à l’horizon et un gros v6 sous le capot qui ne demande qu’à chanter ! Le paradis, quoi…
— Oui, c’est ça, allez-y ! Ils hurlent tous ça au départ : « OH GÉNIAL ! WOOOOUUUH ! Super ! PAS DE RADAR ! SEUL AU MONDE ! PIED AU PLANCHER ! WOOOUUUH ! » Mais au bout d’un moment, ça saoule, vous verrez. Y a que les psychopathes pour ne pas se lasser. Et vous n’êtes pas comme ça ! »

 

Essence © 2018 Fred Bernard & Benjamin Flao (Futuropolis)

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2 commentaires pour Road trip au purgatoire

  1. iotop dit :

    Bon jour,
    Votre article me rappelle cette œuvre inclassable et assez fabuleuse : « Monsieur Mardi-Gras Descendres » de Éric Liberge.
    Max-Louis

    J'aime

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