Sushis à la grecque

Perséphone © 2017 Loïc Locatelli-Kournwsky (Delcourt)

Perséphone est une jeune fille ordinaire. Fille adoptive de Déméter, elle peine à trouver sa place aux côtés d’une mère omniprésente qui dispose de pouvoirs magiques prodigieux. Poussée par la curiosité et des cauchemars récurrents, elle va essayer d’en savoir plus sur ce passé qu’on essaie de lui dissimuler. Une quête qui va la conduire aux Enfers, dans une aventure épique dont les enjeux dépassent de loin sa situation personnelle…

Cette adaptation du mythe grec de Perséphone est plutôt une bonne surprise. Et si cet album est clairement destiné au public jeunesse, les adultes pourront également l’apprécier sans déplaisir aucun. Cette bande dessinée d’un auteur français est très influencée par le manga d’un point de vue graphique, ce qui peut s’expliquer par le fait que celui-ci réside au Japon. Loïc Locatelli-Kournwsky n’en est pas à sa première production, mais c’est la première fois qu’il s’inspire de manière si flagrante de la BD nipponne. Il opère ici un croisement étonnant, tout en s’inspirant des codes du manga, entre la mythologie grecque et les fifties américaines pour le décor. Sous des apparences sommaires, le trait est en fait assez détaillé quand il est question notamment de représenter un environnement urbain. L’imaginaire riche de l’auteur et le fond mythologique font le reste, et tout cela contribue à un univers foisonnant et attachant.

La narration est pour le moins enlevée, avec quelques scènes – heureusement non prédominantes – de combat façon « ninja », un des aspects les plus agaçants du manga. Cela reste néanmoins supportable car dilué dans la narration en question et l’univers graphique évoqué plus haut. Quant aux personnages, ils sont plutôt bien campés malgré l’hyper-stylisation des visages. A travers la jeune héroïne Perséphone et sa quête vers elle-même est abordée en filigrane la question de la filiation, l’adolescente étant la fille adoptive de Déméter. Les autres thèmes abordés concernent la corruption du pouvoir et le partage des richesses, un sujet hautement actuel de notre monde réel. La Porte des Enfers, bloquant l’accès entre Eleusis et le monde souterrain, symbolise parfaitement les nouveaux « murs » se dressant entre un Occident riche et un « Sud » en proie à la misère et à la guerre. En avançant dans l’histoire, on réalise que les habitants de ces enfers n’ont rien de diabolique, bien au contraire…

Perséphone est donc un album à recommander à tous les lecteurs de « 7 à 77 ans », retenant l’attention par l’originalité du traitement et toutes les raisons évoquées plus haut. Si Loïc Locatelli-Kournwsky promeut l’échange entre les peuples par le biais de cette histoire, il le met en pratique intelligemment avec ce mariage intelligent entre la BD européenne et la BD japonaise, qui, n’étant pas du tout un copier-coller stupide de la seconde, pourrait ainsi séduire les plus rétifs vis-à-vis du manga.

Perséphone
Scénario & dessin : Loïc Locatelli-Kournwsky
Editeur : Delcourt
144 pages – 17,95 €
Parution : 19 avril 2017

Extrait p. 77-78 – Discussion entre Perséphone et Rhadamante, l’intendant des Enfers, à propos de la guerre entre Eleusis et les Enfers :

– Mais comment ils ont pu être aussi stupides pour croire ça ! Ils ne se rendaient pas compte qu’ils allaient massacrer des innocents ? A leur place j’aurais… j’aurais…

– Tu aurais fait quoi ? Ils crevaient la faim, ces gens-là ! Ils voyaient leurs enfants grandir dans la misère, dans ces ruines stériles desquelles nous sommes toujours prisonniers ! Et la faute à qui ? Qui se prélasse tranquillement dans vos beaux quartiers, mange à sa faim et écrit ensuite des discours plein d’orgueil qui ont tant de succès chez vous ? Le camp des vainqueurs s’arrange toujours pour se donner le beau rôle, n’est-ce pas ? Même si je n’approuverai jamais les actions commises et la guerre qui s’ensuivit… Elle n’est que le résultat des frustrations et des peines accumulées par des personnes comme toi et moi qui n’aspiraient qu’à une vie paisible mais qui n’avaient plus rien à perdre. Qu’aurais-tu fait à leur place, jeune habitante de la surface qui n’a sans doute jamais manqué un repas ?

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