Héroïne de conte

Les Cent Nuits de Héro © 2017 Isabel Greenberg (Casterman)

Sur la Terre des débuts, les humains vivaient heureux, sans contrainte, comme au paradis. Jusqu’au jour où le dieu Homme-Aigle prit le contrôle de ce monde, outré du fait que ses habitants ne vénéraient aucune divinité et semblaient s’ennuyer. Il leur donna la parole et l’écriture, ce qui les fit très vite passer vers une ère de progrès. Pourtant, s’il introduit dans le cœur des humains l’ambition et la haine, le dieu n’avait pas prévu qu’ils connaîtraient également l’Amour, une menace pour le monde qu’il avait organisé à sa manière, mais peut-être aussi l’occasion de raconter de belles histoires… notamment celle de deux jeunes femmes éperdument amoureuses l’une de l’autre, Héro et Cherry.

Avec Les Cent Nuits de Héro, Isabel Greenberg renouvelle de façon originale le conte pour enfants. L’auteure anglaise a conservé les dieux et les châteaux, mais a confiné aux oubliettes les princes charmants… Fini les belles au bois dormant qui se morfondent dans leur baldaquin en serrant amoureusement le pendentif offert par leur tendre époux parti guerroyer… Désormais, les princesses prennent l’initiative en racontant elles-mêmes les histoires, tout en trompant leur mari avec leurs dames de compagnie. Cloîtrées peut-être, mais surtout caustiques, féministes, érudites, et toujours amoureuses, en un mot, modernes.

Et comme visiblement Isabel Greenberg raffole du genre, elle a opté pour des contes à tiroirs, faisant ainsi preuve de maîtrise narrative, signe distinctif de tout conteur digne de ce nom. Son trait révèle une certaine gaucherie, qui semble d’ailleurs assumée, laquelle est compensée par une esthétique et des couleurs cohérentes, mais surtout une touche poétique indéniable. Un style qu’on pourrait qualifier de primitivisme moderne, tout en angles, assez austère, accréditant l’idée qu’on n’est pas chez Disney. Définitivement, Greenberg n’a pas destiné ses histoires aux enfants mais plutôt pour un public adulte.

On pourrait y voir un pied de nez aux contes traditionnels où le rôle de la femme est réduit à la portion congrue. Tout au long de ces Cent Nuits, le mâle dominant en prend pour son grade et se voit moqué tel un pantin aussi odieux que risible. Certains pourront s’agacer de ce qui peut être vu comme un parti pris éhonté (certes, les hommes y sont rarement dépeints à leur avantage), mais ce serait oublier un peu vite le machisme persistant à l’encontre de la « moitié de l’humanité », ce machisme sédimentaire qui a imprégné depuis si longtemps les esprits et qui souvent est toléré par celles qui en sont les premières victimes, en particulier dans certains pays où un visage féminin non voilé est perçu comme une provocation… Car si heureusement le statut de la femme a évolué depuis plusieurs années en Occident, il a parfois tendance à régresser ailleurs, un constat qui nous rappelle que rien n’est jamais acquis…

Peu disposée à accepter cet état de fait, Isabelle Greenberg a choisi de réhabiliter le rôle de la femme. Elle en fait ici des conteuses unies par la même cause : la libération de la parole et la transmission de la mémoire, conditions nécessaires de leur liberté, tout en dénonçant le rôle que l’homme (avec un petit « h ») s’est octroyé abusivement, n’hésitant pas à interdire la lecture aux femmes sous le prétexte fallacieux de la religion. Ainsi, Les Cent Nuits de Héro allient de belle manière la magie des contes d’antan et le combat féministe.

Les Cent Nuits de Héro
Scénario & dessin : Isabel Greenberg
Editeur : Casterman
232 pages – 27 €
Parution : 22 février 2017

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Extrait p.151-152 : Héro et Cherry sont prises à partie par Manfred devant Jérôme, le mari de Héro de retour après cent jours d’absence. Manfred, chargé de séduire Héro en l’absence de Jérôme, a perdu son pari et les accuse de l’avoir envoûté avec leurs contes. Héro réagit :

– Si toutes les histoires de ces femmes merveilleuses et courageuses n’ont pas suffi à leur ouvrir les yeux alors rien n’y fera. Alors oui. Nous sommes amantes. Et oui, nous aimons la lecture et oui, nous vous avons envoûté avec nos contes formidables. Et j’ai bien peur que nous n’en soyons pas le moins du monde désolées. Mon seul chagrin est que cela n’ait pas fonctionné. Et j’aimerais ajouter que je suis bien plus intelligente que vous, même en matière de fauconnerie et de fortifications. Et au passage, votre chapeau est ridicule. Qui porte un chapeau au lit ?!?

– Cherry, arrête.

– Non, je n’en ai pas encore fini. J’en ai ma claque de toujours me taire, merci bien. Je vous hais tous les deux. Et je hais cette ville, Migdal Bavel. Cette cité de pierraille avec ses Grandes Volières et effigies d’Homme-Aigle. On dit que c’est sa fille, Gamine, qui a créé ce monde. Mais qu’elle l’a empli de péché et qu’Homme-Aigle a dû reprendre la main. Pour moi c’est un mensonge. Je crois que le péché et les ténèbres viennent du règne des hommes. Voilà ce que je pense. Je prierai Gamine et les Sœurs Lunes. A bas Homme-Aigle, à bas les Frères à Bec !

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