Le flingue ou les fleurs

La Malédiction de Gustave Babel © 2017 Gess (Delcourt)

Argentine 1925 : Gustave Babel, cultivé, poète, ex-tueur d’une mafia parisienne, capable de parler toutes les langues du monde, est abattu. Tandis qu’il agonise, le fil de son existence hors du commun défile devant ses yeux…

Après avoir longtemps dessiné pour les autres, en particulier Serge Lehman avec qui il publia récemment L’Esprit du 11 janvier (Delcourt 2016), Gess s’est investi dans un projet solo. Et le résultat est plutôt probant, même s’il faut bien l’admettre, on peut rencontrer quelque difficulté à rentrer dans l’histoire que l’on pourrait qualifier de thriller fantastico-surréaliste. Cette fameuse malédiction qui poursuit Gustave Babel, en pleine crise existentielle, c’est ce passé d’une vie qu’il n’a pas choisie qui le rattrape, celle d’un tueur à gages indifférent à son propre destin. Babel, poète érudit amateur d’art et dont le métier est à l’opposé total de ce qu’il est au fond de lui, va se trouver confronté, après une succession d’événements où les personnes qu’il doit tuer meurent peu avant son arrivée, à des visions cauchemardesques qui semblent faire référence à son passé occulté et à un mystérieux hypnotiseur affublé du masque de la mort.

Conçue comme une aventure, La Malédiction de Gustave Babel a pour cadre principal les bas-fonds d’un Paris ancien sous l’emprise de la pègre. Mais les visions récurrentes du héros en font un objet plus hybride où la poésie vient adoucir l’atmosphère violente liée aux fréquentations « professionnelles » de Babel.  Pris dans les tentacules de la Pieuvre, ce dernier ressent un grand besoin de délivrance qui ira croissant dès les premières visions qui viennent l’assaillir. Dès qu’il se sent tourmenté, il lit Baudelaire, dont les poèmes agissent sur son âme tel un baume apaisant et l’élèvent vers des éthers de pureté.

Fidèle à son trait réaliste et nerveux, Gess nous offre de belles séquences oniriques. La mise en page reste efficace et la colorisation discrète, souvent aux limites de la monochromie. Le scénario est un brin touffu et tend parfois à perdre le lecteur, mais reste suffisamment captivant pour que celui-ci daigne s’y accrocher. Et pour les amateurs de beaux tirages, le travail d’édition est très soigné avec dos toilé et couverture en relief. Certaines pages comportent de fausses taches d’humidité, donnant l’impression que l’objet sort d’une épave de navire au fond des mers, accentuant la part de rêve…

La Malédiction de Gustave Babel – Un récit des contes de la Pieuvre
Scénario & dessin : Gess
Editeur : Delcourt
200 pages – 22,95 €
Parution : 25 janvier 2017

Extrait p.117 :

J’ai laissé Mado et Cyprien au dessert. Ces deux-là s’étaient trouvés. À leurs regards, leurs gestes empruntés, c’était une évidence. Mado est venue chercher ses affaires quelques jours plus tard, son regard brillait.

J’ai retrouvé ma solitude. Grâce à la mère Sautran, je faisais maintenant le lien entre des faits et mes rêves. Ma mère serait morte dans l’incendie du 24 février et la stèle qui m’attirait tant était la sienne. J’espérais pouvoir la retrouver, mais mes nuits restaient d’insondables puits noirs. J’essayais le haschich et l’opium… En vain. Mon sommeil demeurait vide. Je sombrais alors dans la mélancolie, trouvant refuge auprès de Charles. Sa présence rugueuse m’apaisait. Ses vers étaient un baume sur ma fiévreuse impatience.

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé ça et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux*. »

Et enfin je rêvais.

* vers extraits de L’Ennemi, Charles Baudelaire (1821-1867)

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