
Temps de lecture ≈ 2 mn 15
Avec ce nouvel opus chevalin, brillant à tous points de vue, Pierre-Henry Gomont démontre que le fait de se confronter à la lourdeur des traditions familiales peut être pire que de chevaucher un cheval fou. Attention, ça va saigner !
Angelo et Andrea Montefiore sont fascinés par les chevaux et rêvent de participer à un Palio annuel, une course féroce où tous les coups sont permis, au grand dam de papa. Admiratif de leur oncle Guido, qui gagne toutes les courses, ils aimeraient suivre sa voie, devenir comme lui un champion. Bien que Guido ait perdu contact avec ses neveux, il va pourtant décider de les épauler, car pour lui, « la famille, c’est important ». Des retrouvailles qui ne plaisent pas à leur père qui avait quelque peu coupé les ponts…
« Familles, je vous hais ! » proclamait à la face du monde André Gide il y a plus d’un siècle dans Les Nourritures terrestres… La famille, sujet inépuisable s’il en est, avait déjà été traitée par Pierre-Henry Gomont dans Malaterre, un brillant récit semi-autobiographique. Après avoir abordé la question d’un père absent et irascible, l’auteur semble cette fois évoquer sa propre paternité et le rôle pas toujours aisé de parent.
Pour bien parler de Montefiore, on commencera par souligner le beau travail éditorial avec jaquette, pour une couverture très réussie mettant en scène les deux gamins, Angelo et Andrea, gravissant une montagne pour rejoindre Hermès, cheval emblématique du récit, figé dans une posture altière. C’est superbe, tout simplement.
Au début, on voit les deux gamins courir à corps perdus à travers les rues d’une petite ville italienne pour tenter d’assister à une course de chevaux — on peut supposer qu’il s’agit du Palio de Sienne, même si Gomont ne le cite jamais, se contentant de parler d’une « joute brutale, où n’est proscrit aucun des coups bas qui font ordinairement l’objet de lourdes sanctions dans le monde du sport ». Par le plus grand des hasards, ils y verront leur oncle, Guido, qui, après une victoire obtenue en « massacrant » ses adversaires, va se montrer plus amène avec des neveux qu’il n’avait jamais vus, leur proposant de faire un stage dans les écuries familiales (« Ho ! C’est la famille ou quoi ? »). Ce qui ne plaira pas des masses à leur père Giorgio, qui a pris le large depuis longtemps avec cette famille un rien clanique aux valeurs paternalistes. Même si j’ai trouvé peu crédible l’épisode d’ouverture de ces retrouvailles, je ne saurais en vouloir à l’auteur qui a produit globalement une histoire très bien construite et captivante.

Car incontestablement, l’auteur de Slava possède, outre son talent de dessinateur, un vrai don de conteur assorti à une fibre littéraire appréciable. A travers ce récit centré sur les deux garçons, qui vont vivre une expérience initiatique, Gomont va nous emmener chez les Montefiore, petite entreprise familiale élevant des chevaux pour faire d’eux des champions et les vendre au meilleur prix, dans un esprit purement vénal. Le temps de leur séjour, Angelo et Andrea ne seront pas toujours traités avec bienveillance, et découvriront avec un certain effroi une violence sourde, faite de non-dits, de jalousies et de maltraitances (y compris conjugales), seulement tues pour préserver la réputation du clan et s’exprimant de façon décomplexée à travers ces palios passablement barbares.
Comme à son habitude, Pierre-Henry Gomont a composé une galerie de personnages très bien campés pour mieux afficher sa détestation de la famille dans sa conception la plus factice, n’existant que pour sa propre survie, au prix d’une hypocrisie monumentale et d’innombrables coups fourrés. La tante Rina, la « mamma » gardienne du clan, sous des dehors maternels, se révélera odieuse avec les enfants, et ce n’est pas son fils Guido, tout en fourberie, qui adoucira le tableau. On se demanderait presque si l’auteur n’a pas des racines italiennes pour avoir narré cette histoire avec autant de réalisme, et quelle en serait la part autobiographique.
Quant au dessin, une fois de plus Gomont excelle. Grace à son sens inné du mouvement, il magnifie les chevaux, qui sont peut-être les véritables héros de cette épopée familiale. Ces derniers, par contraste, apparaissent totalement libres face au pesant cloaque familial, en particulier Hermès, l’étalon « indomptable » choisi par Angelo et Andrea pour leur entraînement. Et d’ailleurs, cet animal fougueux pourrait très bien symboliser l’approche de l’auteur, qui donne à voir ici sa vaste palette stylistique, allant de l’esquisse nonchalante aux plans plus détaillés, des scènes hyper dynamiques aux vues plus posées. Pierre-Henry Gomont est un animal libre, et si j’avais été dessinateur, je le confesse, j’aurais adoré dessiner comme lui.
Montefiore n’est rien de moins qu’un autre chef d’œuvre de la part d’un auteur qui n’en finit pas de tracer son sillon avec une constance qualitative rare, et l’on mesure ici le chemin parcouru depuis Catalyse, son premier album en tant qu’auteur complet, mais aussi Pereira prétend, l’œuvre qui l’aura révélé il y a dix ans. Si cet opus semble lui avoir servi d’exutoire, il n’est pas pour autant réconcilié avec la famille, loin de là. Néanmoins il propose, comme on pourra le voir en fin d’ouvrage, une approche différente visant d’abord à montrer à sa progéniture « comment [se] débrouiller pour survivre », et non rester sous l’emprise néfaste du carcan familial. Certes, le concept n’est pas nouveau, mais il ne sera jamais inutile de le répéter, et Pierre-Henry Gomont le fait avec brio dans ce récit qui fleure bon l’authenticité.
Montefiore
Scénario & dessin : Pierre-Henry Gomont
Editeur : Dargaud
192 pages – 27 €
Parution : 18 septembre 2026

Extrait : p.105-106 :
« Ainsi, les parents se sont séparés. On dira : la séparation est une chose courante, mais pas dans ces familles-là, et pas dans ces années-là. Dans ces dynasties moribondes, on ne pardonne pas à l’infâme qui veut s’en aller, car on est obsédé par le nom, la réputation et la transmission.
La famille, donc, plus avisée et mieux organisée que Gianluca — ce Néron de pacotille qui tempête et ourdit de sombres dessins — entame une guerre d’usure : mensonges, calomnies et harcèlement, tout y passe pour grever la réputation de la mère et récupérer l’enfant.
C’est un déferlement de haine et de bassesse qui dure des mois. L’enfant voit les traits de sa mère — ces traits qu’il adore — s’altérer. Il voit ses beaux yeux s’emplir d’amertume. Injuriée, comme en état de siège, la mère sombre dans un état de mélancolie fébrile.
Cela lui est si pénible qu’il en tombe malade. Il dort peu et mal, ne cesse de se lever la nuit pour pisser du sang. Ce ne sont que de banales infections, car on le sait depuis toujours, les tripes sont notoirement vulnérables aux tourments de l’âme. »

