Remettre la banlieue au milieu

Nanterre avant l’orage © 2026 Feurat Alani & Ulysse Gry (Steinkis)

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Les banlieues sont devenues à la fois les braises d’un monde en déliquescence et la cible des nostalgiques indécrottables du « bon vieux temps des colonies ». Cette bande dessinée, qui revient sur les émeutes de 2023, donne à voir une approche fondée sur la bienveillance, en phase avec une réalité bien différente de celle fournie par les médias.

Les années passent, les émeutes se succèdent dans les banlieues « chaudes », et rien ne change. La misère s’installe toujours davantage dans les ghettos des cités jadis « idéales », comme dans les tours « Pablo » de Nanterre. C’est de là qu’est partie l’étincelle qui a enflammé les banlieues de France en 2023, après une « bavure » policière de plus qui a causé la mort de Nahel. Journaliste et grand-reporter, Feurat Alani, qui a grandi dans le quartier, a voulu revenir dans cette cité où il a grandi pour tenter de comprendre.

A l’heure où montent les intolérances, où le racisme s’exprime de manière de plus en plus décomplexée, il est bon de voir publié ce type d’ouvrage. Le co-auteur Feurat Alani a eu un parcours exemplaire. Lui qui a grandi dans ces célèbres tours Pablo-Picasso de Nanterre, est parvenu à s’extirper de cette cité dont la réputation s’est dangereusement dégradée au fil des crises successives depuis les années 70, comme beaucoup d’autres en France, alors qu’à l’époque elles symbolisaient pour beaucoup les contours d’un futur idyllique.

Feurat Alani, accompagné d’Ulysse Gry au dessin, s’est livré à un vrai travail de journaliste de terrain, dans un tout autre style comparé à celui de leurs consœurs et confrères, qui se contentent souvent de commenter pour les grands médias la situation dans les zones inondées ou ravagées par les feux de forêt. Car ici, à Nanterre, c’est un incendie d’une toute autre nature qui s’est propagé dans les banlieues de France et de Navarre, après la mort du jeune Nahel abattu froidement par un policier alors qu’il conduisait une voiture sans permis (à vérifier). C’est la révolte d’une jeunesse qui s’est exprimée, une jeunesse souvent issue de l’immigration par leurs parents ou grands-parents, une jeunesse qui a manqué le fameux ascenseur social.

Nanterre avant l’orage © 2026 Feurat Alani & Ulysse Gry (Steinkis)

On appréciera la démarche de Feurat Alani, qui nous aide à comprendre que ces jeunes ne correspondent pas à l’image qu’on essaie de donner d’eux, que les choses ne sont pas si simples et ne se résument pas aux slogans racistes et caricaturaux des partis xénophobes. Ce reportage en immersion nous donne à voir un autre visage de cette banlieue vilipendée par les opportunistes de la politique, cette banlieue que les JT évoquent seulement pour susciter la peur et favoriser l’audimat. Des lieux qui, malgré leur laideur, ont su conserver des valeurs d’entraide et de solidarité permettant à chacun de survivre, où même les clochards ont droit à un regard bienveillant et retrouvent un peu de la dignité qui leur est refusée dans les beaux quartiers. Et on est reconnaissant à Feurat de nous avoir montré cette facette beaucoup moins effrayante que l’image souvent véhiculée à travers les médias « officiels », une perspective différente qui tente de restituer la réalité sans l’enjoliver ni l’accentuer, mais qui donne un peu d’espoir dans un monde de plus en plus déshumanisé par une technologie envahissante et atomisante, voulant que chacun reste chez soi à passer des heures à pianoter sur son clavier. Un miroir qui pourrait bien changer notre regard et nous pousser à une remise en cause. Car dans ces banlieues, il se passe beaucoup de choses, et les gens ont l’air bien vivants.

Le trait d’Ulysse Gry est simple et stylisé, mais surtout il respire l’authenticité. On sent une recherche élaborée dans la mise en page et c’est une belle poésie qu’il nous offre à plusieurs reprises. La page 19 représentant les fameuses tours Pablo-Picasso sous la lune est tout à fait remarquable. Ces tours semblent vivantes sous le crayon de Gry, évoquant les célèbres moais de l’île de Pâques. Cette patte poétique semble transcender le délabrement et la violence visuelle des lieux, bref, d’apaiser la cité pour entrevoir l’espoir.

Cette BD est à découvrir absolument, parce qu’elle fait office de porte-voix à des populations qu’on n’entend guère habituellement, des populations souvent anonymisées, déshumanisées, et par ricochet stigmatisées, par les forts qui aiment à s’en prendre aux plus fragiles en leur donnant à des fins opportunistes le rôle de bouc-émissaires à tous les problèmes sociétaux. Feurat Alani, « l’enfant du pays », l’a fait à sa façon, modestement, mais le message est bien passé. Parce que cette BD parle aussi de transmission entre les générations, l’essentiel étant ne pas oublier qu’il y a encore une cinquantaine d’années, à Nanterre, à la place de ces tours aujourd’hui si mal en point, se trouvait le plus grand bidonville de France, où s’entassaient ces immigrés qui ont construit la France d’après-guerre.

Nanterre avant l’orage
Scénario : Feurat Alani
Dessin : Ulysse Gry
Editeur : Steinkis
128 pages – 20 €
Parution : 28 mai 2026
Nanterre avant l’orage © 2026 Feurat Alani & Ulysse Gry (Steinkis)

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