Le phénomène qui malmène les boîtes crâniennes

Le Syndrome de l’imposteurE© 2026 Céline Bracq, Eric Giacometti et Fanny Briant (Marabulles)

Temps de lecture ≈ 2 mn

Armés de leur carnet et de leur micro, Céline Bracq et Eric Giacometti ont enquêté pour tenter de cerner le fameux phénomène encore complexe, injustement nommé « syndrome », mais qu’une majorité d’entre nous ont pu expérimenter de façon plus ou moins consciente, en particulier dans le monde du travail.

Couverte d’éloges par sa direction, Paola aurait toutes les raisons d’être satisfaite professionnellement. Et pourtant. Nouvellement promue au poste de responsable du digital dans sa société, elle bosse comme une dingue mais ne sent pas à la hauteur, au bord du « burn-out ». Paola souffrirait-elle du syndrome de l’imposteur ? Elle ne serait pas la seule, puisque 70% des femmes se sentiraient concernée. Mais les hommes ne sont pas forcément épargnés non plus. Cette enquête nous explique comment ce syndrome se manifeste et quelles en seraient les causes.

Pour commencer, le parti pris éditorial est plutôt bien vu, avec cette sur-couverture en plastique semi-transparent représentant un masque vénitien, qui, une fois retirée, laisse apparaître le visage de la jeune femme que l’on verra dans une bonne partie du livre : c’est elle qui souffre du fameux « syndrome de l’imposteur ».

En mode reportage, l’ouvrage traite donc de ce phénomène — c’était le terme utilisé lorsqu’il fut identifié à la fin des années 70 par deux universitaires états-uniennes, qui le considéraient comme une expérience psychologique plutôt que comme une pathologie, contrairement à « syndrome » qui fut en quelque sorte imposé par les médias quand ceux-ci commencèrent à l’évoquer, comme le précisent les auteurs — qui trouve un écho de plus en plus fort dans le milieu du travail et semble toucher plus particulièrement la gent féminine, même si les études réalisées doivent être prises avec des pincettes. Dans un monde où règne souvent l’esprit de compétition, les hommes ont peut-être plus de réticence à avouer leurs failles et leurs souffrances au travail.

Et pourtant, les conséquences sont souvent dramatiques pour les victimes. Des études ont souligné que les personnes les plus exposées étaient avant tout les femmes (d’où le E majuscule du titre), mais également issues d’un milieu social défavorisé, des minorités « non-blanches » ou des régions éloignées des grands centres urbains. Celles qui étaient parvenues à gravir les échelons dans le cadre de leur profession avaient conservé une forme de culpabilité et manquaient de la confiance dont bénéficient leurs congénères plus favorisés. Pour lutter contre ce sentiment, elles mouillent plus leur chemise et sont prêtes à se démener par peur de redescendre là d’où ils viennent… la contrepartie, c’est le risque de faire une dépression ou un burn-out… qui n’équivalent donc pas au fameux syndrome mais en constituent plutôt les effets…

Si l’objet, tout en mettant en lumière ce fameux « syndrome » encore relativement méconnu mais avec plus d’implications qu’on pourrait le penser, il peut aussi par certains aspects se rapprocher du guide de développement personnel (avec même un test à la fin), mais dans le bon sens du terme et loin des ouvrages lucratifs de ce type. L’ouvrage, très didactique, est basé sur des études sérieuses et des points de vue de philosophes, mais aussi des interviews de personnalités publiques (Michelle Obama, la journaliste Nora Hamadi, l’ex-championne d’athlétisme Dado, la professeure de lettres Karine Dijoud…) ou de citoyens ordinaires, qui en apparence paraissent tout à fait bien dans leurs baskets mais à moment donné ont tous expérimenté ce « syndrome » à un degré plus ou moins fort, et ils sont beaucoup plus nombreux qu’on ne pourrait le croire, l’important étant de ne pas « enlever le masque en public ». Moi-même, je n’y ai pas échappé étant plus jeune. Et vous qui lisez ces lignes, vous êtes-vous déjà posé la question ?

Attention, il n’est pas question de prendre la question à la légère en permettant à chacun de se dédouaner pour ses manquements, car le sujet est complexe : si « 83% des Français présentent des signes modérés ou forts du syndrome (…), il est intense pour près d’un tiers de la population ! » Toute la nuance est dans ces chiffres. L’étude a été réalisée avec le concours du psychologue Kevin Chassandre, qui fournit une analyse éclairante du syndrome avec la diversité de ses symptômes (du simple doute au, tout en glissant quelques pistes pour mieux le combattre.

Graphiquement, on appréciera la simplicité du trait de Fanny Briant et la fraîcheur des couleurs, assortis à une mise en page libre et variée, qui contribuent à procurer un bon moment de lecture, tout en abordant un sujet sociétal important.

Le Syndrome de l’imposteurE est une lecture appréciable qui prend soin d’éviter les raccourcis et tente d’intégrer tous les points de vue, y compris celui de féministes considérant ce syndrome comme une invention… Aucune conclusion hâtive ici, ce qui laisse la place à d’autres questionnements, mais le livre reste suffisamment enrichissant pour tenter d’adopter une opinion équilibrée.

Le Syndrome de l’imposteure
Scénario : Céline Bracq et Éric Giacometti
Dessin : Fanny Briant
Editeur : Marabulles
128 pages – 19,95 €
Parution : 4 mars 2026
Le Syndrome de l’imposteurE© 2026 Céline Bracq, Eric Giacometti et Fanny Briant (Marabulles)

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