On n’est pas des bêtes, on la ferme pas !

Le Château des animaux, tome 3 : La Nuit des justes © 2022 Xavier Dorison & Félix Delep (Casterman)

Temps de lecture ≈ 1 mn 45 

Ce tome 3 de la saga animalière de Dorison et Delep poursuit l’auscultation d’un pouvoir tyrannique et retors, capable d’écraser la révolte populaire dans le sang. Si contre lui l’action violente semble vouée à l’échec, la désobéissance civile saura-t-elle venir à bout du tyran Silvio ?

Depuis que les hommes ont déserté le Château, Silvio et ses sbires les chiens ont pris le pouvoir et exploitent sans états d’âme l’ensemble des animaux dans des tâches épuisantes qu’ils rémunèrent par une maigre rétribution. La révolte a bien eu lieu, à coup de griffes et de becs, mais elle fut aussitôt écrasée dans le sang. Heureusement, la stratégie non violente de désobéissance civile, à l’initiative de Miss Bengalore a pris le relais et commence à porter ses fruits. Silvio a accepté d’instaurer la gratuité du bois de chauffe, mais pour ne pas perdre la face, a choisi de livrer son « numéro un » à la vindicte populaire. Miss B, qui voulait éviter la violence, est dépitée…

Comme pour tenter de comprendre ce qui produit les tyrans, ce troisième tome s’ouvre sur un flashback spectaculaire montrant un Silvio jeune, harassé par le poids de la charrette qu’il doit tirer sous les ordres d’un chien sans pitié, des années avant qu’il ne fasse son putsch pour commander la ferme. Le syndrome de la victime devenue bourreau à son tour…

Après avoir croisé l’épouse du numéro 1, assassiné par Silvio à la fin du tome 2, contrainte de quitter le château avec ses chiots après être tombée en disgrâce, Miss B est saisie par le doute et ne souhaite plus mener la révolution. D’autant qu’elle ne veut pas cautionner une partie des animaux qui souhaite désormais passer à l’action violente pour évincer Silvio de son palais. « Tant que notre colère sera plus forte que nous, nous ne vaudrons pas mieux que Silvio. » lance-t-elle à ses troupes. Azélar le vieux rat va s’employer à la convaincre de ne pas lâcher le combat. La clé ? Faire cesser la peur, mettre un programme sur pied pour instaurer la justice et le vote… et toujours sans violence ! La marguerite deviendra l’emblème de ce de ce « printemps des animaux » ! Mais le tyran n’est pas prêt à céder, persuadé d’avoir fait amende honorable en jetant à la foule un os à ranger : l’assassinat en public de son « numéro un ». Ainsi, quoi de plus logique pour lui, que d’emprisonner ceux qui refusent de déposer la marguerite qu’ils arborent dans ses sinistres geôles ?

En lisant cette Nuit des justes, impossible de ne pas penser aux événements qui se déroulent actuellement en Iran, où les femmes se révoltent contre le port obligatoire du tchador. Notamment avec cette scène marquante où les animaux décident de jeter leurs colliers à clochette devant la milice de chiens, sans crainte des morsures qu’ils auraient à subir en représailles.

Il faut noter l’humour au vitriol présent dans la série, autant à l’adresse des tyrans que de leurs courtisans, prêts à s’abaisser jusqu’au ridicule pour s’acquérir les bonnes grâces du maître, humour que Delep a su retranscrire dans son dessin semi-réaliste enlevé. Délaissant le choix d’une apparence anthropomorphe des animaux, le dessinateur n’a conservé que les expressions humaines, et celles-ci suscitent souvent l’amusement, telle celle du futur numéro un (en page 8), très flatté de se voir promu par le « président » lui-même.

On ne saura reprocher à cette saga la profondeur et la puissance de son message politique, un message universel en résonance avec la situation actuelle, décrivant la façon la plus subtile de faire pression sur les pouvoirs autoritaires, d’autant plus dangereux lorsqu’ils se parent des « plumes » de la démocratie et dénoncent ses adversaires, si pacifiques soient-ils, comme les ennemis ultimes. En d’autres termes, l’art de retourner la situation et de jeter l’huile sur le feu. La soif de domination n’a pas de prix ! L’autre point fort du Château des animaux, purement formel, ce sont bien ses couvertures, toutes aussi réussies les unes que les autres. Alors s’il est un bémol à pointer, certes mineur, il se trouve peut-être du côté de la narration, qui laisse une vague impression de délayage. Deux tomes auraient sans doute suffi pour cette revisite du roman de Georges Orwell, qui est tout de même une sorte de huis-clos où le rêve, un vigoureux rêve de liberté, demeure tout du long confiné au périmètre de la ferme. Ainsi on se félicite de savoir que la série verra sa conclusion dans un quatrième et dernier tome, que l’on n’en a pas moins hâte de découvrir !

Le Château des animaux, tome 3 : La Nuit des justes
Scénario : Xavier Dorison
Dessin : Félix Delep
Editeur : Casterman
64 pages – 15,95 € (version numérique : 11,99 €)
Parution : 16 septembre 2022

Extrait p.36 — Azélar tente de convaincre les animaux des bienfaits de la désobéissance civile :

« Lors d’une arrestation, la grande peur est d’être seul ou de laisser sa famille abandonnée, mais tout sera prévu pour ceux que vous devrez laisser un temps. Et si les chiens ou Silvio parient sur le fait qu’on oublie ceux qu’ils mettront dans l’ombre, alors nous nous chargerons de les garder en lumière et d’exposer ce qui leur arrive.

La peur vient surtout du fait que l’on ignore ce qui va se passer. Ce que l’on imagine est toujours pire que la réalité. Il suffit donc de savoir et de se préparer. Ceux qui seront passés par le donjon vous raconteront leur expérience.
(…)
Il faut aussi s’habituer à subir la colère, les quolibets et les brimades… et pour cela, comme au pugilat, rien ne vaut un bon entraînement ! Je vous suggère aussi de redéfinir notre vocabulaire. Ainsi, le séjour en geôle pourrait devenir un « stage de vacances et d’endurcissement »…

Enfin, c’est sans doute le plus important, il faut valoriser ceux qui ont eu le courage de « porter la marguerite » et de se faire arrêter ! Chacun doit pouvoir être fier et exposer ce qu’il a sacrifié pour ses frères animaux. Son aura peut même en ressortir grandie… »

Le Château des animaux, tome 3 : La Nuit des justes © 2022 Xavier Dorison & Félix Delep (Casterman)
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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Juju dit :

    Une belle chronique pour cette BD qui est vraiment magnifique.
    Par contre je trouve que chaque tome se tient. Chacun raconte une tentative, une méthode (jusque là infructueuse) pour retourner Silvio. Cela justifie bien à mes yeux de ne pas avoir regroupé tout ça en deux tomes comme évoqué dans la chronique. En plus ça serait dommage de se priver de quelques illustrations de Delep ^^

    Aimé par 1 personne

    1. merci beaucoup Juju ! Bien sûr ce n’est que mon avis ! On va voir où tout cela va mener dans le dernier tome qu’on attend tous avec impatience !

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