Qui a peur du grand méchant wendigo ?

Colorado Train © 2022 Alex W. Inker (Sarbacane)

Temps de lecture ≈ 2 mn 15

Alex W. Inker est fasciné par les croquemitaines des temps modernes, aussi indissociables de l’Amérique que le hamburger ou la Statue de la liberté. Avec cette adaptation du roman de Thibault Vermot, il nous livre un hommage glaçant à Stephen King.

Années 90, quelque part dans le Colorado. Entre banlieues déshéritées et no man’s land oubliés, cernés par l’antique chemin de fer et les mines abandonnées, une bande de teenagers tentent de trouver l’aventure au bout de leur rue sans horizon. L’occasion se présente le jour où le jeune Moe, la petite « terreur » du quartier, disparaît mystérieusement…

Dès que l’on a le livre dans les mains, on sent qu’on a affaire à du lourd, et ce n’est pas juste à cause de son poids… Déjà, il suffit de feuilleter quelques pages pour comprendre qu’on n’est pas chez les Bisounours. Le noir et blanc charbonneux du trait insuffle une atmosphère menaçante qui pue la vieille masure humide et le métal rouillé. Au fur et à mesure qu’on avance dans le récit, un clou usé vient s’ajouter à la page de garde de chacun des vingt chapitres. Vingt clous funestes qui s’égrènent aussi inéluctablement que les minutes sur le cadran d’une horloge, tels un sinistre présage. Vingt clous destinés peut-être à un cercueil ou à un supplicié. Une trouvaille hyper efficace qui fonctionne à plein dans l’imaginaire du lecteur et fait monter la tension d’un cran à chaque chapitre.

En s’inspirant du premier roman de Thibault Vermot, Alex W. Inker, auteur français comme son pseudo ne l’indique pas, dédie l’ouvrage (entre autres) à Stephen King et on comprend vite pourquoi. Dès les premières pages, impossible de ne pas penser à Stand by me avec cette bande de gosses avides de liberté. Issus de milieux à problème, ces préados au look grunge, tout droit sortis d’un film de Gus Van Sant, tentent après l’école de tromper l’ennui dans leur bled paumé du Colorado en se laissant dériver sur leur skateboard. Bien souvent, ils doivent tenir tête à la petite frappe du quartier, Moe, qui prend un malin plaisir, avec ses potes à moto, à s’acharner sur Donny, en surpoids et en déficit de confiance. Heureusement, Durham, leur nouveau copain venu agrandir le trio, déjà composé de Suzy et Mike (et accessoirement le petit frère Calvin), va orchestrer la révolte. Fugueur réfugié dans une cabane de junkies, le jeune garçon a le cœur sur la main et le sens de la débrouille, doublé d’un QI plus élevé que la moyenne. Il n’est pas vraiment fréquentable (car déjà toxico à son âge) et ne fréquente pas l’école, mais cet as de la récup’, geek avant l’heure, sait bricoler des fusées. En résumé, une belle galerie de personnages très bien campés.

Jusqu’ici, tout va bien, si tant est qu’il soit possible d’accoler un terme positif à ce tableau sordide des bas-fonds d’une Amérique provinciale oubliée du boom économique… jusqu’au jour où la ville apprend la disparition du jeune Moe. Pour le « club des quatre », mélange de soulagement et d’inquiétude. Serait-ce un coup du wendigo, créature mythique et terrifiante qui « prend la place de votre ombre » lorsque vous vous promenez seul en forêt ?

On adore ce trait crasseux faussement grossier, par ailleurs plutôt précis, qui saisit bien l’âpreté du contexte, constitué de préfabriqués vétustes, de squats humides et de voies ferrées lugubres. Même le train de marchandises n’est pas rassurant dans sa course folle et mécanique, se faisant complice du croquemitaine tueur d’enfants.

Colorado Train a l’odeur du métal, la couleur de la rouille et du sang séché, le bruit d’un essieu usé… Et si cette BD est bruyante, elle est également musicale puisque chaque chapitre s’ouvre sur un des morceaux les plus emblématiques de ces années-là (Smashing Pumpkins, Alice in Chains, Metallica, The Cure « première époque », Sonic Youth, Pixies et Marilyn Manson…),où suintait le désespoir résigné de la jeune génération des Nineties. Ce thriller à la narration impeccable ferait presque ressembler Stephen King à un conteur pour enfants. Certaines scènes sont glaçantes et les âmes les plus sensibles sentiront probablement des serpents se tortiller dans leur estomac. Une BD très marquante de cette année 2022, tout juste nommée dans la sélection d’Angoulême, et un auteur à suivre, après les remarqués Un travail comme un autre et Servir le peuple.

Colorado Train
D’après le roman de Thibault Vermot
Scénario & dessin : Alex W. Inker
Éditeur : Sarbacane
240 pages – 29 €
Parution : 7 septembre 2022

Écouter la playlist

Extrait p.32-33 – Près de la voie ferrée, Donny et ses amis font connaissance avec Durham, leur nouvel allié face à Moe :

Donny — Eh ben, Durham, je te présente mes potes, Suzy et Michael ! D’ailleurs vous deux, qu’est-ce que vous branliez dehors à cette heure-ci ?
Durham — Il a raison, c’est une heure à chasser le wendigo !
Donny — Le… le wendigo ?
Suzy — Tu crois pas à ces conneries, quand même ?!
Durham — Et pas qu’un peu que j’y crois ! Mon grand-père avait des tas d’histoires là-dessus… « Si tu vas seul dans la forêt, la créature des bois prend la place de ton ombre… » Vous n’avez jamais l’impression, en marchant la nuit comme maintenant, que quelqu’un vous suit ? Et quand vous vous retournez… personne ! C’est ça, le wendigo.
Suzy — Et… et après ?
Durham — Et après ? Il tend le doigt et pose le bout de son ongle dégueulasse sur ton cou… et t’as tellement les jetons que t’oses plus bouger d’un poil… Et alors il t’arrache les deux mains et te fourre tout entière dans un sac déjà bourré d’os pourris… Et là, tu crèves lentement… et personne t’entend crier… Enfin… hé ! hé ! C’est ce que m’a dit mon grand-père… (voyant la mine déconfite de ses amis) Bah quoi ? Ça y est ? Ils ont peur du wendigo ?
Donny — C’est pas ça… On va se rentrer, il se fait tard…

Colorado Train © 2022 Alex W. Inker (Sarbacane)
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