Un conte africain alliant tradition et modernité

Le Repas des hyènes © Aurélien Ducoudray & Mélanie Allag (Delcourt/Mirages)

Avec ce conte tout public, Ducoudray et Allag nous emmènent au cœur de l’Afrique noire, en revisitant un mythe ancestral à l’aune de son histoire récente marquée par la colonisation, entre douceur et violence…

Dans un village africain, Kubé s’apprête à être initié par son père à un rite ancestral : nourrir les hyènes, dont le rire empêche les morts de se reposer. Kana, son frère jumeau, n’a pas été convié car il est venu au monde après Kubé. Mais Kana ne l’entend pas de cette oreille et entend bien faire mentir le destin, en affrontant lui-même le Yéban qui a pris l’apparence d’un hyène… L’esprit maléfique prétend s’être perdu et va ainsi exiger du jeune garçon qu’il l’accompagne vers une destination bien mystérieuse…

Cet album, qui voit collaborer pour la deuxième fois Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag (dont c’est la deuxième bande dessinée), nous emmène cette fois dans l’Afrique des contes et des esprits. Les auteurs nous avaient subjugués il y a quatre ans avec L’Anniversaire de Kim Jong-il, une plongée dans ce pays effrayant et coupé du monde qu’est la Corée du nord, à travers le témoignage d’un enfant de huit ans. Dans Le Repas des hyènes, c’est une fois encore un enfant qui est mis en scène à travers un parcours initiatique empreint d’onirisme.

Si l’album est déjà en lice pour le prix jeunesse (12-16 ans) d’Angoulême, on ne peut s’empêcher d’être un brin perplexe. Est-ce juste parce que l’histoire met en scène un jeune enfant ? Pourtant, ce conte, par sa complexité et sa portée philosophique, peut parfaitement viser le public adulte et n’est en outre pas si facile d’accès. Le prolifique Aurélien Ducoudray a ainsi puisé dans un mythe dogon pour raconter l’histoire du jeune Kana, dont le frère jumeau Kubé, né juste avant lui, aura l’honneur d’accompagner son père pour nourrir les hyènes, dont le rire strident empêche les morts de se reposer. C’est ainsi que par un pacte commun, Kana va devoir guider un yéban, être surnaturel métamorphosé en hyène géante, vers un objectif inconnu qui ressemble étrangement aux enfers…

Une fois encore, on admirera le dessin naïf de Mélanie Allag pour qui la couleur n’est clairement pas envisagée comme une simple option. Ce n’est pas par hasard si l’on pense beaucoup au Douanier Rousseau, avec des ambiances à la fois sombres et chatoyantes qui savent évoquer tout le mystère et l’onirisme des nuits africaines. Vers la fin du récit, Allag va radicalement changer d’approche graphique pour décrire la séance initiatique du jeune Kana, laissant le lecteur à la fois totalement fasciné et désorienté au milieu d’un rêve cerné de cauchemars. On entre dans une dimension totalement surréaliste qui pourrait faire penser à une sorte de Dali psychédélique, c’est une expérience de lecture hors-normes.

Ce conte, qui honore avec sincérité le culte des ancêtres encore très prégnant dans l’Afrique d’aujourd’hui, est une alliance de merveilleux et de cauchemar. Il nous parle d’un continent qui a souffert, encore marqué par la colonisation mais qui n’a jamais renoncé à ses traditions, partie intégrante de l’âme africaine. On pourra toutefois déplorer le côté désordonné de la narration, qui aurait peut-être nécessité quelques clés à l’attention du béotien ne possédant pas une connaissance suffisante des us et coutumes propres à ce continent. Ducoudray a peut-être failli devant la puissance d’un projet trop ambitieux, et à l’image de Kana, qui confie à son amie la hyène qu’il n’a aucune idée de l’endroit où aller, s’est peut-être un brin égaré dans cette rêverie pourtant non dénuée de charme.

Le Repas des hyènes
Scénario : Aurélien Ducoudray
Dessin : Mélanie Allag
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
112 pages – 17,50 €
Parution : 2 septembre 2020

Extrait p.24-27 — Kubé est questionné par son père :

Le père — Pourquoi faut-il nourrir les hyènes ?
Kubé — Parce qu’avec leurs rires, elles empêchent les morts de se reposer assez longtemps pour que leur esprit fasse le long voyage…
Le père — Pourquoi le rire des hyènes fait-il sortir les morts de leur tombe ?
Kubé — Euh… Parce qu’il… Il est euh…
Kana, depuis l’extérieur, lui souffle discrètement — Parce qu’il ressemble au rire des vivants.
Kubé — Euh… oui ! Parce qu’il ressemble au rire des vivants… Et croyant que c’est celui d’un ami, eh bien le mort sort de sa tombe pour le rencontrer !
Le père — Pourquoi nourrit-on les hyènes ?
Kubé — Car quand elle ont le ventre occupé, elles ne rient plus.
Le père — C’est bien, prends ton masque.
Kubé — Celui-là ?
Le père — Non, aujourd’hui tu porteras le masque de l’initiation.
Kubé, contemplant le masque — Les yeux sont ouverts !
Le père — Oui, à ce stade de ton initiation, tu as le droit de poser les yeux sur elle…
Kubé — Il est lourd.
Le père — Dorénavant c’est le tien. Prends-en soin, et surtout ne l’enlève jamais en présence des hyènes.
Kubé — Je sais, c’est le masque qui fait que nous pouvons les nourrir. Nous leur ressemblons, ainsi elles ne nous dévorent pas… Et si nous ne les nourrissions pas, elles s’inviteraient aux funérailles, elles viendraient rire sur la dépouille du défunt et les morts du village reviendraient habiter avec les vivants.
Kana — Et je t’explique pas la pagaille !

Le Repas des hyènes © Aurélien Ducoudray & Mélanie Allag (Delcourt/Mirages)

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