Trans(e) de carnaval

Peau d’homme © 2020 Hubert & Zanzim (Glénat)

Fraîchement couronné de quatre prix cette semaine, Peau d’homme, conte médiéval au propos extrêmement moderne sur la théorie du genre, restera comme le plus bel héritage du regretté Hubert, en collaboration avec Zanzim, qui sublime le récit par son dessin candide et enchanteur.

Dans une cité ducale aux faux airs vénitiens, la jeune Bianca, fille d’une famille bourgeoise, s’apprête à convoler en justes — et adroitement négociées — noces, avec le mari qu’on a choisi pour elle, Giovanni. Devant l’amertume de la jeune fille, dépitée à l’idée de faire sa vie avec un parfait inconnu, tout bellâtre soit-il, sa marraine décide de l’héberger quelque temps. Elle va ainsi lui exposer un objet magique secrètement gardé de génération en génération, une peau d’homme ! Bianca, en revêtant ce « vêtement » magique, va vivre une expérience extraordinaire qui va totalement changer sa vie…

Ce conte fantastique est l’une des dernières œuvres qu’Hubert, disparu en début d’année, nous aura léguée — avec Les Ogres-Dieux (tome 4) et peut-être Le Boiseleur (tome 2). Et qui nous fait d’autant plus regretter sa mort. Car Peau d’homme est une merveille d’intelligence, un vrai chef-d’œuvre qui, en situant le récit dans une Italie médiévale, s’avère d’une extrême modernité.

En utilisant les ressorts du conte populaire, notamment la fluidité narrative et toute la magie inhérente au genre, Hubert va y intégrer les problématiques les plus contemporaines, et c’est bien là que réside son génie. In fine, cette société médiévale ressemble étrangement à la nôtre, avec deux visions s’opposant radicalement. D’un côté la tradition et les mœurs religieuses rétrogrades, prôné par le frère obscurantiste de Bianca, de l’autre des idées progressistes alliées à un certain hédonisme et au respect de l’identité sexuelle. On ne « divulgâchera » pas le récit, mais Bianca va réussir, grâce à cette incroyable peau d’homme, à s’affranchir des conventions dont son futur mari Giovanni, qui n’est pas celui qu’elle croyait au départ, est resté la victime consentante. C’est en se métamorphosant en « passionaria gay » que Bianca va apprendre à lutter pour la liberté ! Face à son frère fanatisé Angelo dont la morale bigote a soumis les esprits jusqu’aux instances de pouvoir, ses objections, fondées sur une logique imparable que permet son innocence, sont très bien mises en relief et ne font que ridiculiser ce dernier, participant à la jubilation du lecteur. Le point d’orgue du récit sera ce joyeux carnaval où les corps et les âmes vont se déchaîner pendant toute une nuit et contribuer à l’éviction de Fra Angelo…

Peau d’homme © 2020 Hubert & Zanzim (Glénat)

Sur le plan graphique, on apprécie la ligne claire élégante et stylisée de Zanzim, parfaitement en symbiose avec la narration, et le lecteur est immédiatement aspiré dans cet univers médiéval de conte de fées. La mise en page, simple en apparence, est très subtile, avec des cadrages et une composition qui par moment savent s’allier aux textes pour provoquer l’amusement, notamment avec cette scène où Bianca déstabilise Giovanni de son regard amoureux, tandis qu’un zoom se fait sur le postérieur de la statue géante d’un adonis nu, équipé d’un énorme gourdin reposant sur son épaule. La narration est également rendue dynamique par un agencement visuel très varié. Zanzim nous offre des pleines pages de toute beauté, dont certaines montrent les personnages évoluer à travers un décor unique, ce qui donne un côté très ludique au récit. Tout cela ajouté à la délicatesse du trait et au choix pertinent des couleurs, on se sent totalement comblé ! Et pour magnifier l’ensemble, la couverture est superbe, avec une très belle illustration en vernis sélectif, cernée d’arabesques en impression bleu doré.

Peau d’homme s’impose incontestablement comme le must venu illuminer cette année grise, tant par la forme que par le fond. Car en ces temps incertains où l’on assiste à une montée en puissance de l’intolérance, le propos à la fois malicieux et empathique de ce récit sème le trouble dans nos certitudes et nos préjugés quant à l’appartenance sexuelle, tout en taillant de profondes croupières au paternalisme si enraciné de nos sociétés, et ça, ça fait un bien fou. On ne peut qu’exprimer notre reconnaissance aux deux auteurs. Hubert, avec ce merveilleux album, testament conscient ou non, mérite bien de reposer en paix !

Peau d’homme
Scénario : Hubert
Dessin : Zanzim
Editeur : Glénat
160 pages – 27 euros
Parution : 3 juin 2020

Angoulême 2021 : Fauve des lycéens Cultura
Grand Prix de la Critique ACBD 2021
Prix Canal BD 2020
Grand prix RTL 2020
Prix Wolinski 2020
Prix Landerneau 2020

Extrait p.122-125 — Bianca, vêtue d’une robe recouvrant sa « peau d’homme », se lance dans un discours à l’adresse de son frère, le faux dévot Fra Angelo :

Bianca — Eh ! Moinillon !! Qui crois-tu tromper avec tes airs dévots ? Tu n’es qu’un hypocrite !
Les adeptes de Fra Angelo, choqués Ohhh !
Bianca — Avant, nous étions fiers de notre ville ! Maintenant, nous détruisons ses statues, ses peintures, tout ce qui en faisait la beauté ! Tout ça à cause d’un moinillon obsédé par la chair, rendu moitié fou par la frustration ! Va baiser et laisse-nous vivre !
Fra Angelo — Tu… Tu devrais avoir honte ! Dégénéré ! Parader dans cette tenue…
Bianca — C’est ma robe qui te gêne ? Il fallait le dire (Bianca retire sa robe et apparaît dans toute sa virilité, portant une simple culotte).
Fra Angelo, qui n’a toujours pas reconnu sa sœur — C’est indécent ! Exposer sa chair ! Et devant des femmes honnêtes…
Bianca — Et alors ? J’ai un corps et je n’en ai pas honte. En soi, il n’est ni bon ni mauvais. Ce n’est pas lui le problème : c’est ton regard qui est sale ! Pourquoi crois-tu que la vue d’un corps nu puisse faire perdre aux femmes leur tempérance ? Parce que tu les crois semblables à toi ! Si tu étais aussi saint que tu le prétends, tu ne craindrais pas la vue d’un corps, même celui d’une femme nue ! C’est ta concupiscence qui te fait voir les femmes comme des tentatrices lubriques. C’est parce que tu es obnubilé par ton propre désir que tu les veux couvertes de la tête aux pieds. A t’entendre, elles sont le mal incarné ! Pourtant, c’est à elles que le Christ se montra d’abord à sa résurrection, preuve que lui ne les tenait pas en si piètre estime. Serais-tu plus au fait des volontés divines que le Christ lui-même ? Quel orgueil ! Orgueil qui fit chuter Lucifer au fond de l’abîme ! Tu peux feindre l’humanité, te couvrir de bure et de cendres, ton cœur déborde d’orgueil, moinillon !
Fra Angelo, hors de lui — Hérétique !

Peau d’homme © 2020 Hubert & Zanzim (Glénat)

 

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