La blague contre la schlague

Le Château des animaux © 2019 Xavier Dorison & Félix Delep (Casterman)

A l’heure du procès Charlie, c’est le moment d’évoquer le premier tome de cette série qui parle de la puissance du rire et de son irrévérence sous-jacente face à la tyrannie, et la façon dont il est redouté par les ennemis de la liberté…

Dans un château abandonné des hommes, on ne sait plus trop pourquoi exactement, les animaux ont pris le pouvoir, transformant le lieu en « République », avec à leur tête le président « Silvio » ! Mais la joie cédera rapidement à la désillusion, puis à la peur, face à un leader qui s’est mué en tyran abusif et autoritaire… Les animaux n’y avaient pas gagné au change et certains songeaient déjà à organiser la résistance

Référence explicite à La Ferme des animaux de George Orwell, la nouvelle série du prolifique Xavier Dorison suscite avec ce premier tome un engouement évident et tout à fait justifié. La très belle couverture, évoquant l’univers du conte, y est sans doute pour quelque chose. A l’instar du roman d’Orwell, Dorison dénonce les dictatures dont la principale caractéristique est d’exercer le pouvoir par la violence et la manipulation, mais comme il le dit lui-même, il a ajouté une note d’optimisme en démontrant que tout pouvoir rejeté par le peuple peut tomber par d’autres moyens que la violence, à savoir la désobéissance civile. Pour ce faire, il s’appuie sur des personnages historiques qui y ont eu recours dans leur pays, en premier lieu Gandhi, mais aussi Lech Walesa, Nelson Mandela, Martin Luther King. Gandhi est symbolisé dans l’histoire par le rat Azélar, qui depuis sa cachette va organiser la fronde contre le dictateur Silvio, incarné par un taureau imposant et agressif, protégé par sa meute de molosses. Pour tenter d’ébranler la toute puissance de ce dernier, Azélar et ses amis, la chatte Miss Bengalore et le lapin César, utiliseront une arme redoutable : le rire !

Le dessin a été confié à Félix Delep, qui pour une première BD, possède un talent évident. Si son style dynamique et percutant rappelle beaucoup celui de Juanjo Guarnido ou de Sokal, le jeune dessinateur ne recourt pas à l’anthropomorphisme — sauf peut-être pour les « gueules », très expressives — mais a préféré laissé ses animaux sur quatre pattes, si l’on excepte bien entendu les volailles… Une fois surmonté le scepticisme du début, force est de reconnaître que Delep possède un sacré coup de patte ! (trop tentante pour ne pas la faire, celle-là…)

Avec ce premier volet, c’est une véritable fable politique — accessoirement animalière — qui se dessine, dans l’esprit de Jean de la Fontaine, à laquelle la formule de ce dernier correspond on ne peut mieux : « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendent blanc ou noir ». Et déjà à son époque, le fabuliste avait bien compris la puissance de l’humour contre le tyrannie… Prévu en quatre tomes, Le Château des animaux s’avère une série plutôt prometteuse qui pourrait faire date.

Le Château des animaux, tome 1 : Miss Bengalore
Scénario : Xavier Dorison
Dessin : Félix Delep
Editeur : Casterman
72 pages – 15,95 €
Parution : 18 septembre 2019

Extrait p.42 – Alors qu’Azélar-Vieux-Gris récite son histoire face au public, se voit interpeler par un chien très menaçant, second couteau du président Silvio, dit « Numéro 1 » :

Numéro 1 — Tu te moques de nous, vieux rat ?!
[Azélar, perplexe]
Numéro 1 — Tu m’avais promis un spectacle et tout ce que je vois c’est que tu te moques de notre président ? Tu crois qu’on n’a pas compris que Silvio, c’était ton roi ?
Azélar — Co-mment ? Que dis-tu ? Tu compares le présent Silvio, qui protège cette ferme, et dont la réputation est connue de tous et dans toute la forêt… avec ce roi violent et injuste !!! Ce despote ! Ce tyran ! Quelle accusation terrible tu portes, N°1 !
Numéro 1 — Heu… Mais non ! Pas du tout !!!
Azélar — Mais si ! Tu l’as dit devant tout le château !… « Le Roi, c’est Silvio ! ».
Numéro 1 — Fais le malin et je t’arrache les pattes une par une !!!
Azélar — Oui, tu as raison, ami chien… Lavons vite tout doute sur ta fidélité à Silvio, chante avec moi son hymne ! Gloire au président Silvio ! Le plus fort de tous les animaux !  Allez, à toi ! Obéis !
Numéro 1 — Gloire au président Silvio ! Et, heu, hum… C’est — heu — lui qu’il nous, heu… lui qu’il nous faut !!

Le Château des animaux © 2019 Xavier Dorison & Félix Delep (Casterman)

Cet article, publié dans Société/Chroniques sociales, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.