L’aval est la vie

Le Serment des lampions © 2020 Ryan Andrews (Delcourt)

Un récit initiatique plein de douceur où un simple jeu d’enfant prend des allures de voyage merveilleux, dans un pays où les lampions voguent au fil de l’eau avant de s’envoler vers les étoiles…

Chaque année, la coutume veut que des lampions soient déposés sur la rivière pour fêter l’équinoxe d’Automne. Ben et ses amis enfourchent alors leurs vélos pour les suivre quelques kilomètres en aval puis retournent chez eux, sans savoir où ils terminent leur course. Mais cette année, ils veulent en avoir le cœur net et iront jusqu’au bout ! Pour ceux qui auront le courage de ne pas « faire demi-tour », c’est une aventure extraordinaire qui les attend

Quasi inconnu en France, l’Américain Ryan Andrews n’est pourtant pas tout à fait un nouveau venu dans la bande dessinée, ayant été deux fois nommés pour les Eisner Awards. Aujourd’hui, il vit au Japon, ce qui permet d’éclairer en partie ce charmant récit jeunesse débutant un peu comme les Goonies ou Stand By Me et bifurquant très vite vers le conte poétique, ce qui n’est pas sans rappeler les œuvres du génial Miyazaki. Et lorsqu’on sait l’importance que revêt la symbolique des lampions dans la culture asiatique, on est amené à penser que l’auteur a su parfaitement s’acclimater dans l’Empire du soleil levant.

Le récit, même s’il semble plus s’adresser à un jeune public, pourra aussi toucher l’enfant qui sommeille (plus ou moins) en tout adulte. Il est intéressant de voir comment la relation entre les deux enfants, Ben et Nathaniel, va évoluer. Nathaniel faisait un peu office de tête de turc, repoussé et méprisé par la bande de Ben pour son côté un peu simplet, du moins en apparence. Au final, seul Ben et Nathaniel suivront l’aventure jusqu’au bout, au corps parfois défendant de Ben qui assume difficilement de devoir faire équipe avec cet idiot de Nathaniel. Il est vrai que ce dernier dérange avec son enthousiasme candide et sa générosité dépourvue d’arrières pensées, parfois aux limites de l’inconscience. Le parfait profil de victime ! Et pourtant, Nathaniel ne perdra pas sa pureté morale au cours de ce voyage improbable. C’est au contraire Ben qui apprendra à apprécier son nouvel ami, le seul à ne pas avoir rompu le serment, à l’inverse du reste de la bande…

Si à certains moments l’histoire en elle-même peut paraître quelque peu nébuleuse dans sa fantaisie onirique, le dessin, très plaisant, reste le point fort de l’album. Dans un style « cartoon » à la fois nonchalant, dynamique et délicat, Ryan Andrews a su créer un univers varié et inattendu, plein de douceur, où le merveilleux est renforcé par une jolie mise en couleur. La palette est limitée, avec une tonalité différente selon les passages, les planches les plus réussies étant celles où domine un bleu aux cent nuances, avec des ciels étoilés splendides.

Le Serment des lampions se lit donc comme une quête initiatique, où ce qui compte n’est pas tant l’émerveillement ressenti face au « Graal » découvert que la façon dont elle nous transforme. Et comme toutes les quêtes morales se ressemblent peu ou prou, l’auteur nous livre pour la réussir ce précepte en forme de leitmotiv à travers le fameux serment : « On ne regarde pas en arrière ». Un précepte que ce Japonais d’adoption s’est vraisemblablement appliqué à lui-même.

Le Serment des lampions
Titre original : This Was Our Pact
Scénario & dessin : Ryan Andrews
Editeur : Delcourt
336 pages – 24,95 €
Parution : 27 mai 2020

Extrait p.49 à 55 – La légende des lampions, racontée par Ben :

« C’est l’histoire d’un vieux fabricant de lampions, qui alla pêcher un soir, tard. À peine sa ligne avait-elle touché l’eau qu’un poisson géant mordit ! Il était tellement gros qu’il le précipita dans la rivière. Sac à dos, lampion, et tout. (…)

Sa fille, qui s’était cachée derrière un arbre non loin de là l’avait vu tomber. Mais c’était une pétocharde. Et elle se contenta de l’observer s’éloigner, traîné par le poisson. Horrible, hein ? (…)

Bref, plus tard ce soir-là, elle leva les yeux vers le ciel et vit un point étincelant qui volait au niveau de l’embouchure de la rivière. (…)

Le fabricant de lampions était aimé de tous. Les villageois furent anéantis en apprenant la nouvelle. Ils organisèrent une cérémonie en son honneur, et fabriquèrent des quantités de lampions. Au premier jour de l’automne, ils vinrent au pont avec leurs lampions, et les attachèrent à des lignes de pêche. Un à un, les lampions furent emportés par les poissons qui mordaient à l’hameçon. Il paraît que plus d’un million de lampions ont parcouru la rivière ce jour-là. (…)

Les villageois firent leurs adieux et rentrèrent chez eux. Et la fille du fabricant de lampions demeura sur le pont, pleurant et pleurant tout son saoul, pendant au moins des heures. J’imagine qu’elle ne supportait pas la disparition de son père. En tout cas, elle sauta dans la rivière gelée. Elle fut emportée par le courant, et on ne la revit jamais plus. »

Le Serment des lampions © 2020 Ryan Andrews (Delcourt)

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