Corporate lobotomy

Stop Work © 2020 Jacky Schwartzmann & Morgan Navarro (Dargaud)

Le récit d’un ex-salarié repenti qui brocarde avec malice le monde de l’entreprise d’aujourd’hui, un microcosme étrange et formaté, où les derniers « héros » sont ceux qui osent changer une ampoule eux-mêmes !

Fabrice Couturier, cadre au service achats, quinze ans de boîte, cumule toutes les tares du collègue indésirable : prétentieux, matamore, lèche-bottes, donneur de leçons, un peu aigri, un peu fumiste, mais pas assez méchant pour attirer la haine… Lui qui vise un poste à responsabilité, comment réagira-t-il lorsque son patron refusera sa candidature au comité de direction, au profit d’une nouvelle recrue externe très zélée ? A l’heure où son entreprise se fait fort d’adopter une charte des good practices, saura-t-il faire profil bas ? Vu le profil du personnage, rien n’est moins sûr…

Cette fable grinçante sur le monde du travail résonne un peu comme une exhortation avec son titre en anglais fort à propos, à l’heure où le business english, au pays de Voltaire et de Baudelaire, semble en passe de contaminer les cerveaux acquis à l’esprit de la « win ». Et pour cause, le scénariste lui-même, auteur de polars, a définitivement jeté l’éponge en quittant la multinationale où il était cadre pour se consacrer pleinement à sa passion… Mais Stop Work, c’est aussi, selon le résumé de l’éditeur, un concept inscrit au règlement des grandes entreprises permettant à tout employé d’exercer son droit de retrait s’il ne s’estime pas en sécurité…

Expression à double sens ou pas, c’est peu dire que ce récit sent le vécu, donnant une image peu glorieuse de l’homo-corporatus. Pas question ici de dresser un tableau idéalisé de la vie en entreprise, l’entreprise sait très bien le faire elle-même, sa taille étant proportionnelle à sa maîtrise du jargon de communicant et à la férocité des rapports humains. Et si Jacky Schwartzmann a déjà raconté son expérience dans son roman Mauvais coûts, il centre ici ses attaques sur les good practices des services hygiène et sécurité (les QHSE), à travers le personnage de Fabrice Couturier, cadre du service achats et joli spécimen de beaufitude qu’on pourra néanmoins trouver un brin caricatural. Le problème, c’est que Couturier est de la vieille école, et son côté hâbleur passe de plus en plus mal auprès d’une direction en phase de mise aux normes globalisantes, lui dont le rêve ultime est de faire partie du Codir. Et pour notre fanfaron de première classe, se faire piquer le poste si convoité, malgré ses années d’ancienneté, par Mia, une jeune executive woman venue de l’extérieur, se révèle un affront insupportable ! Pour élaborer une contre-attaque, notre « héros » de pacotille va devoir aller jusqu’à s’allier avec le collègue syndiqué qu’il méprise…

Morgan Navarro, quant à lui, a su produire un dessin dynamique et efficace qui sert bien le propos, malgré un côté déjà-vu, mais d’un minimaliste de bon aloi. On ne tombe pas à la renverse, mais ça fonctionne, et c’est à peu près tout ce que l’on demande pour ce type de BD.

A travers cette dénonciation acerbe des pratiques productivistes sous couvert de protection des salariés (les « presqu’accidents »), tout y passe : la course à la promotion et l’hypocrisie des rapports humains qui en découle, les petites lâchetés, les coups bas et le cynisme managérial. Mais on y voit aussi une critique mordante de la novlangue du management, issue d’un prétendu business english, souvent déformé jusqu’au ridicule. Même si vers la fin, les auteurs semblent curieusement plus indulgents avec ce crétin de Couturier — qui au final attire un semblant de sympathie face au côté inhumain de Ludivine (chef des QHSE) et Mia, sa responsable —, les seuls vrais « héros » dans cette entreprise impitoyable, beaucoup plus attachants, sont incarnés par deux « techniciens de surface », Moha le « reubeu » et Melody la « vieille trans ». Ces sans-grades, totalement oubliés de ces fameuses good practices, en paieront d’ailleurs chèrement le prix. Bref, chacun verra bien ce qu’il veut y voir dans ce facétieux one-shot qui donnera à coup sûr matière à méditer, même si certains regretteront peut-être un côté trop caricatural des personnages et des situations, au détriment d’un réel approfondissement du sujet.

Stop Work, les joies de l’entreprise moderne
Scénario : Jacky Schwartzmann
Dessin : Morgan Navarro
Editeur : Dargaud
136 pages – 18 €
Parution : 20 mars 2020

Extrait p.71 – première réunion du service achats avec Mia, la jeune responsable nouvellement embauchée :

Mia — Bonjour à tous ! Comme vous le savez, j’ai rejoint le Codir il y a peu, et j’ai déjà pu me faire une idée sur notre unité. Après une analyse des backlogs et des overdues, il me paraît d’une importance capitale de travailler sur les WIP. Une bonne nouvelle toutefois, on n’est pas mal sur les sales.

(Subjugué par le charme de sa responsable, Fabrice Couturier part dans une rêverie torride)

Mia — J’ai l’impression que ça ne t’intéresse pas mes histoires d’overdues !
Fabrice — Hein ? Euh… Ah mais si ! C’est très important les overdues !
Mia — Je reprends donc pour Fabrice, je ne veux plus qu’on se plante sur les deadlines !
Fabrice, goguenard Mmf !
Mia — J’ai dit quelque chose de drôle ?
Fabrice — Non, rien… C’est juste que… Pourquoi tu ne parles pas français ?
Mia, excédée Je dis deadline parce que tout le monde dit deadline. Il n’y a même pas d’équivalent en français, j’y peux rien !
Fabrice — Ben, si. On dit une date butoir !
Mia — Tss ! Personne ne parle comme ça dans le monde du business !

Stop Work © 2020 Jacky Schwartzmann & Morgan Navarro (Dargaud)

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Un commentaire pour Corporate lobotomy

  1. Ça pourrait me plaire, ça sent trop le vécu !

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