Au faîte, on est quel moi ?

Pereira prétend – Pierre-Henri Gomont

Pereira prétend © 2016 Pierre-Henri Gomont (Sarbacane)

Lisbonne, 1938, en pleine dictature salazariste. Veuf nostalgique, vieillissant, obèse et nombriliste, le « doutor Pereira » végète en traduisant ses auteurs français favoris dans la page culturelle d’une gazette locale catholique. La rencontre avec un jeune homme révolutionnaire à qui il propose de faire des piges va bouleverser ses certitudes, lui imposant de faire des choix non dénués de risques.

l est toujours difficile de juger l’adaptation d’une œuvre que l’on n’a pas lue, mais à en juger par la qualité de cette bande dessinée, le matériau Sostiene Pereira a quelques atouts pour y contribuer. L’écrivain italien Antonio Tabucchi, dont le Portugal était la seconde patrie, évoque à travers ce roman l’engagement politique et la responsabilité de chacun face à un contexte politique particulier, en l’occurrence ici la dictature qui a sévi près de quarante années dans la péninsule ibérique. Le livre et son principal protagoniste, le Pereira du titre, sont d’ailleurs devenus une référence pour les opposants à Berlusconi dans l’Italie des années 90. Tabucchi y cite une théorie à la fois séduisante et troublante, celle des « médecins-philosophes » selon laquelle il y a plusieus âmes cohabitant en l’Homme. Celles-ci délibèrent pour imposer un moi hégémonique qui définira le contour de sa personnalité, jusqu’à ce qu’un autre moi prenne sa place…

Pierre-Henri Gomont, dessinateur et accessoirement scénariste, a non seulement donné corps au personnage de Pereira avec un certain brio, mais s’est complètement approprié ce livre d’un auteur engagé, démontrant indubitablement son admiration pour ce dernier. Gomont reprend les codes du neuvième art avec originalité et humour en se gardant de tout académisme. Il possède un trait semi réaliste flamboyant et dynamique, restituant avec bonheur, grâce à une colorisation très bien sentie, l’ambiance chaude et lumineuse de la « ville aux sept collines » avec son tram sillonnant le quartier pittoresque de l’Alfama. De façon nuancée, il a su rendre le personnage pataud de Pereira attachant dans ses questionnements existentiels et son obsession pour la mort.

Avec Pereira prétend, ce bédéaste au style très affirmé n’en est pas à son coup d’essai (il s’agit de son sixième album depuis 2011) et n’est pas très loin du coup de maître… Cette adaptation réussie n’est d’ailleurs pas passée inaperçue lors de sa sortie en 2016, récompensée notamment par le Grand prix RTL de la bande dessinée. Un auteur que l’on va donc forcément suivre avec intérêt…

Pereira prétend
D’après le roman d’Antonio Tabucchi
Scénario & dessin : Pierre-Henry Gomont
Editeur : Sarbacane
160 pages –  24 €
Parution : 7 septembre 2016

Grand prix RTL 2016

Extrait p86-88 – Discussion impromptue entre le docteur Cardoso et Pereira :

« Avez-vous entendu parler des médecins philosophes ?
— J’avoue que non… De quoi s’agit-il ?
— Théodule Ribot et Pierre Janet. Ils défendent un point de vue intéressant. Ils l’appellent la confédération des âmes. Leur théorie est la suivante : l’idée d’un moi unique, indivisible, est une illusion. Une illusion de tradition chrétienne et qui, selon eux, occulte une chose simple : il y a plusieurs âmes qui cohabitent en nous. Le moi « normal », « l’être », ou quelle que soit la façon dont vous l’appelez, est le résultat de la délibération entre ces âmes. Le moi « hégémonique », le moi le plus fort, prend le pas sur les autres, les fait taire pour s’imposer, pour imposer sa norme. C’est ce moi hégémonique qui dirige la confédération des âmes. Mais parfois, suite à un événement ou à cause d’une lente érosion, le moi hégémonique est contesté par un autre moi, un moi qui se rebelle. Le conflit qui se joue entre ces deux moi, le sujet ne peut qu’y assister, impuissant. Le nouveau moi hégémonique instaure alors sa propre norme, et redéfinit complètement le système des valeurs. Ce qui était important ne l’est plus, ce qui était secondaire devient primordial. C’est un moment de grande fragilité pour le sujet… mais il est parfois perçu comme riche et fécond. »

Pereira prétend – Pierre-Henri Gomont

Pereira prétend © 2016 Pierre-Henri Gomont (Sarbacane)

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