L’envol brisé d’Othello

Terre ou Lune © 2026 Jade Khoo (Morgen)

Temps de lecture ≈ 2 mn 15

Cette BD de science-fiction intimiste dont on a beaucoup entendu parler à certes de gros atouts, à commencer par le graphisme à la fois étonnant et remarquable. Dommage que le scénario soit quelque peu… lunaire…

Passionné par les oiseaux, le jeune Othello aurait tout pour être heureux dans sa jolie campagne riche en faune et en flore, si ce n’était la relation orageuse entre ses parents qui ne se voient plus. Chargé par sa mère de récupérer son journal intime oublié dans la maison de son mari, il devra pour cela faire ingérer un somnifère à ce dernier. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévu. Après avoir subtilisé le carnet, il retrouve son père dans une mare de sang. Passablement alcoolisé, ce dernier s’est fracassé le crâne en tombant de sa chaise. Sur cette Lune terraformée ressemblant à la terre mère, il va devoir affronter la culpabilité et le persiflage de ses camarades dans l’orphelinat où il a été placé…

A l’heure où le monde du 9eart traverse une période difficile, en particulier pour les petits éditeurs, l’apparition d’un nouvel acteur est toujours une bonne nouvelle. Créée en janvier de cette année par Les Nouveaux Editeurs, la toute jeune maison d’édition Morgen s’est fixée des objectifs ambitieux : « proposer le meilleur de la bande dessinée mondiale sous un même toit, dans le respect des autrices et des auteurs » et de tous les acteurs de la bande dessinée, tout en privilégiant la qualité, la pluralité et une « approche artisanale ». Avec déjà six albums publiés, cet éditeur assurément passionné prouve son dynamisme et sa volonté de s’imposer sur le marché. Il va sans dire que je suis intrigué et que je vais suivre avec attention le parcours de Morgen.

Ce dernier a voulu frapper très fort avec ce Terre ou Lune qui a déjà bénéficié d’une belle visibilité, grâce sans aucun doute à un marketing efficace et de relais très positifs à travers les médias et les réseaux sociaux, ce qui ne m’a évidemment pas laissé indifférent.

La première chose que l’on observe, c’est que la qualité éditoriale est au rendez-vous. L’ouvrage, petit pavé de près de 300 pages, est présenté dans une édition soignée, avec une très belle couverture. Mais surtout, ce qui laisse admiratif, c’est la beauté du dessin de Jade Khoo. Du haut de ses 28 ans, la jeune Française, dont c’est la deuxième publication après Zoc (Dargaud), fait preuve d’un talent indéniable, et son approche graphique est très innovante. Son trait délicat, un rien enfantin en ce qui concerne les personnages, est parsemé d’effets 3D très réussis sans être ostentatoires, ce qui est peu surprenant quand on apprend que la jeune femme a travaillé dans l’animation. Les tonalités sont très variées et démontrent une utilisation judicieuse de la couleur selon les ambiances, chatoyantes pour les scènes diurnes, plus nuancées et parfois en dégradé pastel pour le reste. Ses personnages au look androgyne suggèrent une influence de la BD asiatique, avec un univers évoquant immédiatement Hayao Miyazaki. Il paraît dès lors évident que son enfance fut bercée par les dessins animés du maître japonais.

Quant à l’aspect narratif, je serai malheureusement moins enthousiaste. Sous des apparences de BD jeunesse, le scénario est assez complexe, pour ne pas dire compliqué. C’est sans doute le point faible de cet album qui part dans tous les sens, et fait que l’on s’y perd un peu. Jade Khoo a peut-être commis l’erreur d’y mettre trop de choses, trop de détails, rendant le propos un brin alambiqué. On hésiterait presque à parler de science-fiction et d’ailleurs cela ne saute pas aux yeux dans les premières pages (l’histoire se déroule sur une Lune terraformée s’accompagnant d’un « clonage » des sites terrestres, l’objectif de départ étant qu’elle serve de garde-manger à une Terre surpeuplée). Le jeune héros de l’histoire, Othello, est confronté à une situation familiale tumultueuse. Indirectement responsable de la mort de son paternel, il coupera les ponts avec la mère manipulatrice. Parallèlement, il est passionné d’ornithologie (tout comme l’autrice) et envisage d’en faire son métier, un rêve brisé par son séjour en orphelinat.

Terre ou Lune © 2026 Jade Khoo (Morgen)

Et puis il y a cette histoire d’amitié avec Ange, qu’il revoit, presque comme si de rien n’était, après de longues années d’absence inexplicables… Par l’entremise de ce dernier, il rejoindra un groupe d’ornithologues doté de fonds substantiels dont il sera amené à questionner l’origine un peu douteuse… Tout un contexte avec en toile de fond politico-économique et écologique les relations tendues entre la Terre surpeuplée (qu’on ne verra que très brièvement) et son satellite paradisiaque qui cherche à couper le cordon avec la planète matricielle.

Si d’un point de vue graphique, je reste tout à fait séduit par la beauté et la poésie visuelles, je suis moins convaincu par la narration « multidirectionnelle » qui handicape la fluidité de la lecture. On dénombre par ailleurs quelques anachronismes et incohérences, et pour tout dire, le manque de consistance scientifique fait qu’on ne rentre jamais vraiment dedans. La multiplication des personnages, aux expressions un peu lisses, ne contribue pas à faire mentir cette impression, tandis que les digressions intimistes peinent à faire jaillir l’émotion. Cela se veut profond, mais au final, cela reste un peu superficiel.

C’est dommage, mais si cette critique peut paraître sévère en ce qui concerne le récit, elle ne se veut que constructive, car l’album révèle une autrice originale que l’on est disposé à suivre avec intérêt. Un tome 2 est prévu, et pour convaincre totalement, Jade Khoo devra à l’évidence mettre l’accent sur la narration, encore un peu verte à ce stade si je puis dire.

Terre ou Lune, Tome 1
Scénario & dessin : Jade Khoo
Editeur : Morgen
296 pages – 27,90 €
Parution : 4 février 2026
Terre ou Lune © 2026 Jade Khoo (Morgen)

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