L’homme qui voulait être dieu à la place du tsar…

Le Mage du Kremlin © 2026 Luc Jacamon / Giuliano Da Empoli (Casterman)

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Grâce à son trait saisissant, Luc Jacamon livre ici une adaptation convaincante du best-seller, permettant de comprendre comment le système poutinien est né et a prospéré sur les braises encore chaudes de l’Union soviétique.

Adapté d’un roman à succès de Giuliano da Empoli déjà transposé au cinéma, cette bande dessinée raconte la rencontre imaginaire entre un artiste énigmatique du nom de Vladimir Baranov et Vladimir Poutine, alors qu’il s’apprête à prendre les rênes du pouvoir en Russie, à la suite du mandat chaotique de Boris Eltsine. Luc Jacamon a mis en image de façon très réaliste cette méditation sur le pouvoir, rendue plus glaçante avec la présence calculatrice de Poutine.

S’il me sera délicat de juger une adaptation d’un roman que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire, je pourrais affirmer sans trop me tromper que celle-ci est loin d’être déshonorante. De plus, Giuliano da Empoli a cautionné le projet puisqu’il l’a fait en collaboration sur Luc Jacamon, après qu’il ait découvert son travail sur la série Le Tueur.

Cette fiction empruntant à des faits historiques nous plonge ainsi dans les coulisses du Kremlin, au moment où Poutine succède à Boris Elstine, après sa démission après huit années de présidence. Vladimir Baranov, le protagoniste principal a bien existé mais fut plutôt inspiré par Vladislav Sourkov que Baranov, qui lui n’a jamais fréquenté les instances du pouvoir russe. On assiste ainsi au moment où l’homme rencontre pour la première fois le futur maître du Kremlin. Lors de cet échange, Poutine adoube Baranov en lui proposant d’être son éminence grise, mais on comprend vite que celui qui sera bientôt surnommé « le tsar », n’est pas du genre à s’en laisser conter. Ici, Jacamon a su parfaitement reproduire et souligner son regard d’acier, reflétant son absence totale d’états d’âme, comme on pourra s’en rendre compte dans la suite du récit.

Entre les deux hommes, on sent une sorte de fascination réciproque. Baranov est un type brillant, issu du monde du spectacle, qui connaît parfaitement les rouages de la manipulation et possède l’éloquence. Poutine sent très vite le bénéfice qu’il tirerait de l’avoir à ses côtés, mais pour cela, il n’hésitera pas à imposer ses conditions : Baranov devra travailler « exclusivement » pour lui !

Le Mage du Kremlin © 2026 Luc Jacamon / Giuliano Da Empoli (Casterman)

Sous les traits de Jacamon, Baranov apparaît comme un personnage totalement romanesque et séducteur, qui aspire à faire partie des hautes sphères du pouvoir. Son regard bleu acier, à l’instar de Poutine, évoque celui des loups, des animaux que le co-auteur du Tueur utilise avec pertinence comme métaphore tout au long du récit. Mais Baranov, contrairement au dictateur, a des états d’âme, lesquels contribueront à son éviction… le conseiller de l’ombre perdra les faveurs du chef et finira par démissionner, comme « ces loups qui abandonnent la meute sans raison apparente »…

Dans cette adaptation plutôt fluide, les dialogues restent de haut vol et la réflexion sur le pouvoir passionnante. On ne doute pas de la réalité dépeinte dans une séquence saisissante où Baranov visite les bureaux de Prigojine, propagandiste et chef du groupe Wagner de sinistre mémoire. Comme on le voit, les Russes avaient depuis longtemps compris comment ils pouvaient agir sur la géopolitique via les réseaux sociaux en créant leurs « usines à trolls ».

Le dessin réaliste de Luc Jacamon, non dénué d’un certain académisme, recèle une finesse dans le trait, avec une maîtrise des effets visuels et de la couleur qui révèle l’étendue de son talent. Les premières scènes se déroulant dans les paysages de Sibérie sont particulièrement réussies.

Alors que le « tsar » est dans la vingt-sixième année de son règne sans partage, Le Mage du Kremlin n’est pas de nature à nous rassurer sur ses intentions, notamment en ce qui concerne la guerre en Ukraine, dont nous saisissons ici les raisons. Mais en basant son histoire sur des faits réels, Da Empoli s’est efforcé dans une tonalité littéraire de nous livrer une reconstitution fidèle de cette plongée au cœur du pouvoir russe, qui fait froid dans le dos, certes, mais demeure instructive pour tenter de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un autocrate tel que Poutine.

Le Mage du Kremlin
D’après le roman de Giuliano Da Empoli
Scénario & dessin : Luc Jacamon
Editeur : Casterman
144 pages – 24 €
Parution : 29 avril 2026
Le Mage du Kremlin © 2026 Luc Jacamon / Giuliano Da Empoli (Casterman)

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