Festin visuel

La Cuisine des ogres, tome 1 : Trois-Fois-Morte © 2024 Fabien Vehlmann & Jean-Baptiste Andreae (Rue de Sèvres)

Temps de lecture ≈ 1 mn 45

Alors que vient de paraître le second tome, retour sur Trois-Fois-Morte, le récit inaugurant cette excellente série qui nous replonge avec bonheur dans l’univers des contes, en les modernisant tout en conservant les fondamentaux : mélange de terreur et de merveilleux !

Les enfants, attention ! Si vous apercevez Grince-Matin perché sur un toit au clair de lune, fuyez sans demander votre reste, même si vous êtes affamés et qu’un panier de victuailles déposé mystérieusement sous vos yeux vous fait saliver. Vous risqueriez alors de vous retrouver dans la cuisine des ogres, friands de chair fraîche…

Dans un pays lointain, on raconte que la Dent du chat abrite la cité des ogres gastronomes. Cinq orphelins viennent d’être enlevés par Grince-Matin dans un village avoisinant. Quand Blanchette découvre que ses compagnons ont disparu, elle se lancera à la poursuite de l’affreux croquemitaine en compagnie du chevalier de Saint-Ombre…

Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croquemitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent.

Connu pour son talent de scénariste — avec notamment Les Cinq conteurs de Bagdad, Jolies ténèbres ou encore Le Dernier Atlas —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croquemitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par Le Petit Poucet mais aussi Barbe bleue ou Le Chat botté.

La Cuisine des ogres, tome 1 : Trois-Fois-Morte © 2024 Fabien Vehlmann & Jean-Baptiste Andreae (Rue de Sèvres)

Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement.

Mais dans La Cuisine des ogres, il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux…

La Cuisine des ogres, tome 1 : Trois-Fois-Morte
Scénario : Fabien Vehlmann
Dessin : Jean-Baptiste Andreae
Editeur : Rue de Sèvres
84 pages – 20 €
Parution : 13 mars 2024

♦ Prix Fnac Belgique 2024

La Cuisine des ogres, tome 1 : Trois-Fois-Morte © 2024 Fabien Vehlmann & Jean-Baptiste Andreae (Rue de Sèvres)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.