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J’envierais presque celles et ceux qui n’ont pas encore découvert ce magnifique album sur deux musiciens virtuoses, par deux auteurs virtuoses. Des trajectoires passionnantes pour un livre à déguster, à admirer et à relire, encore et encore. Un diamant noir, tout simplement.
Il était une fois… dans une sombre forêt reculée du Saint-Empire germanique… l’histoire de deux jumeaux orphelins surdoués, dotés d’une oreille musicale hors du commun, qui quitteront leur campagne misérable pour vivre un destin extraordinaire, bien que semé d’embuches, dans la haute société du XVIIIe siècle.
Il est toujours intimidant de décrire un ouvrage qu’on a particulièrement apprécié, surtout quand on a le sentiment d’avoir affaire à un chef d’œuvre comme ici, sans l’ombre d’un doute. Tout d’abord, — parce qu’on va commencer dans l’ordre —, il faut dire que la couverture tout à fait réussie rend totalement hommage au contenu. On y voit Hans et Helma, les (faux) jumeaux du récit se faire face, dans une position de recueillement, comme hypnotisés par les gracieuses arabesques jaillissant d’un point central (le néant ?) et symbolisant la musique, thème central du livre. L’image est bordée verticalement par des portées musicales (un gimmick graphique qui ornera chaque page et additionné d’une note supplémentaire d’un chapitre à l’autre), avec trois crânes tout en bas pour évoquer la mort, qui plane constamment au fil du récit. La qualité éditoriale vient renforcer la beauté de cette couverture par un vernis sélectif doré, et en effet, c’est bien de l’or que l’on a entre les mains.
On rentre très facilement dans cette histoire, qui commence comme un conte noir et restera captivante jusqu’au bout. Le début fait immédiatement penser à Hansel et Gretel, ne serait-ce que par ce premier chapitre intitulé Hans et Helma, et commence dans un contexte très similaire. Les deux enfants vont entamer leur apprentissage de la vie de façon très cruelle, non seulement par leurs conditions de vie miséreuse dans cette campagne profonde, mais aussi avec la perte brutale de leurs parents massacrés par des bandits de grands chemins. Et dans cet océan d’obscurité, ils vont apprendre à nager, grâce en partie à leur sensibilité musicale que l’écoute des oiseaux dans la forêt proche va galvaniser. « Les oiseaux sont d’excellent maîtres de musique » : ainsi parlait leur oncle Ambel, lui dont le goût pour la musique fut tué dans l’œuf par la barbarie humaine…

Dans ce qui va s’avérer un parcours initiatique ballotés par des vents contraires et ses bourrasques, les deux enfants vont grâce à leur talent inné se faire peu à peu une place au soleil sombre d’un XVIIIe siècle quelque peu parallèle. Dans ce Saint-Empire fictionnel, « Laguna Majora » est la capitale des lacs italiens, et Amsterdam a été rebaptisée « Adamstern ».
Le thème central de Soli Deo Gloria est la musique, principalement baroque, et révèle chez Jean-Christophe Deveney une connaissance approfondie des subtilités de cet art ici porté aux nues. Mais nul besoin d’être mélomane pour être happé par ce récit, qui peut même constituer une initiation à un genre souvent considéré comme élitiste voire poussiéreux. Mais à travers la musique, cette bande dessinée brasse d’autres thématiques assez variées, jouant d’abord sur le contraste d’une époque où la finesse du monde des arts, accessible seulement à des privilégiés, côtoyait la barbarie et la misère la plus crasse, sans parler des menaces épidémiques comme la peste.
Et comme on le verra au fil des pages, s’extirper des gouffres de pauvreté pour taquiner les cieux les plus luxueux, ça comporte quelques risques. Et là, attention que cela ne monte pas au cerveau ! L’orgueil de se savoir talentueux peut s’avérer une malédiction, nous dit l’auteur, avec la possibilité qu’il se retourne contre vous. Hans va en faire les frais en perdant le contrôle de ses émotions, c’est ce qu’on pourrait appeler un mauvais karma. On ne dira rien de la fin, à la fois époustouflante et saisissante dans son âpreté, mais le livre se termine aussi de très belle façon, notamment avec la rencontre d’Helma avec Jean-Sébastien Bach à Zeiplitch (on aura reconnu Leipzig !). Cette séquence nous laisse stupéfait devant la modestie du bonhomme, considéré comme un génie dans l’histoire de la musique occidentale. Homme de foi, ce luthérien avait pour habitude de signer ses compositions sous le pseudo… « Sole Di Gloria », une expression latine signifiant « Gloire à Dieu seul ». Et une fois encore, cela peut susciter l’envie de découvrir sa musique pour ceux qui comme moi, ignare pitoyable, ne connaissent que son nom.

Venons-en maintenant au dessin, totalement à la hauteur de l’excellent scénario, d’une richesse inouïe. Edouard Cour a opté pour le noir et blanc, où les seules couleurs sont dédiées aux ondes sonores produites par la musique. Cela commence avec les frêles volutes accompagnant le chant des oiseaux pour finir avec les arabesques foisonnantes du puissant ressurectio interprété dans la basilique Saint-Pierre de « Romula ». Quant au trait, il est juste admirable, associé à un parfait équilibre dans la composition, le cadrage et la mise en page. Délicat pour décrire les bords du lac Majeur, il peut apparaître rugueux voire abstrait pour illustrer des scènes plus tourmentées. Mais globalement, le noir et blanc reste totalement adapté au récit. Le dessinateur confesse lui-même qu’en raison d’un léger daltonisme, il privilégie le procédé. Devant le résultat, on se dit qu’il a eu bien raison. J’ai moi-même passé de longs moments à admirer la minutie de son travail à la loupe (oui !), avec cette légère et épatante trame quadrillée. Ajoutons à cela la grande expressivité des visages, Cour a su parfaitement transmettre le sentiment d’orgueil émanant de Hans, car oui, c’est bien cela aussi que raconte la BD, cet orgueil infâme et pourtant si humain, cette forteresse de nos egos.
Avec désormais cinq albums à son actif (dont trois en tant qu’auteur complet), Edouard Cour n’a pas encore produit d’ouvrage notable, mais nul doute que Sole Di Gloria marquera pour lui un tournant en le plaçant dans le cercle restreint des maestros du dessin. Quant à Jean-Christophe Deveney, bénéficiant d’une bibliographie plus fournie (notamment Géante, publié en 2020) , il s’était distingué l’année dernière avec son fauve du jury à Angoulême pour ses atmosphériques Météores, un très beau roman graphique dont on a déjà parlé ici.
Mais que s’est-il passé entre ces deux auteurs, qui à l’unisson semblent avoir été touchés par la grâce ? Cette fresque tourbillonnante est un pur enchantement auquel je n’ai personnellement vu aucun bémol, aucune faille. C’est un conte de fées, noir d’encre, avec quelques rayons de soleil. Comme tous les contes de fées me direz-vous. Au-delà du récit initiatique, Soli Deo Gloria pourrait être accessoirement un antidote contre nos pulsions les plus primaires. Mais c’est sans doute d’abord un livre de sagesse célébrant la beauté des arts et de l’esprit, une symphonie graphique décrivant le combat entre l’ombre et la lumière, la laideur et la beauté, l’ordure et le sublime, dont on ne sait jamais vraiment qui l’emportera. Il dépeint un monde où, du fumier le plus dru émergent parfois des diamants. Et ce monde, bien que fictionnel, semble bien être le nôtre, pour le meilleur ou pour le pire. Oui, Soli Deo Gloria est un chef d’œuvre, et c’est ainsi que je poserai mon point final.
Soli Deo Gloria
Scénario : Jean-Christophe Deveney
Dessin : Edouard Cour
Editeur : Dupuis
280 pages – 30 €
Parution : 3 octobre 2025
♦ Prix de la BD Fnac – France Inter 2026
Extrait p.73 à 75 : recueillis dans un orphelinat, les deux orphelins inséparables vont attirer les foudres de l’ « Ersatzmutter », qui décide de les punir en les envoyant aux « foulons » :
:
« Nous ne le savions pas encore, mais Elster (une employée de l’ophelinat, ndr) avait raison.
A coup sûr, les foulons constituaient une des formes de l’enfer sur terre.
Amas de vieux chiffons entachés de déchets. Pourrissoirs puants aux décantations de soufre et d’urine qui vous brûlaient la peau et les poumons. Tout cela n’était que l’antichambre du cœur fracassant de la machine. Maillets de bois et de métal, poutres puissantes… Les foulons frappaient et broyaient sans cesse les résidus de tissu.
C’était une symphonie chaotique, au rythme imprévisible, qui risquait à tout moment de vous happer dans son vacarme. Travailler aux foulons était une condamnation.
Mais nous décidâmes de la subir ensemble. »


