Comme un bateau ivre sur une mer amère

Allan Thomas Scott, le bandit marin © 2022 Sarah Belmas (Éditions Sépia)

Temps de lecture ≈ 1 mn 15

Non, vous n’avez pas rêvé. C’est bien Allan, le méchant bandit des Aventures de Tintin, qui figure sur la couverture et tient le rôle principal de ce récit singulier et inattendu ! Une autre facette du personnage, poète à ses heures et amant (presque) romanesque…

Spin-off pour le moins inattendu, ce tout petit ouvrage au format carré explore les tourments existentiels d’un salaud emblématique des Aventures de Tintin, Allan. Tout juste libéré de prison, le célèbre « marin bandit », semble prêt à prendre un nouveau départ, mais les circonstances vont lui montrer qu’on n’échappe pas si facilement à son destin de tueur…

Difficile de savoir ce qui a poussé Sarah Belmas à créer une histoire autour d’Allan, personnage secondaire et récurrent des Aventures de Tintin, canaille sans foi ni loi pour qui la vie humaine ne vaut pas bien cher. Cette jeune autrice-illustratrice a déjà à son actif une BD intitulée Lever l’ancre, où elle se livre sans fards, avec ses angoisses, ses doutes et ses peurs de femme ordinaire. Et en matière maritime, de la métaphore de ce titre à la réalité narrative de son nouvel album, il n’y a qu’un pas, puisque la mer est omniprésente ici…

En revanche, pour ce qui est des liens avec l’œuvre d’Hergé, elle se limitera au fameux Allan – rebaptisé ici Allan Thomas Scott, alors que dans Tintin, il a pour patronyme Thompson, probablement pour des raisons de copyrights comme on peut l’imaginer sans peine – et à la ligne claire si particulière de l’auteur belge. Sarah Belmas emprunte à son univers graphique, sans abus, avec juste quelques touches référentielles ça et là qui permettent une immersion minimale du lecteur.

Car en effet, ce bref récit pourra dérouter ceux, ne parlons même pas des fans pur jus, qui s’attendent à une véritable histoire. Le format est bien trop court pour cela. On est plus dans une approche expérimentale, une sorte d’échappée poétique, non dénuée de charme, où l’on découvre la crapule Allan errant sur la jetée d’un port à sa sortie de prison, appréciant la sérénité des lieux et se récitant à lui-même des vers aux accents baudelairiens, prêt à s’acheter une conduite. Une parenthèse de courte durée pour cet homme avouant se sentir encore prisonnier malgré cette liberté retrouvée, car le destin, allié à sa nature profonde, aura tôt fait de le replonger dans la spirale de la violence. La mer est ainsi faite, alternant, tel un écho à l’âme noire du marin bandit, la quiétude de l’oubli aux secousses des sombres maelströms.

Autre incongruité de cet OVNI hergéen, première bande dessinée de la collection Zoom sur Hergé, on découvre qu’Allan entretient une liaison amoureuse avec une femme, qui n’est autre que l’autrice. Belmas se met ici en scène telle une Pénélope attendant le retour de son Ulysse voyageur au long cours. Étrange d’ailleurs sa façon de se représenter avec un nez crochu évoquant un perroquet… Doit-on y voir un lien avec la Castafiore, le seul personnage féminin marquant dans Tintin, qui plus est guère flatteur pour la gent féminine et fort peu susceptible de susciter des sentiments amoureux ?…

D’une certaine façon, l’autrice braque un projecteur sur le rôle de la femme dans l’œuvre d’Hergé, à travers ce personnage d’amante mélancolique et délaissée. Pour autant, on n’y trouvera aucun discours féministe offensif. C’est assez inattendu voire déconcertant, sans prétention aucune. Cela vous traverse l’âme à la manière d’une brise marine, laissant sur la mémoire un léger goût de sel, celui de l’océan et peut-être des larmes.

Allan Thomas Scott, le marin bandit
Scénario & dessin : Sarah Belmas
Editeur : Editions Sépia
Collection : Zoom sur Hergé
104 pages – 12,90 €
Parution : 20 avril 2022

Extrait :

Six mois de taule sans avoir vu la lumière du jour autrement que depuis une cellule de prison humide. J’en ai fait des séjours au cachot, mais celui-ci m’a rincé. Je me suis toujours senti invincible, au-dessus du monde, au-dessus des lois. J’étais certain que jamais rien ne m’atteindrait. Je me pensais rodé et increvable. En fait, plus que de prudence, j’ai eu trop d’assurance.

Je suis enfin libre. Et pourtant, je me sens encore prisonnier. Je flâne sur le port, incapable de savourer ma liberté.

Le remous des vagues me rappelle les vers d’un poète inconnu…

« A toi qui navigues
Pauvre marin
La mer qui te guide
A pour seul dessein

De te contrer les remous
La hargne des marées
Ta vie est mise en joue
Là, depuis la jetée

Où que tu ailles, marin,
Epris d’ardeur et de liberté
Ce que l’ivresse t’efface de chagrin
La mer te le rappelle en alizés
En ouragans comme en maelströms
La mer toujours demeure plus grande que l’Homme »

Allan Thomas Scott, le bandit marin © 2022 Sarah Belmas (Éditions Sépia)

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