Sous le masque, on est flasque

Mes années hétéro © 2019 Hugues Barthe (Delcourt)

Une BD qui célèbre à sa manière le mariage pour tous, avec finesse, en racontant la vie de Rémi, marié pour le pire avec Brigitte, avant de l’être bientôt (peut-être) pour le meilleur avec Pascal.

uand on est né dans la France des années 50, il va sans dire que s’épanouir en assumant son homosexualité, à une époque où celle-ci était encore vue comme une maladie, ne devait pas être chose facile. A l’époque, la question devait rester dans le placard et on ne parlait pas de coming-out. Pour Rémi, qui a grandi près de Rouen, les choses étaient encore plus compliquées. Comme beaucoup dans son cas, il a opté, sous la pression sociale et familiale, pour le mariage (hétéro). Son histoire est mise en image avec beaucoup de justesse par Hugues Barthe, chef de file de la BD française LGBT.

Cette BD s’ouvre en avril 2013 sur le vote du mariage pour tous par l’Assemblée, après des mois de débats houleux et de manifestations outrancières initiées par la frange la plus réactionnaire de la communauté catholique. Alors que pour beaucoup, cette victoire avait un goût amer, Rémi, un homme peu expansif et plutôt discret, déclare ne pas se sentir concerné, n’ayant pas « pris part à la conquête des droits des gays, trop longtemps isolé et englué dans [ses] difficultés personnelles ». Ainsi, celui-ci va nous narrer son histoire, depuis son enfance rouennaise où la vie était exclusivement centrée autour du magasin de ses parents, jusqu’à son union avec Brigitte puis son divorce, et enfin sa rencontre avec son compagnon Pascal dans les années 80. Le lecteur se fait ainsi témoin de ce senior presque apaisé racontant le quotidien du jeune gay qu’il était dans les années 60-70, désireux de se plier à la norme sociale pour satisfaire ses géniteurs, au détriment de ses propres désirs ravalés dans la culpabilité et la frustration.

Si intéressante soit-elle, cette histoire pourrait presque sembler d’une banalité affligeante pour nombre d’homosexuels, qui pourtant se reconnaîtront aisément dans ce portrait. Son mérite principal réside dans la sincérité d’un témoignage qui, évitant tout pathos, décrit avec simplicité une vie ordinaire loin des clichés, celle d’un « monsieur tout le monde » évoquant ses « années hétéro », permettant au lecteur lambda – donc majoritairement attiré par le sexe opposé – d’actionner ses ressorts empathiques.

Comme d’habitude, la simplicité du trait minimaliste de Barthe ne fait pas dans l’esbroufe, visant seulement à raconter des tranches de vie ordinaires. Ordinaires, oui, car si l’auteur de Dans la peau d’un jeune homo a choisi le personnage de Rémi, c’est sans doute en partie pour sortir des caricatures auxquelles souvent le pédé est associé, bien souvent de son plein gré d’ailleurs. Ici, pas question de se rincer l’œil : les rares scènes de cul restent peu explicites, et on y voit que peu d’adonis en petite tenue. L’auteur préfère aborder de façon subtile des sujets plus sérieux qui finalement concerne tout un chacun comme l’importance du lien filial, la pesanteur hypocrite des normes sociales ou encore la vieillesse.

Hughes Barthe nous propose ainsi une œuvre « post-mariage pour tous » très mature, évitant l’angélisme benêt ou l’acrimonie revancharde envers les opposants homophobes d’un autre siècle. A travers ce personnage introspectif qu’est Rémi et son parcours, il préfère montrer comment les mentalités ont évolué, terminant son récit comme il avait commencé, sur la célébration « en famille » (Rémi s’étant réconcilié avec son ex…) du vote du mariage gay. Le livre se clôt ainsi sur l’image de ces deux hommes ordinaires, heureux d’être ensemble, affichant un sourire incrédule devant leur « millénial » de petit-fils lorsqu’il leur demande, de la façon la plus naturelle, s’ils envisagent de se marier.

Mes années hétéro
Scénario & dessin : Hugues Barthe
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
192 pages – 17,50 €
Parution : 28 août 2019

Extrait p.161-162 – Rémi :

« Étant attiré exclusivement par les jeunes hommes, je croyais peu au charme de la quarantaine. Le temps avait passé, je m’en rendais bien compte à ce moment-là, j’étais un vieux beau en devenir. Certaines connaissances de mon âge entre quarante et cinquante, en vieillissant, s’étaient mises à haïr les jeunes. Dès qu’elles en rencontraient un, elles se sentaient mal à l’aise, insultées par leur beauté.

Leur haine de la jeunesse les rendait féroces. Ce qu’elles auraient aimé, c’est que la beauté soit détruite, qu’elles disparaissent de la surface de la Terre. J’étais sûr que je ne deviendrais pas comme elles. Parce que ça m’était égal de vieillir. D’ailleurs, je vivais entouré de jeunes qui m’adoraient. »

Mes années hétéro © 2019 Hugues Barthe (Delcourt)

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Un commentaire pour Sous le masque, on est flasque

  1. Ping : #PartageTaVeille | 02/10/2019 – Les miscellanées d'Usva

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