Dans la peau du grand méchant loup

Bezimena © 2018 Nina Bunjevac (Ici Même)

Entre le Beau livre et la BD, le récit thérapeutique hors-norme d’une victime d’agressions sexuelles, qui ne fait dans la dentelle que par sa technique graphique. Vous voilà prévenus…

dolescente, Nina Bunjevac fut victime d’un pervers sexuel. A travers ce livre singulier caractérisé par un onirisme sombre, elle décrit le parcours psychique d’un prédateur sexuel depuis son enfance jusqu’à ses méfaits commis à l’âge adulte. Une œuvre dérangeante qui tente d’analyser, sans tabou, comment les monstres surgissent parfois du néant…

De plus en plus, les frontières entre le neuvième art et les autres formes d’expression s’estompent. La « BD à papa » avait longtemps été confinée, à tort ou à raison, à un domaine réservé aux enfants et aux adolescents attardés, voire aux attardés tout court. Aujourd’hui, la BD contemporaine a enfin atteint l’âge adulte, après avoir emprunté les codes de la littérature, du documentaire, de la peinture… Et désormais, c’est même le cinéma qui l’adapte, avec plus ou moins de bonheur. Dans le cas présent, nous avons affaire à une œuvre qui n’est plus tout à fait une BD, pas encore exactement un Beau livre, mais plutôt un croisement entre les deux. Les cases ont disparu, mais la narration – ou si l’on veut, l’art séquentiel cher à Will Eisner subsiste, avec des magnifiques illustrations pleine page à droite, et du texte à gauche. Et tout cela grâce à une petite maison d’édition indépendante nantaise, Ici-Même, dont le credo consiste à « élargir, un tout petit peu, le champ du possible éditorial pour y faire entendre des voix qui [lui] sont chères. »

Car en effet, les illustrations de Nina Bunjevac sont superbes par leur minutie, digne d’un travail de dentellière, suscitant instantanément l’étonnement et l’admiration et recélant un étrange pouvoir hypnotique. La technique utilisée, à cheval entre croisillons et pointillisme, est impressionnante, dans un noir et blanc qui apporte une touche de mystère. Il se dégage de ces dessins une atmosphère très particulière qui rappelle ce qu’on peut ressentir devant les œuvres d’Edward Hopper ou de Charles Burns. Quelque chose qui s’apparente à un onirisme sombre, avec des personnages aux visages songeurs ou inquiets, toujours cernés par une ineffable solitude.

Et Bezimena n’a effectivement rien d’un récit à l’eau de rose, loin de là. En s’inspirant du mythe de Diane et Actéon, de sa culture slave et de sa propre expérience, Nina Bunjevac évoque le psychisme d’un délinquant sexuel. Durant son enfance en Yougoslavie, l’auteure, qui vit aujourd’hui à Toronto, fut victime d’un abus sexuel qui la fit « sombrer dans les ténèbres pendant des années ». En tentant avec cette histoire saisissante d’entrer dans la tête d’un pervers sexuel, elle a vraisemblablement tenté d’apaiser son traumatisme, En dépeignant la folie d’un homme lui-même manipulé par ses démons, sans la fausse pudeur qui l’aurait dissuadé de montrer les quelques scènes sexuellement explicites, Bunjevac a produit une œuvre très forte, relevant presque de l’acte de bravoure. Ce besoin de comprendre nécessitait aussi une certaine capacité à l’empathie. Et tout cela lui fait mériter aujourd’hui tout le bonheur du monde.

Bezimena
Scénario & dessin : Nina Bunjevac
Editeur : Ici Même
224 pages – 29 €
Parution : 24 août 2018
Avertissement : contenus explicites

Extrait :

« Benny parvint à se tenir tranquille et à garder ses pensées pour lui-même pendant tout un temps, jusqu’au jour fatal où il fut tenté de regarder par la fenêtre de la remise du vivarium… Et où il la vit, elle. Malgré toutes les années passées, il la reconnut immédiatement. Son cœur se mit à battre à tout rompre… C’était « White Becky » ! Benny la dévisageait, fasciné, incapable de détourner les yeux. A ce moment, il sut que ce serait elle et personne d’autre. »

Bezimena © 2018 Nina Bunjevac (Ici Même)

Publicités
Cet article, publié dans Inclassables, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.