Recyclage réussi de l’amour

L’Obsolescence programmée de nos sentiments © 2018 Zidrou & Aimée de Jongh (Dargaud)

A 59 ans, Ulysse vient de perdre son boulot de déménageur après 40 ans de bons et loyaux services. Méditerranée, elle, depuis peu sexagénaire, vient de perdre sa mère. Dans les deux cas, le cafard en embuscade, et avec ça, la vieillesse qui pointe le bout de son nez ridé. Contre toute attente, ces deux cœurs solitaires vont vivre, après une rencontre fortuite, une histoire d’amour exceptionnelle.

l ne fait jamais bon vieillir quoi qu’on en dise, et personne ne souhaite expérimenter ce « naufrage », plus ou moins long dans la durée selon l’horloge interne de chacun. Pourtant, un jour ou l’autre, vient le moment où l’on vous laisse la place dans le bus, sans que l’on ait vu venir le coup. Et là, s’ensuit le temps des questionnements et peut-être de la déprime… A la soixantaine, peut-on encore être utile à quelqu’un et bâtir des projets ? Peut-on encore être désirable et connaître le grand amour quand on est seul ?

Avec cet album au titre original, mais ne reflétant guère son contenu, Zidrou nous propose quelques éléments de réponse, qui, il faut l’avouer, s’avèrent plutôt réconfortants. L’histoire, qui démarre dans une certaine noirceur liée à la problématique du vieillissement, opère un virage à 180° dès lors que la rencontre entre Ulysse et Méditerranée aura lieu. On assiste alors à une sorte de petit miracle qui, une fois passé le cap de l’acceptation des corps flétris, va rajeunir les visages et injecter du sourire dans les expressions, avant que ne soit posée la cerise rouge vif sur le gâteau de l’amour tardif dont on ne pourra rien dire ici pour éviter de spoiler le récit.

L’Obsolescence programmée de nos sentiments est servie par de très beaux textes où l’humour n’est pas absent. L’auteur belge, qui n’en est pas moins lucide pour autant, montre, sans tabous, qu’il n’y a pas nécessairement de fatalité, quand bien même avec l’âge on en vient à se sentir « blanchi comme un cheval fourbu »1, comme le chantait avec tant de désespérance Léo Ferré. A ce titre, cette fable optimiste sur le temps qui passe trouverait peut-être davantage son inspiration dans la chanson d’un compatriote non moins célèbre, j’ai nommé Jacques Brel, qui déclamait de façon poignante que le feu pouvait rejaillir « d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux »2.

Impossible de terminer cette chronique sans évoquer Aimée de Jongh, jeune dessinatrice néerlandaise déjà récompensée pour Le Retour de la bondrée, qui illustre avec sensibilité le récit de Zidrou. Alliant son trait expressif à un cadrage bien senti, elle fait ressortir aussi bien les tourments intérieurs des personnages que leur besoin criant d’amour, les rend encore plus vivants en y mettant toute sa tendresse et son humanité. La synergie entre les deux auteurs a donc très bien fonctionné pour cette love story séniorisante, trop belle pour être vraie diront les grincheux, mais comme une pause bienfaisante face au tic-tac implacable de l’horloge.

1. Avec le temps (1971) – Léo Ferré
2. Ne me quitte pas (1959) – Jacques Brel

L’Obsolescence programmée de nos sentiments
Scénario : Zidrou
Dessin : Aimée de Jongh
Editeur : Dargaud
144 pages – 19,99 €
Parution : 1er juin 2018

Extrait p.74 :
« Le corps se résigne plus vite que l’âme. Le temps le ride, l’injurie, l’humilie, le varice, le ménopause, l’essoufle, le caricature… Il fait avec, le corps, beau joueur. L’esprit, lui, est mauvais perdant. Il met du temps à souffler le même nombre de bougies que le corps. Il ne conçoit que par à-coups… par révélations douloureuses, par effrois successifs. »

L’Obsolescence programmée de nos sentiments © 2018 Zidrou & Aimée de Jongh (Dargaud)

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