
Paris, dans un futur proche. Kader travaille dans le centre de maintenance d’un parc éolien. Reclus dans la zone de transit depuis les purges qui ont suivi l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement ultra-sécuritaire, il ne voit personne. Divorcé, il n’a pour seul contact son ex-épouse qui vient de temps en temps lui rendre visite avec sa fille. Depuis qu’on lui a injecté un sérum de vérité, sa vie est un enfer dont il ne semble pas y avoir d’issue, alors que ses faits et gestes sont surveillés en permanence par la police gouvernementale qui le soupçonne d’appartenir à une organisation terroriste.
Une fois n’est pas coutume, Cyril Pedrosa a posé ses pinceaux pour ne s’occuper que du scénario. Il nous propose ici un récit d’anticipation politique mis en images par Nicolas Gaignard, dont c’est le premier album. L’histoire débute de façon énigmatique, avec un dialogue entre deux êtres dont on ne sait rien, si ce n’est que l’un évoque un événement grave aux conséquences irrémédiables, en décalage total avec des plans fixes se succédant, laissant voir un Paris nocturne et désert, avec seulement quelques indices pour montrer que l’action se situe dans le futur. Peu à peu, le contexte se dessine, mais ce n’est qu’avec parcimonie que les auteurs nous livrent au fil des pages les pièces de ce puzzle narratif. On finira par saisir alors toute l’ignominie odieuse et tragique dont est frappé Kader, le héros de l’histoire, qui, telle une souris piégée dans un labyrinthe, est contraint de dire la vérité grâce à la « zanédrine » qu’on lui a injecté dans l’organisme.
La France qui est dépeinte ici est une extrapolation inquiétante de celle de 2018, où la surenchère médiatique semble avoir conduit les citoyens, craignant les attentats, à accepter la mise en place d’un régime autoritaire. Les attentats contre Charlie et le Bataclan sont passés par là, et ce one-shot est un avatar révélateur du climat actuel, où journalistes et politiciens jouent avec plus ou moins de cynisme la comédie du parler-vrai.
Le dessin de Nicolas Gaignard traduit parfaitement l’atmosphère anxiogène imprégnant le récit, qui rappelle beaucoup le 1984 de George Orwell. On pense également à Bladerunner, notamment pour certains des gadgets high-tech qui parfois semblent faire partie intégrante de l’organisme humain. Les décors nus et les couleurs froides font le reste, de même que l’inexpressivité des visages qui renforce l’absence d’humanité du contexte.
Sérum est un thriller d’anticipation lent, parcouru par de rares scènes d’action, qui s’envisage plus comme un outil de réflexion politique, très fin au demeurant, que comme un inoffensif objet adrénalitique. Ce one-shot est in fine assez fascinant et ne manque pas d’intérêt, tans s’en faut, mais il est néanmoins dommage que les tenants et les aboutissants n’apparaissent pas toujours clairement au terme de l’histoire, même si une seconde lecture permet d’éclaircir certains points.
Sérum
Scénario : Cyril Pedrosa
Dessin : Nicolas Gaignard
Editeur : Delcourt
160 pages – 18,95 €
Parution : 18 octobre 2017
Extrait p.47 – Kader, seul dans sa chambre, vient d’activer « Holoporn » pour faire apparaître l’image 3D de Deborah, une pin-up décharnée arborant un vague look de punk tatouée :
« Salut Déborah.
— Salut.
— Je suis bien content de te voir. La journée a été… bien merdique.
— Oui, ça a pas l’air d’aller fort.
— Pas trop.
— T’as vu, j’arrive bien à faire des phrases sans poser de questions maintenant.
— Oui.
— Fais pas cette tête-là, ça me dérange pas, tu sais… C’est plutôt reposant. Les clients sont beaucoup plus tordus d’habitude.
— Parfois, je voudrais vraiment que ça s’arrête, cette vie-là, tu sais. C’est tellement fatigant. Je ne sais pas comment je ferais sans toi.
— Kader…
— Il ne faut pas que tu me laisses tomber.
— Je suis là, tu vois bien.
— Oui… (Kader se frotte les tempes, l’air épuisé) Non, mais ça va aller, t’en fais pas. Ça va, je t’assure. Je me demande à quoi tu ressembles, en vrai. Tes tatouages, c’est Effect3D ?
— Non, c’est des vrais. Le logiciel qu’on a est un peu merdique, on peut juste retoucher les visages.
— C’est pas mal. On dirait un peu Audrey Hepburn… en moins sage.
— Audrey Hepburn…
— Oui…
— Je ne connais pas. C’est qui ?
— Une actrice de cinéma 2D… Attends je te montre, j’avais récupéré plein de fichiers de films de cette époque-là, je crois que je les ai encore. Tu vas voir, elle était super jolie. »
