Le lapin aux deux vies

Les Nouvelles Aventures de Lapinot : un monde un peu meilleur – Lewis Trondheim

Les Nouvelles Aventures de Lapinot : un monde un peu meilleur © 2017 Lewis Trondheim (L’Association)

Pour le plus grand plaisir de ses fans, Lapinot est de retour, après une fausse mort qui s’avère ainsi n’avoir été qu’une simple mise à la retraite… Une dizaine d’années plus tard, avec tous ses vieux potes (Richard, Pierrot, Titi, Nadia…), il nous embarque à nouveau dans une aventure improbable, dans laquelle un banal accrochage de voiture se transforme en western urbain, et où l’on voit que des tests médicamenteux peuvent avoir sur les cobayes des effets secondaires extraordinaires : la capacité de percevoir l’aura des gens…

Les Nouvelles Aventures de Lapinot : un monde un peu meilleur – Lewis TrondheimLe lapin mélancolique aux grandes oreilles et chaussant du 88 n’avait donc pas disparu. Il faisait juste le mort dans son terrier, convaincu au fond de lui-même que son géniteur, l’hyper-prolifique Lewis Trondheim, ne pouvait pas l’abandonner indéfiniment à son sort et déciderait un jour de le ressusciter. Mais en quinze ans, le monde a changé et n’est pas forcément devenu meilleur… La méfiance s’est installée et on ne parle plus aux inconnus dans la rue. En revanche, on fait confiance à des « applis » pour organiser chaque domaine de sa vie, éliminant tout risque lié au hasard… Quant à Lapinot, il n’a pas (encore) perdu ses amis en cours de route : Richard le boulet et ses blagues piteuses lui collent toujours aux basques, Titi n’a pas renoncé à la fête malgré sa chimio en cours, et Pierrot est revenu temporairement de son exil irlandais. Lapinot est toujours amoureux de Nadia, qui elle n’a plus qu’une obsession : réussir dans le journalisme sur une chaîne d’info en continu (et quand on sait que les journalistes sont la bête noire de Trondheim, on se doute que le portrait ne sera pas des plus tendres).

L’idée maîtresse d’Un monde un peu meilleur, épisode introductif des Nouvelles Aventures de Lapinot, est assez excellente : et si la science parvenait à mettre au point une pilule permettant de visualiser l’aura de chaque être, positive ou négative ? Rêve ou cauchemar ? A travers le personnage de Gaspard, cobaye rémunéré par des laboratoires pour tester des médicaments, on comprend vite que ce don de double-vision est davantage voué à devenir un fardeau encombrant qu’un véritable atout, même si l’ambitieuse Nadia est bien décidée à faire la promotion, via la « télé-poubelle » où elle officie, de cette découverte involontaire. Et puis un scoop pareil, s’il ne sert pas le bien de l’humanité, pourrait au moins propulser sa carrière…

Si le pitch pourrait laisser croire à une histoire de science-fiction, il n’en est évidemment rien. On retrouve ici les nombreux questionnements de l’auteur, un rien désabusé face à la trivialité du quotidien, des questionnements très actuels portant notamment sur l’invasion du virtuel, l’obsession sécuritaire ou encore le déferlement de l’info-poubelle.

On ne peut fondamentalement pas dire du mal de tout ce qu’entreprend Lewis Trondheim, qui a su conquérir un large public avec sa galerie de personnages zoomorphes, son trait enfantin et caoutchouteux, en concevant des histoires alliant vécu, réflexions profondes sur l’existence et humour potache. Avec Trondheim, on peut à la fois conjuguer le plaisir régressif d’une BD en apparence destinée aux plus jeunes et se sentir intelligent en lisant les aventures de ce lapin pas crétin. Les fans de la première heure devraient être comblés à l’idée de retrouver un personnage qui tel un messie, est revenu d’entre les morts pour délivrer son message de révolte soft.

D’ailleurs, le plus heureux n’est-il pas son créateur, pour qui Lapinot semble faire office de bouée sur un océan d’incertitudes, de peluche symbolisant la part d’enfance à laquelle on s’agrippe pour se protéger d’un monde de plus en plus déshumanisé ? Pour cela, l’avenant léporidé méritait sans doute bien d’être réanimé…

Les Nouvelles Aventures de Lapinot : un monde un peu meilleur
Scénario & dessin : Lewis Trondheim
Editeur : L’Association
Collection 48cc
48 pages – 13 €
Parution : 17 août 2017

Extrait p.41 – Echanges musclés entre Lapinot et des badauds d’un côté et un journaliste de l’autre, suite au bouclage du quartier résultant d’une supposée attaque terroriste :

Le journaliste (parlant dans son micro) : La liaison est assez médiocre, mais on devine plusieurs victimes au sol, ainsi qu’une personne sous la menace d’un égorgement.
Lapinot : Arrêtez de dire n’importe quoi ! C’est pas du tout…
Anonyme 1 : Terrorisme médiatique !
Anonyme 2 : Infos poubelles ! On en a marre de vos boules puantes médiatiques ! Alors au nom du comité anti-info spectacle, on vous en envoie des vraies !
Anonyme 1 : Honte !
Lapinot : Euââârk !
Le journaliste : Kheû ! Ktheûh ! Je suis agressé en direct par des provocateurs !
Anonyme 2 : C’est vous qui nous agressez avec vos infos et la façon dont vous les présentez !
 Anonyme 1 : Houuu !
Anonyme 2 : Et vous valorisez les terroristes en citant mille fois leur nom, mais qui se souvient des noms de leurs victimes ? Il faut faire comme pour l’assassin de John Lennon et ne jamais nommer les meurtriers !
Le journaliste : Bon… ça va maintenant ! On travaille !
Anonyme 2 : Votre travail, c’est de faire peur aux gens ! Vous êtes au service d’une cause qui est la sinistrose ambiante…

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