Le must de la BD-péplum

murena

Murena © 1997-2013 Jean Dufaux/Philippe Delaby (Dargaud)

Rome, an 54 de notre ère, sous le règne de l’empereur Claude, quelques mois avant l’accession au trône de Néron, son fils adoptif. Claude, faible et peu charismatique, s’efforce d’échapper à l’emprise d’Agrippine, sa quatrième épouse et également mère de Néron. Redoutable et froide calculatrice, cette dernière veut imposer son fils aux rênes du pouvoir suprême, à la place du jeune Britannicus, héritier légitime de Claude. Croyant Néron manipulable, elle pense pouvoir tirer les ficelles une fois son objectif atteint, avec toute la cruauté dont elle seule est capable… Dans cette atmosphère d’intrigues, le jeune patricien Lucius Murena tente de faire face, coincé entre sa défiance vis-à-vis des sphères du pouvoir, dont il est proche malgré lui, et l’amour qu’il voue à sa mère. Cette dernière, en effet, n’est rien de moins que l’amante de l’empereur.

murenaCe formidable péplum évoquant le règne de Néron est mené de main de maître sur tous les fronts. Tout d’abord, le maître Dufaux, qui du coup porte bien mal son nom et a réussi à produire un scénario impeccable et captivant, malgré toutes les contraintes imposées par la vérité historique, évitant les contresens grâce à une source abondante de documents et de conseils d’historiens chevronnés sur cette période marquante de l’humanité. De même, textes et dialogues sont d’une grande qualité, émaillés de citations de poètes et philosophes de l’époque. Ensuite, le maître Delaby, dont le dessin précis et élégant réussit à cerner parfaitement ses sujets : luxe de détails et/ou magnificence quand il s’agit de scènes contextuelles (paysages, intérieurs, scènes de rue…), expressivité des visages, des principaux personnages jusqu’au moindre figurant, beauté des corps, masculins comme féminins, Le tout servi par une mise en couleur soignée, en particulier celle, sublime, de Jérémy Petiqueux pour le deuxième cycle.

Le premier cycle (tome 1 à 4) évoque l’accession de Néron au pouvoir jusqu’à l’assassinat d’Agrippine. Lucius Murena, lui, ne jouera un rôle déterminant qu’à partir du second cycle (tome 5 à 8), au cours duquel les auteurs nous proposent, en jonglant subtilement entre fiction et Histoire, de découvrir quel aurait pu être le battement d’ailes papillonesque qui conduisit au Grand incendie de Rome en l’an 64 … Pas facile d’être bref devant cette immense saga dont les bouts ne se laissent pas prendre si facilement… l’œuvre est d’une grande richesse et extrêmement bien documentée, mais en même temps jamais ennuyeuse. Normal, avec toute cette tension qui irrigue le récit, cette incandescence sourdant sous la couverture…. Quel souffle épique ! Quelle puissance de feu ! Et de feu il est beaucoup question, c’est d’ailleurs un peu le fil conducteur du récit, l’élément incarnant parfaitement la folie de Néron, obsédé qu’est celui-ci par le quatrième élément. Son règne sera comme on le sait marqué de façon irrémédiable par la quasi-destruction de la cité romaine par les flammes, telle une punition divine envers celui qui osa souiller l’une des gardiennes du feu sacré…

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Murena © 1997-2013 Jean Dufaux/Philippe Delaby (Dargaud)

Les plus critiques pourront toujours arguer d’un certain académisme narratif et graphique, mais lorsque l’académisme produit de tels chefs d’œuvre, je n’y vois pour ma part absolument rien à redire. Je suis réellement impressionné par cette BD-monument qui s’est révélée largement à la hauteur de mes attentes. Les auteurs ont parfaitement su nous émerveiller avec cette peinture stupéfiante de la Ville éternelle, qui ne nous aura jamais paru aussi familière, tout comme les protagonistes, esclaves ou puissants, à la fois si humains et si proches de nous, avec des préoccupations qui pourraient être les nôtres – à la différence près que si une catégorie d’humains pouvait être vendue, la vie humaine semblait avoir beaucoup moins de valeur à l’époque !… Par ailleurs, Néron n’apparaît pas seulement comme le tyran cruel que l’Histoire se plaît à dépeindre, mais plutôt comme un être complexe, avec ses failles et ses zones d’ombre, doté d’une sensibilité artistique. Ce qui en outre est passionnant, c’est de voir comment celui-ci va perdre progressivement son âme au contact du pouvoir, d’autant que celui-ci est absolu et marqué du sceau du parricide : au départ affable et innocent, notre César glissera peu à peu vers la folie et la cruauté, faute d’avoir su s’entourer de conseillers éclairés, préférant les flatteries de courtisans ambitieux. Parallèlement, son ami Lucius Murena, fils de patricien gâté par la vie, se changera en « bête » avide de vengeance suite à la disgrâce infligée par Néron.

En conclusion, il ne faut pas passer à côté de ce chef d’œuvre. J’en ressors moi-même avec l’envie de me documenter plus sérieusement sur cette Rome antique qui n’en finit pas de nous fasciner et nous interroger, nous, humains de ce début de XXIème, pressentant confusément l’imminence du Grand incendie planétaire. (sept. 2013)

Murena (intégrale 9 tomes)
Scénario : Jean Dufaux
Dessin : Philippe Delaby
Editeur : Dargaud
464 pages – 39,99 €
Parution de l’intégrale : le 2 décembre 2016
(parution de 1997 pour le tome 1 à 2013 pour le tome 9)

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