Un hiver pour panser ses blessures

Winter Road © 2016 Jeff Lemire (Futuropolis)

Winter Road © 2016 Jeff Lemire (Futuropolis)

Derek, ancien joueur de hockey, est revenu s’échouer dans la petite ville de l’Ontario qui l’a vu grandir, après un sérieux pétage de plomb qui l’a contraint à abandonner sa carrière sportive. Entre déprime, alcool et bagarres, il a repris le restaurant de sa mère décédée, parvenant tant bien que mal à joindre les deux bouts. C’est alors que sa sœur, qu’il n’avait pas revue depuis des années, débarque de Toronto pour fuir son mec violent, la drogue et la misère, espérant trouver en ce frère perdu de vue une main secourable… S’exilant ensemble dans une cabane forestière, ces deux éclopés de la vie vont ainsi se retrouver, tout en étant aux prises avec leurs propres démons.

Contrairement à ce que le titre laisserait supposer, Winter Road n’a rien d’un road trip. Cette « route d’hiver », ici, serait plutôt une métaphore sur la difficulté d’avancer quand tout semble se liguer contre vous. Et c’est bien ce qui arrive à ces personnages, le frère et la sœur, qui semblent tous deux avoir été marqués au fer rouge par une enfance sous la tyrannie d’un père alcoolique et adepte de la violence conjugale. Après une longue séparation, les retrouvailles de ces orphelins (leur mère est morte sous leurs yeux dans un accident en voulant fuir son mari), marginaux et estropiés par la vie (lui alcoolo et irritable, elle, junkie et subissant la violence de son compagnon), vont provoquer une sorte de déclic, leur faisant prendre conscience qu’il est temps pour eux d’en finir avec cette malédiction familiale et de mettre un peu d’ordre dans leur vie. Comme par un étrange jeu de miroirs dans un cadre naturel, loin du tumulte des humains, c’est en quelque sorte en retournant vers leurs « racines » que ces descendants d’Indiens vont expérimenter cette quête intérieure. Pour la sœur de Derek, la confrontation avec le père sera le déclencheur. Une scène forte où elle le met face à sa lâcheté par des paroles bien senties, lui, ce père looser devenu simple employé dans une scierie du coin, cachant sa peur sous sa morgue de vieux macho fatigué.

Cette histoire humaine et sans fioritures est extrêmement fluide d’un point de vue narratif. Il faut dire que Derek, le personnage central, est à classer dans les taiseux et ne donne guère lieu à des discussions philosophiques. L’intérêt se situe plutôt dans la profondeur psychologique des protagonistes et le dessin aux atours âpres, davantage caractérisé par le cadrage que par une abondance inutile de détails. Et comme évidemment cela se passe en hiver, les couleurs ne sont présentes que dans les souvenirs des protagonistes, ou lorsqu’il s’agit d’évoquer le sang. Car de la bagarre, il y en a, même si ce n’est pas le sujet central, mais après tout, « Winter Road is indeed a history of violence.»

Jeff Lemire nous propose ici un roman graphique de bonne tenue, sans prétention et avec des personnages attachants. A travers ce récit, l’auteur tente de comprendre la cause de ces vies brisées dans nos sociétés dites civilisées, avec en filigrane l’importance des racines et d’une transmission sociale harmonieuse.

Winter Road
Scénario & dessin : Jeff Lemire
Editeur : Futuropolis
280 pages –  28 €
Parution : 15 septembre 2016

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