Sans Tintin ni Milou… ni femmes

georges-et-tchang

Georges et Tchang© 2012 Laurent Colonnier (12 bis)

Si les lecteurs de Tintin n’ont certainement pas oublié le personnage de Tchang, peu d’entre eux savent que celui-ci a réellement existé et fut un ami très proche de Georges Remi alias Hergé. C’est ce que raconte cette bédé, en situant le récit à Bruxelles en 1934, juste avant que le dessinateur ne décide de créer « Le Lotus bleu ». C’est dans cette période qu’il va rencontrer Tchang, étudiant chinois à l’Université de Bruxelles, qui dans un premier temps le conseillera sur le projet, puis deviendra rapidement un ami très proche… voire plus si affinités…

georges-et-tchangCe roman graphique comporte de nombreuses qualités, celle de parvenir à restituer l’ambiance de l’époque n’étant pas la moindre, grâce à une minutie dans les décors de style art nouveau qui caractérisaient Bruxelles dans ces années-là. La finesse du trait est agréable à l’œil et  le noir et blanc convient parfaitement au contexte, car à cette époque, la couleur restait encore l’exception pour les illustrés. Je suis plus mitigé au niveau des personnages qui paraissent assez figés, le dessinateur ne semblant pas toujours à l’aise dans le rendu des mouvements. Mais ces imperfections s’effacent vite devant l’intérêt suscité par cette histoire. Le réalisme des situations et des personnages permet de supposer que l’auteur s’est beaucoup documenté (c’est d’ailleurs précisément  à cette époque que Hergé entreprendra un travail de documentation avant chacun de ses projets). Peut-être les dialogues auraient-ils pu être parfois un peu plus aérés, mais cela ne constitue pour moi qu’un léger bémol.

Quant à l’histoire d’amour entre Hergé et Tchang évoquée dans le sous-titre, elle n’est ici que platonique et l’on n’en voit que l’ébauche. Cela a néanmoins suffit à provoquer en son temps la colère de l’association catholique Civitas, outrée de voir le père de Tintin « atteint dans sa virilité ». Il faut dire que cette même association menait alors une croisade contre le mariage homosexuel en France. Selon ses termes, cette bédé arrivait donc à point nommé pour démontrer les effets du supposé lobbying gay contre les valeurs chrétiennes. Et si pour Civitas, Hergé reste toujours un allié de la cause catholique d’extrême-droite, elle semble oublier que ce dernier, même s’il a fait ses débuts dans un journal ultracatholique et nationaliste (Le Petit Vingtième), s’est au fil du temps éloigné des thèses les plus extrémistes. Très « courageux », les ultras de Civitas ont en outre demandé aux ayants-droit de Moulinsart de faire interdire l’ouvrage, qui selon eux saliraient la mémoire du dessinateur. Laurent Colonnier, sachant sans doute qu’il abordait un sujet casse-gueule, avait pourtant pris soin de préciser que cette histoire d’amour relevait de la fiction, n’évoquant pas de  passage à l’acte dans son récit, tout au plus quelques vagues papouilles, laissant au lecteur libre cours à son imagination. A ce niveau, je ne vois pas en quoi cela porte atteinte au créateur de Tintin. Colonnier n’élude pas non plus les positions très à droite de Hergé, glissant notamment quelques allusions sur sa xénophobie (ce qui n’est pas tout à fait la même chose que le racisme), et c’est peut-être finalement ce qui a le plus déplu à Civitas, mais il le fait par ailleurs apparaître comme quelqu’un d’humain, avec ses failles, sans s’appesantir sur cet aspect moins glorieux de sa personnalité, qui par ailleurs n’est pas si profond puisqu’il était devenu l’ami d’un étudiant chinois…

Une fois refermée la parenthèse de cette pseudo-polémique déclenchée par ces croisés d’un autre âge, on peut arguer que ce récit ne manque pas d’intérêt, avec quelques très beaux passages, notamment l’initiation d’Hergé à la technique de la calligraphie chinoise par le jeune étudiant, ou la scène où ce dernier décrit l’évolution et la vie d’un arbre. J’ai bien apprécié aussi les petits clins d’œil qui grouillent tout au long du récit, par rapport à des éléments que l’on retrouvera dans les aventures de Tintin, comme par exemple la momie des « Sept boules de cristal » ou bien aux caractéristiques de certains personnages (Tournesol, Haddock…). Bref, un récit assez prenant qui échappera peut-être à ceux qui ne sont pas familiers de Tintin, mais qui fera plaisir à tous les lecteurs « de 7 à 77 ans » (sauf bien sûr aux boy-scouts purs et durs) qui devraient voir en cet ouvrage une reconstitution honnête, sans volonté de nuire ou d’idéaliser un des pères fondateurs de la BD mondiale. (déc. 2012, avec quelques adaptations)

Georges & Tchang, une histoire d’amour au vingtième siècle
Scénario & dessin : Laurent Colonnier
Editeur : 12 bis
72 pages – 12 €
Parution : 31 octobre 2012

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