When the suburb burns

Le Roi des mouches

Le Roi des mouches © 2005-2013 Mezzo & Michel Pirus (Albin Michel)

L’histoire commence sur un fait divers plutôt banal, mais en forme de mauvais trip à l’acide: une rave party, des teufeurs, une bagarre, une chasse à l’homme, une nationale et puis l’accident ! C’est ainsi qu’Eric, dit le « Roi des mouches », sera témoin de l’accident mortel de son ami au moment même où il s’envoie sa copine dans un buisson à l’écart de la route. Difficile de faire plus glauque comme début… S’ensuit alors une plongée saisissante dans le quotidien de personnages tous aussi paumés les uns que les autres sous les apparences de la normalité, dans ce qu’on peut qualifier de « BD chorale »…

le-roi-des-mouchesAttention, la lecture de cette BD équivalant quasiment à une prise de psychotropes, je conseille donc aux âmes sensibles de s’abstenir, à moins d’être disposées à pencher la tête « de l’autre côté du miroir » du quotidien… Quant aux plus curieux (les chanceux !), ils sauront j’en suis sûr apprécier ce pur chef d’œuvre graphique et littéraire.

L’environnement dans cette histoire est un personnage à lui seul. Géographiquement parlant, aucun nom de ville ou de lieu n’est jamais cité, on devine que cela se passe dans une banlieue résidentielle du monde occidental, comme on pourrait en trouver à Cincinnati, Francfort ou Maubeuge. Les auteurs ont parfaitement dépeint l’anonymat de ces zones urbaines déshumanisées où se côtoient cités dortoirs et centres commerciaux sans âme, repères d’ultra modernes solitudes… C’est dans ce cadre d’une médiocrité confinant à l’ennui que l’on voit évoluer plusieurs personnages prisonniers d’un quotidien sclérosant, tentant de survivre à l’aide d’artifices, des personnages tous étrangers à leur monde, aux autres et à eux-mêmes. Où, sous le calme des apparences, affleure une folie incandescente, régulièrement en proie à de violentes éruptions. Par un trait incisif et élégant allié à une écriture superbe digne des meilleurs romans noirs, Pirus et Mezzo, en Hopper de la BD sous LSD, font une peinture au scalpel de leurs personnages, tout en faisant ressortir l’étrangeté absolue de nos sociétés modernes, et plus largement de la vie tout court. Leur projet est conduit d’une main de maître, avec constance et détermination, donnant l’impression de savoir exactement où ils vont, et nous emmènent avec eux de l’autre côté d’un miroir pas très reluisant que l’on est enchanté d’avoir osé traverser… Car après une telle lecture, le monde ne peut plus jamais être le même. Le Roi des mouches fait partie de ces œuvres dont la poésie vous submerge et qui vous hantent longtemps après les avoir refermées…

En ce qui me concerne, j’ai été complètement envoûté par cette histoire métaphysique, trip sombre voire glaçant au premier abord, mais qui comme toutes les œuvres au noir, laisse entrevoir des scintillements apaisants. Jusqu’à la fin, j’ai dégusté chaque page, chaque case et chaque bulle. Je ne peux rien ajouter de plus, si ce n’est que je suis comblé d’avoir découvert une telle merveille. Avec mes mots dérisoires face à un tel chef d’œuvre, pour lequel faire un résumé n’aurait aucun sens, je me suis juste efforcé de faire partager le plaisir que j’ai eu en le lisant.

Cela étant dit, j’attendais un peu plus du dernier tome, pourtant d’un niveau semblable aux deux précédents dans sa forme. A vrai dire, je ne sais pas exactement ce que j’attendais, mais étrangement, la sombre beauté dégagée par Hallorave et L’Origine du monde m’a semblé en reflux ici. Malgré la fascination qui reste la même, le « bouquet final » en germe depuis le début n’a pas eu lieu d’après moi, comme si l’ennui, thème principal de ce récit au final très nihiliste, sortait vainqueur. Je ne sais pas encore quoi penser de cette fin en queue de poisson assez ambiguë, où l’on ne sait si c’est la soumission au quotidien – dans la langue du Roi des mouches -, ou plus positivement l’acceptation de soi, qui constitue une des clés d’un bonheur de toute façon toujours précaire. Mais peut-être mon avis s’affinera-t-il à la deuxième lecture…

Le Roi des mouches (série en 3 tomes)
Scénario : Michel Pirus
Dessin : Mezzo
Editeur : Albin Michel
1 – Hallorave
64 pages –  19,50 €
Parution : 12 janvier 2005
2 – L’Origine du Monde
64 pages –  19,50 €
Parution : 17 septembre 2008
3 – Sourire Suivant
64 pages –  19,50 €
Parution : 23 janvier 2013
Intégrale luxe – Tirage unique limité à 1230 exemplaires – Signé et numéroté
208 pages – 99 €
Parution : 17 décembre 2014

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