La toile mystérieuse

toxic

Toxic © 2010 Charles Burns (Cornélius)

Comment raconter l’irracontable ? Tout commence dans une chambre quasiment vide, sans fenêtre, vaguement oppressante, où s’éveille une sorte de clone de Tintin, un mystérieux sparadrap scotché sur la tempe. Sur la table de chevet, une pile de livres, un verre d’eau et des comprimés. Au fond de la pièce, un trou dans le mur, que quelqu’un semble avoir défoncé… Notre « Tintin » sera amené à le franchir afin d’y récupérer son chat noir censé être mort… Il ne se doute pas que derrière ce mur, se dissimule un univers parallèle particulièrement inquiétant, fangeux, peuplé de créatures aussi étranges qu’immondes…

toxicIl serait prétentieux de faire l’exégèse de Toxic, la trilogie, œuvre qui ne peut laisser indifférent, d’autant que l’iconographie burnsienne est aussi riche que déroutante et que son auteur ne fournit pas la fiche explicative de ses puissantes images subliminales, laissant à ses lecteurs le champ totalement libre à leurs propres analyses. Mais il est clair qu’une seule lecture de la série ne suffira pas pour en faire le recensement complet. D’ailleurs, il est possible qu’une bonne partie de ces derniers aient abandonné la série à la lecture du premier volet, rebutés par cette poésie torturée. Mais pour ceux dont la curiosité aura été titillée, ils constateront que cet étrange puzzle psychotique semble se mettre peu à peu en place dès la deuxième partie.

Charles Burns parvient à nous scotcher au mur avec ses obsessions toxico-maniaques en forme de thérapie, sur une terre inconnue où le récit introspectif est poussé à l’extrême, sondant les profondeurs à l’aide d’un univers graphique halluciné qui semble directement inspiré par David Lynch ou William Burroughs.

L’auteur nous entraîne ainsi dans le dédale de ses cauchemars, par le biais de ce personnage tourmenté, Doug, double de lui-même, dont on ne sait si l’empâtement physique au fil de l’histoire est dû à l’âge, à l’inactivité ou aux tranquillisants, vraisemblablement un peu des trois. Un drôle de périple où narrations et identités tour à tour fusionnent et se dédoublent, à coups de flashbacks, de mises en abyme et de basculements vers une dimension onirique et terrifiante. Il faudra avoir les nerfs bien accrochés pour suivre ce récit complexe sans haut-le-cœur, un récit à la poésie maladive où reviennent les mêmes leitmotiv : angoisse de la paternité, quête illusoire d’un père absent, dégoût de la procréation, crise identitaire, crainte de la rupture amoureuse, terreurs métaphysiques liées à notre humaine finitude, autant de thèmes qui se font écho les uns aux autres.

Comme dans Black Hole, autre œuvre remarquable du même auteur, Charles Burns ausculte à sa manière l’envers du rêve américain, et par extension du « rêve occidental », avec sa ligne claire scalpellienne dévoilant l’âme de ses personnages, une ligne claire que l’on dirait conçue pour mieux faire avaler la pilule d’une vérité trop âpre, et qui dans la forme évoque plutôt l’univers avenant d’Hergé. Un véritable trompe-l’œil qui ne fait qu’accentuer le trouble. Il suffit de regarder les trois couvertures qui mettent en scène Doug (ou son double tintinesque pour le premier tome), dans une attitude de perplexité, de malaise ou d’angoisse face à ce que ses yeux viennent de lui révéler, qui un champignon géant, qui une créature mi-humaine mi-porcine, qui un squelette de fœtus également hybride, et toujours dans des lieux sinistres et mortifères, égouts, souterrains, ruines…

Le dernier tome nous conduit vers une issue aussi déconcertante qu’effrayante, où en quelque sorte la fin rejoint le début, où une boucle se boucle sans se boucler, comme un cycle infernal qui se répèterait continuellement, un cauchemar dont on ne se réveillerait jamais… Si l’on devait établir une comparaison avec Black Hole, celle-ci était en noir et blanc avec une note d’espoir en conclusion, alors que la trilogie présente, agrémentée de couleurs neutres et vives, se termine paradoxalement de façon plus désespérée. Dans les deux cas, des œuvres hypnotisantes, dérangeantes, extraordinaires.

Pour terminer, on ne manquera pas de saluer Cornélius pour le tirage soigné avec une bande de tissu recouvrant le dos de l’ouvrage, autre clin d’œil de l’éditeur aux premières éditions des Aventures de Tintin.

Toxic (série en 3 tomes)
Scénario & dessin : Charles Burns
Editeur : Cornélius
env. 60 pages/tome –  21,50 €/tome
Parution :
Tome 1 – Toxic : 21 octobre 2010
Tome 2 – La Ruche : 10 octobre 2012
Tome 3 – Calavera: 16 octobre 2014

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