Ce silence si douloureux

Saint-Nazaire, début des années 60. Nouredine, encore bambin, débarque d’Algérie avec ses parents. Son père est alors embauché par les chantiers navals. Dans la famille qui l’héberge, il va faire connaissance de Gianni, avec qui il va nouer très vite une profonde amitié. Ils grandiront et feront les mêmes bêtises ensemble, puis travailleront tous deux sur les Docks. Confronté au racisme, le jeune Nouredine va développer une haine vivace, renforcée par le silence de son père sur son rôle durant la Guerre d’Algérie.

le silence de lounesUne fois n’est pas coutume, Baru s’est centré sur le scénario, confiant ses pinceaux à un quasi-inconnu, Pierre Place, qui se montre largement à la hauteur de la tâche. Dans un style pas si éloigné, ce dernier dévoile un trait nerveux et affirmatif, avec un vrai talent pour exposer avec subtilité les sentiments des personnages, le tout adouci par une aquarelle sobre.

Avec Baru au scénario, il fallait bien s’attendre à une œuvre coup de poing. Et comme à son habitude, celui-ci n’en oublie pas la dimension sociale, en situant l’action de départ dans le milieu des dockers de Saint-Nazaire. On le sait, le Lorrain a choisi son camp. Normal pour un type qui vient d’une ancienne région minière touchée de plein fouet par la crise, me direz-vous. Le récit lui donne ainsi l’occasion de montrer des scènes d’affrontements entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont (presque plus) rien, traduction de la guerre du patronat contre les ouvriers (par le biais du plan social sur le chantier naval), des puissants contre les faibles, ces « invisibles » oubliés par les médias. C’est dans un tel contexte que le jeune Nouredine va trouver matière à alimenter sa colère, résultant du silence de son père Lounès, à qui il reproche d’avoir déserté lâchement son Algérie natale juste avant l’indépendance.

La narration bien construite bénéficie d’un bon rythme et les personnages sont très bien campés, à tel point qu’on ne doute pas un instant qu’ils existent ou aient réellement existé. Certains passages sont réellement touchants, en particulier vers la fin. Si âpre soit-elle, c’est une belle leçon de vie qui nous est ici offerte. D’abord, cette histoire d’amitié entre Gianni le blond italien et Nouredine le kabyle aux yeux bleus, qui ont vécu comme des frères face au racisme anti-arabe très virulent à l’époque. Ensuite, ce constat selon lequel certains silences peuvent être parfois terriblement destructeurs quand ils sont motivés par la honte ou l’orgueil. Comme un contre-exemple à ne jamais suivre, Le Silence de Lounès s’impose aussi comme un encouragement à le briser quand il fait si mal.

Le Silence de Lounès
Scénario : Baru
Dessin : Pierre Place
Editeur : Casterman
136 pages –  20,00 €
Parution : 27 novembre 2013

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